De Gaulle et l’extermination des Juifs
Le général était-il révisionniste ? (suite)
Jean-Marie Boisdefeu
Dans une note de lecture consacrée à de Gaulle et l’extermination des Juifs (voir Akribeia n° 3, octobre 1998, p 241), j’avais dit qu’Alain Peyrefitte avait affirmé dans le Point du 27 juin 1998 : "Je peux affirmer, d'après ses propres confidences, que le général, qui n'affabulait jamais sur ce genre d'affaires, n'était pas informé de l'existence des camps d'extermination. Dans le tome III de C'était de Gaulle, je me propose de rendre publics ces propos privés. Comment en aurait-il connu l'existence, tandis que Churchill et Roosevelt, apparemment, l'ignoraient ? Pourquoi n'ont-ils pas réagi ?". Protestant contre l'affirmation que le général ait "omis de parler des Juifs" dans ses Mémoires, Peyrefitte citait les 3 extraits des Mémoires de guerre où il est question de persécution et de déportation mais pas d’extermination. Certains ont pris cette promesse de révélations pour argent comptant et n’ont même pas attendu la publication dudit tome 3 pour s’y référer : ainsi, Jean-Louis Crémieux-Brilhac (ex-chef de service à l’information de la France Libre à Londres) écrit-il dans La lettre des Résistants et des Déportés Juifs de sept-oct 1999 : "Le général de Gaulle pourra dire 20 ans plus tard à Alain Peyrefitte qu’il avait ignoré jusqu’à une date très tardive l’existence des camps d’extermination." !
Depuis, on le sait, Alain Peyrefitte nous a quittés mais, fort heureusement, il a pu corriger les épreuves de son tome 3 et celui-ci vient d’être publié par Fayard. (°) Nous en avons extrait ce qui suit :
- Dans un "Avertissement" [p 8] : "Rappelons toutefois que, seuls, peuvent être considérés comme engageant le général de Gaulle ses écrits ou déclarations publiés." C’est bien notre avis aussi.
- Dans le chapitre 3 intitulé "Les Israéliens n’ont rien à nous demander et nous n’avons rien à leur donner" [pp 275 à 283] :
- Conférence de presse du 27 novembre [p 282] : On n’en a retenu, déplore Peyrefitte, que la qualification des Juifs de "peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur" mais de Gaulle a aussi parlé dans cette conférence de presse des "abominables persécutions qu’ils avaient subies pendant la Deuxième Guerre mondiale". Max Gallo l’avait déjà rappelé et nous avions dit que cela ne faisait qu’aggraver le cas du général.
- Note de bas de page 283 : Tout à la fin de ce chapitre 3, Peyrefitte a ajouté une très longue note de bas de page qui commence par un rappel : "Trois mois avant cette conférence de presse, de Gaulle était à Auschwitz (cf. ch. 5, p 297) : on l’avait oublié ! ". En page 297, Peyrefitte relate effectivement le passage de de Gaulle à Auschwitz à l’occasion d’une visite officielle en Pologne le 9 septembre 1967 : "Nous parcourons les vestiges du camp d’extermination. Un monument rappelle la mémoire des 80.000 hommes, femmes et enfants de France, qui ont disparu ici. Le Général y dépose une gerbe. Sur le Livre d’or du camp, il écrit : ‘Quelle tristesse, quel dégoût et, malgré tout, quelle espérance humaine ! ‘".
En deuxième lieu, Peyrefitte dit : "J’ai eu l’occasion de souligner que, contrairement à ce qui est souvent dit et écrit, de Gaulle, dans ses Mémoires de guerre, n’est pas silencieux sur ce qu’il appelle précisément, les trois fois qu’il en parle, une persécution (...)" et de citer à nouveau d’une part les 3 extraits déjà cités des Mémoires et d’autre part, des textes datant de 1940 et, dès lors, sans intérêt (de Gaulle y parlait déjà de "persécution").
Et Peyrefitte de conclure cette note : "La vraie question, sur tous ces textes, est de savoir pourquoi ils ont été obstinément occultés."
Résumons.
- Robert Faurisson découvre que de Gaulle n’a jamais parlé de l’"extermination" des Juifs que ce soit dans des "chambres à gaz" ou par tout autre moyen ; il en conclut fort logiquement que la raison en est que le général n’y croyait pas. Dans la foulée, le professeur Faurisson "épingle" également Eisenhower et Churchill (ce qu’a bien noté Peyrefitte).
- La descente aux enfers de de Gaulle commence. Boulanger, Attali et d’autres crient notamment à l’antisémitisme.
- Les gaullistes essaient de réagir ; le plus simple serait pour eux d’adopter l’hypothèse faurissonnienne. Mais, voilà, certains ont perverti notre morale : aujourd’hui, nier le génocide des Juifs ou simplement en contester les modalités est devenu le plus grave des péchés mortels ; pour un Jospin, c’est même devenu un crime, le "crime de la Pensée" ; pour un Bensoussan, c’est le "génocide continué" ; un jour viendra, sans doute, où nier ce crime sera même plus grave que d’être accusé de l’avoir perpétré ou le justifier. Pour le moment, en tous cas, il apparaît aux gaullistes, gens bien-pensants et politiquement corrects, qu’il serait moins déshonorant de plaider l’ignorance : le général n’a rien dit car il ne savait pas ; certes, il a fini tout de même par savoir mais, apparemment, trop tard : il avait déjà donné le bon à tirer à son imprimeur. Thèse tout à fait invraisemblable que des Amouroux, des Gallet et autres Gallo vont se ridiculiser à exposer. Arrive alors Peyrefitte, confident de de Gaulle, qui va commettre une bourde de plus : le général lui a effectivement fait la confidence de sa connaissance tardive et, lui, Peyrefitte, en fournira la "preuve" dans son prochain livre. A la lecture dudit tome 3, on relève avec satisfaction que la maladie et la mort ont laissé au pauvre Peyrefitte le temps d’ajouter une note de bas de page consacrée à cette question mais on doit tout aussitôt constater qu’il a continué à divaguer et, de toute façon, n’a pas pu tenir la promesse qu’il avait faite ; de façon fort légère d’ailleurs : en effet, à quelle date fixer la fin de la période d’ignorance du général ? Après la publication du tome 3 des Mémoires de guerre, c’est-à-dire en 1959 ? Autant affirmer que le général de Gaulle était un attardé voire un demeuré. Pour ne pas tomber dans le grotesque (mais n’y est-on déjà pas ?), Peyrefitte n’aurait pas pu la fixer après la publication du tome 1 en 1954 et, de la sorte, il aurait mis en évidence aux yeux des plus obtus le fait que de Gaulle avait choisi de continuer à se taire et avait délibérément cherché à banaliser une tragédie aussi effrayante. Ceux qui croient n’auraient-ils pas alors été en droit de tenir ce de Gaulle pour un être vil et méprisable ? En fait, il paraît vraisemblable que, si Peyrefitte n’a pas pu tenir sa promesse, c’est parce que de Gaulle ne lui a jamais fait les confidences annoncées.
Pour tout homme de bon sens et de bonne foi, il est donc acquis, jusqu’à preuve du contraire, que de Gaulle était un révisionniste, un mécréant. Il est à craindre que les uns et les autres continuent à refuser cette vérité révolutionnaire et dérangeante : de Gaulle passera donc pour un être vil qui savait et s’est tu.
(°) : Alain Peyrefitte, "C’était de Gaulle", Fayard, 2000, 681 pp, 142 FF
Source : Une version de cet article a été publiée dans Akribeia, n° 6, mars 2000, pp 99 à 102.
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