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Henri ROQUES

Les confessions de Kurt Gerstein,

étude comparative des différentes versions

 

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CHAPITRE 1

 

Etablissement des textes

[3/4]

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T V

(page 107 à page 128 de l'ouvrage imprimé de Roques)

[107]

Texte T V

 Il est dactylographié, rédigé en français, daté du 6 mai 1945. Il ne comporte aucune signature.

Il s'intitule "Rapport du Dr Gerstein de Tuebingen". C'est la copie d'un interrogatoire par les services de l'O.R.C.G. (Organe de Recherche des Criminels de Guerre). Un exemplaire de cette copie est conservé à la Direction de la Justice militaire à Paris dans le dossier administratif n. 611/Crimes de guerres, concernant Kurt Gerstein.

N'ayant pas été autorisé à faire des photocopies de cet interrogatoire, que nous appelons T Va, nous présenterons en annexe la photocopie d'un document très proche qui provient des National Archives de Washington et porte la mention de déclassification 01.0813. Il est, d'évidence, la réplique du document conservé à Paris à quelques différences près que nous avons rectifiées dans la transcription. Nous appelons ce dernier document T Vb.

Il existe également une traduction en anglais de T Vb; nous l'appelons T Vc. Ce document en anglais est, lui aussi, conservé aux National Archives de Washington; il porte la même mention de déclassification 01.0813 que T Vb. Nous disposons d'une photocopie, provenant du Centre de Documentation Juive Contemporaine à Paris; mais il s'agit d'un document de si mauvaise qualité que certains passages sont illisibles. Nous renonçons, dans ces conditions, à joindre en annexe à notre thèse la version T Vc.

 

T Va - Première feuille


... Lorsque j'appris l'assassinat massif des aliénés à Hadamar, Grafeneck et ailleurs, je n'eus plus qu'un désir, voir jusqu'au fond de cette marmite de sorciers et communiquer au peuple ce que j'y verrai, serait-ce au risque de ma vie. Je n'avais pas à avoir de scrupules; ayant été moi-même, à deux fois la victime des agents du S.D. qui s'étaient eux-mêmes infiltrés dans les milieux les plus fermés de l'Eglise protestante et qui avaient prié côte à côte avec moi. [108]

Je pensais: "Ce que vous êtes capables de faire, je le peux mieux que vous", et je me constituai volontairement pour entrer dans les S.S.. J'ai pris cette décision d'autant plus facilement que ma propre belle-soeur, Bertha Ebeling, avait été assassinée à Hadamar.

A l'aide de deux recommandations d'agents de la Gestapo qui avaient été chargés de mon cas, il me fut facile d'être accepté dans les Waffen SS; un de ces messieurs m'avait dit: "avec votre dose d'idéalisme vous devriez être enfoncé jusqu'au cou dans le parti." C'est ainsi qu'ils me montrèrent eux-mêmes le chemin à prendre. Ma formation de base me fut donnée à Hamburg-Langenhoorn dans un stage que je suivis avec 40 médecins. Ensuite à Arnhem en Hollande et à Oranienburg. A Arnhem, je fus mis immédiatement en relations avec la résistance hollandaise par mon ami d'études, le fabricant Ubbink, de Doesburg.

Mes études doubles, en tant que médecin et technicien, me conduisent bientôt à l'E.M. des S.S., section D. hygiène. Il faut avouer que cette section était d'une largeur de conception remarquable, parfaitement consciente. Le choix de mon occupation m'est laissé entièrement et librement. Je me mets à construire des installations de désinfection locales et mobiles pour camps de prisonniers, camps de concentration, troupes au combat, en grande quantité pour subvenir à un besoin pressant. Sans avoir de mérite personnel à cela, j'obtiens de gros succès et à partir de ce moment, on me considère, à tort, comme un génie technique. Je dispose tout simplement d'un solide bon sens et d'une grande sûreté d'instinct. A partir de ce moment, je suis fortement utilisé pour des projets du Ministère du Travail et du Ministère de l'Est, et je dois me charger de remettre dans le bon chemin le système de désinfection très insuffisant de l'O.K.W. (Oberkommando der Wehrmacht). Ce système était déjà tellement saboté qu'il n'y a pas grand chose à améliorer. Toutefois, je réussis à stopper la terrible vague de typhus de 1941 qui causa quotidiennement plusieurs dizaines de milliers de morts dans les camps de prisonniers et de concentration. Bientôt, je deviens sous-lieutenant, puis lieutenant.

En décembre 1941, je suis à nouveau en grand danger, le tribunal du parti qui avait décidé mon exécution, ayant appris que je m'étais infiltré dans un E.M. de S.S. Grâce à mes réussites et à l'estime générale dont je jouis, je suis protégé par mes chefs et maintenu.

[109] En février 1942, je suis nommé chef de la section technique sanitaire qui comprend, en même temps, tout le système de l'eau potable et toute la désinfection technique, même à l'aide de gaz très toxiques.

T Va - Deuxième feuille


Le 8 juin 1942, le S.S. Sturmbannfuehrer Guenther du R.S.H.A. de la Kurfuerstenstrasse vient dans mon bureau. Il est en civil. Je ne l'ai jamais vu. Avec beaucoup d'allusions mystérieuses, il me donne l'ordre de lui procurer 260 Kgs d'acide prussique et de me rendre avec ce poison, avec une voiture du R.S.H.A. dans un endroit connu seulement du conducteur.

Quelque temps après, je me rends avec cette voiture à Kellin (Kollin) près de Prague. Je pouvais m'imaginer approximativement le genre de mission dont il s'agissait. Je l'accepte toutefois, car aujourd'hui encore il me semble qu'un hasard ressemblant étrangement au destin, me mit en situation de jeter un coup d'oeil exactement là où je voulais voir clair de toutes les fibres de mon coeur. Parmi des milliers de postes possibles, on m'avait confié, parmi les centaines d'autres, juste le poste qui m'approchait le plus de cette sorte de chose et qui me chargeait, moi parmi tant d'autres d'y travailler. Si j'y pense, cela me semble incroyable et cela d'autant plus si l'on tient compte de mon passé qui m'a conduit plusieurs fois dans les prisons de la Gestapo et du S.D. pour activités antinationales et, il n'y a pas si longtemps, dans un camp de concentration, ceci étant largement connu de mes chefs, par suite de la dénonciation du Parti. Vraiment le S.D. et son patron le R.S.H.A. ont magnifiquement dormi dans ce cas et ont rendu d'une façon exemplaire le bouc jardinier.

Toutefois, en exécution d'un ordre reçu, je garde le secret absolu sur cette mission, même dans le bureau et ne parle à personne de cette chose. Aucun doute n'est possible, si dans ma situation je me livre à une indiscrétion, je suis tué après des tortures effroyables et ma famille sera exécutée en même temps que moi.

Je n'ai pas le moindre scrupule d'accepter cette mission, car toute autre l'aurait mené à bien dans l'esprit du S.D., tandis que moi, considéré comme autorité dans le domaine de l'acide prussique et des gaz très toxiques, je peux très facilement faire disparaître tout le chargement sous prétexte que la matière est abimée ou décomposée [110]. C'est ainsi seulement que l'emploi d'acide prussique pour l'exécution d'être humains peut-être empêché. En tout cas, je fais le nécessaire, à partir de ce moment, pour avoir au besoin pour moi, pour mon usage personnel, toujours du poison sur moi, ainsi qu'un pistolet bien chargé qui ne me quittent ni de jour, ni de nuit.

Une place restant libre dans la voiture en question, je suis accompagné par le S.S. Obersturmbannfuehrer Professeur Docteur Pfannenstiel, tenant la chaire d'hygiène à l'université de Marburg Lahn.

A Kollin dans la fabrique d'acide prussique, j'avais fait comprendre volontairement au personnel, par de maladroites questions techniques, que l'acide prussique était destiné à tuer des êtres humains. J'ai pratiqué ainsi à chaque fois, ceci étant la meilleure façon de lancer des rumeurs dans le peuple. Le véhicule fut surveillé très étroitement à Kollin.

A Lublin, nous sommes reçus par le S.S. Gruppenfuehrer Globocnec, général de la Waffen S.S.. Celui-ci dit: "Ce secret d'Etat est actuellement un des plus importants, on peut dire tranquillement le plus important, chaque homme qui en parle sera immédiatement fusillé; hier justement, nous avons fait taire deux bavards".

Actuellement (nous sommes le 17 août 1942) nous avons 3 installations:

T Va - Troisième feuille

1 - Belcec, situé sur la route Lublin-Lemberg, dans l'angle nord juste à l'endroit où la ligne de démarcation russe coupe la route. Rendement quotidien: environ 15.000 exécutions. Utilisation moyenne: jusqu'à par (sic) depuis avril 42: 11.000 par jour. 2 - Sobibor, près de Lublin en Pologne, je ne sais pas exactement où, 20.000 exécutions par jour depuis environ juin 42. 3 - Treblinca, en Pologne, 120 Kms nord-nord-est de Varsovie - 25.000 exécutions par jour, depuis mai 42. 4 - Maidanneck, près de Lublin, encore en préparation. Accompagné du chef de toutes ces fabriques de morts, le capitaine de police Wirth, j'ai visité à fond tous ces endroits à l'exception de Maidanneck. Wirth est celui-là même chargé par Hitler et Himmler de mission qui a supprimé les aliénés à Hadamar, Grafeneck et ailleurs.

[111]

T Va - Quatrième feuille

Se tournant vers moi, Globocnec dit: "votre devoir est de désinfecter les immenses quantités de lainages, linges, vêtements et souliers que produisent nos usines. Si tous les ans nous collectons des vêtements parmi le peuple danois, cela n'est fait que pour camoufler, vis-à-vis du peuple et des ouvriers étrangers, la provenance de ces immenses quantités de friperies. Un autre aspect beaucoup plus important de votre mission est de modifier le fonctionnement même de nos institus [sic] de mort. Actuellement, cela se fait grâce aux échappements de gaz d'un vieux moteur Diesel russe. Ceci doit se modifier et aller beaucoup plus vite. Je pense surtout à l'acide prussique. Avant-hier (le 15 août 42) le Fuehrer et Himmler étaient ici. J'ai reçu l'ordre de ne pas donner de permis aux gens qui sont obligés de visiter ces installations pour des raisons de services indispensables, mais de les accompagner personnellement en vue de la conservation du secret.

Pfannenstiel demande alors: "Qu'est-ce que le Fuehrer a dit de tout ceci?" Réponse de Globocnec: "Toute l'action doit être menée au plus vite". Il était accompagné du conseiller ministériel, Dr. Herbert Linden, du ministére de l'intérieur qui était responsable comme médecin de l'exécution des aliénés. Celui-ci émit l'idée de brûler les cadavres plutôt que de les enterrer. "Il est possible qu'une génération nous succède qui ne nous comprendra pas trop bien". Là dessus, Globocnec aurait répondu: "Messieurs, si jamais une génération doit nous succéder qui ne comprendrait pas notre grand devoir si nécessaire, il faut vraiment croire que tout notre national-socialisme a été inutile. Je suis au contraire d'avis qu'il faudrait enterrer en même temps que les cadavres des tablettes de bronze sur lesquelles il serait inscrit que c'est nous qui avons eu le courage de mener à bien cette oeuvre si importante et si indispensable". Hitler répondit: "Oui Globocnec, ceci est également mon opinion."

Néanmoins, quelque temps après, c'est l'avis du Dr. Linden qui domina. Même les cadavres déjà enterrés furent brûlés sur des grilles fabriquées avec des rails à l'aide d'essence et d'huiles lourdes.

Les bureaux de ces usines étaient à Lublin dans ce qu'on appelle la "caserne Juliusschreck".

On me présente aux messieurs qui s'y trouvent le jour suivant.

[112]

T Va - Cinquième feuille

Nous allons avec la voiture du capitaine Wirth à Belcec, une petite gare spéciale est aménagée tout près de la route, à proximité d'une colline de sable jaune. Au sud de la route se trouvent quelques bâtiments avec l'inscription "Kommando spécial des Waffen S.S. de Belcec".

Globocnec me met en rapport avec le remplaçant de Wirth, le S.S. Hautptsturmfuehrer Obermeyer de Pirmasens.

Avec une discrétion remarquable, celui-ci me fit faire le tour du propriétaire.

Derrière d'épaisses rangées de fil de fer barbelé, tout de suite, après la gare, se trouve d'abord une grande baraque avec l'inscription "vestiaire". A l'intérieur, il y a un grand guichet sur lequel il est marqué: "Dépôt d'or et d'objets de valeurs" - Vient ensuite une chambre avec environ 100 escabeaux, le "salon de coiffure". Ensuite, une allée bordée d'arbres d'environ 150 m, bordée à droite et à gauche de fil de fer barbelé double avec une inscription "vers les locaux d'inhalation et de bains". Nous nous trouvons alors devant un bâtiment comme une maison de bains avec un petit escalier de fer forgé. Sur le bâtiment, une grande pancarte avec l'inscription "Fondation Heckenholt" - Je n'ai pas vu davantage cet après-midi, seulement les chambres à gaz viennent à droite du couloir se trouvant dans la "maison de bains". A droite et à gauche, trois chambres comme des garages 5 m sur 5 et 1,90 de haut.

Je ne vois pas de mort cet après-midi, mais partout, même sur la route règne une puanteur irrespirable, pestilentielle, indescriptible, de cadavre. Des millions de mouches volaient dans l'air.

Le lendemain quelques minutes avant 7 heures, je suis prévenu "Tout de suite, le premier transport doit arriver". Effectivement, à 7 heures frappantes, un train avec 45 wagons vient de Lemberg; derrière les orifices garnis de fil de fer barbelé, on aperçoit des enfants d'une pâleur effroyable, aussi quelques hommes et quelques femmes avec les traits déformés par la frayeur.

200 Ukrainiens arrachent les portes et avec leurs fouets en cuir fouettent les gens hors des wagons. 6700 personnes, dont 1450 sont déjà morts à leur arrivée. Un haut parleur donne les instructions! [113] "Se déshabiller complètement, se débarasser également des lunettes et des prothèses (un garde dit à une jeune fille: déposez tranquillement vos lunettes, vous en aurez d'autres à l'intérieur) déposer les objets de valeur au guichet sans bon ou quittance. Un garçonnet juif de trois ans reçoit une brassée de ficelles qu'il distribue pensivement aux autres; c'est destiné à lier les chaussures, car jamais personne ne pourrait retrouver les paires assorties dans le tas haut de 35 à 40 mètres. Ensuite, les femmes et les jeunes filles passent au "coiffeur" - Avec 2 ou 3 coups de ciseaux, les cheveux sont coupés et disparaissent dans de grands sacs de pommes de terre.

Un Unterscharfuehrer de service me dit: "C'est destiné à un usage spécial pour l'isolation de sous-marins".

T Va - Sixième feuille

A ce moment déjà, je prédis à tout le monde que bientôt ces sous-marins cesseront de rôder en mer, car l'armée la plus efficace doit perdre son mordant si elle a été souillée avec des fleuves de sang innocent.

En fait, les événements m'ont donné raison peu de temps après.

Le train de la mort se met alors en mouvement; en tête, une jeune fille ravissante. Il descend l'allée. Tous nus, hommes, femmes, enfants; parmi eux soutenus à droite et à gauche, des hommes qui ont été obligés de déposer leurs prothèses.

Je me trouve avec le capitaine Wirth, en haut de la rampe entre les chambres de la mort. Deux mères avec leurs nourrissons aux seins, des petits-enfants nus, des adultes, des enfants, des femmes, tous pêle-mêle, nus, ils montent lentement. Ensuite, ils entrent dans les chambres de mort, poussés par ceux qui se trouvent dérrière eux qui sont actionnés par les fouets des S.S.

Dans un coin de l'allée se trouve un gros S.S. avec un visage de bull-dog qui est entouré par ses malheureux. D'une voix pastorale il leur dit: "Il ne vous arrivera rien du tout. Vous devez seulement respirez à fond à l'intérieur des chambres, les inhalations sont indispensables à cause des épidémies et des maladies et cela vous fera du bien aux poumons". Sur la question "Que va-t-il nous arriver?" il répond: "Ja, naturellement les hommes doivent travailler, construire des maisons, des routes, mais les femmes n'ont pas besoin de travailler, seulement si elles veulent, elles peuvent aider dans les usines et à la cuisine". [114] Pour quelques-uns parmi ces malheureux, cette lueur d'espoir est suffisante pour leur faire faire quelques pas jusque dans les chambres sans résistance, mais la majorité sait ce qui l'attend. L'odeur les a renseignés sur leur sort. Ainsi, ils montent le petit escalier et voient toute l'installation. La majorité sans dire un mot réagit comme un mouton qu'on mène à l'abattoir. Une juive d'environ 40 ans avec des yeux flamboyants, appelle sur la tête des assassins tout le sang innocemment versé ici par l'assassinat le plus lâche qui se vit jamais. C'est le capitaine Wirth personnellement qui la frappe 5 ou 6 fois de son fouet au visage. Elle disparaît à son tour dans la chambre. Quelques uns se tournent vers moi: "O, Monsieur aidez-nous, aidez-nous". Beaucoup prient. Je ne peux pas encore leur donner d'aide. Je prie avec eux, je m'enfonce dans un coin et je crie vers leur Dieu et vers mon Dieu à haute voix. Je peux me le permettre; il y a assez de bruit autour de moi. Avec quelle joie ne serais-je allé vers eux dans cette chambre, avec quelle joie ne serais-je mort de leur mort. En trouvant dans leur chambre, un officier des S.S. en uniforme, les assassins n'auraient jamais supposé que cela pouvait être une protestation de ma part. Ils auraient considéré comme un accident et mon épitaphe aurait été: "mort pour son Fuehrer bien aimé, en exécution de son devoir important pour le Fuehrer".

Non, cela ne va pas. Je n'ai pas encore le droit de céder à la tentation de mourir avec ces gens. J'en sais assez. Wirth me l'a dit: "Il n'y a pas dix personnes qui ont vu ce que j'ai vu et qui le verront; le personnel étranger auxiliaire sera exécuté à la fin. Je suis un des 5 hommes qui ont vu toutes ces installations. Il n'y en a certainement pas un, à part moi, qui voit cela comme adversaire, comme ennemi de cette bande d'assassins; donc, je dois vivre encore et hurler ce que j'ai vu ici. En vérité, cela doit être beaucoup plus difficile, je dois vivre et désigner.

Les chambres se remplissent "chargez bien", a ordonné le capitaine Wirth. Ils marchent sur les pieds les uns les autres. De 700 à 800 êtres humains sur 25 m 2 , sur 45 m 3 . Je récapitule, plus de la moitié sont des enfants, poids moyen au maximum 30 Kgs, poids spécifique 1, donc 25.250 Kgs d'homme par chambre. Wirth a raison; avec l'aide des S.S. 750 personnes peuvent êtres casées en 45 m3 et les S.S. aident avec leurs fouets et enfournent autant que cela est physiquement possible. Les portes se ferment.

[115]

T Va - Septième feuille

Pendant ce temps, les autres attendent dehors nus. Entre-temps, le 2 ème transport est arrivé. On me dit: "Naturellement ils attendent nus dehors même par mauvais temps, même en hiver". Je n'ai jusqu'à présent rien demandé, je parais m'y intéresser, mais un mot m'échappe bêtement. "Ils vont attraper la mort". "Ils sont bien là pour ça", me dit un S.S. dans son patois. En un éclair je comprends aussi pourquoi toute cette installation s'appelle "Fondation Hockelchoc" - Hockelchoc est le chauffeur du Diesel. Un petit technicien si travailleur infatigable selon Wirth, il a déjà acquis des mérites impérissables lors de l'exécution des aliénés par son ardeur et sa fertilité en idées. Il est aussi le constructeur de toute l'installation, avec les vapeurs de son Diesel, tous ces être humains doivent mourir. Mais la machine Diesel ne fonctionne pas. On me dit que ceci est assez rare.

Wirth arrive. On voit qu'il lui est pénible que cela se fasse juste aujourd'hui où je suis là. Oui, je vois tout et j'entends tout; ma montre a tout bien enregistré, 50 minutes, 70 minutes le Diesel ne démarre pas; l'humanité attend dans ces chambres en vain. On les entend pleurer et sangloter "comme à la synagogue" remarque le Professeur Pfannenstiel qui a collé l'oreille contre la porte en bois. Le capitaine Wirth frappe du fouet l'Ukrainien qui doit aider Hockelchoc au démarrage du Diesel.

Après 2 heures 49 minutes, mon chronomètre l'a bien enregistré, le Diesel démarre. Jusqu'à cet instant, ces êtres humains vivent dans les chambres déjà remplies: 4 fois 750 êtres dans 4 fois 45 mètres 3.

A nouveau 25 minutes passent. Il est vrai que beaucoup sont déjà morts; on voit cela à travers la petite fenêtre éclairant un instant la chambre de lumière électrique. Wirth m'a interwievé à fond pour savoir si j'estime préférable de laisser mourir ces gens dans une salle obscure ou claire. Il demande cela sur le même ton que l'on demande: "Préférez-vous dormir avec ou sans coussin? aimez-vous le café avec ou sans lait".

28 minutes plus tard, rares sont ceux qui vivent encore. Enfin, après 32 minutes tout est mort; on me dit que c'est le temps normal pour tuer.

[116]

De l'autre côté, des hommes du commando de travail ouvrent les portières en bois. Eux, Juifs, également, ont eu la promesse d'avoir la liberté et un certain pourcentage de tous les objets de valeur trouvés. Trois comptables tiennent un livre avec une exactitude scrupuleuse et calculent ce pourcentage.

T Va - Huitième feuille

Comme des statues de marbre, les morts se tiennent pressés les uns aux autres. Dans la chambre il n'y a pas de place pour tomber ou même pour être penchés. Même dans la mort on peut reconnaître les familles; ils se tiennent les mains raidies par la mort et il est difficile de les arracher les uns aux autres pour libérer les chambres pour la charge prochaine.

Les cadavres nus et humides par la transpiration et l'urine, du sang de menstruation aux jambes, salis d'excréments sont jetés au dehors, des corps d'enfants traversent l'air; il n'y a pas de temps à perdre. Les fouets des Ukrainiens tombent sur le dos du Kommando de travail. 2 douzaines de dentistes ouvrent les bouches avec des crochets et cherchent l'or. Or à droite, pas d'or à gauche. D'autres dentistes avec des pinces et des marteaux arrachent les dents en or des mâchoires. Le capitaine Wirth sautille parmi tout cela, il est dans son élément. Quelques ouvriers contrôlent les organes génitaux et les anus pour chercher de l'or, des brillants ou des objets de valeur. Wirth me fait signe "soulevez voir cette boîte de conserves avec des dents en or, ce n'est que d'hier et d'avant-hier". Avec une vulgarité extraordinaire, il me dit: "Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que l'on trouve tous les jours comme or et comme brillants, mais regardez", et il me conduit vers un bijoutier chargé d'administrer tous ces trésors, et me montre tout cela. - 2 grosses pièces de 20 dollars semblent particulièrement plaire à Wirth qui les fait disparaître dans sa poche.

On me montre également un ancien chef d'une grande maison d'achats à Berlin. On fait jouer de son instrument un petit violoniste. C'est un ancien capitaine de l'armée autrichienne, propriétaire de la croix de fer de 1 ère classe. Tous les deux sont chefs du commando de travail juif.

Les cadavres nus furent jetés quelques mètres plus loin, dans des fossés de 100 x 12 x 20 mètres. Quelques jours après, ces cadavres [117] enflent et s'effondrent fortement ensuite, ce qui permet de les recouvrir d'une nouvelle couche; 10 cm de sable environ sont jetés par dessus; il n'y a plus que quelques bras et quelques têtes qui sortent. Le jour de ma visite, 2 transports seulement avec environ 12500 personnes arrivent à Belcec.

T Va - Neuvième feuille


Cette "usine" fonctionne depuis 1942 et "fabrique" environ 11.000 morts par jour. Lorque le cercle de mes amis ou moi-même entendions l'émetteur de Londres ou la Voix de l'Amérique nous étions souvent surpris par les anges innocents qui parlaient de centaines de milliers de morts alors qu'en réalité il y avait déjà plus de DIX MILLIONS.

Dans l'année 1943, la Résistance hollandaise me fait dire par Ubbink que j'étais prié de ne pas fournir d'atrocités inventées, mais de me contenter de reproduire la stricte vérité; malgré mes indications de ces choses, en août 1942, auprès de l'ambassade suédoise à Berlin, on se refuse à croire ces chiffres. Malheureusement j'en réponds sous serment, ces chiffres sont exacts.

D'après mes documents certains, j'estime le nombre des êtres humains sans défense assassinés par Adolf Hitler et Heinrich Himmeler à environ 20 millions. Il ne s'agit pas évidemment seulement des 5 ou 6 millions de Juifs d'Europe qui ont été ainsi assassinés mais encore de toute l'intelligence tchèque et de l'élite d'autres peuples comme les Serbes qui suivirent le même chemin. Ensuite, les Polonais, les plus nombreux et un petit nombre de Tchèques n. 3; il s'agit de ce que l'on appelle des "inutiles biologiques" qui, selon l'avis de la S.S., n'avaient plus le droitd'exister puisqu'ils ne pouvaient plus travailler.

Des commissions de soi-disant médecins, équipés de magnifiques voitures et d'un équipement de sorcellerie médicale voyageaient de village en village, de ville en ville et auscultaient toute la population en manteau blanc, le stéthoscope à la main. Qui ne semblait pas capable de travailler, sur un simple coup d'\il, était mis sur la liste des inutiles et était cherché quelque temps après et casé.

Ce sont les jeunes gens chers à Himmler qui ont jugé, qui très souvent n'avaient même de sang bouillant, pas encore subi une [118] formation d'école primaire et qui se congratulaient de "chers collègues" et de "M. le Professeur" - "Sans ces mesures, me dit un Sturmbannfuehrer à Lublin, toute la Pologne serait sans valeur pour nous, car elle est trop surpeuplée et trop malade. Nous faisons seulement ce que la nature fait partout ailleurs et ce qu'elle oublie malheureusement chez les autres êtres humains".

Même un garde-chasse me confirme que l'élimination des faibles qui fait partie de l'entretien correct d'une chasse est, dans les circonstances polonaises, absolument juste et indispensable. Il est étonnant combien cette sorte de matérialisme racial peut prendre place dans les cerveaux de beaucoup d'intellectuels allemands; même ceux qui refusent d'accepter le massacre des Juifs étaient complètement d'accord pour l'exécution des faibles et des aliénés et justifient cette mesure avec beaucoup de conviction. Pour beaucoup, cela devenait tellement naturel et indiscutable qu'il devenait difficile de discuter avec une grande partie de l'élite.

Wirth me demande de ne pas proposer à Berlin de modifications dans les méthodes de mort dans les chambres à gaz employées jusqu'à présent car elles ont fait leurs preuves [sic]. Ce qui est curieux c'est que l'on ne m'a posé aucune question à Berlin.

J'ai fait enterrer l'acide prussique emporté.

T Va - Dixième feuille

Le lendemain, 19 août 1942, la voiture du capitaine Wirth nous conduit à Treblinca, 120 kms nord - nord-est de Varsovie. L'installation est à peu près semblable mais beaucoup plus importante que celle de Belcec. 8 chambres à gaz et plusieurs montagnes de valises, de textiles et de linge.

En notre honneur, un festin vraiment himmlérien, dans le plus pur style vieux germanique, est donné dans la salle commune. Le repas est simple, mais tout est à la disposition de tout le monde en quantité illimitée. Himmler lui-même a donné l'ordre de donner à volonté aux hommes de ce Kommando autant de viande, de beurre et surtout d'alcool qu'ils le désirent. Le Prof. Pfannenstiel tient un discours, soulignant l'importance et l'utilité du devoir de ces hommes. Se tournant vers moi, il parle de méthodes "très humaines" et de "beauté du travail". Cela semble invraisemblable, mais je garantis que Pfannenstiel, lui-même père de 5 enfants, ne parlait ni en plaisantant, ni ironiquement, mais qu'il traitait [119] comme médecin cette chose avec un sérieux absolu. Plus de la moitié des assassinés étaient des enfants; le temps normal pour tuer après le transport et l'attente si pénible était de 32 minutes. Pfannenstiel disait encore aux hommes du Kommando: "En voyant ces corps de Juifs, ces lamentables figures, on comprend encore mieux combien notre devoir provoquera de reconnaissance".

Au départ plusieurs kilos de beurre et de nombreuses bouteilles de liqueur nous sont offerts pour être emportés. J'ai grand peine à refuser ces choses en argumentant que, soi-disant, j'en disposais amplement. Très heureux, Pfannenstiel empoche encore mes portions. Nous retournons en voiture à Varsovie. Au départ, nous voyons encore un groupe de Juifs au travail qui s'active dans une des fosses communes sur un tas de cadavres. "On avait oublié de déshabiller ceux des arrivants qui étaient déjà morts; naturellement, il faut rattraper cela, à cause des objets de valeur et des vêtements", m'explique le capitaine Wirth. A Varsovie, attendant en vain un wagon-lit, je rencontre le secrétaire de légation de l'ambassade suédoise à Berlin, le Baron Von Otter dans le train; encore sous l'impression fraîche de mes aventures effroyables, je lui ai tout raconté avec la prière expresse de communiquer immédiatement tout cela à son gouvernement et aux alliés, car chaque jour de retard coûte la vie à d'autres dizaines de milliers. Je lui dis: "Si les alliés envoyaient à la place de nombreuses bombes, des millions de brochures et de tracts intelligents et bien faits en informant le peuple allemand de tout ce qui se passe, il est probable que dans quelques semaines ou mois, le peuple allemand en finirait avec Adolf Hitler".

Le Baron Von Otter m'a demandé des références car cette conversation était pour lui, en temps que diplomate, très délicate. Je lui indiquai le Dr Dibélius à Berlin, Bruederweg, 2, membre éminent de la résistance protestante, ami intime de mon ami, le pasteur Niemoeller à ce moment à Dachau.

J'ai revu le Baron Von Otter à deux reprises à la légation suédoise. Entre-temps, il a rendu compte personnellement à Stockholm et me dit que son rapport a eu une influence considérable sur les relations suédo-allemandes.

[120]

T Va - Onzième feuille

Quelques jours plus tard pour soulager ma conscience, et pour avoir fait tout ce qui est en mon pouvoir, j'ai essayé de rendre compte au nonce du pape à Berlin; dès mes premières paroles, on me demande si je suis soldat; là dessus, toute conversation avec moi est refusée et je suis prié de quitter immédiatement la légation de Sa Sainteté.

Je dis cela uniquement pour prouver combien il était difficile, même pour un Allemand, ennemi impitoyable du nazisme de trouver une voie pour discréditer un gouvernement criminel.

Dans cette situation où tous les jours des dizaines et des dizaines de milliers attendaient l'assassinat, où une attente de quelques heures me semblait criminelle, si, dans cette situation, dis-je, un représentant qualifié de Jésus sur terre refuse toute conversation avec moi, que peut-on demander d'un citoyen moyen contre le nazisme? Que doit-il faire lui qui ne connaît ces erreurs, en général, à peine de ouï-dire? Lui qui, comme des millions d'étrangers (telle la résistance hollandaise) tient ces choses pour terriblement exagérées, qui ne dispose pas de mon habileté, qui n'a peut- être aucune occasion telle que moi d'écouter la radio étrangère, que doit-il faire contre le nazisme? Si même le représentant du pape en Allemagne se refuse à écouter des informations de cette importance extraordinaire sur cette violation unique contre la base de la loi de Jésus: "Tu dois aimer ton prochain comme toi- même".

Terriblement déçu et abattu, je quitte la légation où je n'ai pu trouver conseil ni aide. A peine sorti, je suis suivi par un policier; quelques minutes plus tard, un agent cycliste me suit aussi. J'ai passé des minutes d'immense espoir et de déception; j'ai enlevé le cran de sûreté de mon revolver dans ma poche et je venais mentalement de me préparer au suicide. L'incompréhensible eut lieu; le policier me frôla à 50 cm près, arrêta un instant et... s'en alla. A partir de ce jour, risquant à chaque heure ma vie, j'ai rendu compte de ces morts atroces à des centaines de personnes influentes: à la famille Niemoeller, à l'attaché de presse de la légation suisse à Berlin, Dr Hochstrasser, au syndic de l'évêque catholique de Berlin, Dr Winter en demandant une transmission à l'évêque et au pape, au Dr Dibelius et à beaucoup d'autres, ainsi des milliers ont été informés par moi.

[121]

T Va - Douzième feuille

Je dois ajouter que Guenther du R.S.H.A. (je crois qu'il s'agit du fils de Guenther des Etudes raciales) m'a redemandé, au début 1944, de grosses quantités d'acide prussique. Le poison devait être livré à son bureau dans la Kurfuerstenstrasse à Berlin et être conservé dans un hangar qu'il me montrait. Il s'agissait de très grosses quantités, ensemble de plusieurs wagons, qui devaient être entassées peu à peu et tenues à sa disposition. Ce poison suffisait pour tuer plusieurs millions qui ainsi auraient disparu sans beaucoup de bruit. Guenther me disait qu'il ne savait pas encore où, quand, comment, dans quel but, pour quel milieu, ce poison devait être utilisé. En tout cas, il devait être constamment disponible. J'ai déduit de plusieurs questions techniques de Guenther qu'une partie, tout au moins, de ce poison devait être utilisé pour supprimer une grande quantité d'hommes dans des clubs et des salles de lecture. D'après les maigres indications, je supposais qu'il sagissait d'officiers ou de prêtres, en tous cas de gens cultivés et le poison devait être employé à Berlin même.

Ayant visité les lieux à fond, je déclare à Guenther que je ne peux prendre la responsabilité de stocker de pareilles quantités de poison à cet endroit, dans la capitale, puisqu'il y avait assez pour tuer deux fois le nombre de tous les habitants. Avec beaucoup de difficultés, j'obtiens la conservation de ce poison à Oranienburg et à Auschwitz, dans les camps de concentration. Je m'arrange ensuite de façon à faire supprimer le poison dès l'arrivée, soi- disant pour la désinfection. Les factures de la firme ayant livré, la Société allemande pour la lutte contre les parasites, à Francfort et à Friedberg, ont été établies, sur ma demande, à mon nom, soi- disant pour mieux garder le secret; en réalité, pour mieux faire disparaître ce poison. Pour cette raison j'évite de présenter au paiement les nombreuses factures courantes pour ne pas rappeler constamment au S.D. et au R.S.H.A. les grosses quantités de poison qui devraient être disponibles. Je fais patienter la firme et laisse les factures non payées. Le Directeur de cette maison, le Dr Peters m'a dit au cours d'une conversation qu'il a livré de l'acide prussique en ampoules pour l'exécution d'êtres humains. Je n'ai jamais su exactement quel était le milieu que Guenther devait encore détruire sur ordre de son chef Eickmann [Eichmann].

D'après les quantités, j'ai pensé d'abord aux occupants des camps[122] de concentration, c'est pour cela que j'ai répondu négativement au fils Jochen du pasteur Niem\ller sur sa question: reverra-t-iljamais son père vivant? L'ordre de Himmler de tuer tous les occupants des camps de concentration au besoin, était à prévoir déjà à ce moment. Il était également clair que, tout au moins, les équipes ukrainiennes des camps de mort seraient sacrifiées pour supprimer des témoins gênants. Je pensais également à l'éventualité de l'assassinat des prisonniers de guerre comme moyen de chantage.

Lorsque plus tard, Goebbels indiqua que, s'il le fallait le national- socialisme claquerait la porte derrière lui de façon à secouer le monde, j'ai vérifié encore une fois, pour savoir si les réserves de poison étaient bien détruites.

T Va - Treizième feuille


Quelque temps après, Guenther me rappela au R.S.H.A. et me demanda comment il pourrait être possible d'empoisonner les Juifs internés à Maria-Theresienstadt en jetant de l'acide prussique du haut de fortifications. Pour empêcher l'exécution de ce plan, j'ai déclaré celui-ci inexécutable.

J'ai appris plus tard qu'il s'était procuré de manière différente de l'acide prussique et qu'il avait tout de même exécuté les Juifs qui, soi-disant, menaient une si bonne vie à Maria-Theresienstadt; il s'agissait de Juifs, pères de fils tués ou détenteurs de hautes décorations et ayant rendu particulièrement service.

Les camps de concentration les plus horribles n'étaient nullement Belsen ou Buchenwald. Auschwitz et Naathausen étaient bien pires et des millions d'hommes ont disparu dans des chambres à gaz et dans des voitures à gaz (chambres à gaz mobiles) à Auschwitz seul, des millions d'enfants ont été tués par un tampon d'acide prussique tenu sous le nez, dans le camp de concentration de Ravensbruck.

J'ai assisté à ces essais sur des êtres vivants, exécutés par le Dr Gundlach, Hauptsturmfuehrer, sur ordre du S.S. Gruppenfuehrer Professeur Dr Gerhardt Hohenlychen.

Les essais sur les femmes étaient, en quelque sorte, encore plus répugnants et odieux que dans les camps de concentration pour hommes. Au moins, aux hommes on disait honnêtement: "Fais [123] attention, tu vas recevoir une piqûre et tu vas crever"; au camp de concentration pour femmes de Ravensbrueck, on procédait autrement: "Voilà, Mme Meyer, nous venons de constater que vous avez un abcès au foie, on va vous faire suivre une cure de quelques piqûres et vous allez voir que votre état va bien s'améliorer." Ce qu'il y avait de plus horrible, était le cynisme et la basse ironie avec laquelle tout cela se faisait. C'est un véritable concours partant de l'étoile de Davis sur les chambres mortuaires et allant jusqu'à ces diagnostics humoristiques.

Quotidiennement, des expériences ont été faites à Buchenwald sur de centaines de détenus avec de 1 à 100 tablettes de pervitine, d'autre part injections de typhus. Himmler se réservait lui-même l'autorisation de pareilles expériences exercées sur des personnes condamnées à mort par le S.D. Les comptes rendus de ces essais étaient tous centralisés dans mon bureau.

Le Stabsscharfuehrer Hoellander me les donnait régulièrement.

Un autre jour, à Oranienburg, j'ai vu disparaître sans traces des milliers de pédérastes dans un fourneau.

T Va - Quatorzième feuille

A Mauthausen, il était courant de faire disparaïtre des Juifs dans des carrières, en les faisant tomber de haut.

Ce qu'il y a de curieux, c'est que ces "accidents du travail" étaient toujours prévus quelques minutes auparavant par des gardes.

Le SS Hauptsturmfuehrer, Dr Fritz Kraatz, chef de mission auprès du médecin S.S. du Reich, m'a rendu compte de ces faits avec un écoeurement sincère et a rendu publiques ces choses. Kraatz était un ennemi fanatique des Nazis

T Va - Quinzième feuille

A Belcec, j'avais l'impression le jour de mon inspection, qu'après une si longue attente dans les chambres, tout le monde était vraiment mort; par contre, le captaine Wirth, un être sans aucune instruction et sans aucune notion de chimie et de physiologie m'a raconté les choses les plus étranges apparemment. Wirth était doué d'un amour particulier pour essais divers pour mener les gens de vie à trépas. Il me parlait ainsi d'un petit enfant qu'ils [124] ont trouvé un matin dans une chambre à gaz qui n'avait pas été vidée la veille et qui était parfaitement vivant et gai.

Wirth se serait livré à des expériences particulièrement intéressantes sur des faibles d'esprit, c'est sur eux que l'on pouvait expérimenter le mieux les divers degrés de sensibilité. Des essais ont également été faits à l'aide d'air comprimé: des gens ont été mis dans de vieilles bouilloires remplies à l'aide de compresseur d'air comprimé. A Treblinka, j'avais l'impression que certains vivaient encore et étaient seulement sans connaissance, ce qui n'excluait pas qu'au cours de la nuit, ils pouvaient se ranimer et souffrir un nouveau martyre jusqu'à la mort définitive.

Presque tous avaient les yeux ouverts et offraient un aspect effroyable. Malgré mon observation appliquée, je n'ai pas pu observer de mouvement. Dans l'ensemble, on ne s'est pas donné la moindre peine de faire ces exécutions de façon humaine, si tel est [tant est] qu'on ait le droit d'employer ce mot par rapport à ces faits. Tout cela a été fait moins par sadisme que par indifférence totale et commodité.

Le Hauptsturmfuehrer Dr Villing de Dortmund m'a parlé d'une chose qui l'a particulièrement impressionné: environ 8.000 cléricaux polonais ont été obligés de creuser des fosses; ils devaient ensuite se déshabiller, se placer devant ces fosses et furent fusillés nus.

T Va - Seizième feuille

Sur les questions ironiques, s'ils croyaient toujours à Jésus-Christ, à Marie et à leur peuple polonais, ils répondirent avec une affirmation de foi sereine qu'ils croyaient plus que jamais au Christ, à la Sainte Mère de Dieu et à une résurrection de leur peuple.

Villing me parlait de cela avec émotion.

D'autres Polonais sont morts de la même façon exemplaire, surtout des instituteurs et des institutrices. En entendant parler de tout cela, je me suis souvenu de ma propre prison dans la Buechsenstrasse à Stuttgart; une main avait gravé dans le métal de mon lit: "Prie, le Mère de Dieu aide". Ceci a été pour moi dans des jours pénibles une grande consolation et ma cellule me semblait une petite Eglise. Je salue avec reconnaissance ce frère inconnu qui m'a envoyé ce signe et cet encouragement dans ma peine profonde. Que Dieu le récompense.

[125] Un autre moyen de tuer du monde en Pologne était de faire monter les personnes en haut d'échelles de hauts-fourneaux et lesjeter à l'intérieur après les avoir tuées d'un coup de pistolet. Beaucoup d'autres auraient disparu dans des fours à briques, étouffés par les gaz et brûlés. Dans ces cas, je ne dispose pas d'une source absolument garantie.

Un des chefs de la police de Bromberg, le S.S. Sturmbannfuehrer Haller racontait au médecin qui suivait le cours avec moi qu'il était d'usage à son arrivée à Bromberg de prendre les enfants juifs par les pieds et de leur casser la tête contre le mur de leur appartement, pour éviter le bruit de la fusillade. Il aurait fait cesser ce non-sens et aurait obtenu la fusillade de ces enfants.

T Va - Dix-septième feuille

Il aurait trouvé particulièrement pénible d'assister lui-même, au fait de deux petites filles de 5 et de 8 ans, tombant à genoux et priant. Naturellement, conclut Haller, il fallait ensuite que je les fasse fusiller également. Il nous parla également de l'exécution des intellectuels polonais; ils étaient contraints de faire leur tombe, de s'y coucher sur le ventre et furent fusillés avec le pistolet mitrailleur; les suivants étaient obligés de se coucher sur les cadavres chauds et furent fusillés à leur tour; certains, pas encore morts, ont été fusillés au cours de leur tentative de sortie entre les diverses couches.

Un des chefs du gouvernement allemand de Krakau m'a parlé en découpant une dinde d'une prise particulièrement bonne qu'il avait faite: un homme de la résistance polonaise, un Juif, avait refusé de parler, alors on lui avait brisé les poignets; il continuait de se taire; là-dessus, on l'a fait asseoir sur une plaque de fer chauffée à blanc. "Vous auriez dû voir, me dit-il, ce que ça l'a rendu bavard".


T Va - Dix-huitième feuille

Lors d'une visite à un bureau de construction de la Waffen S.S. à Lublin, les deux architectes me faisaient part d'une visite qu'ils avaient faite la veille à la morgue d'un camp de prisonniers de guerre en vue de l'agrandir. "Des milliers de cadavres en général typhiques, ont été entassés là; brusquement, ils se sont aperçus [125] que certains remuaient encore; le Rottenfuehrer, qui portait la clef, s'est contenté de demander calmement: "Où ça?" puis, apris un marteau de fer rond tout près, et a enfoncé le crâne des personnes indiquées. Ce n'est pas le fait lui-même qui a étonné les architectes, mais le naturel avec lequel le geste a été exécuté.

Lors de ma visite à Belcec, une Juive avait coupé plusieurs des Juifs de travail, à l'aide d'un rasoir caché. Wirth regrettait vivement que cette femme soit déjà morte car elle aurait du être punie de façon exemplaire.

Les Juifs blessés ont été parfaitement soignés par lui, pour leur faire croire qu'ils seraient recompensés, "et ils croient cela, ces idiots", s'écria Wirth en riant

T Va - Dix-neuvième feuille

Ce qui était particulièrement répugnant à Belcec, était le concours organisé entre les hommes et les garçons de transport pour traîner les effets d'habillement vers les wagons. Celui qui travaille le mieux fait partie du Kommando de travail. Ainsi est constitué un concours pour la vie et la mort entre ces êtres nus qui transportent les vêtements sous les rires des S.S.; naturellement, ils disparaissent tous sans exception, dans les chambres à gaz; seuls, quelques êtres très vieux et très malades, qui même soutenus par les autres, ne peuvent se traïner jusqu'aux chambres étaient déposés à part et fusillés.

Quelques images particulièrement saisissantes ne me quittent plus: le garçonnet Juif de 3 ans qui, rêveur, distribue les morceaux de ficelle pour lier les paires de souliers. Même cet enfant a été incontestablement mis à contribution dans la machine de mort épouvantable de Hitler.

Je pense aussi à une petite fille qui, à un mètre de la chambre, a perdu son petit collier de corail; ce collier est retrouvé par un garçonnet de 3 ans; il le ramasse, le considère amoureusement, s'en réjouit et, au moment suivant est poussé, je dois le dire, avec douceur, par un gardien conservant un reste de sentiment, à l'intérieur de la chambre.

[126]

 

T Va - Vingtième feuille

Le S.S. Hauptsturmfuhrer Obermeyer m'a raconté l'histoire suivante: dans un village à proximité, il avait rencontré un Juif venant de PIRMASINZ, sa ville natale. Pendant la guerre, ce Juif avait été sous-officier, un très chic type. Comme enfants, ils jouaient ensemble et même, il avait sauvé la vie, une fois à Obermeyer - Obermeyer déclara qu'il allait prendre maintenant cet homme avec sa femme dans son Kommando de travail. Je lui demandai ce qu'il allait devenir plus tard. Il me regarda d'un air étonné: "Que voulez-vous qu'il devienne? la même chose que les autres, il n'y a pas d'autre solution, enfin, peut-être que je les ferai fusiller".

-- Je dois dire pour être juste que j'ai rencontré certains S.S. qui condamnaient formellement ces méthodes et sont devenus des adversaires forcenés du nazisme.

T Va - Vingt et unième feuille

Je pense surtout au Hauptscharfuehrer H\llander qui m'a toujours mis au courant de tous les secrets et qui a toujours fait disparaître tout ce qui aurait pu être compromettant pour moi.

-- Un autre anti-nazi était le chef de la section intérieure de l'hôpital de S.S. de Berlin, le S.S. Sturmbannfuehrer Dr Focht qui, depuis 1941, a fréquemment critiqué ouvertement ces méthodes en risquant sciemment sa tête. La même chose est valable pour le chirurgien S.S. Hauptsturmfuehrer Dr Nissen de Itzeh\ et le Dr Sorgue de Jena. Les trois pharmaciens en chef de la Waffen S.S. Blumenreuther, Behmenburg et Rudolphi ont fait partie du groupe des officiers du 20 juillet. Parmi les S.S. hollandais et belges, les 2/3 ont été amenés par force et par ruse sous prétexte de cours sportif. S'ils refusaient par la suite d'obéir, ils étaient immédiatement fusillés.

Toute personne qui, même de l'extérieur, d'un geste imprudent, touchait au pantalon d'un camarade était immédiatement fusillé. Cet ordre émanait directement de Himmler et a coûter la vie à beaucoup de tout jeune S.S., sortant de la Hitler Jugend et amenés par force aux S.S..

[127]

De nombreux appartenant à l'aviation et à la marine ont été brusquement mutés aux S.S. Il serait injuste, malgré la haine très compréhensible qu'ont déchainée les S.S. de ne pas faire de différence.

Il faut dire ici que, fréquemment, la police a été bien pire que les S.S.. Le Président de la Croix-Rouge allemande, le S.S. Gruppenfuehrer Dr Grawitz est un des principaux responsables de la situation des camps de concentration.

[128]

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