AAARGH
Tremblant et suant de partout, affublé d'une barbiche postiche et d'un chapeau à la Robin des Bois, notre espion du samedi soir vient remplir sa noble tâche dans un repaire de révisionnistes ! Quelle aventure. Tout le monde a fait semblant de ne pas le reconnaître pour que lui, l'agneau bêlant, puisse faire connaître à l'extérieur ce qu'est une réunion de réprouvés. Nous l'avons en somme chargé de mission sans qu'il s'en rende bien compte. Des comme ça, on en veut tous les jours !
Surtout, rester discret En me rendant au théâtre de la Main d'Or samedi, pour une très malvenue diffusion par les amis de Dieudonné du documentaire que Daniel Mermet a consacré à Chomsky, je pensais documenter le hold-up que certains antisémites tentent d'opérer sur des symboles de gauche. C'était cela. Mais aussi le rendez-vous des plus forcenés des révisionnistes. Reportage.
lundi 1er février 2010, par JBB (Jean-Baptiste Barbouze)
Tu t'es déjà retrouvé gentil poisson rouge
dans un bocal infesté de piranhas ? Tendre matou égaré
dans la cage aux tigres ? Agneau bêlant au milieu des loups
?
Figure-toi : c'est un peu ce que j'ai eu l'impression de vivre,
samedi. Si ce n'est - sans doute - que les piranhas, tigres et
loups avaient les crocs (un peu) plus élimés que
je ne me l'imaginais. Dangereux, à l'évidence ;
mais surtout : complétement secoués du ciboulot.
Figure-toi, encore : tu es dans une petite salle de théâtre,
le film projeté sur grand écran se termine, les
lumières se rallument. Une quinzaine de personnes dans
la salle, hommes et femmes en égale proportion, presque
tous blancs. Une femme [1] prend la parole, au micro. Salue l'assistance.
Et lui fait remarquer : « Nous avons un visiteur de marque,
aujourd'hui. Je vous présente Robert Faurisson. »
Et toute la salle d'applaudir. Oui : elle applaudit. Je ne sais
si tu as déjà vécu cela mais je te l'assure
: se retrouver au milieu de gens dont le premier réflexe
est de sourire et battre des mains quand on leur annonce la présence
du négationniste Robert Faurisson est une expérience
qui t'amène à reconsidérer la notion de "frère
en humanité".
Je te l'accorde : je n'étais pas là par hasard.
D'ailleurs, on ne se retrouve pas par hasard au théâtre
de la Main d'Or, propriété de Dieudonné.
C'est que le lieu n'accueille pas seulement les spectacles du
susdit ; il sert aussi, à l'occasion, de salle de réunion
et de conférence pour tout le ban et l'arrière ban
de cette extrême-droite qui se revendique d'abord comme
"antisioniste", vaste frange de joyeux drilles tous
plus allumés les uns que les autres. Membres du Parti
Antisioniste de Dieudonné, partisans racialistes de
Kemi Seba (au sein du Mouvement des Damnés de l'Impérialisme),
compagnons de route de Soral (au sein d'Égalité
et Réconciliation), nazillons du Parti solidaire
français et autres déçus de l'extrême-droite
traditionnelle ont l'habitude de fréquenter le théâtre
de la Main d'Or. Pour y célébrer la fin du dernier
procès de Robert Faurisson, la sortie française
du livre de Paul-Eric Blanrue, Sarkozy, Israël et les
Juifs, ou simplement y boire un petit godet, entre camarades
de "pensée".
Qu'est-ce que j'allais fiche dans cette galère, tu te demandes
? Simple : un forum antifa avait attiré mon attention sur
une étrange annonce, postée sur le site de la sulfureuse
association Entre la Plume et l'Enclume. Je te la livre
telle quelle (mais corrigée des fautes d'orthographe) :
« L'association Entre la Plume et l'Enclume vous invite à une projection du DVD Chomsky & Compagnie, Pour en finir avec la fabrique de l'impuissance, un film de Olivier Azam et Daniel Mermet, suivie d'un débat sur la défense de la liberté d'expression. Le samedi 30 Janvier à 15 h (...) au théâtre de la Main d'Or. »
Pourquoi Chomsky, pourquoi ce film ?
Mermet, Chomsky et le théâtre
de la Main d'Or : il n'est nul besoin de chercher l'intrus longtemps
Que ces deux figures de la gauche radicale et le repaire des antisémites
de tous poils puissent se retrouver en un même panier choque,
évidemment. Mais il n'est en fait rien de très nouveau
dans ce hold-up malvenu : ça fait un petit moment qu'une
frange de l'extrême-droite tente de s'approprier certains
symboles de l'extrême-gauche, à l'image du très
graphique Projet Apache des Identitaires parisiens jusqu'aux
fréquentes références à Chavez opérées
par Soral et le Parti Antisioniste.
Rien de neuf, donc. Mais une particularité : si le (fouillé
et bien mené) documentaire de Mermet et Azam a été
jugé "digne" d'être projeté au théâtre
de la Main d'Or, c'est aussi parce qu'il ne fait pas l'impasse
sur ce qu'il est convenu d'appeler la "polémique Chomsky".
Qui éclata à la fin des années 70, quand
le penseur radical a semblé apporter son soutien au négationniste
Robert Faurisson. Lequel était dans la salle samedi, regardant
avec un plaisir non dissimulé Mermet et Chomsky tirer au
clair et à l'écran une polémique centrée
autour de sa personne ; son seul -- et pathétique -- titre
de gloire... Ça te donne le vertige ? Ça ne fait
que commencer
D'abord un bref rappel des faits, pour te rafraîchir la
mémoire. Après avoir publié en janvier 1979,
dans Le Monde, une tribune intitulée Le Problème
des chambres à gaz, ou la rumeur d'Auschwitz, Robert
Faurisson est poursuivi en justice pour négationnisme.
[C'est idiot,
Jean-Baptiste Barbouze. Le mot n'existait même pas à
l'époque. Toi non plus sans doute.] Au nom de la liberté d'expression - «
Elle n'a de sens que si elle s'applique aux opinions qui vous
répugnent », dit-il dans le film - , Noam Chomsky
a alors signé, avec 500 autres personnes, une pétition
de soutien.
Devant l'indignation suscitée par cette position - indignation
amplifiée par le fait que la pétition présentait
le travail de Faurisson comme « une recherche historique
approfondie et indépendante sur la question de "l'holocauste"
» - , Noam Chomsky a précisé aussitôt
sa pensée dans un petit texte, envoyé à son
ami d'alors Serge Thion, militant anti-colonialiste en passe de
virer négationniste [2]. Lequel Thion s'est empressé
de publier cette lettre - pourtant non destinée à
cela - en préambule de l'ouvrage que Robert Faurisson a
fait paraître en 1980, Mémoire en défense.
Ce "soutien" à Faurisson poursuivra Chomsky pendant
très longtemps. Ses détracteurs, à commencer
par certains intellectuels français jaloux de son aura
intellectuelle, n'auront de cesse d'en faire un négationniste,
ne voulant pas voir que son tort se résume à une
foi absolue en la liberté d'expression. Chomsky devra se
justifier, encore et encore, répéter son horreur
du négationnisme, marteler une position qu'il résume
ainsi : « Si la liberté d'expression se limite
aux idées qui vous conviennent, ce n'est pas la liberté
d'expression. » Mais l'étiquette infâme
continuera à lui coller à la peau. Scandaleux :
« Accuser Chomsky de négationnisme ou d'antisémitisme
revient à faire preuve au mieux d'incompétence,
au pire de mauvaise foi », remarque Daniel Mermet dans
le film.
Pour Robert Faurisson, hier comme aujourd'hui, cette polémique
est pain béni. Partant : pour ses soutiens aussi. Tu comprends
donc combien le choix de ce documentaire n'est pas innocent.
Mais il n'y a pas que cela. Tu ne peux saisir la psychologie de
ceux qui gravitent autour du théâtre de la Main d'Or
- antisémites de tous poils galvaudant le terme d'"antisionistes"
- si tu ne comprends combien ils se voient en résistants.
Rejetés de (presque) partout, ils s'imaginent dernier bastion
de ceux qui s'opposent à l'ordre mondial sioniste, ultime
quarteron de combattants contre un lobby supposé omniprésent
et tout-puissant. À force d'efforts pour habiller leur
haine d'idéologie, pour la camoufler, ils ont fini par
y croire : ils se pensent vraiment combattants de la liberté
quand ils se disent antisionistes, combattants de la vérité
quand ils se revendiquent révisionnistes.
Paradoxalement, c'est justement cela qui leur permet de visionner
Chomsky & Compagnie, Pour en finir avec la fabrique de
l'impuissance. De s'y retrouver. De ne pas sentir combien
ce film est à mille lieux de leur mortifère vision
du monde. Que Noam Chomsky dénonce "la fabrication
du consentement" ? Ils adhèrent. Que Daniel Mermet
appelle chacun à se « défendre contre l'endoctrinement
», invitant « au développement de l'auto-défense
intellectuelle » ? Ils adorent. Et même ce passage
sur l'Allemagne nazie, voix off remarquant que c'est «
très simple, la propagande. Il suffit de prendre des mots
simples, les Juifs, les communistes. Il suffit de les associer
à des peurs, de les associer à des sentiments »,
ne les fait pas tiquer. Pour une bonne raison : ils ne vivent
pas dans la réalité. Encore moins dans le même
monde que nous. [Heureusement
! ]
Il est - pour clore cette partie - un dernier point, anecdotique
celui-là, qui peut expliquer le choix de diffuser ce documentaire
: la large place accordée à l'intellectuel belge
Jean Bricmont. Au long du film, celui-ci est invité plusieurs
fois à expliquer, approfondir et détailler les positions
de Noam Chomsky. Mais ce n'est pas cela qui intéresse les
habitués de la Main d'Or : eux retiennent surtout que le
même homme a, très récemment, signé
un texte qui a fait grand bruit sur le net, Antifascistes,
encore effort si vous voulez l'être vraiment ! (repris,
par exemple, ICI). Une tribune écrite en réaction
à un article du site REFLEXes dans lequel il lui
était rapidement reproché d'avoir trop favorablement
accueilli Sarkozy, Israël et les Juifs, l'ouvrage
de Paul-Eric Blanrue. Et Jean Bricmont de dénoncer ce qu'il
voit comme un « ordre moral » entretenu par
certains antifascistes et de regretter leur prétendue promptitude
à s'ériger en procureurs.
Sur le fond, je ne me prononcerai pas : ce n'est pas le sujet
ici [3]. Je note juste que Jean Bricmont a grandement gagné
en popularité dans la blogosphère d'extrême-droite
depuis l'écriture de cette tribune. Il ne s'agit pas de
dire que c'était le but recherché, mais de constater
que son texte a été repris avec enthousiasme par
des sites comme VOxnr, Tout Sauf Sarkozy ou AlterInfo.
Bref : ces gens l'ont désormais à la bonne.
« Il y a un infiltré dans la salle ! »
Le décor idéologique
est posé. Et tu sais aussi pourquoi je me suis rendu (en
me faisant tout petit) au théâtre de la Main d'Or
samedi : je voulais assister à cette tentative de hold-up
sur une légendaire figure de la gauche radicale, documenter
- puisque c'est une question qui me passionne - cet étrange
espace idéologique où les frontières se font
mouvantes et les haines se camouflent si mal. Et ? J'en suis revenu
partagé. Si j'estime toujours que c'est un phénomène
à surveiller de très près, je suis sorti
du théâtre de la Main d'Or avec la réconfortante
impression que ces gens - quarteron d'obsédés de
la question juive vivant en vase clos et se connaissant par coeur
- ne sauraient représenter un réel danger : ils
sont décidément trop à la masse.
Reprenons : le film se termine, les lumières s'allument,
place (théoriquement) à un débat sur "la
liberté d'expression". Ginette Skandrani, puissance
invitante puisque présidente de l'association Entre
la Plume et l'Enclume [4], fait donc applaudir Robert Faurisson.
Puis celle qui a été exclue des Verts pour ses amitiés
révisionnistes et pour des textes publiés sur le
site négationniste Aaargh vante sa prétendue
lutte pour la liberté d'expression, avant de remercier
Dieudonné, « pour le prêt de la salle »
et parce qu'il a « apporté un immense souffle
d'air », et Kémi Seba, pour « son combat
contre l'impérialisme ». Civilités toujours,
elle excuse aussi Pierre Guillaume [5], qui devait animer la rencontre
: le (pseudo) débat se tiendra finalement sans lui.
Pour être franc, je n'en mène pas large. Je savais
où je mettais les pieds avant de me rendre à la
Main d'Or, mais je n'imaginais pas tomber sur ce véritable
who's who du négationnisme. Robert Faurisson, Ginette Skandrani,
ainsi que Pierre Panet dans un coin de la salle [6], plus ces
quelques têtes qui me disent quelque chose sans que je réussisse
à mettre un nom dessus : ça commence à faire
beaucoup Je me trouve aussi un peu trop visible au milieu de ces
gens qui - à l'évidence - se connaissent tous, d'autant
plus isolé que je suis le seul à prendre des notes
et que je ne m'en cache pas. Alors que Robert Faurisson a pris
la parole, se déclarant « agréablement
surpris » par ce « film très bien fait
» et dévidant longuement ses souvenirs de procès
de 1980, charabia juridique dont même ses soutiens semblent
se fiche comme d'une guigne, je commence à me demander
sérieusement ce que je fiche ici.
Je stresse un peu, donc. Et "le coup de grâce"
va m'être donné par cette femme qui prend le micro
après Faurisson et développe quelques considérations
sur « l'ennemi intérieur », la nécessité
de « resserrer les rangs » [7] et l'impératif
de méfiance. Plus clairement, elle dénonce une infiltration
- « Il y a un infiltré dans la salle ! »
- et je serre un peu plus fortement mon stylo tandis qu'elle regarde
en ma direction. Moi ? C'est à moi qu'on en veut ?
Et bien : non. C'est un homme , deux rangs devant moi, qui se
retrouve au centre de l'attention générale, accusé
d'entrisme. Lui se lève, choppe le micro et se présente,
même s'il a l'air d'être connu d'une bonne partie
de l'assistance. Puis, Alain Guionnet - c'est son nom - explique
:
« C'est vrai, elle me soupçonne. Mais attention
: je suis anti-juif à fond la caisse ! D'ailleurs, je suis
révisionniste. »
« Révisioniste Kronenbourg », rétorque
Robert Faurisson, faisant allusion - je le découvrirai
plus tard - à une obscure querelle les opposant [8].
La prise de bec continue tandis que je range mes affaires, effaré.
Je me lève alors que la voix au micro part dans d'obscures
considérations religieuses, expliquant - à l'indignation
générale de tous ces "antisionistes" -
que religion musulmane et christianisme sont issus du judaïsme.
Vacarme. C'est presque "rassurant", au fond : ces gens
sont si dérangés qu'ils sont incapables de se tenir
une seconde au thème du débat, seulement soucieux
de comparer leur haine des juifs en jouant à celui qui
a la plus grosse. Ils ne représentent rien, sinon leur
propre folie.
Je passe la porte. Souffle un grand coup. Marche quelques mètres.
Et puis, une main sur mon épaule :
« Je suis désolé si vous êtes choqué
par ce qu'il a dit sur le christianisme, me sort l'un des
organisateurs. Il ne faut pas l'écouter, il raconte
n'importe quoi »
Notes
[1] Il s'agissait de Ginette Skandrani, présidente de l'association
Entre la Plume et l'Enclume, ancienne militante des Verts
qui en a été exclue pour négationnisme. J'y
reviens plus loin dans le texte.
[2] Proche de Faurisson, un temps accointé avec des islamistes
radicaux, Serge Thion a soutenu Dieudonné en 2007, avant
de rejoindre le Mouvement des Damnés de l'Impérialisme
en 2009. Oui : le monde est petit
[3] Mais j'ai quand même ma petite idée, hein Pour
te dire, j'ai publié un billet tournant autour du sujet.
[4] Sur cette association, je te copie-colle ce qu'en dit le site
REFLEXes : « Association dont la trésorière
est Maria Poumier, et la présidente Ginette Skandrani ,
prenant ainsi la place de Jean Brière (qui lui aussi fût
exclu des Verts début 90 pour avoir collaboré à
la revue d'obédience nationaliste-révolutionnaire
Nationalisme & République, revue dirigée par
Michel Schneider, actuellement animateur du site Tout Sauf Sarkozy,
et où l'on trouvait les signatures de Roger Garaudy, Bernard
Notin, Christian Bouchet, Jean Thiriard ) »
Puisqu'on en parle, je te signale que depuis plus d'un an, le
site Tout Sauf Sarkozy, animé donc par un certain
Michel Schneider, reprend certains des billets d'Article11, n'hésitant
pas à les remanier à sa sauce d'extrême-droite
tout en laissant nos signatures. J'en parlais dans ce billet.
[5] Pierre Guillaume est l'ancien tenancier de La Vieille Taupe,
cette librairie-repaire de l'ultra-gauche qui a plongé
dans les années 70 dans le négationnisme.
[6] Membre fondateur du site Les Ogres, Pierre Panet est un proche
de Dieudonné et faisait partie de la Liste Antisioniste.
Il s'est notamment distingué par ce texte plein de sensibilité
: Robert Faurisson est un humaniste
[7] Au moins, à 15, ça ne risque pas d'être
trop difficile
[8] Connu pour la violence de son antisémitisme, condamné
à de la prison ferme pour ses écrits, Alain Guionnet
a édité la publication Révision (le
titre est révélateur) et notamment publié
Le Protocole des Sages de Sion. Friand de publicité
et souffrant de ne pas être connu du grand public, il serait
tenant d'une vision post-révisionniste, qui considère
les thèses de Faurisson comme dépassées et
trop modérées. Tu t'y perds, tu te noies, tu suffoques
? Rassure-toi, moi aussi.
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http://www.article11.info/spip/spip.php?article689