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Le discours de la dernière chance

Paul Rassinier

1953

***************

PÉRORAISON

 

La dernière chance

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Plus encore que l'évolution elle-même de la situation internationale, les réactions de l'opinion sont affligeantes. En 1914, la voix de Jaurès a dominé les bruits de bottes et le cliquetis des armes pendant toute la période de montée des périls et jusqu'au coup de revolver du Croissant. En 1939, certaines voix de moindre amplitude, mais auxquelles le recul du temps confère déjà une indiscutable grandeur, quand bien même les portes des prisons sont toujours fermées sur certaines d'entre elles, se sont élevées entre les belligérants et ont tente de s'interposer. En dépit qu'on en ait, le tract «Paix immédiate» que l'Histoire enregistrera en le portant au crédit de ces temps misérables, a constitué un progrès sur 1914. Quoiqu'il en soit, d'ailleurs, dans l'un et I'autre cas, l'opinion, également inquiète, s'est trouvée protégée contre les excès de la résignation absolue par quelques espoirs de salut, aussi fragiles qu'ils aient été. S'il n'a servi de rien, le bon sens, au moins, avait gardé ses droits dans quelques esprits et l'honneur en fut sauf. En 1953, rien. Les échos des appels de Garry Davis, affaiblis par la distance, s'estompent dans le souvenir ou se diluent dans le désarroi général. Le monde, certes, est infesté de partisans de la Paix. Dans les sphères intellectuelles, politiques et diplomatiques, ils font beaucoup de bruit. Mais [222] les uns ne conçoivent la Paix que par le triomphe des Américains et les autres que par le triomphe des Russes.

A l'étage en dessous, entre les deux clans qui veulent faire le bonheur des peuples, chacun à sa manière, il y a ceux dont on ne sollicite pas l'avis et qui ne le donnent pas parce qu'ils ont conscience de leur impuissance. Qui pensent qu'il n'y a pas de triomphe sans guerre. Qui se savent destinés à être enrégimentés dans l'un ou I'autre camp, les plus avertis, avec la prescience que l'opération se fera plutôt au hasard des circonstances qu'au gré des convictions. Qui ont beaucoup plus de confiance dans leur instinct que dans les discours des hommes d'État ou des Commandeurs des croyants de l'un et l'autre clan. Et qui, pensant limiter les dégâts en se protégeant au moins contre la faim, font à la fois des stocks dans la mesure de leurs moyens financiers et la preuve qu'ils ont perdu le sens de l'illusoire.

Il y a aussi les pacifistes intégraux. Coincés entre le sac et le ressac de la vague meurtrière, ils sont submergés. On les entend à peine et on ne les comprend pas du tout. Voyez Garry Davis déjà nommé. Voyez Lecoin dans l'ombre duquel nous sommes quelques-uns à essayer d'endiguer le flot et qui, en, septembre 1949, consacra un numéro entier de sa revue 1 à la commémoration de la déclaration de guerre et aux exigences de la cause de la Paix. En d'autres temps, cette manifestation journalistique aurait atteint aux proportions d'un événement politique: elle ne dépassa pas celles d'un acte méritoire. Voyez Bauchet 2, voyez son équipe obstinée...

Ainsi donc, au lieu de chercher le remède au mal, une [223] humanité en folie à tous les échelons de la hiérarchie sociale, l'accepte, lui prépare le terrain et s'installe avant la lettre dans ses conséquences.

Comment a-t-on pu en arriver là ?

La réponse à cette question, si elle doit prendre texte de l'affaire de Corée, la dépasse incontestablement. Loin de prétendre l'apporter dans ses termes définitifs, mon propos vise plus modestement à en rassembler les premiers éléments, lesquels se trouvent, à mon sens, dans un certain nombre de carences. Il y a trop de choses qu'on n'avait déjà pas dites avec assez de force avant cette guerre, qu'on n'a plus dites depuis, soit qu'on les ait oubliées ou négligées, soit que, cédant à je ne sais quel chantage, on n'ait pas osé en remettre la substance en débat. Il y a trop de vérités révélées pour intellectuels à gros ventre, auxquelles, désarçonnés par la tornade, nous avons laissé prendre pied dans l'opinion: la patrie avant tout, la mort qui vaut mieux, que la servitude, la possibilité d'une co-existence pacifique des régimes totalitaires de l'Est et des démocraties bourgeoises de l'Ouest, etc. Et, dans les faits eux-mêmes, notre profession de foi traditionnelle a trouvé trop de justifications éclatantes que nous avons eu trop de pudeur à ne pas exploiter bruyamment: l'enchaînement tragique des guerres dont chacune appelle la suivante, la nouvelle répartition des zones d'influence et celle des richesses mondiales qui lui sert de base, l'abaissement du niveau intellectuel des élites, etc.

Satan a conduit le bal sans concurrent.

Résultat: si la période actuelle peut être caractérisée par un triomphe, c'est bien par celui du découragement et de la méfiance dans la plus extraordinaire confusion des esprits.

[224]

Il n'y a plus d'échelle des valeurs: ce qu'il reste de quelques-unes est au pied.

Personne ne croit plus à rien, chacun se replie sur soi-même, il n'y a plus de forces vives disponibles pour aucune idée généreuse.

Nous n'avons pas joué sur beaucoup de tableaux, mais nous avons perdu sur tous: il serait vain de se le dissimuler.

Rien de pire ne peut arriver dans le domaine moral et, à tant faire, foin des scrupules, des petites lâchetés et de tous les complexes: il faut courageusement partir à la redécouverte des vérités simples dans le fatras des dogmes éboulés.

Et d'abord, la guerre est-elle fatale ?

Pour les Chinois, la question est résolue: il semble bien que la guerre soit devenue, chez eux, un état naturel auquel la victoire de Mao Tsé Tung n'a pas plus mis fin aujourd'hui que, jadis, celles de Tchang Kaï Chek ou de Sun Yat Sen.

Pour les Coréens, elle l'est aussi: ils sont en guerre et ceux qui leur ont fait des discours pour leur démontrer que l'événement ne pourrait pu se produire ont bonne mine.

Pour les Indochinois de même.

Pour les Indes Néerlandaises...

Poux les Européens qui ne pensent généralement pas qu'il y a la guerre quand ils la font dans leurs colonies, poser la question est devenu un jeu de l'esprit. La guerre de 1870 [225] a entraîné celle de 1914. laquelle a entraîné celle de 1939, laquelle, à son tour... Malgré cela, les philosophes de toutes les écoles sont restés sur leurs positions.

Il y a d'abord les théoriciens. Cette variété pullule. On aurait pu croire que Jaurès avait aussi définitivement que péremptoirement dissipé tous les doutes et coupé court à toute discussion avec sa célèbre envolée: «Le régime capitaliste porte en lui la guerre comme la nuée dormante porte l'orage.»

Erreur:: il s'est trouvé quelqu'un pour établir que la nuée ne porte pas toujours l'orage et que Jaurès n'avait pas voulu dire que la guerre était fatale en régime capitaliste. Celui-là ne savait pas que la nuée crève toujours quelque part. Il avait des lettres de noblesse 3 et on I'a cru. Sans penser qu'il ressemblait un peu aux vignerons du Mâconnais, lesquels ne sont pas loin d'être persuadés qu'il n'y a pas eu d'orage quand leurs canons et leurs fusées ont réussi à détourner la grêle sur leurs voisins du Beaujolais.

Il y a aussi quelques esprits pratiques. Ceux-là en réfèrent à l'expérience et démontrent que, dans l'histoire du capitalisme, les guerres évitées sont aussi nombreuses que les autres, sinon plus. Le raisonnement le plus séduisant que j'aie entendu dans cet ordre d'idées fait état de l'affaire Méhémet Ali, en 1840, de l'affaire Schnoebelé, en 1887, et de l'occupation de la Rhénanie par Hitler, le 7 mars 1935. Dans chacun de ces trois cas, la guerre que les chancelleries jugeaient inévitable entre la France et l'Allemagne, n'a effectivement pas eu lieu. Mais, dans le premier, on ne réussit à en retarder l'échéance que jusqu'en 1870, dans le second jusqu'en 1914 et, dans le troisième, jusqu'en en 1939. Pour rester dans les limites de la propriété des termes, il s'agit donc de guerres retardées [236] et non de guerres évitées. Encore y a-t-il lieu de préciser que, dans les deux premiers cas, les entreprises colonialistes du XIX' siècle jouèrent le rôle de paragrêle et que la guerre se produisit sous la forme exutoire de la conquête de l'Afrique.

Dans le troisième, il n'y avait pas de paragrêle et l'échéance ne put être retardée que de trois années, au terme desquelles il fallut choisir entre la guerre de l'Est et la guerre de l'Ouest.

On crut bien faire en choisissant la seconde, en vertu de quoi on s'aperçoit aujourd'hui qu'en fait, on a choisi les deux...

Il résuIte de tout ceci qu'en théorie comme en pratique, il en est de la guerre comme de l'orage: en régime capitaliste, on n'évite la première dans un endroit qu'en la faisant dans un autre, de la même façon qu'on n'évite le second qu'en le détournant sur le voisin.

Autrement dit, elle est fatale et il ne semble pas que Jaurès ait voulu dire autre chose, malgré les échappatoires qu'on lui prête gratuitement le dessein d'avoir voulu réserver.

Comment en serait-il autrement, d'ailleurs ?

On fait généralement de la guerre et de la paix un problème de mépris, ou de respect des traités, conclus sur le terrain diplomatique. Or, tous les traités sont issus de guerres, et signés sous le couteau. Toutes les clauses en sont artificielles et, à la longue, se révèlent les unes après les autres inacceptables pour l'une des parties en cause si ce n'est pour les deux. Il en sera ainsi tant que ceux qui ont mission de les rédiger s'obstineront à ne pas fonder le droit politique sur le droit économique, c'est-à-dire humain.

En 1919, le traité de Versailles n'était autre chose qu'une tentative d'étouffement économique de l'Allemagne. On ne peut plus le nier - les vainqueurs s'étaient adjugé la disposi[227]tion des quatre cinquièmes et demi des richesses du globe et ne les voulaient échanger que sous certaines et impensables conditions. On sait ce qu'il en est réalité.

Aujourd'hui, Ies accords de Yalta et de Potsdam mettent de nouveau à la disposition des démocraties bourgeoises, c'est-à-dire d'un peu moins de la moitié de la population du globe, les quatre cinquièmes à peu près des richesses disponibles, tandis que le cinquième restant est affecté aux États totalitaires, c'est-à-dire à l'autre moitié. On ne saurait soutenir que cette répartition "est équitable.'' Et il faut être totalement dénué de sens pour parler de co-existence pacifique des deux blocs dans de telles conditions: la moitié frustrée ne cesse de monter à l'assaut de la moitié grassement nantie et si cette dernière s'obstine à garder ses avantages, immanquablement, nous aurons la guerre.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets: dans une situation économique identique, la Russie de Staline a les mêmes réactions que l'Allemagne de Hitler.

La politique des démocraties bourgeoises consiste à essayer de l'intimider: la force non plus n'a jamais évité une guerre. On pourra réussir a encercler la Russie et a s'assurer sur elle une supériorité certaine en matière d'armements.. Même cela n'y fera rien 4.

David n'a pas hésité à se battre contre Goliath et, dans les arènes antiques, les bestiaires, dont les trois quarts ne survivaient pas aux combats auxquels ils étaient condamnés, tentaient néanmoins leur chance contre les fauves.

[228]

Les antimunichois, leur victoire et sa rançon.

Les Munichois ont été vaincus devant l'opinion française en 1939. On n'a pas fini d'épiloguer sur les raisons de cette défaite. L'Histoire enregistrera que c'est le parti socialiste qui a fait pencher la France en faveur des antimunichois. Sans doute, elle s'en étonnera: dans un parti dont un des articles essentiels de la doctrine est précisément le pacifisme, il n'est pas commun de voir se dégager une majorité pour reprendre des thèmes dont le développement semblait jusqu'alors réservé aux écervelés du patriotisme et aux professionnels du chauvisnisme. Il l'est d'autant moins qu'en l'occurrence, les leaders du parti qui avaient prôné jusqu'au désarmement unilatéral de la France 5 ont décidé qu'il fallait déclarer la guerre à Hitler pour le contraindre au respect du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes en Europe centrale et septentrionale. Cette attitude, dans laquelle la solution de continuité est éclatante, ne peut manquer d'être sévèrement jugée ou, pour le moins, d'être taxée d'incohérence. Mais, en dépit qu'avec le recul du temps, on se demande déjà ce qui se serait passé si la tendance de Paul Faure avait triomphé et en particulier si la diplomatie internationale ne se serait pas trouvée infléchie dans un autre sens, il n'est pas dans mes intentions d'entrer dans ces détails précis.

Dans les Munichois, il y avait au moins deux clans: les pacifistes intégraux qui ne voyaient que la guerre en soi, et les politiciens qui raisonnaient en fonction de l'opportunité. Les premiers pensaient qu'«aucun des maux qu'on prétend éviter par la guerre n'est aussi grand que la guerre elle-même» et que, pour éviter celle dont il était question, il fallait de toute urgence et quoi qu'il en pût coûter, procéder à une nouvelle répartition des richesses du globe entre les États et à de [229] profondes réformes de structure à l'intérieur de chacun d'eux. Les politiciens n'étaient pas obnubilés par les questions de principes, il faut le reconnaître. Ils pensaient tout simplement qu'il fallait détourner le fléau parce que le pays n'était pas prêt, parce que la position idéologique qu'on leur proposait n'était pas pratique, parce qu'enfin, la guerre contre l'Allemagne ne pouvait profiter qu'au bolchevisme dont ils se méfiaient, malgré le pacte franco-soviétique.

Qui oserait soutenir aujourd'hui que les deux clans de Munichois n'ont pas eu raison, chacun à sa manière?

D'une part, la guerre de 1939 n'a rien résolu, ni sur le plan politique, ni sur le plan économique. On peut même dire que les problèmes qui étaient posés ne sont que déplacés avec cette diffférence qu'ils créent, sept ans après, une situation beaucoup plus grave qu'elle n'était huit jours avant. De l'autre, sur le plan pratique, il faut bien convenir qu'on s'est battu pour arracher à l'Allemagne hitlérienne un tas de petites nations artificielles qu'on a, par la suite abandonnées à la Russie des Soviets, ce qui, du point de vue du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ne se justifie que par cette fâcheuse propension qu'a la France de se battre périodiquement «pour le Roi de Prusse». Enfin, parce qu'on s'est battu contre l'Allemagne, on nous dit qu'on se trouve aujourd'hui dans l'obligation de se battre contre une Russie dont on a, au préalable, éprouvé le besoin de faire un ennemi redoutable, à la fois par son dynamisme politique et par sa puissance militaire.

Les pacifistes intégraux pensaient qu'on pouvait éviter la guerre à la fois à l'Est et à l'Ouest. Je conçois que, dans une France où l'enseignement traditionnel ne prédispose pas l'homme à s'affranchir de l'ambiance, leur profession de foi [230] puisse paraître discutable aux yeux du plus grand nombre. Mais il y a une chose au moins qui ne l'est pas et qu'il faut prendre en considération malgré son peu de parenté avec quelque idéal de justice ou de fraternité que ce soit: le point de vue du Munichois moyen. On peut, en effet, soutenir avec quelque apparence de raison que si on avait laissé l'Allemagne hitlérienne se tourner vers la Russie. comme tout l'y poussait, les deux régimes se seraient mutuellement anéantis dans une guerre qui n'aurait pas coûté plus cher que l'autre à l'humanité, mais qui apparaîtrait aujourd'hui comme un moindre mal, en ce sens qu'elle nous dispenserait de celle qui vient ou que, du moins, elle nous laisserait plus de temps pour la circonvenir sous une forme ou sous une autre.

De toutes façons, la croix des anti-Munichois est déjà de ne pas s'être rendu compte qu'ils prenaient le contre-pied de l'Histoire, qu'en attirant la foudre sur l'Europe occidentale d'abord, ils ouvraient une ère de cataclysmes en chaîne sur le monde entier et que, pour avoir refusé d'envisager la révision du Traité de Versailles dans un Munich raisonnable, ils ont dû consentir au bolchevisme tous ces Munich déraisonnables par quoi se caractérise essentiellement cette après-guerre. En bref, d'avoir choisi entre la peste et le choléra, de s'être eux-mêmes condamnés à d'intenables positions de politique extérieure et intérieure à l'égard du communisme depuis. 1945 et de ne pouvoir se déjuger sans accepter de rentrer dans le néant, sous les huées.

Tout cela - et j'ai longuement réfléchi avant de porter cette accusation infamante - pour échapper aux élections législatives de 1940 et au verdict d'un peuple qui les eût immanquablement désavoués, ainsi que l'accueil fait à Daladier revenant de Munich par la population parisienne en délire, permet de le supposer.

Malheureusement, le vin est maintenant tiré.

[231]

Devant la guerre...

Bien que tentant de les baliser, je ne sais pas les voies exactes qu'empruntera la camarde pour venir jusqu'à nous. Pas davantage, je ne sais le temps qu'elle mettra.

Il y a un élément qui peut incliner à un certain optimisme - décidément, les mots n'ont plus de sens ! - quant à la date: le front sur lequel on se battra fera sensiblement le tour de l'Europe et de l'Asie, c'est-à-dire qu'il sera de l'ordre de 20.000 à 25.000 kilomètres. D'ici que le dispositif soit en place de part et d'autre, il peut encore s'écouler du temps. Encore y a-t-il lieu de préciser qu'une fois que les hommes ont créé les conditions de la guerre, le déclenchement des hostilités ne dépend plus, ni de leur volonté, ni de l'état de préparation dans lequel ils se croient: il suffit que l'un des deux adversaires en présence juge le moment opportun, ou qu'il y soit poussé par des raisons de politique intérieure. Généralement c'est le plus faible et le moins sûr de son bon droit: on l'a vu en 1939, quand la France et l'Angleterre ont déclaré la guerre à l'Allemagne... A elles seules, ces considérations réservent déjà pas mal de possibilités d'emprunt des voies de raccourci.

Il en est d'autres.

Je crois avoir établi que, pas plus que contre l'Allemagne en 1939, on ne peut en 1953, contre la Russie, envisager de sauver la Paix si l'on ne crée, au préalable, les conditions de l'équité dans la répartition des richesses à l'échelle internationale et aux divers échelons nationaux. Manifestement, les nations du groupe Atlantique ne se sont pu en-gagées dans cette voie. L'intervention américaine en Corée et les événe[232]ments diplomatiques qui ont suivi prouvent qu'elles ont choisi de résister au communisme et de défendre, par les armes, à la fois les prérogatives des États nantis sur le plan mondial et celles des classes privilégiées dans chaque État. Donc, nous aurons la guerre, car il y a peu de chances de voir s'opérer un retournement politique, aucune pression dans ce sens n'étant susceptible d'intervenir avec quelque chance de succès, en provenance d'un mouvement pacifiste disloqué et affaibli. Ce retournement peut se produire, de lui-même, l'ère des miracles peut s'ouvrir à nouveau ? Je veux bien, mais...

Ainsi arrivons-nous aux aspects propres du conflit.

La communauté atlantique est peut-être en avance sur la Russie dans le domaine de la bombe atomique, dont il est douteux qu'on l'utilise d'entrée de jeu. Mais dans celui des armements proprement dits, les événements de Corée le prouvent encore, elle est singulièrement en retard. En vertu de quoi les discussions qui ont présentement lieu dans l'enceinte toute neuve du Palais de Strasbourg ne tournent plus autour de la constitution des Etats-Unis d'Europe, dans un but noble, mais sont centrées sur les moyens de rattraper ce retard. Alors, moi, je vous le dis, aussi. abominables que puissent me paraître les conséquences d'une réussite possible des enteprises du bolchevisme, je n'ai plus envie de lui résister. Parce que l'effort qui m'est demandé, outre qu'il est aléatoire quant au résultat, est trop grand et trop coûteux. L'accepter, c'est accepter l'arrêt de la reconstruction, un minimum vital dérisoire, la compromission des libertés essentielles de l'individu - il n'y a pas de préparation à la guerre sans restriction des libertés - et, en fin de circuit, le conflit, la destruction et la mort. Si on veut lutter contre le communisme, il y a d'autres moyens: qu'on double les salaires, en France et, du jour au lendemain, il n'y aura plus ni communistes, ni syndiqués [233] C. G. T.; qu'on fasse à la Russie sa part des richesses du globe et le régime stalinien s'écroulera.

Condamné à mort par la résistance communiste sous l'occupation et n'ayant échappé à ses mitraillettes que parce que les Allemands m'ont déporté à temps, destiné à la corde ou à la balle dans la nuque en cas d'invasion russe, je n'en pense pas moins que la guerre est un mal pire que le bolchevisme.

Quand j'apprends qu'on a jeté un canon à la mer, je ne suis pas choqué par le geste lui-même, lequel me paraît relever d'une réaction éminemment saine dans l'absolu. Je regrette seulement qu'il soit accompli par des gens qui acceptent l'éventualité de la guerre en sens inverse, qui sont prêts à y participer directement ou indirectement, et qui n'ont d'autre but que d'affaiblir les ennemis de leurs amis. Ce phénomène ne peut d'ailleurs se produire qu'en raison de la démission des pacifistes dans le domaine de l'action.

Et ceci entraîne a la reconsidération des propositions traditionnelles du Pacifisme militant.

Un autre paradoxe.

Le mouvement pacifiste, qui s'insère si remarquablement dans les tendances génèrales de l'homme vers le destin social que le XIXe siècle semble lui avoir assigné, a toujours été très vulnérable, par conséquent, très faible.

Les raisons en sont multiples. A coup, sûr, la principale est que, ni en France, ni en aucun autre pays, personne n'a jamais réussi, ni à coordonner ses divers tronçons épars dans [234] un même effort, ni à l'asseoir sur une doctrine solide et cohérente qui enfonçât ses racines non plus indolemment et au hasard des circonstances dans la matière spongieuse du sentimentalisme, mais vigoureusement et profondément dans les réalités économiques.

Nombreux, cependant, sont ceux qui l'ont tenté, et notamment dans les années qui ont immédiatement précédé la dernière guerre: non seulement ils ont échoué, mais encore, ils furent voués aux gémonies, à la fois par leurs ennemis et par leurs amis. Tout récemment, le Mouvement des Citoyens du Monde, lancé à la poursuite de l'Assemblée Constituante mondiale, s'est essoufflé, puis effrité, pour s'être obstiné à confondre la fin avec les moyens.

Par cette fâcheuse propension à se réfugier dans les généralités inaccessibles ou anodines, et souvent les deux, le Mouvement pacifiste s'est lui-même condamné à rester un état d'âme vivotant en marge de l'actualité et n'étendant que de superficielles et fragiles ramifications dans une opinion qui l'accueille «comme faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre ouvrait la bouche seulement... .»

Résultat: deux guerres viennent de le prendre au. dépourvu, dont la seconde ne lui a permis de sauver l'honneur qu'en renouvelant le geste antique des Sabines, c'est-à-dire en se jetant, à découvert et en rase campagne, entre les belligérants déjà aux prises, ce par quoi il ne fit que s'exposer gratuitement aux coups de l'un et de l'autre, successivement ou simultanément. Henri Jeanson, Louis Lecoin et un certain nombre d'autres, savent de quel prix ils ont payé cette manière de procéder.

Sous cet angle, c'est Sëbastien Faure qui avait raison lorsqu'il écrivait

Je ne comprends pas que des militants pacifistes discutent interminablement sur ce qu'il faudra.faire en cas de guerre. il faut qu'on dise qu'étudier et discuter l'action de masse en temps de guerre c'est gaspiller sa salive et son encre en bavardages stériles- La propagande à faire, l'action à mener, la bataille à livrer, bref, tout l'effort à accomplir, doivent précéder l'ouverture des hostilités, et non la suivre. C'est avant qu'il faut agir, parce que, après, il n'y aura rien à faire, rien, RIEN.

Le premier pas.

Le hasard des circonstances m'a mis en contact par correspondance avec la plupart de ces nombreux petits îlots disséminés à travers la France et qui, au prix des plus extraordinaires difficultés dans tous les ordres d'idées, font profession de pacifisme avec un courage et une persévérance que j'admire. Les uns publient une revue ronéotypée, qui paraît quand elle peut, d'autres sortent un tract coûteux de temps à autre, etc. Le thème de leurs écrits est le célèbre aphorisme de Bertrand Russel: «Aucun des mauxqu'on prétend éviter par la guerre n'est aussi grand que la guerre elle-même.» Ils le dissèquent, le tournent, le retournent, le présentent sous toutes ses faces, en démontrent et en redémontrent à perte de vue le bien-fondé.

Plus loin, ils ne vont généralement pas. Aussi ne sont-ils qu'à peine secoués et pas suivis: tout le monde sait aujourd'hui, pour en avoir subi la démonstration à deux reprises, que la guerre est le pire des maux. Ce que l'opinion attend, ce n'est pas qu'on établisse, sur le plan spéculatif, une vérité à laquelle les faits ont si douloureusement donné le caractère d'une lapalissade, mais bien qu'on lui dise comment on peut efficace[236]ment empêcher de se produire, le phénomène contre lequel on s'insurge. Le pourquoi des choses, c'était bon en 1900, quand les foules n'avaient d'autre idée de la guerre que celle qu'elles avaient acquises aux les bancs de l'école, à travers les, récits que des manuels scolaires outrageusement patriotards, revanchards et bellicistes faisaient des campagnes de Napoléon 1er et du petit incident de 1870. Depuis, l'Histoire a fait des pas de géant et il faut se mettre à son diapason en tenant compte que si, au début du siècle, seuls quelques vieux avaient vécu une guerre, il n'en est pas de même aujourd'hui, où on peut considérer que sur notre vieux continent, il n'est pas un être vivant qui ne garde le cuisant souvenir de deux ou au minimum d'une.

Sur le plan des suggestions à dessein d'éviter un nouveau drame, les petits brûlots auxquels je fais allusion sont muets. Si, par hasard l'un d'entre eux se risque dans le domaine constructif, il n'est pas rare qu'il prête à sourire: le même jour, j'ai reçu la liste complète des aliments dont il faut se garder comme de la peste si on ne veut pas voir la plus sanglante des guerres éclater entre la Russie et les Etats-Unis et une poignée de tracts démontrant que seule la prière pouvait être de quelque secours. Évidemment, il ne s'agit que de cas extrêmes, mais quand d'autres m'ont, à leur tour, adressé de Iongues proclamations qui faisaient, les unes de l'initiation sexuelle, les autres de l'objection de conscience, d'autres encore de la méthode Coué, des panacées universelles, je n'ai pas davantage été mis en confiance et j'imagine facilement que bon nombre de ceux qui les ont reçues ont eu les mêmes réactions que moi.

La vérité qu'il faut d'abord mettre en évidence, c'est que, dans un siècle où personne ne peut prétendre à l'universalité, toute action isolée dans laquelle chacun s'obstinant [257] à ignorer son voisin a sa marotte ou son cheval de bataille, ne peut être que parcellaire et d'une portée limitée quand elle ne va pas à rencontre du but qu'elle poursuit.

Ce premier pas étant fait, il faut rechercher les idées-forces susceptibles d'agréger dans un effort collectif efficace tous les francs-tireurs du pacifisme.

Le pouvoir, voila l'ennemi !

Ici, je crois que, de tous ceux qui ont écrit sur le sujet, Alain est celui qui l'a fait, à la fois, avec le minimum de mots et le maximum de pertinence:

Tout pouvoir aime la guerre, la cherche, l'annonce et la prolonge par un instinct sûr et par une prédilection qui lui rendent toute sagesse odieuse. Autrefois, je voulais conclure trop vite qu'il faut être assuré de la paix pour diminuer les pouvoirs. Maintenant, mieux instruit par l'expérience de l'esclave, je dis qu'il faut réduire énergiquement les pouvoirs de toutes espèces, quels que soient les inconvénients secondaires, si on veut la paix.

Tout est là, en effet.

Si on obtient une élévation sensible du standard de vie de la classe ouvrière, une meilleure répartition du revenu national, une réforme du régime des échanges, ou quoi que ce soit dans le sens de l'égalité en matière économique et sociale, on affaiblit le pouvoir et on diminue par là même les chances de guerre. Si, au contraire, les inégalités subsistent ou s'aggravent, on laisse ces chances en l'état ou on les augmente. Ce régime, conçu pour l'exploitation de l'homme par l'homme, jusques et y compris par la guerre sociale et internationale, n'a qu'un talon d'Achille: le por[238]tefeuille des classes qui le dirigent. Sur le plan du pacifisme comme sur tous les autres, c'est donc là qu'il faut frapper. Tout le reste n'est que littérature et n'affaiblit en rien, ni moralement, ni matériellement, le pouvoir en la personne des classes qui le détiennent et ne constitue aucune entrave à leurs desseins.

Qu'on n'aille surtout pas croire qu'on puisse procéder dans l'ordre inverse et reconquérir le pouvoir d'abord pour transformer le régime ensuite: depuis 1917, la Russie n'existe que comme un vivant reproche aux tenants de cette manière de voir que 1936 et les diverses expériences gouvernementales d'après la Libération n'ont pas renflouée.

Pour avoir par trop méconnu ces vérités élémentaires auxquelles, sortant des limites de la bienséance et de la modestie, je me permets de donner un caractère absolu d'évidence dans la forme, nous avons subi la guerre, nous, les pacifistes, nous l'avons faite comme les autres - à quelques courageuses exceptions près - nous sommes allés dans les camps de concentration de l'un ou l'autre des clans en présence, etc.

Et, surtout, nous avons permis au régime de renaître de ses cendres.

Telle est, du moins, mon opinion personnelle.



Écueils.

De ce qui précède, il résulte que la meilleure arme dont la classe ouvrière puisse disposer pour affaiblir le pouvoir est un mouvement syndical puissant et solidement amarré à ses revendications, notamment à l'élévation de son niveau matériel de vie.

[239]

Las ! Ici aussi nous sommes en 1953...

Le pouvoir a pressenti l'immense parti qu'il pourrait tirer du syndicalisme. En Russie, il a réussi à l'asservir complètement et à en faire le plus précieux auxiliaire de l'impitoyable régime qu'il fait peser sur la classe ouvrière. En France et dans le monde occidental où les jeux de la dictature de classe sont plus subtils, il l'a divisé, et chacune des équipes qui s'exercent tour à tour ou en collaboration, dispose d'un de ses tronçons dans lequel on discute de tout, en fonction non plus des revendications ouvrières proprement dites, mais des crises ministérielles et des changements possibles ou probables d'équipe. La C. G. T. est inféodée au Parti communiste, la C. F. T. C. au M.R.P., le Parti socialiste dispose de F. 0, et le R. P. F. de la C. T. I.

Le résultat le plus clair et le plus grave de cette situation est que toute prise de position sur ses revendications est interdite à la classe ouvrière sous peine de se voir accuser, par les uns, de faire le jeu du Parti communiste si elle menace de passer à l'action; par les autres de faire celui du gaullisme:et de toutes les entreprises factieuses si elle reste indifférente à son sort ou si elle s'en remet à ceux qui se sont improvisés ses mandants à la faveur de la désaffection générale et qui, moyennant d'honnêtes rétributions, jouent les entremetteurs dans la coulisse. Il a' ensuit que les mesures proposées en fonction de considérations qui n'ont rien à voir avec la condition ouvrière, ne sont jamais prises qu'en fonction des besoins du pouvoir et des possibilités minimisées des classes qu'il représente. Naturellement, elles sont toujours des cotes mal taillées qui ne changent rien aux rapports économiques et sociaux. Nous en sommes au règne du courtier en compromis qui prolifère sur la résignation et le dégoût et qui résout tout sur le plan politique, c'est-à-dire dans l'ombre.

[240]

Cette disposition d'esprit a fait tache d'huile et le syndicalisme n'est pas sa seule victime: il est maintenant devenu absolument impossible à un honnête homme de prendre position sur quelque problème que ce voit sans être accusé par les uns ou par les autres, et très souvent par les deux, des plus noirs desseins. Les choses en elles-mêmes ont fini par perdre le caractère qu'elles tenaient d'elles-mêmes et par n'avoir plus d'importance, qu'eu égard à ce qu'en pensent Staline ou Truman, Thorez ou de Gaulle, Bidault ou Jules Moch, Frachon ou Jouhaux.

Il n'est, par exemple, pas permis de protester contre l'arrestation de 2.900 personnes par 10.000 flics sur les Champs Elysées contre la guerre d'Indochine, la politique de réarmement intensif, etc. autrement qu'en risquant l'accusation de stalinisme. Si, au contraire, vous vous avisez de prétendre que n'importe quel soudard russe pourrait venir se faire acclamer par le Parti communiste en plein Paris, qu'Ho Chi Minh agit pour le compte du nationalisme russe et Mao Tsé Tung itou, que la Pologne, la Tchécoslovaquie ou la Hongrie sont sous la botte, alors, vous devenez un valet de Truman. Ne touchez pas aux camps de concentration allemands autrement que pour avaliser ce qui en a été dit par leurs historiographes officiels, sans quoi vous réaliserez contre vous l'unanimité des quatre grands courants politiques agréés, reconnus et dûment estampillés: j'en sais quelque chose. Et si vous vous déclarez pacifiste intégral, ce sera le comble...

Eh bien, non !

Il faut en finir avec ces procédés de discussion qui condamnent tout le monde au silence et à l'inaction et qui font successivement le lit, non pas de tous les imposteurs car ils sont toujours les mêmes, mais de toutes les impostures.

[241]

Je réclame pour moi-même le droit de rechercher la vérité et de la dire, sans me soucier de savoir si Truman au Staline et leurs hommes liges respectifs, dans cette parti, du monde, y trouvent ou non leur compte.

Ce problème se pose d'ailleurs dans les mêmes termes devant la conscience de tous les pacifistes: s'ils ne réagissent pas collectivement contre la prétention qu'on a de les enfermer dans l'alternative Truman-Staline; s'ils ne mettent pas rapidement au point l'ensemble des règles de propagande , d'action par lesquelles ils entendent affaiblir le pouvoir, partout où ils se trouvent, indépendamment de toutes autres considérations; s'ils ne réussissent pas à accréditer dans l'opinion que l'ennemi du dehors n'existe que dans la mesure où celui du dedans l'a créé pour ses besoins, que les notions d'agresseur, de légitimité de la guerre défensive, de force au service du droit, etc., ne s'entendent que parce qu'elles prennent pour unité d'appréciation d'autres notions tout aussi superficielles, comme la Nation, la Patrie, l'État, la Famille, la Démocratie purement formelle, etc. il leur sera de nouveau impossible de faire prévaloir une solution humaine sur le plan humain quand les événements seront là.

Parce que tous ces éléments n'ont pas encore été intégrés dans la doctrine et dans le dispositif d'action de l'ensemble des pacifistes, il leur est maintenant, impossible de produire une interprétation valable des événements de Corée.

Et pourtant !

[242]

Les évènements de Corée.

L'expérience prouve que l'opinion publique est incapable de s'élever au-dessus des contingences et de penser la guerre en soi. Il ne lui tombe pas sous les sens que la structure d'un régime qui suppose la rivalité des classes à l'intérieur des nations et la rivalité des États sur le plan mondial est une cause permanente de guerre. Par contre, elle est très sensible à la matérialité des faits de guerre, même des plus insignifiants. En 1946, lors de l'échec de la conférence de Moscou,, elle commença de s'inquiéter. Avec l'affaire de Berlin, elle donna les premiers signes de l'affolement: des gens vous rencontraient qui vous disaient avec assurance que la guerre était pour la fin de l'année. Avec l'affaire de Corée, l'affolement fut total et tout le monde fit des stocks, en prévision du déclenchement imminent des hostilités et de la mêlée générale.

Il faut reconnaître que le nouvel échiquier diplomatique, s' il n'est pas tellement plus compliqué que l'ancien, est tout de même beaucoup plus vaste. Il n'était pas facile de réaliser que le blocus de Berlin n'était qu'une manoeuvre stratégique de diversion destinée à occuper toutes les forces américaines du moment, pendant que Mao Tsé Tung procédait à la conquête de la Chine. Il ne l'est pas davantage d'assimiler pleinement une situation dans laquelle, après la Corée, il reste encore Formose, l'Indochine, les Indes néerlandaises et les Indes tout court, l'Irak, la Turquie, la Grèce, la Yougoslavie et l'Allemagne coupée en deux, qui sont autant de points névralgiques gros d'incidents sur la route qui conduit à la prochaine guerre. A quel endroit le feu sera-t-il irrémédiablement mis aux poudres ? On ne le sait pas.

Ce qui, par contre, ne semble pas souffrir de discussion, [243] c'est que la guerre de Corée n'est que le premier « incident » militaire de la lutte que, depuis la Libération, se livrent:

- le bloc atlantique poussé par la nécessité de garder ou de conquérir des débouchés à l'énorme quantité de richesses libérées qu'il s'entête à ne pas distribuer, dans la mesure de leurs besoins, à ceux qui les produisent dans son sein;
- et le bloc soviétique, poussé par la nécessité contraire dans laquelle il se trouve d'obtenir que lui soient concédées les matières premières indispensables à son essor industriel.

En d'autres termes, les États-Unis ont besoin de vendre et la Russie d'acheter - ou, tout au moins, dans chacun des deux blocs, les classes qui les dirigent. Sur le plan du bon sens populaire, le problème est facilement soluble: que les Américano-Européens vendent aux. Russes, que les seconds achètent aux premiers, et tout sera dit. Évidemment, mais c'est précisément là que l'affaire se complique.

Par principe, les Américains hésitent à vendre aux Russes: la peur de consolider le régime bolchevique et de le porter, petit à petit, à un tel degré de développement économique, qu'il sera impossible de l'empêcher de gagner toute la planète. Alors, ils préfèrent, ou détruire leurs « surplus » ou les donner gratuitement - plan Marshall - aux ennemis des Russes. Parallèlement, ils proclament qu'ils accepteraient sous certaines conditions

­ de prix pour garantir le profit de la classe au pouvoir;

­ de limitation des zones d'influence pour se protéger contre la subversion (de zones d'influence aux frontières desquelles un nombre impressionnant de soldats armes jusqu'aux dents monteraient une garde vigilante).

[244]

Naturellement, les Russes n'acceptent pas ces conditions - ni de prix, parce que leur économie n'est pas en état de les supporter, ni de limitation des zones d'influence parce qu'elles leur feraient une situation défavorisée, les Américains ayant la prétention de se réserver le contrôle commercial des trois quarts au moins de la surface du globe.

Tel est le fond du problème et, sur ce fond, le devoir des pacifistes est clair: de ce côté-ci du rideau de fer, obliger les classes dirigeantes à vendre aux Russes, à des prix abordables et sans autre condition, tout ce qui n'est pas nécessaire pour porter à un niveau décent le standing de la classe ouvrière. Ici, tout est du ressort d'un syndicalisme qui aurait conscience de son rôle, qui saurait ce qu'il veut et où il doit aller. Si une action parallèle pouvait naître de l'autre côté du rideau de fer, dans le dessein d'obliger la classe des bureaucrates à acheter aux Américains, à n'importe quel prix, plùtôt que de s'en remettre à la fortune des armes, il n'en vaudrait que mieux, mais... Il faut, en tout cas, se pénétrer de cette idée que, de toutes façons, les victoires que nous remporterons contre nos propres exploiteurs sont notre seule chance de voir cette action naître un jouir là-bas. Ceci est élémentaire.

Où l'affaire se corse, c'est dans l'accomplissement de ce devoir. Pour clair qu'il soit, il n'en est pas moins délicat: les pacifistes mêlés à l'action de classe ne pourront, en effet, pas esquiver, chemin faisant, une prise de position nette et catégorique sur les iresponsabilités d'une situation dont la. guerre de Corée n'est qu'un des éléments caractéristiques.

Voici donc comment je vois les choses.

[245]

L'Histoire et le moment historique.

On peut évidemment limiter l'investigation aux évenements de Corée, les isoler du reste dans l'espace et dans le temps et dire: « En juin 1950, les Coréens du Nord, inspirés par Staline, ont envahi la Corée du Sud; ils sont donc les agresseurs et ils ont pris la responsabilité totale de déclencher une guerre dans laquelle l'O. N. U. n'intervient que pour rétablir une situation de droit résultant d'une convention par traité.»

Sur le plan du moment historique, cette thèse, qui a du reste la faveur de l'opinion, n'est pas discutable.

Mais on peut dire, à l'inverse: « La convention par traité dont il est question, établie sans consultation du peuple coréen et probablement contre son gré, n'est que la résultante d'un rapport de forces entre les deux parties en cause; elle consacre une situation de fait et non une situation de droit, ce qui lui enlève toute valeur morale et, comme ce sont les plus forts, c'est-à-dire les états majoritaires sur le plan des délibérations à l'O. N. U. et sur celui des armes dans le clan des « vainqueurs » qui l'ont imposée, toute la responsabilité leur en incombe unilatéralement. »

Cette thèse non plus n'est pas discutable, mais, pas plus que l'autre, elle ne s'élève au-dessus du moment historique.

On pourrait ainsi remonter le cours de l'Histoire de moment historique en moment historique et, passant par une suite de responsabilités unilatérales qui se contredisent, établir que le problème ainsi posé est sans issue.

[246]

Fort heureusement, on peut en transposer les données dans l'espace et dans le temps, ce qui est la seule façon de le dégager de l'argutie et de lui donner quelque signification.

Dans l'espace, on arrive à ceci:

Pour un nombre sensiblement égal d'habitants, les Occidentaux et les Orientaux disposent du contrôle des richesses libérées du globe dans les proportions approchantes suivantes: 4/5 aux premiers, 1/5 aux seconds. Il ne saurait être question de soutenir que cette répartion est juste, ni que les Occidentaux n'en sont pas les seuls responsables. A vouloir à toute force maintenir le statu quo pour de misérables raisons de profit, en même temps qu'ils obligeaient la République de Weimar à céder la place à Hitler, lesdits occidentaux permettaient à une clique de pseudo-communistes de détourner la Révolution russe de son sens et de lui donner l'horrible figure que nous lui connaissons aujourd'hui. Tout ceci indépendamment des réserves qu'on peut faire relativement à la conduite des opérations sur le plan diplomatique car, de même qu'ils s'étaient révélés d'une extraordinaire faiblesse en ce domaine devant les entreprises du national-socialisme, de même ils perdent coup sur coup la face devant celles du bolchevisme en Corée: le franchissement du 38' parallèle par le butor Mac Arthur, les résultats du vote condamnant la Chine comme agresseur, la position prise par le pandit Nehru et les pays arabes, les hésitations de la France et de l'Angleterre, etc. sont autant de cuisants échecs - pas volés ! - et démontrent que la diplomatie russe a réussi à dissocier la coalition adverse en excipant de son droit incontestable à une plus équitable répartition des richesses.

Le malheur veut - hélas! - que pour conquérir leur part, les Russes emploient les mêmes moyens que les autres [247] pour la leur refuser et que, s'ils y arrivaient, tout permet d'affirmer: premièrement. qu'ils ne s'en satisferaient pas; deuxièmement qu'ils en feraient la même chose sur le plan de la distribution interne.

Ici, nous entrons dans le temps et abordons l'Histoire.

Ce fut un enfantillage de laisser s'accréditer cette légende selon laquelle il y aurait, d'un côté des capitalistes et de l'autre des hommes en train de placer un sixième globe sur les voies qui conduisent au communisme: le capitalisme est UN et, sous des formes variées ou simplement nuancées, a étendu sa domination sur toute la surface du globe. Il est seulement compartimenté, politiquement, et ceci est à. l'origine des antagonismes économiques entre ses divers compartiments ou Etats. Libéral en Amérique, il l'est un peu moins en France, un peu moins encore en Angleterre, un peu moins, toujours, en Allemagne, en Italie et dans l'Europe balkanique, jusqu'à devenir la plus odieuse des dictatures en Espagne et en Argentine, en Russie et en Chine. Du plus au moins mauvais, ce dégradé suit la courbe des possibilités techniques de libération des richesses du globe par le travail dont la conséquence est une situation plus ou moins favorable sur le marché mondial. Force est bien de reconnaître que, partout, les formes de la propriété, le mode de production, de circulation et de distribution des richesses, l'accumulation par le profit, les institutions, etc., sont exactement semblables dans le principe et reposent sur la division des sociétés en classes et le recours à la guerre sociale ou internationale. A l'échelle mondiale, l'homme qui bénéficie de l'erreur de Marx quant à l'Etat ou au régime transitoire et à la dictature du prolétariat, exploite l'homme qui en pâtit. Que cette exploitation soit plus ou moins supportable n'est pas discutable, mais elle n'en est pas moins une exploitation et pas moins condamnable.

Il y a seu[248]lement une Histoire du capitalisme, lequel, comme la terre et comme l'humanité, a passé par diffèrents âges: l'expérience a prouvé qu'à son âge bolchevique - et russe par accident - l'homme était le plus malheureux, et ceci élève les responsabilités des disciples de Marx, de Lénine et de Staline au même degré que celles des disciples plus ou moins attardés de M. de Malestroit.

Avec cette circonstance aggravante qu'ayant trahi notre foi, après avoir condamné le mouvement ouvrier à passer del'offensive à la défensive dans tous les pays du monde, ils ont fini par le jeter dans la plus tragique des impasses.

Dès lors, quel choix est possible?

Supputations.

Il reste à essayer de se représenter le cours que peuvent prendre les événements à partir du point où ils en sont. Si le bon sens populaire devenait subitement le code du parfait chef de peuple, tout rentrerait dans l'ordre comme par enchantement: de part et d'autre du 38" parallèle, Américains et Soviétiques feraient marche arrière et réintégreraient leurs pays d'origine, laissant au peuple coréen le soin de prendre en mains ses propres affaires.

Mais alors, imaginez la catastrophe économique qu'une telle décision constituerait pour chacun des deux blocs en présence.

Pour les États-Unis dont tous les entrepôts sont pleins à craquer d'une quantité de richesses qu'iIs ne veuIent ni vendre aux seuls acheteurs possibles, ni distribuer intégralement [249] à ceux qui la produisent, cela équivaudrait à renoncer au profit et à condamner à mort leur classe dirigeante en tant que telle.

Pour les Russo-Asiates, ce serait consentir à une situation d'infériorité économique, au ralentissement dans le processus de développement industriel qui, faute de matières premières indispensables, en serait la conséquence, aux remous sociaux qui en résulteraient, à un changement probable de régime.

D'autre part, le conflit coréen est trop limité, à la fois pour permettre au bloc atlantique d'écouler tous ses trop-pleins artificiels et aux Russo-Asiates de mettre la main sur des quantités suffisantes de matières premières.

Deux solutions sont donc possibles:

- ou bien la Chine de Mao Tsé Tung se dissociera de la Russie et l'immense marché qu'elle constitue pourra jouer, pendant un certain temps, le rôle de soupape de sécurité pour la production atlantique, mais les Russes se jetteront sur l'Europe occidentale pour faire compensation et échapper à l'asphyxie, et ce sera la guerre;
­ ou bien cette dissociation est exclue, mais, dans ce cas, toute l'Asie finira par entrer, de gré ou de force, dans le bloc soviétique, et ce sera encore la guerre - une guerre , dès le début de laquelle l'Europe occidentale ne pourra pas davantage échapper à l'invasion.

Dans les deux cas, le résultat sera le même et oe n'est qu'une question de temps.

[250]

Dès lors, la dernière question qui puisse se poser aux yeux des pacifistes fermement décidés à aller jusqu'au bout de leur logique et à laquelle ils doivent dès maintenant répondre est de savoir quelle attitude ils recommanderaient s'ils ne réussissaient pas à affaiblir assez le pouvoir pour l'empêcher de nous jeter dans l'aventure à corps perdu, si la guerre arrivait néanmoins et si, un jour, ils se trouvaient, comme tout pousse à le redouter, en présence des armées en marche, entrant musique en tête, dans la dernière farandole de ce macabre.

A ce propos, Alfred Rosmer a rappelé, quelque part, qu'à Trotsky qui lui posait la question dans les mêmes termes, au sujet de la guerre de 1914, le socialiste belge Huysmans, alors pacifiste intégral, répondit, aux environs de 1913:

Ce que nous ferons, si la guerre éclate néanmoins entre la France et l'Allemagne, et si les armées allemandes manifestaient l'intention de passer par la Belgique pour se porter à la rencontre de leurs adversaires ? Mais... un petit couloir pour les laisser passer !

Évidemment, ce n'était qu'une boutade: Huysmans voulait seulement dire qu'à ses yeux, l'invasion valait mieuxque la guerre.

Et il avait raison.

Dans le cas qui, nous occupe, il ne s'agit pas seulement d'une invasion, mais d'une double invasion. Car, il est vain d'espérer que, dans le drame qui se prépare, des pays qui peuvent constituer, soit un débouché pour l'économie américaine, soit une source de matières premières pour les Russes, soit des positions stratégiues pour les deux, puissent être [251] respectés dans leur intégrité territoriale par les belligérants, il l'est aussi de penser que, destinés a être -envahis par les uns, nous nele sommes pas moins a être reconquis - libérés! - par les -autres 6.

Coréens de la farce de toutes façons, quelle peut alors être la valeur de notre participation, si ce n'est aggraver le désastre sur le plan matériel et perdre l'honneur sur le plan moral en l'accordant?

Les pacifistes par le biais.

Ces considérations sont à l'origine d'un courant de pensée qui s'est plus particulièrement développé au cours de ces derniers temps: le neutralisme qui, ne s'embarrassant d'aucuns principes doctrinaux les a directement et uniquement rattachés aux rapports des forces en présence.

La piètre diplomatie des Occidentaux a mieux mis en évidence encore que, hormis dans le domaine de la bombe atomique, les Orientaux étaient infiniment supérieurs sur le plan militaire. Ils ont, en effet, à leur disposition un inépuisable réservoir d'hommes, un matériel techniquement aussi poussé que celui des Américains, mais beaucoup plus important, une organisation défensive mieux étudiée, mieux entraînée, plus cohérente et, par rapport aux points névralgiques possibles ou probables, ils occupent une position stratégique beaucoup plus favorable.


[252]

Ceci, qui n'a échappé à personne dam les officines où l'on s'occupe, soit d'entretenir le moral, soit de mettre en place le dispositif idéologique de combat, y a semé le désarroi en politique. La France est le pays du marécage. Robespierre l'avait déjà fort bien discerné: s'il y a des gens qui définissent leur attitude par référence à des principes, plus nombreux sont ceux qui pratiquent la politique des résultats, volent au secours de la victoire, sont collaborateurs sous l'occupation et résistants à la Libération. Surtout - hélas ! - parmi les leaders intéressés de l'opinion...

Or, les résultats obbenus en Corée par les Américains ne sont, de toute évidence, pas, encourageants.

Ainsi est né le neutralisme qu'il ne faut pas confondre avec le pacifisme.

Le pacifisme est contre toutes les guerres, dont aucune, à ses yeux, ne peut être justifiée par aucune morale vraiment humaine. Il ne pense pas qu'envisagées sur le plan du nationalisme, il y ait des guerres d'agression à condamner et des guerres de défense à prévoir, à préparer et à subir avec courage. Aussi imparfaitement qu'elles soient actuellement délimitées, il postule que c'est seulement sur le plan des casses sociales qu'il est possible de spéculer sur ce problème.

Séparées par des frontières artificielles, arbitraires et conventionnelles, les classes dirigeantes de tous les pays se battent à fleuret moucheté pour la conquête de marchés extérieurs. Quand, par la force des choses, leurs entreprises sortent du cadre de la concurrence traditionnelle et pacifique, c'est-à-dire rendent caduques les règles archaïques de l'échangisme international, quand, de part et d'autre, des frontières, leurs intérêts [253] s'opposent irréductiblement, elles tombent d'accord pour faire se battre à fleuret démoucheté les classes qu'elles oppriment.

Dans ce cas - singulière coïncidence - la guerre intervient presque toujours, comme à point nommé, pour résoudre un problème de gouvernement: 1914 et 1939 en sont des exemples probants.

Cette prise de position est de principe.

Elle n'a rien de commun avec celle des neutralistes, du moins, telle qu'elle est proposée par leurs leaders du moment, qu'ils soient de droite (M. Beuve-Méry, dit Sirius, du journal Le Monde) ou de gauche (M. Claude Bourdet, de L'Observateur), dont la prise de position est essentiellement de circonstance.

MM. Beuve-Méry et Claude Bourdet ne sont pas contre la guerre en général: ils sont seulement oontre celle qui vient. En 1939, ils n'étaient ni Munichois, ni pacifistes, et il leur arrive encore de s'en flatter. Par ailleurs, ils sont contre celle qui vient, c'est uniquement parce qu'ils ne voient pas l'Europe occidentale, et plus particuliérement la France, y jouer un autre rôle que celui d'une nouvelle Corée: beaucoup de désastres dont nous ferions la plus grosse part des frais sans aucun espoir de compensation, le conflit terminé. D'où, chez l'un comme chez l'autre cette profession de foi qu'ils croient être de sagesse: la neutralité. Nous avons tout à perdre, rien à gagner, n'y allons pas: si, comme tout permet de le redouter, les deux antagonistes en viennent aux mains, cette attitude les déterminera infailliblement à chercher un autre terrain pour l'accomplissement de leurs exploits et nous serons à l'écart du conflit.

[254]

On voit à quel point cette thèse est candide.

Elle a valu à M. Beuve-Méry et Claude Bourdet d'être accusée de crypto-communisme. Pour ma part, je ne sais pas dans quelle mesure cette accusation est fondée. Il m'est personnellement arrivé d'être accusé de crypto-communisme par les gens bien pensants qui, comme nul n'en ignore, sont tous dans le clan américain, tandis que les communistes m'accusalent d'américanophilie. De plus en plus les esprits libres sont appelés à recevoir des coups des deux côtés. Il peut toutefois être considéré comme symptomatique que MM. Beuve-Méry et Claude Bourdet n'en reçoivent que d'un côté. Et, quand je les vois l'un et l'autre écrire que Staline ne désire pas la guerre, il me faut bien convenir que, si ce n'est pas une vue enfantine c'est, à coup sûr, une déclaration de vassalité sous la forme d'un préjugé favorable.

Pour la plupart des gens avertis de ces questions, la guerre ou la paix, ne relève pas du désir d'un chef d'État. Il est par trop simpliste de dire que Staline et Truman veulent ou ne veulent pas la guerre. La forme supérieure de la diplomatie moderne tient dans cette règle générale que l'adversaire s'inclinera devant la force. Ça n'a jamais réussi - il est toujours arrivé un moment où l'adversaire ne s'est pas incliné parce qu'il ne pouvait le faire qu'en acceptant de mourir: or,les chefs d'État ne se suicident qu'à la dernière extrémité: exemple Hitler. Malgré quoi, la règle ne change pas - dans les sphères diplomatiques. - on n'en est pas encore à penser que les dîfférends internationaux puissent se résoudre à l'écart des rapports de forces. Ce serait la mort des classes sociales distinguées 7. Or, les classes sociales distinguées ne se suicident pas plus que les chefs d'État. Il se peut que MM. Beuve-[254]Méry et Claude Bourdet parlent de ces questions sans en être exactement avertis, mais...

Ceci dit, il n'est cependant pas mauvais que M. Beuve-Méry ait publié dans Le Monde le rapport attribué, à tort ou à raison, à l'amiral Fechteler 8 et que M. CIaude Bourdet lui ait fait écho dans L'Observateur. Il n'est pas mauvais que, dans Le Monde du 11 juin 1952, M. Beuve-Méry soit revenu à la charge avec son article intitulé «Vers la troisième ?» Et il n'est pas mauvais qu'il conserve la possibilité de le faire encore quand la fantaisie l'en prendra. Pour incohérente qu'elle soit, et forcément tendancieuse - il ne serait, en effet, pas difficile de monter une doctrine neutraliste en avançant avec aussi peu de raisons que c'est l'Amérique et non la Russie qui ne veut pas la guerre - la position de M. Beuve-Méry et Claude Bourdet recoupe le pacifisme de principe en bien des points, particulièrement dans I'analyse objective des situations à laquelle elle ne peut totalement échapper. Et si ces recoupements, qui sont toujours publics, n'ont qu'une valeur relative quand ils se font dans L'Observateur à tirage restreint, ils en ont une très grande et indiscutable quand ils se font dans Le Monde, journal à grand tirage.

Par exemple, on peut se demander ce que M. Beuve-Méry entend par incidences insupportables et n'être pas sûr qu'il voit la course aux armements partir des mêmes causes que nous, lorsqu'il écrit:

La guerre peut être prévue avec une quasi certitude, à partir du moment où la course aux armements atteint un certain rythme, où ses incidences deviennent si insupportables qu'on s'accoutume de part et d'autre à l'idée d'en finir.

[256]

Mais il n'est pas possible de ne pas être d'accord avec lui sur le processus et son aboutissement.

Et il n'est pas possible, non plus, de ne pas avoir, sinon les mêmes craintes, du moins des craintes de même nature, s'il poursuit:

Champions des libertés démocratiques, les États-Unis doivent enrôler sous leur bannière, en Asie, Syngman Rhee, Tchang Kaï Chek et Bao Daï. En Europe, ce sont les nazis, les fascistes, les phalangistes, les miliciens, qui se flattent, au nom d'un antibolchevisme éprouvé, d'être demain les plus sûrs soutiens de l'Occident. Si bien que l'Européen moyen, celui qui devait reconstruire un monde habitable pour lui sur les ruines sanglantes des fascismes, ne cache pas son désarroi. Il sent, il comprend que les moyens mis en jeu menacent au moins autant qu'ils l'assurent la fin qu'on se propose, qu'une profonde réconciliation franco-allemande est rendue plus difficile, que l'Europe se défait plus qu'elle ne se fait. Si les combattants de la liberté et de la justice ne peuvent plus croire ni à la liberté, ni à la justice, ne serait-ce pas que l'institution démocratique est dores et déjà condamnée ?

Ce qui n'est pas acceptable, c'est le dilemme qui ressort des deux propositions suivantes juxtaposées sous sa plume, dans le même article:

Si l'agression menace réellement, si le front européen est vraiment un secteur du front commun qui vaut bien celui de Corée et qui doit être défendu à tout prix, ce sont trente ou quarante divisions que les Américains devraient envoyer en Europe.
Une Europe qui aurait ou voudrait se donner le moral des Finlandais ou des Norvégiens, le civisme des Anglais, l'armement des Suédois ou des Suisses, n'aurait vraisemblablement rien à redouter pendant longtemps de la part des Russes. A plus forte raison s'il était bien entendu qu'une agression de leur part déclencherait la garantie américaine et la guerre mondiale.

[257]

Dans le premier cas, c'est la Fédération atlantique avec toute ses conséquences, c'est-à-dire la guerre; dans le second, il ne s'agit pas d'un problème moral, mais d'un problème de structures et les termes mêmes dans lesquels M. Beuve-Méry le propose impliquent la guerre encore, en fin de compte.

Le cercle est vicieux.

Il l'est au point que, pour en sortir, M. Beuve-Méry ne voit d'autre moyen que de revenir à l'Allemagne et de proposer pour elle un statut analogue à celui de l'Autriche. Si on ne veut pas en arriver Ià, conclut-il, mieux valait faire un Munich complet en 1939, car:

Mieux valait ménager l'Allemagne, bien qu'elle fût hitlérienne; à quel que fût le prix demandé, puisqu'elle devait tôt ou tard entrer en lutte avec Moscou. Lui résister, laffaiblir, c'était fortifier le bolchevisme.

Les pacifistes ne peuvent se satisfaire d'une politique de paix qui prétend sauver les structures traditionnelles et réussir en se bardant d'horizons bouchés et de regrets à la fois stériles et sans grandeur.

Il faut toutefois reconnaître que des raisonnements ont détourné des gens de cape et d'épée, toute cette partie saine de l'opinion qui croyait très sincèrement qu'il était possible d'influencer Staline, de l'intimider et de le faire reculer - en dépit que la même méthode ait lamentablement echoué avec Hitler ! - et qui sont maintenant convaincus que la politique de force conduit sûrement à la guerre, par le canal de la misère et de la dictature de classe.

Par un effort concerté et méthodique, il serait, je crois, relativement facile de les amener à faire le tout petit pas qui [258] les conduirait du neutralisme ou pacifisme d'opportunité au pacifisme de principe.

Ils ont réfléchi, ils se sont interrogés et tout permet de supposer qu'ils sont disponibles pour cette idée selon laquelle la seule chance de salut du monde réside dans une transformation profonde de sa structure économique.

Et, bien que nourrissant un certain nombre d'illusions quant aux possibilités de tenir à l'écart du conflit un pays qui serait de quelque utilité stratégique ou économique pour les adversaires en présence, leur comportement, étant identique au nôtre, ils peuvent très efficacement renforcer notre propagande et notre action.

Ce qui n'est pas négligeable, si nous voulons bien réaliser que noue sommes, nous aussi, contraints de pratiquer, dans une certaine mesure, la politique des résultats.

Et maintenant ?

Le terrain étant ainsi déblayé et l'opinion prévenue sur le sens possible de l'action pacifiste, il importe de passer à la partie constructive du débat, c'est-à-dire à l'examen des formes et des moyens.

Notre première préoccupation doit être, de ras sembler, dans un exposé succinct et catégorique qui pourrait servir de programme d'action immédiate, toutes les idées dont la propagation et la mise en pratique seraient de nature a affaiblir notablement le pouvoir 9.

[259]

La seconde doit consister à agglomérer dans un mouvement solide tous ceux qui se rallieront à ces idées. Ici, c'est un membre de l'enseignement, le secrétaire-adjoint du Syndicat national des instituteurs de la Dordogne, Coucteil, qui donne le ton. Tout récemment, il adressa au bureau de sa Fédération nationale une lettre qu'on mit au panier, mais qu'il trouva quand même le moyen de rendre publique:

Que l'on rassemble, disait-il notamment, toutes les fractions de la gauche française, que l'on prenne. contact avec tous ceux. qui peuvent nous comprendre, et ils sont nombreux; avec tous ceux qui ont adhéré aux Citoyens du Monde, avec les libres-penseurs, les libertaires, les socialistes authentiques, le Mouvement de Libération du Peuple, les Chrétiens de gauche, et cette foule de petites organisations étouffées par les moyens des grands mouvements.
Ce front humain constitué pourra établir des relations internationales avec toute la gauche européenne, le Congrès des Peuples et les pays asiatiques groupés autour de l'Inde qui a joué un si grand rôle ces jours derniers 10.

(École émancipée, 20 janvier 1951.)

Il se peut que, sinon dans ses principes, du moins dans les voies qu'elle prétend emprunter, cette forme d'action ne fasse pas très grand cas des canons soréliens de la lutte des classes inspirée du marxisme. On lui reprochera sûrement de cultiver le compromis et de risquer certaines promiscuités. Mais Georges Sorel est, lui aussi, dépassé. Nous entrons dans le temps où l'action militante ne peut plus avoir de sens qu'en fonction de son efficacité. Or, l'efficacité est elle-même conditionnée, non par la violence instinctive et brouillonne qui condamne à la dispersion des efforts, c'est-à-dire à l'impuissance, mais par la volonté réfléchie de repenser tous ces problèmes et de les sortir des fondrières où les a précipitées le byzantinisme des doctrines.

Il est devenu nécessaire de réviser toutes les valeurs et de reconsidérer tous les systèmes.

De ressaisir les fils ténus d'une action actuellement diluée dans, les pires divagations et de la redéfinir avant que de songer de nouveau à l'engager.

L'heure est aux bilans et aux confrontations.

La saisir au vol et se résoudre à ce loyal effort de la pensée, telle est la dernière chance de I'homme contre la guerre.


Mâcon, 15 janvier 1953.

 

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