AUTREFOIS, les choses étaient claires sur le fond. Le budget de l'État ne comprenait que quelques chapitres: l'armée et la police, Ies fonctionnaires et les services publics, l'entretien et les investissements.
Elles l'étaient aussi dans la forme. La bonne vieille Constitution de 1875 disposait que la loi de finances ou budget prévisionnel devait être votée le 31 décembre à minuit de chaque année pour l'exercice suivant, et qu'en juillet de chaque exercice en cours, on effectuerait les corrections nécessaires en votant un budget additionnel. Généralement, tout se passait bien. Régulièrement, le Parlement était en retard pour voter le budget prévisionnel et le 31 décembre, à minuit, il fallait arrêter pour quelques heures la pendule du Palais-Bourbon, ce qui provoquait, dans toute la France, un immense éclat de rire qui venait opportunément dissiper les vapeurs du réveillon le lendemain matin. Nos aînés avaient le rire facile.
[118]
Tout est plus compliqué aujourd'hui.
En sus du renversement de la conjoncture économique, deux guerres - et quelles ! - sont venues qui ont alourdi le budget de leurs conséquences: il a fallu créer de nouveaux chapitres. Les progrès scientifiques et les changements qu'ils ont apportés dans les formes et surtout le niveau de la production, font que de simples articles sont devenus des têtes de chapitre, notamment dans l'agriculture. Les progrès sociaux, si minimes soient-ils, le repli autarcique et l'intervention de l'État qui en est la conséquence dans tous les domaines, le dirigisme plus ou moins avoué, ont provoqué la naissance de budgets annexes sous le nom de comptes spéciaux du Trésor: le contrôle des charges et la reconstruction d'un côté, les nationalisations et la Sécurité sociale de l'autre.
Tout ceci a fait que les méthodes d'établissement et de discussion du budget devant le Parlement ont sombré dans une extrême confusion et qu'elles ont fini par dépasser tout ce qu'on on peut imaginer dans la fantaisie comptable. D'abord, devant l'impossibilité de voter le budget général avant le 31 décembre, à minuit de chaque année, on a eu recours aux douzièmes provisoires, puis, l'astuce s'étant révélée inopérante, à la scission de la loi de finances en deux parties, la première étant la loi des maxima qu'on ne devait pas dépasser dans chaque chapitre, au titre des dépenses, la seconde, la loi des voies et moyens de se procurer les ressources correspondantes. Ceci n'a encore rien donné: en 1950, pour des questions de majorité parlementaire, il a été impossible de discuter la loi des voies et moyens. Depuis, la France vit a la petite semaine.
Il en résulte que personne, et pas même le ministre des Finances, n'a la moindre idée ni des dépenses probables, ni [119] des ressources possibles. Les chiffres publiés dans l'un et l'autre cas sont incertains et varient au gré de l'humeur de la Commission des Finances -ou du Ministre, au moment du communiqué. Un jour, on nous dit que le budget est en équilibre, la semaine suivante, qu'il manque 170 milliards et, la semaine suivante encore, qu'on s'était trompé, que ce n'était pas 170 milliards qu'il manquait, mais bien 300. Personne n'a a jamais pu savoir, par exemple, combien coûtait la guerre d'Indochine: en 1950, jai eu sous les yeux, à trois semaines d'intervalle, trois communiqués de personnages ou d'organismes officiels dont l'un disait qu'elle nous revenait à 10 milliards par mois, l'autre à 220 milliards par an et le troisième à 1 milliard par jour 1. Le budget de cette année-là avait pris le départ à 1.350 milliards au début pour passer à 1.850 milliards en août et 2.250 en décembre. Et chaque année le même phénomène se reproduit.
Dans ces conditions, c'est presque une gageure que de suivre un budget de bout en bout et de spéculer sur un déficit budgétaire donné. La seule chose qu'on puisse retenir, c'est qu'il y a un déficit budgétaire, que depuis qu'il y a un budget il en est ainsi et que, chaque année, ce déficit est plus important que la précédente. Il ne paraît donc pas tellement paradoxal d'en inférer qu'il y a là un problème de structure économique posé depuis la naissance du régime actuel et dont la solution est difficilement concevable dans le cadre de son existence.
Sans doute, cette condamnation du budget national à un déficit de principe étonnera-t-elle. A première vue, elle s'inscrit en faux contre la vérité historique: au bon vieux temps du capitalisme libéral, il ne semble pas que les budgets aient [120] été déficitaires, soit avec un tel éclat, soit avec une telle régularité.
Sans doute, aussi, paraîtra-t-elle formulée en des termes un peu trop catégoriques.
Elle n'en est pas moins sans appeI.
D'une part, on ne sait généralement pas qu'avant 1914, l'équilibre n'était qu'apparent et qu'il était obtenu sans que l'opinion y voie autre chose que du feu par un procédé de comptabilisation que I'État était seul à employer et qui n'a rien de commun avec les règles de la comptabilité commune. De l'autre, dans leur grande majorité, les Français en sont encore à la théorie de l'économie familiale dont ils pensent qu'il n'est que de la transposer sur le plan national.
En réalité, les choses sont beaucoup plus compliquées. Le salaire du père de famille ou du couple de travailleurs, s'il est variable sur le plan du pouvoir d'achat, est cependant numériquement fixe. Et pour douloureuse que soit l'opération, étant donné le taux excessivement bas de ce salaire, il est tout de même relativement facile de faire cadrer les dépenses familiales avec les recettes. Dans le cas de l'État, les recettes sont variables numériquement et en pouvoir d'achat. Elles sont aussi fonction de ses dépenses, si paradoxal que cela puisse paraître. Enfin, elles sont fonction de la consommation, ce qui n'arrange pas les choses, parce que tout le monde, du dernier des administrés au plus éminent des administrateurs, croit dur comme fer qu'elles dépendent de la production.
L'objet. de ce chapitre est de montrer comment ces différents facteurs, jouant entre eux et répercutant leurs conséquences les unes sur les autres, nous précipitent assez [121] harmonieusement et le plus simplement du monde, de déficit budgétaire en déficit budgétaire, c'est-à-dire de catastrophe financière en catastrophe financière et - au bout du fossé la culbute dans la guerre.
On peut, comme Bakounine, prétendre que l'État est une superstructure sociale parasitaire dont les classes dirigeantes ont fait un instrument d'asservissement des autres et entreprendre une lutte systématique pour sa destruction. La suppression radicale de l'État entraîne évidemment la solution du problème de ses ressources. Mais alors, il faut s'engager résolument dans les voies de la décentralisation et du fédéralisme que Fourier et Proudhon ont respectivement et successivement balisés en des termes auxquels le recul confère une remarquable précision.
Si, au contraire, on considère comme Marx que la vie en société est inséparable de la notion d'État et que celui-ci n'est nocif que parce qu'il est aux mains de I'adversaire, il faut entreprendre la lutte pour sa conquête. A en juger par ce qui s'est passé en Russie où l'État est finalement tombé dans des mains amies, on est plutôt porté a penser que cette théorie n'est pas très convaincante. Mais ce n'est pas la question. A partir du moment où on admet la nécessité de I'État, sous quelque régime que ce soit, il faut lui procurer des ressources.
Or, l'État est incapable de pourvoir lui-même à ses besoins: Il appartient à cette catégorie de facteurs sociaux qu'on nomme improductifs. Il en est même le ramassis et il les pousse à la prolifération avec un imperturbable esprit de système. Dès lors qu'il ne produit rien, il est bien obligé de prélever sur la production collective et c'est l'origine de l'impôt.
[122]
Dans une société un tant soit peu rationnelle, ce prélèvement pourrait être équitable. Par exemple, on pourrait évaluer le revenu national, faire la part de l'État et répartir le reste selon les règles de la justice, entre tous les membres de la collectivité. Ce serait une solution. Elle serait relativement facile. En France, pour un revenu national évalué à 7.500 milliards de francs, les dépenses de l'État figuraient au grand livre pour environ 2.250 milliards - soit, en gros, 28 % - au titre de l'année 195O 2. On aurait pu prendre ces 28 % en bloc à la production, ce qui aurait eu, en outre, l'avantage insigne d'entraîner ipso facto la suppression radicale de tout un système fiscal - désuet, compliqué et qui empoisonne la vie publique - tout en rendant inutiles les neuf dixièmes au moins des agents qui ont la charge de le faire fonctionner.
Mais une société rationnelle ne serait plus capitaliste. Notre système fiscal protège en les masquant toutes les petites sources du profit individuel dans l'industrie et le commerce qui sont, comme on le sait, les deux mamelles du pouvoir. En le rationalisant, on tue le profit, c' est-à-dire le régime. C'est pourquoi, bien que digne des temps où l'humanité vivait à tâtons, il perdure dans sa forme, en dépit des plus pertinentes offensives du bon sens, quelles que soient leur amplitude et leur fréquence.
Arrivera-t-on jamais à donner a la classe ouvrière qui fait les frais de cette non-opération, une juste idée de ce qu'il lui en coûte?
[123]
Il y a un engrenage des concessions. En suivant Marx de préférence
à Bakounine sur le principe de I'État, le mouvement
socialiste a cédé devant le capitalisme en matière
d'inégalité sociale, état de fait auquel
il a donné un garde vigilant et puissant. Par voie de conséquence,
il a dû céder aussi sur le principe de l'impôt.
Le prélèvement étant écarté dans la forme collective à la production même, du moins pouvait-il espérer, sous la forme individuelle, un mode de calcul et de perception des impôts qui tînt compte de la part du revenu national distribué à chacun et fût basé sur la règle de la proportionnalité. Il se berça de cette illusion, ce par quoi il fit seulement la preuve qu'il n'avait pas la moindre connaissance de la psychologie du pouvoir. Là encore, il fallut céder.
Trois quarts de siècle après ce débat historique mémorable, non seulement l'inégalité des conditions sociales subsiste aggravée, mais encore l'impôt n'est pas proportionnel au revenu. Il se trouve même que ceux sur lesquels il pèse le plus lourdement sont ceux auxquels la société distribue le moins de revenu.
Ce résultat est obtenu par un artifice d'une très grande simplicité: on a créé deux sortes d'impôts, le direct et I'indirect. Résultat: en France, les dépenses de l'État sont couvertes dans la proportion d'un quart ou d'un cinquième par l'impôt direct proportionnellement au revenu et des trois quarts ou des quatre cinquièmes par les impôts indirects payés à part égale par le riche et par le pauvre. Je ne pense pas qu'il soit besoin de souligner la criante injustice que constituent les impôts indirects qu'on subit en achetant le pain, le vin, la [124] viande, le sel, les chaussures les vêtements, etc., toutes choses dont l'ouvrier qui gagne 15.000 francs par mois a autant de besoin que le parasite qui dispose de 50.O00 ou 100.000 francs de rente par jour.
Malgré cette criante injustice, chaque fois que l'État est en déficit, c'est aux impôts indirects qu'il fait appel. Il y a près d'un demi-siècle un homme d'État essaya de renverser la vapeur en augmentant la part de l'impôt direct de préférence, parce que plus juste: Caillaux. Il y perdit jusqu'à son honneur d'homme... En 1924, le cartel des gauches essaya d'atteindre le revenu par le moyen de l'impôt sur le capital quoiqu'avec moins d'éclat, il échoua de même...
Si on veut savoir quelle est la part de l'impôt direct et de l'impôt indirect dans les ressources de l'État, il me suffira de reproduire ici ce dont toutes statistiques conviennent: la part du revenu national qui est distribuée sous forme de salaire supporte à elle seule les trois quarts de l'impôt, le quart restant étant imputé au profit, dont la part, dans le revenu national, est généralement double de celle des salaires pour une population une dizaine de fois moins nombreuse...
Que le souci de la plus élémentaire justice commande la réforme de la fiscalité ne paraît donc pas discutable, mais, chaque fois qu'on tente d'orienter la discussion publique dans ce sens, quelqu'un se lève pour dire que c'est vers les économies collectives qu'il faut s'orienter.
Dans un régime où les recettes de l'État dépendent presque uniquement des impôts indirects, elles sont fonction du nombre et du volume des transactions.
[125]
Par voie de conséquence, si l'État, quand il établit son budget, est préoccupé d'économies, il limite le volume de la circulation monétaire en papier, c'est-à-dire le volume des transactions en nombre et en quantité. Par là même, il diminue effectivement les rentrëes d'impôts. Mais, ses dépenses étant incompressibles, il n'arrivera jamais qu'à les limiter au stade de la prévision, c'est-à-dire virtuellement. Pour s'en convaincre, il n'est que de comparer les budgets des dépenses de ces dernières années: elles ont sans cesse augmenté, et cela se conçoit aisément. Si l'État peut facilement limiter ses dépenses d'investissement (grands travaux, entretien des voies de communications, écoles, hôpitaux, etc.), il est impuissant contre ses dépenses militaires et ses dépenses de personnel (police, administrations diverses, etc.), qui augmentent sans cesse, les premières parallèlement aux dangers de guerre, les secondes en raison du personnel nouveau qu'il faut engager jusques et y compris pour faire des économies.
Les frais de l'État restant les mêmes, quoi qu'on fasse, ou augmentant chaque année par rapport à la précédente, il faut, pour y faire face, la même masse globale ou une masse plus grande de recettes, ce qui veut dire que plus on fait d'économies globales, et plus on diminue le nombre des transactions, plus il faut imposer chaque transaction, c'est-à-dire augmenter individuellement les impôts.
Et comme ces impôts indirects sont, en définitive, payés à l'achat au détail des marchandises consommables, c'est le consommateur qui en fait les frais sous la forme d'une augmentation du coût de la vie.
En faisant des économies, on fait donc d'une pierre deux coups: on augmente les impôts individuels et on fait monter les prix.
[126]
Ce raisonnement n'est peut-être que théorique à première vue: si on confronte avec ce qui s'est passé dans la pratique, son bien-fondé ne peut que sauter aux yeux des moins avertis. Et l'inconvénient qu'il souligne se double d'un autre, plus tragique encore: à mesure que la production a augmenté pour revenir à la normale, le volume effectif des ventes a diminué chez tous les commerçants de gros ou de détail. Mais il y a une chose qui est allée sans cesse croissante: le poids des impôts.
Dans le cadre des structures traditionnelles, une mesure de cet ordre ne résoudrait pas intégralement le problème, mais, envisageant la perception de l'impôt à la production, elle tendrait dans le sens de la justice sociale et d'un certain nombre d'autres avantages dont il serait bien difficile d'endiguer le développement en chaîne.
D'abord, sur le plan psychologique, elle dissiperait une équivoque: les commerçants - cette catégorie sociale d'improductifs par excellence - qui empoisonnent l'atmosphère en brandissant les feuilles d'impôts qu'ils reçoivent, seraient automatiquement condamnés au silence ou à convenir que Jaurés avait raison quand il prétendit, au début de ce siècle, dans un discours qui fit sensation, qu'ils ne payaient absolument pas d'impôts. Depuis ce discours qui leur prédisait, en outre, une mort sociale certaine parce qu'ils étaient coincés entre les entreprises tentaculaires du grand commerce et l'envahissement du mouvement coopératif, aucun membre de la représentation nationale n'a plus jamais osé interrompre leurs criailleries en leur faisant remarquer qu'ils incluaient leurs impôts dans le prix du articles qu'ils vendaient, ce qui était [127] une façon élégante de les faire payer à leurs clients 3. Aucun, non plus, ne leur a dit que le système des impôts indirects, pratiquement incontrôlable, avait élevé la fraude fiscale à la hauteur d'une institution, qu'ils étaient les principaux bénéficiaires de ses menus avantages 4 et qu'il y avait la. une des raisons, et non la moindre, du déficit, budgétaire. Jaurès, d'ailleurs, a eu tort de les prévenir: ils ont passé un accord avec le grand commerce et ils ont tué le mouvement coopératif, ce qui leur a permis de proliférer au-delà de toute espérance
Ensuite, la réforme permettrait de donner à l'opinion publique une satisfaction substantielle, sous la forme de la suppression d'un nombre considérable de fonctionnaires dont chacun sait que le département des Finances est celui qui en utilise proportionnellement le plus.
Enfin, écartant la fraude à peu près totaement, elle écarterait aussi certaines erreurs de calcul. Notamment, elle soustrairait automatiquement les rentrées d'impôts à leur caractère hypothétique en changeant a la fois leur base de calcul et leur mode de perception.
Sur ce point, les discours des hommes d"État sont d'une ,ennuyeuse uniformité et d'un manque d'imagination déconcertant.
A la fin de chaque année, ils nous informent traditionnellement que le budget de l'exercice écoulê fait ressortir un déficit [128] plus important que celui qui était prévu et que, pour réduire celui de l'exercice à venir, il faut à tout prix augmenter la production.
Or. l'expérience prouve que, depuis la Libération, la pro.duction n'a cessé d'augmenter et le déficit parallèlement. Par principe, il n'en peut être autrement: l'essentiel de l'impôt étant perçu sur le volume de la consommation qui, elle, va sans cesse en diminuant de volu me, l'augmentation de la production ne fait qu'augmenter le déficit budgétaire de l'intérêt des capitaux immobilises dam des stocks qui ne s'écoulent pas.
Et, allez faire comprendre à un Ministre des Finances qu'il ne suffit pas de produire, mais qu'encore, il faut vendre ce qu'on produit!
Un exemple précis.
Ici, on me permettra une digression.
Le syndicat des cadres du textile de Roubaix-Tourcoing a récemment publié une étude sur les prix de revient et de vente, au 31 mars 1952, de 100 mètres de tissu draperie, pure laine peignée, casimir ou serge, 22 duites, d'un poids de 500 grammes au mètre.
Ce tissu est en vente au détail au prix de 2.696 fr. le mètre, quand le grossiste se contente d'une marge de 19 % et le détaillant de 23 %,. Quand le premier s'octroie 25 % et le second 33 %, comme c'est le cas général, le prix du mètre de ce tissu est porté à 3.346 francs.
Dans l'un et I'autre cas, voici le circuit parcouru par la laine pour se transformer en tissu et aller du producteur a l'acibeteur au détail, avec, en regard, le prix auquel elle sort de chacune des mains dans lesquelles elle passe:
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| 1. Importation et peignage. | |||
| 430 kg. de laine brute | 45.921 | 45.921 | |
| Transport | 520 | 520 | |
| Taxe d'entrée | 726 | 726 | |
| Triage | 546 | 546 | |
| Peignage | 9.783 | 9.783 | |
| Commission à l'importateur | 876 | 876 | |
| Résultat: 58 kg. 372 laine peignée | |||
| 2. Filature et retordage. | |||
| Transport de la laine peignée | 175 | 175 | |
| Taxe à l'entrée | 2.694 | 2.694 | |
| Filature | 10.374 | 10.374 | |
| Retordage | 4.068 | 4.068 | |
| Assurance | 117 | 117 | |
| Amortissement matériel | 785 | 785 | |
| Frais représentation et vente (2 %) | 1.683 | 1.683 | |
| Frais généraux filateur (3 %) | 2.525 | 2.525 | |
| Marge filateur (4 %) | 3.336 | 3.336 | |
| Résultat: 55 kg. de 111 retors. | |||
| 3. Tissage et teinture. | |||
| Tissage | 13.975 | 13.975 | |
| Piquage et épluchage | 6.900 | 6.900 | |
| Teinture et apprêt (à façon) | 18.400 | 18.400 | |
| Emballage | 1.000 | 1.000 | |
| Frais représentation et vente (2 %) | 2.796 | 2.796 | |
| Frais généraux tisseur (4 %) | 5.593 | 5.593 | |
| Marge du tisseur (5 %) | 6.990 | 6.990 | |
| Taxes; Production et transaction | 28.332 | 28.332 | |
| Résultat: 50 kg. de tissu (100. m.). | |||
| 4. Grossiste. | |||
| Frais généraux 5 % | 10.379 | 5 % | 11.209 |
| Frais représentat. 5 % | 10.379 | 5 % | 11.209 |
| Marge du grossiste 8 % | 16.607 | 14 % | 31.336 |
| Taxe transaction 1 % | 2.076 | 1 % | 2.241 |
| Total 19 % | 25 % | ||
| 5. Détaillant. | |||
| Frais généraux 10 % | 26.959 | 10 % | 33.460 |
| Marge détaillant 12% | 32.351 | 22 % | 73.812 |
| Taxe transaction 1 % | 2.696 | ||
| Total 23% | 33 % | ||
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269.592 | 334.603 | |
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2.696 | 3.346 |
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Si on ventile ces deux prix de vente au détail, c'est-à-dire si on présente horizontalement le tableau ci-dessus, on obtient la répartition suivante aux différents postes:
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| Matières premières | 459 fr. | (17,03 %) | 459 fr. | (13,72 %) |
| Salaires directs | 270 fr. | (10,02 %) | Z70 fr. | (8,08 %) |
| Charges sociales | 135 fr. | ( 5,01 %) | 135 fr. | (4,04 %) |
| Frais généraux | 655 fr. | (24,32 %) | 734 fr. | (21,89 %) |
| Impôts | 611 fr. | (22,64 %) | 808 fr. | (24,15 %) |
| Marges nettes d'impôts | 566 fr. | (20,98 %) | 940 fr. | (28,22 %) |
| ----------------- | ||||
| TOTAUX | 2.696 fr. | (100 %) | 3.346 fr. | (100%) |
Je livre ces chiffres aux méditations du public: ils établissent avec suffisamment d'éloquence la part qui revient à chacun dans le prix de vente au détail du tissu en question pour se passer de commentaires. (Noter la part des charges sociales et du salaire.)
Et ils disent tout le crédit qu'on doit accorder à tous les bobards sur le poids des salaires et des charges sociales, que mettent en circulation ceux qui sont le plus intéressés au système qui veut cela. (Remarquer que plus les commerçants paient d'impôts, plus leurs marges nettes d'impôts sont élevées.)
Naturellement, j'en laisse la responsabilité au syndicat pourtant conservateur des cadres du textile de Roubaix-Tourcoing.
Et, maintenant, revenons à notre déficit budgétaire.
Au bon vieux temps du capitalisme libéral, le problème de l'écoulement de la production ne se posait pas: plus la France produisait, plus elle écoulait. Il en était de même de [131] tous les pays du vieux continent. Parce que les marchés extérieurs n'étaient pas saturés, le marché intérieur augmentait sans cesse ses possibilités d'achat. Il s'ensuivait une certaine stabilité financière dans une ambiance d'inégalité sociale pleine de promesse d'atténuation. Le budget de l'État, certes, était en déficit comme aujourd'hui et pour les mêmes raisons. Mais la balance commerciale était en notre faveur et la plus-value qu'elle apportait s'ajoutait à d'indiscutables possibilités d'épargne individuelle. Les emprunts étaient possibles eux aussi. L'État les contractait sans peine: il les comptabilisait en recettes et le déficit budgétaire s'en trouvait comblé. Ce tour de passe-passe se répétait annuellement dans l'euphorie d'un peuple qui ne prévoyait pas qu'un jour, non seulement il ne pourrait plus prêter, mais encore qu'il demanderait le remboursement des sommes qu'il avait prêtées. Le capitalisme pensait pouvoir se permettre d'être libéral et il ne l'était que pour cette raison.
Aujourd'hui, les temps ont changé. Les marchés extérieurs sont saturés et nos acheteurs, notamment l'Amérique - et même nos colonies, arrivées à maturité - sont à leur tour devenus vendeurs. Ils nous ont pris des clients: l'Asie, une partie de l'Afrique, d'Europe centrale. Il n'est pas jusqu'à la Russie qui n'ait abandonné notre marché et ne soit arrivée à en constituer un - et quel ! Le marché intérieur s'est saturé, lui aussi, par voie de conséquence et dans la mesure où le pouvoir d'achat s'amenuisait. L'épargne a en partie disparu et avec elle les possibilités d'emprunt. De libéral, le capitalisme, condamné à se replier en ordre dispersé dans le cadre des frontières nationales, est devenu autarcique, mais, sauf en Allemagne, il n'en a pas pour autant changé ses méthodes.
Encore convient-il d'ajouter qu'en Allemagne, il le fit de telle sorte sur le plan moral qu'il fournit aux autres groupes nationaux, ses rivaux, des raisons idéologiques de lui déclarer une [132] guerre qu'ils cherchent précisément à lui faire pour des raisons économiques.
Tant et si bien qu'en France, voici où nous en sommes:
Mais cela, ce serait la mort du capitalisme. Or, le capitalisme ne veut pas mourir...
[133]
Parce qu'il refuse de se réformer selon les règles
de la justice sociale, le régime capitaliste se trouve
donc coincé entre: le ralentissement de la production,
ce qui n'est de nature à augmenter ni le volume de la consommation,
ni, par conséquent, celui des impôts, et ce qui laisse
entier le problème du déficit budgétaire
tout en élevant le chômage, lui aussi, à la
hauteur d'une institution - et la production d'une quantité
industrielle de marchandises qu'il ne peut vendre ni sur les marchés
extérieurs, ni sur le marché intérieur.
Ainsi, dans tous les États, se trouve posé le problème de ce que d'aucuns appellent la distribution gratuite et qui n'est, en réalité, que l'éventualité de la suppression totale ou partielle du profit sous une autre qualification.
Mais, des deux termes de l'alternative dans laquelle le régime s'enferme, il en est un qui s'écarte de lui-même: le chômage qu'il ne peut supporter au-delà d'une certaine limite. Il se trouve donc condamné à produire et à tant faire que de produire, autant que ce soit des moyens susceptibles de lui assurer par la force la possibilité de conquérir de haute lutte sur les marchés extérieurs les sources de profit qui ne viennent pas naturellement à lui et qui peuvent seules compenser celles qu'il a perdues sur le marché intérieur.
Dans le désordre et la confusion qu'il entretient sciemment, malgré sa cécité et son imprévoyance à court terme dans un certain nombre de domaines, il y a une porte de sortie que le régime capitaliste s'est réservée de façon précise à plus ou moins long terme - la possibilité de changer à tout moment l'orientation de la production.
[134]
Avec une extrême rapidité et une remarquable souplesse, il vient de procéder à ce changement d'orientation : au lieu de construire des maisons, de fabriquer des machines agricoles, de confectionner des vêtements, etc., on construira des fortifications, on fabriquera des tanks, des armes, des munitions, on confectionnera des habits de soldats.
Cela, évidemment, ne peut. pas non plus durer éternellement. Mais, dans le cadre de ses frontières nationales, chaque État a pris soin de désigner un ennemi éventuel à son opinion publique et il serait bien rare qu'il n'ait pas réussi à la convaincre qu'il y a lieu d'utiliser toute cette production avant que la crise ne soit irrémédiable.
Et puis, si les avantages de l'opération sont certains à échéance lointaine dans l'esprit des hommes de bonne volonté, dans celui de l'État, ils ne dépendent que d'une question de force qu'il se croit en mesure de résoudre favorablement, et, dans l'immédiat, ils sont indiscutables:
Sur le plan psychologique, on aura réussi une fois de plus ce tour de force qui consiste à obtenir de ceux qu'on se propose d'envoyer à la mort, non seulement la construction des outils au moyen desquels ils s'y enverront mutuellement, mais encore qu'ils les paient eux-mêmes.
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