6 juin 1961. Le tribunal de Jérusalem qui jugea Eichmann se trouve en présence des témoignages qui l'accablent au sujet des exterminations de juifs qui sont réputées avoir été perpétrées au camp de Belzec. Les journalistes qui rendent compte des débats de l'audience s'expriment à peu près tous comme celui-ci qui est l'envoyé du Figaro (Paris) :
« Le troisième camp d'extermination dont il a été question (à l'audience du 6 juin au procès Eichmann), celui de Belzec, entre Lublin et Lemberg, n'a laissé qu'un seul survivant au lendemain de la guerre, lequel est mort depuis.
« Le ministète public s'appuie sur une série de dépositions faites devant les officiers alliés par Kurt Gerstein, lieutenant du service de santé des Waffen SS, qui se pendit ensuite dans une prison militaire de Paris. Gerstein avait été chargé par Eichmann d'étudier des poisons plus rapides. »
(« Le Figaro » 7 juin 1961).
Et voici de nouveau en vedette le dénommé Kurt Gerstein qui le fut en janvier 1946 au procès de Nuremberg et qui, depuis le procès de Jérusalem, y a récemment été remis en Europe par une pièce de théâtre, Der Stellvertreter ou Le Vicaire (éditée par Rowohlt, Reinbck bei Hamburg -1963) d'un certain Rolf Hochhuth. C'est une histoire aussi macabrement fantasmagorique que celle du Dr Miklos Nyiszli.
Dans les tout premiers jours de mai 1945 (le 5, paraît-il), les troupes alliées (françàises) entrant dans Rottweil (Würtemberg) auraient trouvé et fait prisonnier dans un hôtel un certain Kurt Gerstein : il portait l'uniforme des SS à tête de mort et, sur l'uniforme, l'épaulette d'Obersturmführer. On l'achemina sur Paris où il fut interné, dans une prison militaire, disent les uns, au Cherche-Midi, disent d'autres, à Fresnes, précisent d'autres encore, où il se serait suicidé. Bref, on ne sait pas exac. tement où. Un matin de juillet, le 25 disent à peu près tous les commentateurs et notamment le Professeur H. Rothfels (Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte, n' 2 avril 1953 p. 185) mais rien n'est moins certain : à la date du 10-3-1949, Madame Veuve Gerstein aurait communiqué qu'elle avait seulement reçu de la Commission cecuménique pour l'aide spirituelle aux pri[59].sonniers de guerre, dont le siège est à Genève, le lapidaire communiqué suivant sur le sort de son mari :
« Leider war es trotz mehrfacher Bemühungen nicht möglich, nähere Auskunft über den Tod Ihres Gatten zu erfahren, und auch die Lage des Grabes ist nicht festzustellen ».
Sur le moment, ni l'arrestation ni la mort de l'homme ne semblent avoir été rendues publiques. A ma connaissance, du moins. De toutes façons, c'est seulement le 30 janvier 1946, soit neuf mois après, qu'elles prirent, l'une et l'autre, un caractère sensationnel, par l'attention que leur portèrent soudain des gaffeurs de marque.
Le premier et le plus notoire de ces gaffeurs fut, sans conteste, M. Dubost, procureur français près le Tribunal de Nuremberg (Procès des grands criminels de guerre) : dans les archives de la délégation américaine, il avait découvert un certain nombre de factures de Cyclon B fourni aux camps de concentration d'Auschwitz et d'Oranienburg par la Degesch-Geseilschaft de Frankfurt/M. portant la date du 30 avrft 1944, annexées à un récit en français signé Kurt Gerstein, Obersturmführer de la SS et relatif aux exterminations des juifs dans les chambres à gaz des camps de Belzec, Chelmno, Sobibor, Maïdanek et Treblinka (T. VI, pp. 345-47). Dans la suite, nous dit M. Rothfels (Vierteljahreshefte fiir Zeitgeschichte (op. cit. p. 177) ce document a été utilisé en langue allemande dans ses principaux passages comme moyen de preuve par l'accusation au procès des médecins à Nuremberg le 16-1-1947. Puis la partie qui concerne le Zyklon B et les factures annexées, au procès de la Degesch Gesellschaft à Frankfurt en janvier 1949.
La date que portait ce document a été rendue publique pour la première fois au Procès des Médecins : 26 avril 1945. Et, jusqu'à l'article de H. Rothfels ci-dessus cité, il n'a été question que d'une version française que, pour les besoins des poursuites judiciaires, on traduisit en allemand. Dans Le Bréviaire de la Haine (Paris 1961, pp. 220 et suivantes), M. Poliakov donne, toujours sans date, cette version française. En 1959, Heydecker et Leeb dans Le Procès de Nuremberg font de même. Dans Der Gelbe Stern (Hambourg 1961), M. Schoenberner donne la date du 4 mai 1945. Mais, en 1961, l'attendu 124 du juge. ment du Tribunal de Jérusalem qui a condamné Eichmann ne donne pas de date et, en plus, la version française qui s'y trouve ne ressemble en rien à celle qu'a publiée M. Poliakov en 1951. Ce qui est remarquable, c'est que c'est aussi grâce à M. Poliakov que nous connaissons cette seconde version (Le Procès de Jérusalem, Paris 1962, pp. 224 et suivantes) et qu'il nous la [60] donne, apparemment sans se souvenir que nous lui devions la première.
Il fallut aussi attendre le procès des médecins le 16 janvier 1947, celui de la Degesch Gesellschaft en janvier 1949 et surtout l'article ci-dessus cité de H. Rothfels pour savoir comment ce document était arrivé dans les archives de la délégation américaine où le procureur Dubost l'avait trouvé (Kurt Gerstein avait été interrogé le jour même de son arrestation et les suivants par le major D.C. Evans et J.W. Haught) et que n'y étaient pas seulement annexées deux factures de la Degesch Gesellschaft mais douze échelonnées entre le 14 février et le 31 mai 1944. Par la même occasion aussi, on apprenait qu'à la version française comprenant six pages dactylographies terminées par une formule manuscrite certifiant l'authenticité du contenu suivie de la signature de l'auteur (Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte, op. cit., p. 178) étaient jointes deux pages également manuscrites et signées mais en anglais portant la même date où il dit que pas plus de quatre à cinq personnes ont pu voir ce qu'il a vu et qu'il s'agissait de nazis, plus une page où il demandait qu'on ne rende pas publique sa déclaration avant de savoir si le pasteur Niemöller était mort à Dachau ou avait survécu, plus 24 pages dactylographiées en allemand avec une mention manuscrite, datée du 4 mai 1945 mais non signée (Vierteljahreshefte für Zeitgeschichte, op. cit., p. 179). Il paraît, du moins H. Rothfels qui nous raconte tout cela le prétend, que cette version allemande en vingt-quatre pages et la version française, sont « en gros, en tous points identiques ». Comme il y a deux versions françaises différentes, celle publiée par M. Poliakov en 1951 et celle qui figure à l'attendu 124 du jugement de Jérusalem, on ne risque rien à lui demander laquelle des deux il prend comme terme de comparaison.
Pour en revenir à cette ou à ces deux versions françaises, en janvier 1946, les Américains ne s'étaient, eux, pas encore aperçus de l'importance de ce document en partie double --triple même, si on en croit H. Rothfels --et ils ne l'avaient pas jugé digne d'être produit comme preuve contre les accusés devant le Tribunal.
Heureusement, M. Dubost était là . Le 30 janvier 1946, il le sortit de sa serviette et le déposa sous la référence P.S. 1553RF. 350.
Et voici ce qui arriva...
Mais d'abord, qui était Kurt Gerstein ?
A cette première question, la lecture des 42 volumes du compte rendu du procès de Nuremberg ne permet pas de répondre : pour des raisons que le lecteur ne tardera pas à comprendre, le Tribunal, en effet, n'a voulu entendre parler ni de Kurt Gerstein ni de son récit ; de la liasse de documents produits par M. Dubost, il n'a retenu que deux factures à la date du 30 avril 1944 de chacune 555 kg. de Cyclon B, l'une pour Auschwitz, l'autre pour Oranienburg.
Le lendemain 31 janvier 1946, dans une forme telle que personne ne pouvait douter de son authenticité et de son admission comme preuve par le Tribunal, les journaux du monde entier reproduisaient sans sourciller et chacun à sa manière, ce document dont la lecture avait été refusée à l'audience de la veille.
C'est de cette « offensive de presse » que date l'exploitation qu'ont faite de ce document depuis quinze ans --on gagne sa vie comme on peut !-- ces historiens éminents que sont M. Poliakov (Le Bréviaire de la Haine) et quelques autres comme les Allemands H. Krausnik (Documentation sur l'extermination par les gaz), J.-J. Heydecker et J. Leeb (Le Procès de Nüremberg), Gerhardt Schoenberner (L'Étoile Jaune), etc, etc. (On m'excusera, je n'ai lu que ceux-là et on ne peut pas tout lire, surtout dans ce genre de littérature !) qui ont fait leurs choux gras du procès Eichmann.
Après une année de publicité autour de ce dernier procès, on les a vus, en effet, tous les uns après les autres, remonter au premier plan de l'actualité comme la lie sur les fonds de tonneaux --difficilement, il est vrai, car nous ne sommes plus en 1946 et l'opinion est heureusement un peu plus difficile. Bref...
Autant que l'on puisse déduire des écrits de ces brillants historiens, Kurt Gerstein était un ingénieur-chimiste. En 1938, il eut maille à partir avec la Gestapo et fut interné au camp de concentration de Welzheim. Comment il réussit à en sortir, on ne le sait pas. Toujours est-il qu'en 1941, on le retrouve dans la SS (où il s'est engagé, dit-il, pour saboter de l'intérieur l'oeuvre d'extermination !) et, en 1942, dans la Waffen-SS, avec le grade d'Obersturmführer, à la « section hygiène » (Abt. der Entwesung und der Entseuchung) du service sanitaire central (Hauptamt des Sanitartsdienstes). En cette qualité, il était chargé de recevoir les commandes de Cyclon B utilisé comme désinfectant par la Reichwehr depuis 1924, puis par la Wehrmacht, qui n'avaient pas la chance de connaître le D.D.T. Ces commandes, il les transmettait avec ordre de livrer à la Degesch [62] Gesellschaft de Frankfurt/M. ou à sa filiale, la Testa de Hambourg. Tout naturellement, il recevait les factures...
Les faits qu'il raconte --qu'on trouve dans le récit qui lui est attribué, serait plus exact-- se situent en 1942.
Le 8 juin de cette année-là donc, il reçut dans son bureau le SS. Sturmführer Günther qui lui dit avoir un besoin urgent de 100 kgs de Cyclon B pour les conduire dans un lieu que seul le chauffeur du camion devait connaître.
Quelques semaines après, le chauffeur du camion en question se présente accompagné de Günther : on charge les 100 kgs de Cyclon B, on embarque Gerstein et on part pour Prague d'abord, pour Lublin ensuite où l'on arrive le 17 août. Le même jour, on rencontre le Gruppenführer (général) Globocnick chargé de l'extermination des juifs dans le Warthegau et qui n'a encore trouvé d'autre moyen de conduire sa tâche à bien que... le gaz d'échappement des moteurs Diesel (! !) qu'il fait arriver dans des chambres spécialement aménagées à cet effet.
Naturellement, le Gruppenführer qui a le sens de la logique, commence par raconter. Dans sa région, il existe trois installations pour exterminer les juifs au gaz Diesel : Belzec d'abord (sur la route de Lublin à Lwow) avec une capacité de 15.000 personnes par jour ; Sobibor (il ne sait pas exactement où ça se trouve !) avec une capacité de 20.000 personnes par jour ; Treblinka (à 120 km. au N.-N.-E. de Varsovie, sans indication de capacité d'après M. Poliakov, mais MM. Heydecker et Leeb précisent : 20.000 personnes par jour, car ce singulier document ne parle pas le même langage aux uns et aux autres !) Une quatrième installation, Maïdanek, est en préparation, mais aucune indication n'est donnée par personne, ni sur sa situation, ni sur la capacité prévue. Pour être complet sur ce point, il faut dire que, dans L'Étoile jaune (édition allemande) de M. Gerhardt Schoenberner, cette partie du document n'est pas reproduite : sans doute s'agit-il encore d'une autre méthode historique. Citant cependant ces quatre localités, M. Gerhardt Schoenberner met sous la plume de Gerstein une capacité totale de 9.000 personnes par jour pour les quatre installations.
Du Bréviaire de la Haine de M. Poliakov et de la Documentation sur l'extermination par les gaz de M. Krausnick, on déduit encore que le Führer était à Lublin l'avant-veille 15 août (on ne recule apparemment devant rien dans les usines de fabrication de faux historiques !) avec Himmler et qu'ils ont donné l'ordre « d'accélérer toute l'action ». Mais cette partie du document n'est reproduite ni dans L'Étoile Jaune de Schoen[63]berner, ni dans Le Procès de Nuremberg de MM. Heydecker et Leeb.
Enfin, Globocnick met --toujours d'après ces deux auteurs seulement-- Kurt Gerstein au courant de sa mission : améliorer le service des chambres à gaz, notamment au moyen d'un gaz plus toxique et d'un usage moins compliqué.
Puis, on se quitte après avoir décidé d'aller sur place, à Belzec le lendemain.
Et, après avoir dit ce qu'on lui a raconté, Gerstein raconte ce qu'il a vu...
***
En arrivant à Belzec le 18 août, M. Kurt Gerstein a commencé par visiter le camp sous la conduite d'une personne que Globocnick met à sa disposition. M. Poliakov n'a pas pu lire le nom de cette personne. Mais en s'appliquant un peu, il a cru déceler « Wirth » : plus heureux que lui, M. Schoenberner a pu lire clairement « SS. Hauptsturmführer Obermeyer de Pirmasens », le malheur étant seulement que, quand il parle du SS. Wirth, qui est une autre personne que celle dont parle M. Poliakov, il lui colle le grade de « Hauptmann » qui... n'a jamais existé dans la SS !...
Quoiqu'il en soit, au cours de cette visite, il a vu les chambres à gaz opérant au gaz d'échappement de Diesel et il les a mesurées : 5 x 5 = 25 m2 de superficie, 1,90 m de hauteur = 45 m3, calcule-t-il. On ne dira rien pour les 2,5 m3 d'erreur. MM. Krausnick, Heydecker, Leeb et Schoenberner n'ont d'aiileurs rien dit non plus. Plus soucieux de la vraisemblance, M. Poliakov a corrigé le document (comme on a l'honneur de vous le dire !) : 93 m2 de superficie, a-t-il évalué (Bréviaire de la Haine, p. 223, deuxième édition - je n'ai pas lu la première !) sans autres indications et c'était plus prudent. Mais dans le Procès de Jérusalem (Paris 1962) le Tribunal ayant admis comme preuve la version qui donne 25 m2 , M. Poliakov qui n'est pas contrariant à ce point, l'admet aussi.
Comme il a eu raison de corriger le document ! Dans la suite, Kurt Gerstein raconte, en effet, que, le lendemain 19 août, il a vu les chambres à gaz --quatre, disent les uns, dix protestent les autres-- en action
Au petit jour, un train de juifs de 6.700 personnes - 6.000, a lu M. Poliakov-- hommes, femmes, enfants, contenus dans [64] 45 wagons (entre 148 et 150 personnes par wagon donc, et pour ceux qui connaissent les wagons polonais de marchandises, la bonne mesure) arrive de Lemberg en gare de Belzec située en bordure même du camp : il est certain qu'avec ses 6.700 ou 6.000 personnes seulement, ce train de 45 wagons a été le plus cauchemardesque de tous les trains de déportés. On est prié de se rappeler que le Dr Miklos Nyiszli n'a pas osé aller au-delà de « 5.000 personnes environ » par train. Ce Kurt Gerstein n'a décidément pas le compas dans l'oeil et, pour un ingénieur, ce n'est pas très flatteur.
Mais continuons :
200 Ukrainiens, cravache de cuir à la main, se ruent sur les portières, les arrachent (!) et font descendre tout le monde sous la protection d'autres Ukrainiens, fusil chargé à la main... Le « Hauptmann de la SS » Wirth dirige la manœuvre, assisté de quelques-uns de ses SS... Se déshabiller complètement, se faire couper les cheveux après avoir remis les valeurs et en route pour les chambres à gaz.
« Les chambres s'emplissent. Bien se serrer, a ordonné le Hauptmann Wirth. Mes gens se tiennent sur la pointe du pieds . 700 à 800 sur 25 m2 en 45 m3. Le SS. bourre autant qu'il peut. Les portes se ferment », dit M. Schoenberner dans L'Étoile jaune ; mais, au style près, les autres disent la même chose, à l'exception de Poliakov qui tient à au 93 m2 de superficie.
Où tout le monde est d'accord, par contre, c'est sur la durée de l'opération mesurée par Gerstein, chronomètre en main : d'abord les 700 à 800 personnes entassées dans les chambres à gaz ont dû attendre 2 heures et 49 minutes que le moteur Diesel, consente à se mettre en marche, après quoi, il a fallu encore 32 minutes pour que tout le monde soit mort. Chronomètre en mains, je le répète...
C'est cette histoire macabrement rocambolesque que M. Dubost --pas n'importe qui : un procureur et sans doute réputé puisqu'il a été choisi parmi tous ses pairs pour représenter la France à Nüremberg-- a voulu faire admettre par le Tribunal international le 30 janvier 1946.
Le Tribunal n'a pas marché : rendons à César... En précisant toutefois que, pour qu'il n'ait pas marché, il fallait que ce soit un peu gros, car, en d'autres circonstances, il a avalé apparemment sans sourciller, bien d'autres couleuvres de cette taille.
Il n'empêche que, le lendemain 31 janvier 1946, la presse mondiale a présenté l'histoire à dormir debout et à pleurer en [65] dormant de ce Kurt Gerstein comme un document authentique et indiscutable.
Aujourd'hui encore, quinze ans après, des hommes qui prétendent au titre d'historien osent encore la présenter comme authentique et indiscutable dans des livres et n'en perdent pas pour autant l'estime et la faveur de la presse mondiale.
Il en a été fait état au procès Eichmann et, ainsi qu'il est dit ci-dessus, elle a été récemment mise en scène en Allemagne sur texte écrit par le dénommé Rolf Hochhuth visiblement à la recherche d'une publicité littéraire par le scandale.
Dans le cas du procès Eichmann, le récit de Kurt Gerstein est présenté par le ministère public dans « une série de dépositions faites (par l'intéressé) devant les officiers alliés ». A cette série de dépositions, le jugement de Jérusalem ne fait pas référence et elles n'ont jamais été rendues publiques. Une constatation d'abord --nous ne connaissons pas tout du dossier Gerstein. Et une question : pourquoi ? J'ai peur que la réponse à cette question tienne dans ce tout petit fait : dans l'article de H. Rothfels (op. cit.) on trouve que « So fehlt insbesondere die im französichen Text eingefügte, verallgemeinernde und sehr übertreibende Schätzung der Gesamtzahl an Opfern » (p. 179) et en note (p. 180) « G. schätzt hier auf 25 millionen (« Nicht nur Juden, sondern vorzugsweise Polen und Tschechen »). C'était en effet, un peu gros. Ce qui est étonnant, c'est que les utilisateurs de ce singulier document n'aient pas trouvé que les chambres à gaz de 25 m2 de superficie qui pouvaient contenir 700 à 800 personnes constituaient une exagération d'un caractère plus scandaleux encore et cela en dit long. Retenons toutefois l'aveu, car il est de taille : des déclarations de Kurt Gerstein n'ont été rendues publiques et utilisées devant les tribunaux que celles qui furent considérées comme objectives (Sachlich, dit ce H. Rothfels, p. 179) et donc vraies. Encore un témoignage tripatouillé. Mon opinion est que les gens qui ont été chargés de tripatouiller ces déclarations et en ont retenu ce qu'ils en ont retenu relèvent tout simplement de la psychiatrie et que, dans le cas de ceux qui enseignent, il est très grave que les gouvernements qui les emploient ne songent pas à protéger contre leur déséquilibre mental évident, la santé morale de la jeunesse estudiantine du monde.
Dans le cas de la pièce de théâtre, ne sont à signaler que les garanties d'authenticité sur lesquelles son auteur s'appuie pour reprendre à son compte toutes les assertions contenues dans le document Gerstein tel qu'il a été porté à la connaissance du public, notamment « les 700 à 800 personnes asphyxiées » dans [66] des chambres à gaz de « 25 m 2 de superficie au sol ». Au nombre de ces garanties figure naturellement le pasteur Martin Niemöller (dont on a pu voir ce que valait son témoignage à propos de Dachau et dont le portrait qui est fait de lui p. 35 et suivantes renseigne sur sa moralité) un certain Professeur Golo Mann qui atteste des exterminations dans une chambre à gaz de Mauthausen --où il n'y en avait pas !-- dès 1942, différentes personnalités de même niveau moral et de même valeur, des articles de journaux émanant de gens non qualifiés, des rumeurs, etc. et jusqu'à l'évêque Dibelius jusqu'alors réputé --à mes yeux au moins-- comme ayant beaucoup plus de discernement.
Tout cela dépasse l'entendement. Il est vrai qu'il ne faut s'étonner de rien : à ce procès Eichmann, les juges ont accepté pour vrais, à longueur de journée, des récits de gens qui ont vu --de leurs yeux vu-- en action les chambres à gaz de Bergen-Belsen desquelles il n'est pas jusqu'à l'Institut für Zeitgeschichte de Munich, paragon du résistantialisme mondial qui n'ait convenu qu'elles... n'avaient jamais existé.
Et, sans doute pour faire un pendant digne de lui au Vicaire du dénommé Rolf Hochhuth, on vient de publier en France Tragédie de la déportation (fin 1962) où, sous la caution de Mme Olga Wormser et de M. Henri Michel, il n'est pas jusqu'à des gens comme Mle Geneviève de Gaulîe et la douce Germaine Tillon qui ne viennent réaffirmer l'existence de chambres à gaz et la pratique systématique d'extermination par ce moyen dans l'un ou l'autre de ces camps où l'Institut für Zeitgeschichte de Munich affirme qu'il n'y en avait pas.
Tous les jours, avec des trémolos dans la plume, la grande presse s'étonne de la renaissance du nazisme, du racisme et de l'antisémitisme --entre lesquels d'ailleurs elle ne fait pas de différence. Ce qui m'étonne, moi, c'est que les tripatouillages de textes des Poliakov et Cie n'aient, jusqu'à ce jour, pas réussi à donner plus de virulence encore, au moins au racisme et à l'antisémitisme, qui vise les juifs.
Car ils n'ont rien négligé pour.
Si l'on sait que Kurt Gerstein était un ingénieur et s'il est vrai qu'il ait fait la déclaration dont on vient de lire le résumé (on la trouvera in-extenso en appendice à ce chapitre dans la version française deux fois donnée sous deux forines très différentes par Poliakov) cet homme n'était visiblement pas ou plus en possession de toutes ses facultés et il importe de se deman[67]der pourquoi. A ce sujet, les indications qui sont données sur les circonstances de sa mort sont, à mon sens, révélatrices. Si l'on en croît l'hurluberlu H. Rothfels (op. cit. p. 185, note 25) Mme Veuve Gerstein aurait été informée qu'il s'était pendu, avec la précision suivante : « ... La mort est due à la pendaison. Cette manière de se donner la mort ne peut absolument pas être évitée dans une prison. » C'est bien possible mais ce n'est pas une raison pour ne savoir ni où l'événement s'est produit, ni ce qu'on a fait du cadavre et cette double ignorance avouée des autorités officielles me semble expliquer bien des choses.
Supposé par exemple que les deux minus habens armés jusqu'aux dents dont il est dit qu'ils ont procédé à l'interrogatoire de Kurt Gerstein se soient trouvés en présence d'un homme qui, au moment où il a été remis entre leurs mains pour cet office, n'avait encore rien écrit, ou, entre la date de son arrestation et celle de son premier interrogatoire, seulement ce qu'il avait réellement vu et qui devait être déjà passablement horrible si l'on connaît le caractère de sauvagerie qu'avait pris la guerre à l'Est de part et d'autre de la ligne de feu : à lire les mémoires de tous ceux qui ont été arrêtés en Allemagne dans cette période et dans ces conditions, c'est généralement ce qui s'est passé avec eux, invités comme ils l'ont été par ceux qui les avaient arrêtés, à écrire leur confession, et cette supposition n'est alors pas entièrement gratuite. Que Kurt Gerstein ait écrit la sienne en français ou en allemand est sans importance : il l'a d'ailleurs fait dans les deux langues, du moins on le dit. Supposé ensuite, ce qui n'est pas non plus entièrement gratuit si l'on connaît les mœurs des militaires et des policiers, qu'à partir du texte français, ils aient entrepris de lui faire dire de force ce qui est contenu dans ce document qui porte son nom et qui représentait leur opinion du moment sur les événements en question : dans le camp des Alliés c'était en gros, le thème central de la propagande anti-allemande et, si on connaît le niveau intellectuel des militaires et des policiers dans tous les pays du monde, il n'est pas étonnant que ces deux-là en aient fait leur profession de foi. Ils auraient alors, eux-mêmes, procédé à la rédaction du texte français qu'ils auraient alors soumis à Kurt Gerstein pour signature en l'invitant à écrire quelques lignes de sa main au bas de la dernière feuille pour en rendre l'authenticité indiscutable. On imagine la scène : ingénieur -et un peu médecin dit-on -Kurt Gerstein aurait refusé de contresigner et d'authentifier toutes ces impossibilités techniques qui ne résistent pas à l'examen et [68] les deux instructeurs de l'affaire lui auraient fait subir le traitement d'usage dans ces cas-là. En y allant, toutefois, un peu fort, ce qui est encore très vraisemblable, Kurt Gerstein étant généralement présenté comme n'étant pas homme à dire sans résister ce qu'il ne voulait pas dire. Un traitement approprié à sa résistance, en somme. Même scène pour le texte allemand qui est donné comme beaucoup plus long mais comme se presentant de la même façon -écrit à la machine avec une mention manuscrite mais non signé. Précision supplémentaire : ici, la mention manuscrite est plus courte, il y manque aussi la formule de certification par serment qui figure sur le texte français. D'où ma conclusion : supposé, enfin, que Kurt Gerstein ait été si correctement interrogé qu'il soit tombé sans connaissance ou dans le coma puis mort avant d'en être arrivé à la formule et de signer…
Tout serait alors très clair : mort en cours d'interrogatoire à Rottweil même (Allemagne) des suites du traitement qui lui a été infligé pour obtenir des aveux, Kurt Gerstein n'aurait jamais été transféré à Paris pour y être mis à la disposition de la Sécurité Militaire et ce transfert imaginaire n'aurait été allégué comme effectif que pour escamoter son cadavre sur lequel, à défaut d'une autopsie, un simple examen aurait rendu lisibles à l'œil nu les causes réelles de sa mort. Et pour éviter l'inévitable scandale consécutif. Cette hypothèse expliquerait en outre que les Américains aient laissé dormir le document qui porte sa signature dans les archives de leur délégation à Nuremberg où le procureur Dubost l'a découvert : on comprend aisément que, dans de telles conditions, ils n'aient eu aucune envie de faire remonter ce cadavre à la surface en produisant son soi-disant témoignage à la barre du Tribunal. En le refusant comme non probant et en empêchant M. Dubost même de le lire, le Président de l'audience du 30 janvier 1946 savait très bien ce qu'il faisait. Mais M. Dubost qui n'en a jamais été à une gaffe près l'avait communiqué à la presse et, dès lors, il n'y eut plus moyen de reculer, il fallait soutenir son anthenticité pour ne pas perdre la face devant l'opinion ainsi et dans ce sens alertée.
Il n'y a que trois autres hypothèses possibles :
Dans tous les cas, on le voit, il fallait faire disparaître le cadavre.
Je soutiens que la plus vraisemblable de ces quatre seules hypothèses possibles est la première. Pour la raison suivante : en juillet 1945, tous les services administratifs fonctionnaient de nouveau, sinon à la perfection, du moins normalement dans toute la France et, dans toutes les prisons militaires ou civiles, le registre d'écrou était tenu à jour. De deux choses l'une : ou bien le nom de Kurt Gerstein figure sur le registre de l'une d'elles à la colonne « écroué le… », la colonne « écrou levé le… » est vide et, à la colonne « observations » figurent la date, l'heure et les circonstances de sa mort, la personne ou l'organisme à qui le corps a été remis et l'endroit où il a été enterré ; ou bien, comme c'est le cas, on ne sait rien de tout cela et Kurt Gerstein n'a jamais été écroué dans aucune prison militaire ou civile de Paris. Cela signifierait alors que, s'il a quitté Rottweil à destination de Paris, jamais il n'y est arrivé. Assassiné en cours de route ? C'est possible. En tout cas, le plus précis de tous ceux qui nous ont dit où il s'était suicidé est toujours l'innénarrable Rothfels qui écrit « Gerstein ist dann (après son arrestation) von der französischen Besatzungsmacht zunächst in einer Art Ehrenhaft gehalten worden, mit der Erlaubnis sich sich zwischen Tübingen (où habitait sa famille) und Rottweil zu bewegen. Dann wurde er nach Paris ins Gefängnis ge-bracht (à quelle date, il ne le dit pas). Dort hat er am 25. [70] juli 1945, in Prison militaire de Paris Selbstmord begangen » (op. cit. p. 185)*.
Outre cette liberté de mouvement qui, pendant qu'il était encore à Rottweil, fut laissée à ce prisonnier et qui, à soi seule, n'est déjà pas un mince sujet d'étonnement, la plus curieuse mention de ce récit est qu'il s'est suicidé à « la Prison militaire de Paris », car, à Paris, il n'y a pas une, mais des prisons militaires, chacune étant administrativement désignée par un nom particulier et dont la plus célèbre est la « Prison militaire du Cherche-Midi ». En 1915, étant donné le nombre extraordinaire de gens, militaires ou civils, qui ont été incarcérés, il y avait, en outre, des « Divisions militaires » à la Santé, à Fresnes, etc. La pièce administrative qui fait mention de la mort de Gerstein ne peut donc porter, comme en-tête que « Subdivision militaire de Paris -Prison militaire du Cherche-Midi » (ou du Fort de Montrouge, ou de la Caserne Reuilly, etc.) ou « Administration pénitentiaire-Prison de la Santé (ou de Fresnes), Division militaire ». Selon l'échelon administratif qui a fait la communication elle pourrait, évidemment, porter d'autres mentions.
Par exemple : « Sécurité militaire » ou « Sûreté Générale », etc. mais, en aucun cas « Prison militaire de Paris » et, si elle la porte néanmoins ou, si un communiqué sous un autre timbre n'informe de la mort de Gerstein que dans ces termes entre guillemets, il ne s'agit que d'une pièce fabriquée pour la circonstance par n'importe qui, en tout cas par quelqu'un qui ne connaissait rien des services français de police et de sécurité ou de sûreté militaires et civils. Pour tout dire, un fiux grossier : encore un !
Tout ceci qui, en fin de compte, nous a conduits à la découverte d'un faux jusqu'ici passé inaperçu pour expliquer seulement que, si les déclarations imputées à Kurt Gerstein paraissent d'un homme qui n'était pas en possession de toutes ses facultés, cet homme avait beaucoup de raisons très valables : dans cette hypothèse, au moment où elles ont été présentées à sa signature, il avait été mis à l'article de la mort par les procédés employés pour les obtenir de lui et il n'a eu le temps que d'en signer la version française avant de mourir. Il n'est pas jusqu'à la forme même de cette version française qui, telle qu'elle est reproduite dans l'attendu 124 du procès de Jérusalem, ne milite en faveur de cette thèse : à mes yeux de Français qui a la prétention de connaître assez bien sa langue maternelle, elle ressemble beaucoup plus à du français écrit en direct par un Américain (ou un Anglais) qu'à du français écrit en direct par un Allemand. Je ne serais pas surpris si, le jour où il sera possible de consulter ce [71] document, les spécialistes découvraient qu'il a été dactylographié sur une machine à écrire anglaise ou américaine car, si on en juge par sa teneur, le niveau intellectuel de ceux qui l'ont voulu faire avaliser par Kurt Gerstein paraît si bas qu'ils n'ont très probablement pas pensé qu'il était indispensable de le dactylographier sur une machine à écrire allemande. Dans l'état actuel de la question, il n'est même pas tellement aventureux de se demander si les mentions manuscrites qui figurent sur la version française et sur la version allemande sont vraiment de la main de Kurt Gerstein.
Le crédit qu'on peut accorder au document Gerstein étant ainsi défini, ce qu'il importe maintenant de définir, c'est celui qui lui est accordé par M. Raui Hilberg. Je dirai donc tout de suite qu'ici, pour une fois, M. Raul Hilbetg est très prudent : deux pages seulement (570-572) et deux pages qui font état, non pas de l'opération d'extermination à laquelle le document dit que son auteur a assisté, non pas des données chiffrées qu'il contient sur l'importance des exterminations par les gaz, mais seulement des factures de Zyklon B qui y sont annexées et dont elles ne sont qu'un commentaire. Je dois bien préciser qu'à partir de ces factures (au nombre de douze), et de celles qui ont été produites à la barre du Tribunal qui, en 1949, a jugé la Degesch Gesellschaft productrice du Zyklon B, M. Raul Hilberg évalue (p. 570) les quantités de ce produit qu'en 1943 et 1944 cette société a livrées à l'Armée allemande (160 tonnes) et aux services sanitaires de la SS. (125 tonnes, dont 12 sont allées à Auschwitz en 1943, aucune en 1944, mais 7,5 tonnes en 1942).
Dans leurs grandes masses, ces chiffres me paraissent vraisemblables, en tout cas bien proportionnés (dans leurs grandes masses seulement) : si, de 1942 à la fin de la guerre, l'Armée allemande a commandé et s'est fait livrer 160 tonnes de Zyklon B, il est bien possible que, jugeant de leurs besoins d'après les nécessités auxquelles ils avaient dû faîte face pendant la première campagne de Russie au cours de l'année 1941, les services sanitaires de la SS. les aient évalués à 125 tonnes pour la suite. Dans le détail, je suis beaucoup plus réservé et la mention qui concerne Auschwitz me chagrine plus particulièrement : dans les douze factures annexées au document Gerstein et échelonnées entre le 14 février et le 31 mai 1944, il y en avait, en effet, qui concernaient Auschwitz, nous ont dit MM. Dubost et Rothfels, or, à ces dates, il n'en figure pas dans l'évaluation de M. [92] Raul Hilberg. Et c'est très fâcheux pour l'exactitude de son calcul.
N'étant pas un spécialiste de ces choses, je ne suis pas en mesure de me prononcer sur la signification d'une livraison globale de 19,5 tonnes de Zyklon B, au camp d'Auschwitz, compte tenu qu'il en a été livré une quantité supérieure puisque M. Raul Hilberg a oublié de faire entrer les livraisons de 1944 dans ses calculs. Le serais-je d'ailleurs, qu'il me manquerait beaucoup d'éléments d'appréciation. Voici donc tout ce que je puis dire :
1. Que du Zyklon B ait été livré à un camp de concentration ne suffit pas pour conclure qu'il l'était aux fins d'asphyxier les internés, sans quoi il faudrait aussi conclure qu'il a été livré aux mêmes fins dans les autres camps où aucune extermination par ce moyen n'a été relevée, et même à l'Armée allemande.
2. Auschwitz était un Stammlager (camp central) ce qui signifie qu'il avait des kommandos extérieurs au nombre desquels je soupçonne, sans toutefois pouvoir l'affirmer, que figuraient Chelmno, Belzec, Maïdanek, Sobibor et Treblinka. Cette livraison globale ne concernait donc pas le seul camp d'Auschwitz, mais quels qu'iis aient été, tous ses kommandos extérieurs aussi, dont, à ma connaissance, la liste n'a jamais été publiée. Bien que n'étant pas spécialiste, je crois pouvoir dire que 19,5 tonnes + les livraisons de 1944, c'est encore un peu beaucoup, même dans cette hypothèse.
3. Pour apprécier correctement, il faudrait savoir combien de tonnes de cette livraison globale ont été utilisées et combien ne l'ont pas été, combien de personnes sont passées dans ces camps et combien il a fallu de kilos de Zyklon B pour désinfecter leurs vêtements à raison de 1.500 à 2.000 personnes par convoi à traiter à l'arrivée et, dans la suite, d'un minimum d'une désinfection des sous-vêtements de toute la population du camp et de ses kommandos tous les quinze jours. Je sais : si on arrive à savoir un jour à peu près de combien de personnes il s'agissait, et combien de tonnes de Zyklon B il a, en gros, fallu, on ne saura tout de même jamais combien de tonnes ont été effectivement utilisées parce qu'on ne saura jamais, n'en ayant pas fait l'inventaire, combien ne l'ont pas été. Dans ces conditions, il ne sera jamais possible de faire la comparaison et de dire s'il a été utilisé beaucoup plus de Zyklon B que nécessaire pour les opérations de désinfection - et alors, on pourrait sans doute parier d'exterminations par ce moyen - ou à peu près ce qu'il fallait. Cela signifie donc qu'il faudra chercher jusqu'à ce qu'on ait trouvé d'autres moyens d'appréciation.
[73]
4. Tout le Zyklon B livré à Auschwitz a été utilisé ? Dans ce cas, la preuve serait faite qu'il en a été utilisé plus que de raison et il faudrait se rendre à l'évidence, mais ce cas est exclu. Tous les camps étaient abondamment pourvus de ce produit et je n'en veux citer qu'un exemple : le train qui m'a évacué de Dora, qui a quitté le camp à la dernière minute, que j'ai abandonné puis retrouvé dans les conditions que j'ai dites (cf. Mensonge d'Ulysse) comprenait un wagon aux trois-quarts plein de caisses cerclées de fer portant des étiquettes en tous sens annonçant, les unes « Blausäure » sur fond rouge et les autres sur fond blanc « Vorsicht ». En-dessous de ce « Vorsicht » il y avait aussi quelques lignes en plus petits caractères que je n'ai pas lues. J'avais d'autres soucis que celui de me préoccuper de substances annoncées comme dangereuses : je cherchais un sac et des souliers qui ne pouvaîent, évidemment, pas se trouver là et je ne m'y suis pas intéressé. J'étais d'ailleurs loin, très loin de me douter de quoi il s'agissait : c'est plus tard, beaucoup plus tard, après avoir lu Kogon, que j'ai fait le rapprochement. Mais, ce que je voulais seulement dire, c'est qu'il n'y a aucune raison pour que les autres camps, à plus forte raison Auschwitz, ne fussent pas, proportionnellement aussi abondamment pourvus que ne l'était Dora, donc que la quantité globale de Zyklon B qui a été livrée à Auschwitz n'a pas été plus entièrement utilisée que celle qui a été livrée à Dora. Et nous voici, à nouveau, devant l'insoluble question : dans quelle mesure l'a-t-elle été ?
Si on ne peut pas répondre à cette question, autant dire qu'on ne peut donner aucune signification aux livraisons de Zyklon B qui ont été faites à Auschwitz et qu'étale si complaisamment --et, hélas, si incomplètement !-- M. Raul Hilberg, que ce produit était, par définition, non un homicide, mais un désinfectant utilisé comme tel depuis 1924 par tous les services sanitaires allemands, militaires et civils. Les factures produites ne sont, en tout cas, pas un argument qui permet d'aller au-delà de cette constatation sans sombrer dans des suppositions et conjectures, les unes et les autres absolument, indiscutablement et, le plus souvent scandaleusement gratuites : ce qu'on vient de lire sur ce point ne le prouve que trop.
Ceci dit, M.Raul Hilberg a été bien inspiré de ne retenir ni la description d'une extermination par le gaz telle que le document Gerstein dit que son auteur l'a vue (Rappelons : 700 à 800 personnes dans une pièce de 25 m2 de superficie au sol !) ni les données statistiques qui concernent les camps de Belzec, Treblinka et Sobibor : au moins évite-t-il la mésaventure qui arriva à ce pauvre Rothfels.
[74]
Rappelons aussi ces données statistiques telles qu'elles figurent dans le texte allemand (dans le texte français qui figure au Bréviaire de la Haine de Poliakov, elles ne sont pas les mêmes et, sans doute pour les mêmes raisons que M.Raul Hilberg, l'attendu 124 du jugement de Jérusalem ne les retient pas) publié à la suite de l'article de Rothfels (op. cit. p. 187-94) et d'après lesquelles les possibilités d'extermination de ces camps sont les suivantes :
| Belzec | 15.000 personnes par jour |
| Treblinka | 25.000 personnes par jour |
| Sobibor | 20.000 personncs par jour |
Là-dessus, Rothfels écrit (op. cit. p. 181) que 600.000 personnes ayant péri à Belzec, l'évaluation de Gerstein à 13.000 personnes par jour n'a rien d'invraisemblable (« von 15.000 pro Tag nichts unwahrscheinlihes »). Ce camp ayant officiellement commencé à exterminer en mars 1942 et cessé en décembre de la même année (Poliakov, op. cit., p. 224) cela fait neuf mois : 270 jours = 15.000 x 270 = 4.050.000 personnes et non 600.000. Telle est là qualité des professeurs qui enseignent dans nos universités !
Poursuivons le raisonnement : Treblinka et Sobibor ont, officiellement exterminé de « mars 1942 à l'automne 1943 », soit pendant 18 mois, 540 jours. Ceci donne :
-pour le premier 25.000 x 540 = 13.500.000 personnes
-pour le second 20.000 x 540 = 10.800.000 personnes
En tout, pour ces trois camps seulement : 28.350.000 personnes. Toutes juives. Et sans compter celles qui ont été exterminées par le même procédé à Chelmno que le document Gerstein ne cite pas et à Maïdanek qu'il cite comme étant « en préparation » au moment de sa visite en août 1942, donc sans pouvoir évaluer ses possibilités.
Voilà ce qu'on ose nous présenter comme un témoignage « digne de foi » ! Pour compléter le tableau, précisons que, lorsqu'ils se résument et nous donnent leurs évaluations du total des juifs exterminés dans chacun de ces camps, ceux qui nous présentent ces âneries comme sérieuses, arrivent à des chiffres de l'ordre de celui que Rothfels trouve pour Belzec. On trouvera ci-dessous un tableau qui donne ces pertes evaluées par la Commission polonaise des crimes de guerre (d'après Poliakov, op. cit. p. 224) et M.Raul Hilberg (op. cit, p. 572) :
[75]
Évaluation des pertes
|
Camps |
Commission polonaise |
M. Raul Hilberg
|
| Chelmno | 300.000 | over a hundred thousand |
| Belzec | 600.000 | hundreds of thousands |
| Sobibor | 250.000 | hundreds of thousands |
| Treblinka | 700.000 | hundreds of thousands |
| Maïdanek | 200.000 | tens of thousands |
| Totaux |
2.050.000
|
950.0003 |
On se demande comment la Commission de Varsovie et M. Raul Hilberg ont fait pour arriver à ces conclusions : de toute évidence ils ne se sont pas référés au document Gerstein mais ils ne citent pas d'autres références documentaires dignes du nom. Pour Auschwitz, dans le même tableau, M. Raul Hilberg arrive à un million de morts alors qu'à ma connaissance, personne n'est jamais descendu au-dessous de deux4, le plus grand nombre des témoins parlant de quatre. Je ne crois pas m'aventurer beaucoup en disant que si, mesurant un même événement, des gens qui se prétendent aussi qualifiés que la Commission polonaise des crimes de guerre et M. Raul Hilberg, professeur à l'université de Vermont (U.S.A.), peuvent arriver à des résultats aussi distants l'un de l'autre que ces deux-ci, c'est que leurs unités de mesure, je veux dire leurs références de base, sont purement conjecturales, ne reposent sur rien de positif et proviennent de sources à la fois différentes et superlativement douteuses. La preuve m'en est d'ailleurs fournie par cette commission et M.Raul Hilberg eux-mêmes. J'ai sous les yeux une bonne centaine de références sur lesquelles s'est appuyée la première pour arriver aux chiffres qui figurent sous sa responsabilité dans ce tableau. On y trouve des choses comme celles-ci : Crimes allemands en Pologne (Varsovie 1948) qui est un ramassis de contradictions de gens dont on ne peut même pas affirmer qu'ils existent et qui sont donnés comme « survivants » ou « Témoignage du Dr Rothbalsam (mort !) recueilli par Mme Nowitch » ou encore « Belzec » (Cracovie 1946) qui est un livre de souvenirs sur le camp par un dénommé Reder donné comme « unique survivant » dont on nous a dit, au procès de Jérusalem (audience du 6 juin 1961) qu'il était « mort depuis », etc.
Quant à M.Raul Hilberg, à toutes les pages de son livre ou presque, on trouve en note des preuves comme celles-ci : « Affidavit by Rudolf Schönberg, survivor » (p. 165 note 174 et 180) ou « Ghettoverwaltung, signed Ribbe » (p. 311 note 14), ou « Bor Komorowski, The Secret Army » (p. 315, note 32) ou un témoignage d'un survivant non nommé recueilli par Cohen « in Human Behaviour in the Concentration Camp » (p. 625, note 22) ou encore un autre témoignage d'un autre survivant, nommé cette fois mais tout aussi hypothétique, recueilli par un certain Friedman dans son livre Osviecim (p. 622, note 8), etc. etc. Abondent aussi les extraits de journaux parus pendant la guerre ou depuis sa fin. Dans le premier cas, il s'agit de journaux publiés sous contrôle allemand : on y trouve des fragments de statistiques pas toujours d'accord entre eux, commentés ou évalués par des journalistes, non des spécialistes, des. mesures de spoliation, de ghettolisation ou de concentration, des mauvais traitements, etc. dont les juifs ont été victimes, mais jamais quoi que ce soit qui puisse justifier une interprétation dans le sens de l'assassinat ou de l'extermination par les gaz ou autrement. Le mot « Judenfrei » y revient souvent appliqué à un territoire, une contrée ou une région, mais il signifie « libéré des juifs » non leur extermination comme l'insinue M.Raul Hilberg. Pour le second cas, il s'agit de journaux publiés librement, la guerre étant finie. On y trouve, commentés par des non-témoins, des récits faits par des témoins le plus souvent non-nommés ou, s'ils le sont, le plus souvent donnés comme « morts depuis » qu'en tout cas si, de hasard ils existent toujours, il n'a jamais été et ne sera jamais possible de soumettre à des contre-interrogatoires de contrôle par des gens qualifiés. Ce n'est pas plus sérieux que ce qui nous vient de la commission de Varsovie. Comment, en effet, peut-on, par exemple, penser que, dans le cas où ils existent toujours, des gens qui avouent que, depuis qu'ils sont revenus des camps de concentration, tous les actes de leur vie leur ont été et leur sont encore dictés par la haine qu'ils ont à jamais vouée aux Allemands --de cette espèce il en est venu un bon nombre à la barre du tribunal de Jérusalem pour attester qu'ils avaient vu des cham[77]bres à gaz dans des camps où il est reconnu par tout le monde qu'il n'y en avait pas et, si l'on en croit L'Express (Paris, 20 juin 1963, p. 22) M. Simon Wiesenthal qui, entre Linz et Vienne, gagne son pain en faisant la chasse aux anciens de la N.S.D-A.P. - sont des témoins objectifs ?
Des accusateurs, tous ces gens-là, pas des témoins. Des accusateurs qui réclament des réparations pour ce qu'ils ont subi, à qui on en verse déjà, mais qui les voudraient plus substantielles. Dans toute cette affaire d'extermination, il n'y a d'ailleurs que des accusateurs qui s'épaulent les uns les autres et aucun témoin, ou seulement des faux-témoignages grossièrement fabriqués dont l'authenticité n'est attestée que par des faux-témoins. Et, comme Rothfels en présence du document Gerstein, avec une effroyable inconscience et un inimaginable mépris des règles les plus élâmentaires de son métier, M.Raul Hilherg feint de ne l'avoir pas vu. Nous voici donc, une fois de plus, ramenés au problème fondamental de notre temps -l'extraordinaire effondrement intellectuel et moral des élites.
Ceci ne s'adresse ni à la Commisson des crimes de guerre de Varsovie, ni par exemple, à Mme Hannah Arendt : ceux-ci n'appartiennent, de toute évidence, pas aux élites. La première a été créée de l'autre côté du Rideau de fer, non pas pour définir une vérité historique mais pour mettre au point des arguments susceptibles d'être utilisés par une certaine propagande. Pour en faire partie, point n'est besoin d'être historien, il suffit d'être communiste. Comme au camp de concentration pour être médecin quand on était terrassier ou ajusteur de profession. Mais la Russie n'est-elle pas un immense camp de concentration dont la Pologne n'est qu'un Kommando ?
Quant à la seconde, elle est visiblement un agent du sionisme c'est-à-dire d'une propagande parallèle sur ce point et, apparemment, c'est son seul moyen d'existence. Les nomenclatures dont elle assortit son compte rendu du procès d'Eichmann (The New-Yorker op. cit.) s'appuient sur ce qu'elle a lu dans le livre de M. Raul Hilberg, qu'elle n'a assimilé qu'au niveau de ses moyens et qu'elle nous recrache encore plus maladroitement qu'il ne nous les avait servis. Je veux dire en faisant des aveux plus clairs et plus substantiels. M. Robert Kempner, cet ancien commissaire de police de Prusse dont la guerre a fait un procureur américain à Nuremberg, qui est un agent du Sionisme d'un beaucoup plus haut rang, n'est d'ailleurs pas du tout content de la façon dont elle s'acquitte de sa tâche : dans Aufbau (Vol. XXIX -Numéro 15 -12 avril 1963) il lui administre une de ces volées de bois vert dont je recommande la lecture.
[78]
Pour en revenir au document Gerstein et pour en terminer avec lui, je pose maintenant la question suivante : s'il n'est pas vrai que les chambres à gaz de Belzec, Treblinka et Sobibor pouvaient asphyxier entre 15.000 et 25.000 personnes par jour, s'il n'est pas vrai qu'une chambre à gaz de 25 m2 de superficie au sol puisse contenir 700 à 800 personnes, s'il n'est pas vrai qu'un train de 45 wagons puisse en transporter 6.700, s'il n'est pas vrai que Hitler se trouvait à Belzec fe 15 août 1942, comme il ne contient rien d'autre, je demande ce qu'il contient de vrai. Les factures de Zyklor B qui y sont annexées ? Peut-être, mais comme elles ne prouvent rien…
De tous ceux qui ont cautionné l'authenticité de ce document, un seul m'a peiné : l'évêque de Berlin Dibelius dont j'avais remarqué la belle indépendance d'esprit et la sûreté du jugement, notamment à propos du Procès de Nuremberg (cf. Procès Eichmann). D'après Rothfels (op. cit., pp. 181-82) il aurait écrit à l'Institut für Zeitgeschichte de Munich une lettre datée du 22 novembre 1949 et dans laquelle, après une série de louanges à l'adresse de Gerstein se trouve la phrase suivante : « Dadurch war ich in der Laze, festzustellen, dass Gersteins Mitteilung an mich, soweit seine schwedische Bekanntschaft in Frage karri, absolut wahrheitgetreu gewesen war. So wird es sein eigentlicher Bericht auch gewesen sein. »
Des autres, des Eugen Kogon, David Rousset, Golo Mann, Rothfels, Hannah Arendt, Raul Hilberg, etc. étude faite du cas particulier de chacun d'eux, il ne paraît pas qu'on eût pu s'attendre à autre chose de leur part.
V. - CONCLUSION
Relativement aux chambres à gaz, l'impressionnant défilé de faux-témoins et de documents apocryphes ou falsifiés auquel j'ai convié le lecteur tout au long de cette longue étude et plus particulièrement dans ce chapitre, n'établit pourtant indiscutablement qu'une chose, et c'est que jamais, à aucun moment, les autorités qualifiées du IIIe Reich n'ont prévu et ordonné des exterminations de juifs par ce moyen5 mais absolument pas [79] qu'il n'y en a pas eu effectivement. Y en a-t-il eu sans ordre ? A cette question qui me hante depuis quinze ans, c'est ce que j'ai dit du plus faux et du plus immoral de tous ces témoignages, le document Gerstein, qui m'a indirectement mis en mesure de répondre enfin d'une manière précise.
Nous étions en juin 1963. Le véritable procès Eichmann venait de sortir en langue allemande sous le surtitre « Zum Fall Eichmann » et le titre « Was ist Wahrheit ?... oder die unbelehrbaren Sieger ». Depuis quinze ans, chaque fois que, dans un endroit quelconque de l'Europe non occupée par les Soviétiques, on m'avait signalé un témoin qui prétendait avoir assisté lui-même à des exterminations par les gaz, je m'étais immédiatement transporté sur les lieux pour recueillir son témoignage. Et, chaque fois, l'expérience s'était terminée de la même façon : mon dossier en mains, je posais à ce témoin tant de questions précises auxquelles il ne pouvait répondre que par des mensonges évidents jusqu'à ses propres yeux, qu'il finissait par me déclarer qu'il n'avait pas vu lui-même mais qu'un de ses bons amis, mort dans l'aventure et dont il ne pouvait pas mettre la bonne foi en doute, lui avait raconté la chose. J'ai fait, ainsi, des milliers et des milliers de kilomètres à travers l'Europe.
Un jour du mois de juin 1963, je reçus une étrange visite un Allemand, grand, portant beau, paraissant la soixantaire (dans la conversation, j'appris qu'il était, en réalité, beaucoup plus âgé) quelque chose de militaire dans l'allure, d'une extrême distinction et d'une exquise politesse. En mains, mon tout premier ouvrage sur la question : la version allemande du Mensonge d'Ulysse. A une page, un signet qui dépassait.
D'abord, il se présenta et me dit l'objet de sa visite dont il voulait qu'absolument elle gardât un caractère confidentiel. Je le lui promis et c'est la raison pour laquelle, aussi bien les circonstances de cette rencontre que la présentation du personnage ne se trouvent ici qu'en des termes qui ne puissent absolument pas permettre de l'identifier, le contenu de la conversation que nous eûmes étant, seul, rigoureusement authentique.
Voici pourquoi il ne voulait pas que son nom fût cité : il s'était trouvé que, pendant la guerre, il avait été un officier supérieur d'un rang très élevé dans un service très important. Un militaire, non - un civil de ce grade par assimilation. Le service en question était d'ailleurs un service civil réquisitionné.
Il ne me cacha pas, d'autre part, que s'il n'avait pas été un militant du National-socialisme, il avait pourtant donné son adhésion au Parti en 1933. La guerre terminée, il avait échappé de [80] justesse à Nuremberg mais il avait été dénazifié comme tout le monde et il avait perdu sa situation antérieure. Les ennuis qu'on lui avait fait étaient sans nombre, il arrivait au terme et il ne voulait pas que çà recommence. La vérité qu'il portait en lui l'accablait depuis vingt ans et il fallait excuser la lâcheté qui lui avait commandé de la garder jusque là pour lui : la guerre terminée, il avait cinq enfants tous en bas-âge sur les bras et, à plus de cinquante ans, une situation à se refaire.
J'excusai très volontiers. Très sincèrement aussi : je sais la misère morale - et matérielle souvent - dans laquelle ont vécu et vivent encore des millions et des millions d'Allemands réduits au silence et qui ne le rompent que pour aller voter périodiquement pour le chancelier Adenauer6 bien que sa politique ne leur plaise pas, mais dont ils jugent qu'il est le seul Allemand capable de les protéger un peu contre les entreprises punitives de cette sorte de Torquemada germanique qu'est le Procureur général Bauer.
Les présentations faites, ses conditions ayant été acceptées par moi, mon interlocuteur ouvrit Le Mensange d'Ulysse à la page marquée par le signet, le posa devant lui et, sans détour, engagea le fer :
- Vous assurez et je vous crois, me dit-il en substance, qu'aucun des témoins qui ont prétendu avoir assisté à des exterminations par les gaz n'a, jusqu'ici, jamais pu le soutenir en votre présence. je viens de lire votre dernière étude de la question et je vous sens - notez que je vous comprends - sur le point de conclure qu'il n'y en a pas eu. Étant donné le retentissement de vos travaux, j'ai pensé que ce serait très grave à la fois pour vous et pour l'Allemagne, car, si vous en arriviez là, vous ne pourriez manquer d'être discrédité à plus ou moins brève échéance, ce que vous ne méritez pas et, du coup, l'Allemagne aurait perdu son seul défenseur qui ait quelqu'audience. Alors, je viens vous dire que, moi, j'ai assisté à une extermination par les gaz.
- Je ne vous comprends plus, lui répliquai-je. Il ne me semble pas que, si vous déclariez publiquement cela, vous risquiez, comme vous le prétendez, d'être de nouveau jeté en prison. Des témoins de ce genre, le Procureur Bauer et le Mouvement sioniste international qui n'en ont, jusquici, trouvé aucun qui ne soit récusable, en cherchent et, si vous êtes sûr de vous, allez les trouver, ils vous feront un pont d'or.
[81]
- Soyez patient, coupa-t-il. En Allemagne, pour n'être pas jeté en prison, il ne suffit pas de déclarer qu'on a été témoin d'une extermination par les gaz. Encore faut-il la décrire exactement comme elle l'a été par le document ou le témoin officiellement reconnus comme dignes de foi et ce n'est pas mon cas. Vous allez comprendre : j'étais en mission à Lublin et je venais d'entrer chez Globocnik quand Gerstein s'est fait annoncer ; les circonstances ont voulu que je me retrouve encore avec lui à Belzec le lendemain et si je disais que j'ai assisté, moi aussi, à l'extermination dont le document qui lui est attribué fait état, je serais obligé d'ajouter que tout ce qui y est dit relativement à cette extermination, comme aux conditions dans lesquelles il y a assisté, au camp de Belzec même, aux autres camps cités, et à sa conversation avec Globocnik est, de bout en bout archifaux, ce qui me vaudrait d'être automatiquement et immédiatement jeté en prison.
Je comprenais de moins en moins:
- Si tout est faux de bout en bout, risquai-je, il n'y a donc pas eu d'extermination et…
Et il raconta.
De ce long récit, dont on comprendra que je l'abrège, pour n'en retenir que l'essentiel, il résultait que :
1. Dans la conversation qu'à Lublin, il avait eue avec Gerstein, en présence de deux ou trois personnes dont mon interlocuteur n'avait retenu les noms que parce qu'ils figuraient dans le document Gerstein, Globocnik n'avait parlé que de Belzec mais absolument pas des autres camps cités et, relativement aux possibilités d'extermination, il n'avait cité aucun chiffre. Il n'avait d'ailleurs pas commencé par parler d'extermination mais seulement de désinfection de vêtements. C'est au bout d'un certain temps que, déplorant les faibles possibilités de désinfection du camp de Belzec, il dit qu'il avait trouvé, lui, un moyen très expéditif qui résolvait en même temps radicalement la question juive : son moteur Diesel de Belzec.
- Je fus horrifié, me dit mon interlocuteur. Mon grade d'assimilation faisait de moi le seul des auditeurs de Globocnik à pouvoir risquer une observation. Mais enfin, dit-il à Globocknik, c'est un crime et vous êtes sûr que c'est cela que le Führer entend par solution définitive ?...
- Si j'en suis sûr, se borna à répondre Globocnik en haussant les épaules. Et, d'un air entendu, sans préciser de qui il tenait sa mission mais de telle sorte qu'on pouvait croire que c'était du Führer lui-même, il insista sur son caractère secret - ultra secret.
Contrairement à ce qui est dit dans le document Gerstein, il ne précisa pas que Himmler et Hitler étaient à Lublin l'avant-veille : pure invention.
2. Dans la conversation, mon interlocuteur avait remarqué que Globocnik avait dit qu'il avait envoyé Günther à Gerstein pour obtenir un gaz plus toxique et d'une utilisation moins compliquée. Il en avait déduit que ce n'était pas normal : pourquoi ne s'était-il pas adressé au service lui-même et par lettre ? Plus qu'anormal, c'était louche. Il savait, d'autre part, que Globocnik n'avait été envoyé dans le Warthegau qu'en punition d'un certain nombre de méfaits et de crimes dont il s'était rendu coupable dans l'exercice de sa précédente mission de Gauleiter de la région de Vienne. A Berlin, il avait une très mauvaise réputation, paraît-il - mon interlocuteur, du moins, le prétendait. Alors, dans l'intention de parler de cette affaire dès son retour à Berlin, il décida de se rendre à Belzec où sa mission ne l'appelait pas, pour être à même d'en parler en toute connaissance de cause.
A Belzec, il vit le camp - un tout petit camp, quelques baraquements qui pouvaient contenir quatre ou cinq cents personnes. Il les vit se promener dans ce camp, gras, bien portants, tous juifs. Il les interrogea : tous se félicitaient du traitement qui leur était appliqué. Une toute petite gare à laquelle, par une voie unique, arrivaient, de temps à autre, une rame de quelques wagons pleins de leurs coreligionnaires : ils lui dîrent qu'ils étaient chargés de les accueillir et de les exterminer au gaz de Diesel dans une petite maison qu'ils lui montrèrent et sur laquelle un écriteau annonçait effectivement « Fondation Heckenhoit » - le nom du juif chargé de mettre en marche et d'entretenir le moteur. Ils racontaient cela en mangeant des tartines de marmelade que des nuées de mouches tentaient de prendre d'assaut et que, sans cesse, ils étaient obligés de chasser de la [83] main. Une odeur infecte de tombe fraîchement ouverte pesait sur tout le camp : mouches et odeur étaient le fait des inhumations massives auxquelles on procédait après chaque extermination. Le capitaine de police Wirth, ancien officier de la police criminelle de Stuttgart, commandant de ce camp qui avait accueilli mon interlocuteur à son arrivée et un officier de la SS, son adjoint qui l'accompagnaient dans sa visite, ne cessaient, l'un et l'autre, de se plaindre du Kommando auquel ils avaient été affectés et de le supplier, dès son retour à Berlin, de les faire affecter à un autre. Ils ne pouvaient ni l'un ni l'autre, comprendre qu'on leur fasse faire un tel travail et ils étaient persuadés qu'à Berlin, en ne savait rien de ce qui se passait ici.
- Pourquoi ne sollicitez-vous pas vous-même une autre affectation ? leur dit mon interlocuteur. Après l'avoir obtenue, vous pourriez dénoncer ce scandale…
- C'est bien ce que semble redouter Globocnik, lui fut-il répondu. Une autre affectation, nous ne pourrions la solliciter que par la voie hiérarchique, c'est-à-dire en passant par lui et, de peur d'être dénoncé, ou bien il ne la transmettrait pas, ou bien il nous ferait aussitôt fusiller sous un prétexte quelconque. Nous connaissons des cas… Heureusement, vous êtes venu ici et vous pouvez, en même temps que nous en sortir par vos relations à Berlin, faire cesser ce honteux scandale… Heureusement aussi, il n'arrive ici qu'une rame de quelques wagons de temps à autre, deux ou trois jusqu'à ce jour7, sans quoi, même s'il ne s'agit que de petits convois de quelques centaines chaque fois, avec le peu de moyens dont nous disposons pour enterrer les cadavres, nous vivrions dans un véritable foyer d'infection générateur de toutes les maladies possibles et imaginables… Vous tombez bien par surcroît : demain, une rame doit justement arriver, elle est annoncée pour les environs de 7 heures du matin.
[84]
3. Mon interlocuteur me dit qu'il décida de rester. Accompagné de Wirth et de son adjoint SS, il visita encore la petite maison affectée aux exterminations et me la décrivit. Un rez-de-chaussée surélevé, un couloir, avec, de chaque côté, trois petites pièces qu'il n'a pas mesurées mais dont il pense que la superficie était sûrement inférieure à 5-5 - peut-être 4-5 au maximum et, en tout cas, rectangulaires, non carrées. Au fond du couloir, la salle où se trouvait le moteur Diesel, au milieu, sur un socle en ciment et un peu en contre-bas. J'interregeai sur ce moteur et le raccordement de son pot d'échappement aux six pièces : un moteur de camion, dont les dimensions pouvaient être environ 1 m. 50 de long, un peu moins de 1 m de large et, en hauteur, un bon mètre avec le socle en ciment. Sa puissance, il ne la connaissait pas : peut-être 200 CV réels, dit-il. je lui fis remarquer qu'on avait dit qu'il s'agissait d'un moteur de la marine, donc qu'il devait être bien plus grand s'il avait été destiné à un bateau : sûrement pas, dit-il, un moteur de camion - du moins ses dimensions permettaient de se le représenter sur un camion. Il se souvenait du nombre de cylindres : six sur un seul rang. Quant au raccordement de son échappement aux six pièces, pour aller plus vite, il me fit un dessin. Sur ce dessin, je remarquai que le gaz - qui est, cependant, plus lourd que l'air - arrivait de bas en haut. Les techniciens auxquels, comme on le verra plus loin, j'ai soumis la question en ont fait la remarque mais ont ajouté que c'était sans inconvénient technique notable car il s'agit, en l'occurence, d'un gaz propulsé.
- Un quart d'heure, répliqua-t-il... »
Si, jusque là, ce récit m'avait paru acceptable, à partir de là, ce quart d'heure pesa lourdement sur la suite de notre conversation : nous en discutâmes longtemps et nous y revînmes souvent, moi soutenant que c'était absolument impossible, lui que c'était pourtant vrai. J'avais déjà étudié le document Gerstein en compagnie de spécialistes du moteur à explosion et d'experts en toxicologie et j'avais des arguments : il n'en avait pas sauf qu'il avait vu et que, comme il disait « c'était pourtant vrai ». En vain, je lui exposai que, fût-il d'une puissance de 200 CV, et même plus élevée, un moteur Diesel ne pouvait pas obtenir, en un quart d'heure, la concentration toxique indispensable, dans ce volume de 250 à 300 m3 d'air ; que si, au risque d'aboutir à cette impossibilité qui consistait à faire entrer 700 à 800 per[85]sonnes - quarante à cinquante au maximum, corrigea mon interlocuteur - dans les quelques 40 à 45 m3 de chacune des pièces, c'était justement parce que, connaissant les possibilités du moteur Diesel, Gerstein avait voulu réduire à presque rien le volume à rendre toxique, et qu'encore ce volume n'avait alors été toxique pour tout le monde qu'au bout de 32 minutes ; que si, la veille, Globocnik avait dit lui-même que ce moyen n'était pas très expéditif, c'était encore une preuve que l'opération devait durer longtemps ; qu'après vingt ans, la mémoire d'un homme aussi ébranlé par le spectacle pouvait n'être pas très fidèle, etc., etc. Rien n'y fit : de ce quart d'heure, il ne voulut démordre qu'en disant qu'il n'avait pas vérifié sur sa montre et, qu'évidemment, c'était une estimation à quelques minutes près. Pas le moindre trouble sur son visage, qui, pas un instant, ne cessa de traduire la plus indiscutable bonne foi.
Depuis, j'ai interrogé, croquis en mains, bien des spécialistes des moteurs à explosion, de la combustion des fluides et de la toxicologie : aucun n'a voulu admettre une durée de moins de 1 h 1/2 à 2 heures...
Je dois dire que, dans la suite de la conversation, je ne relevai rien qui me permît une autre contestation : mais l'objet de celle-ci reste quand même de taille et très troublant. Il y avait bien aussi, une autre donnée aberrante dans le dispositif asphyxiant : je n'ai pas compris pourquoi celui qui en avait eu l'idée l'avait cloisonné en six pièces au lieu de le laisser en une seule, ce qui eût été moins coûteux, moins compliqué et eût nécessité moins de temps à la construction, mais je n'insistai pas.
4. Entre-temps, Gerstein était arrivé avec trois ou quatre militaires, mon interlocuteur ne se souvenait plus bien. Globocnik qui les avait accompagnés n'avait fait que toucher borne. La veille, chez Globocnik, Gerstein avait raconté que son voyage de Berlin à Lublin n'avait pas été sans incident : ce qu'il transportait, ce n'était pas du Zyklon B en tablettes comme on pourrait être tenté de le croire, mais de l'acide prussique (cyanhydrique) liquide en bouteilles et, les cahots innombrables d'une route en très mauvais état, avaient fait qu'une ou deux de ces bouteilles s'étaient cassées dans le camion. Son chauffeur et lui avaient eu très peur. Mon interlocuteur lui demanda comment s'était passé son voyage de Lublin à Belzec : très bien, lui répondit-il, nous avons laissé la marchandise à Lublin.
On refit ensemble la visite du camp et, le soir, ensemble aussi, on mangea, servis par des juifs internés... L'atmosphère était lourde : le plus disert était Gerstein. Il paraissait surexcité et, tout ce qu'il disait, semblait en faire un comparse de Glo[86]bocnik. Il n'insipira confiance à personne, du moins mon interlocuteur me dit qu'il avait eu cette impression et que, plusieurs années après, quand un de ses amis qui avait eu Gerstein comme étudiant à la Faculté lui dit qu'il s'agissait d'un psychopathe, il n'en avait pas été étonné... Le lendemain matin, entre 7 et 8 heures, le convoi de juifs annoncé arriva - une rame de quatre ou cinq wagons, 250 à 300 personnes environ, hommes, femmes, enfants, vieillards et non 6.000 à 6.700 entassés dans 45 wagons, comme le prétend le Document Gerstein. De même, les 200 Ukrainiens du Document étaient, en réalité, des juifs du camp et leur nombre s'élevait au maximum à deux douzaines. Pas de sévices, pas de portes arrachées aux wagons, pas de coups de gummi : un accueil fraternel par des coreligionnaires visiblement préoccupés de créer un climat de confiance chez les arrivants.
Préparation des victimes au sacrifice : mise en rangs, défilé au guichet d'une banque improvisée pour déposer valeurs et bijoux contre récépissé, passage chez le coiffeur, se déshabiller. Ce fut l'opération la plus longue : presque toute la matinée. Les malheureux interrogeaient sur leur sort leurs coreligionnaires qui les réceptionnaient ainsi sous la surveillance armée de quelques SS distraits : il leur était répondu qu'ils allaient subir une désinfection et qu'ils seraient ensuite répartis dans les kommandos de travail selon leurs aptitudes. Des conseils leur étaient donnés relativement à leur comportement pendant la désinfection : respirer un bon coup... Spectacle affreux pour qui savait.
Puis on les fit entrer dans le bâtiment du crime : au petit bonheur, ils se répartirent dans les six pièces - 40 à 50 par pièce, répéta mon interlocuteur. Les portes donnant sur le couloir furent bouclées, les lumières éteintes et, à ce moment, en entendit que les malheureux se mirent à prier. Des cris d'effroi aussi, des femmes et des enfants... Le moteur se mit en marche et, un quart d'heure après, on sortit les corps que le kommando des juifs du camp affectés à cette sinistre besogne, se mit derechef à transporter dans une tombe toute préparée.
[87]
Et il m'expliqua les dangers de ce genre d'inhumation : Wirth lui avait dit que, dans cette tombe gigantesque, on versait bien de l'essence sur cette masse de cadavres qu'on tentait de brûler ainsi, mais on n'y arrivait que très superficiellement. On recouvrait de terre et au bout de deux ou trois jours, cette terre se soulevait sous la pression des gaz qui se dégageaient et empuantissaient l'atmosphère laquelle, par surcroît, se peuplait de nuées de, ces mouches qu'on voyait partout.
Jugeant qu'il en savait assez, il n'assista pas à cette opération : sans attendre, il partit où sa mission l'appelait.
J'essayai de ramener la conversation sur le quart d'heure qu'avait, selon lui, duré cette extermination, en opinant que, peut-être, les 2 heures et 49 minutes de panne du Diesel dont parlait le Document Gerstein s'expliquaient, non par une panne mais par l'impossibilité pour ce moteur de rendre l'atmosphère toxique en moins de temps. Sans succès - pas la moindre panne, un quart d'heure.
La mission de mon interlocuteur dans la région de Lublin dura plus de temps qu'il n'avait prévu : il dut passer par Lodz où il fut retenu durant une bonne quinzaine et il ne put être de retour à Berlin que vers le 15 septembre. Au débotté, il se rendit, me dit-il, directement chez le Dr Grawitz qui était son ami et un collaborateur direct de Himmler. Au récit qu'il. lui fit, celui-ci bondit, épouvanté et, sans attendre, se précipita chez Himmler.
Je lui parlai de la déposition à Nuremberg du Dr Morgen, les 7 et 8 août 1945 (I.M.T. Tome XX, pp. 520- 553) : il la connaissait et il ne lui accordait aucun crédit. Le portrait qu'il ayait fait de Wirth en le présentant comme un criminel sans scrupule ne correspondait absolument pas avec ce qu'il lui avait été donné [ 88] d'en connaître. Morgen en faisait le commandant de quatre camps et le Deus ex-machina de toute l'affaire (op. cit. pp. 528. 29) alors qu'il n'était que le commandant désespéré de celui de Beizec au surplus terrorisé par Globocnik. D'autre part, il avait rencontré Wirth et, s'il l'avait rencontré, ce ne pouvait être qu'à Belzec : or il situait la date de cette rencontre « à la fin de 1943 » ( op. cit. p. 527) alors que le camp avait été fermé au plus tard en décembre 1942. Un homme, ce Dr Morgen, qui avait été un personnage important de la SS (chef d'un service de la police criminelle du Reich avec pouvoirs spéciaux et très étendus de Himmiler lui-même) et qui avait probablement beaucoup de choses à se faire pardonner, conclut mon interlocuteur.
Je n'eus aucune peine à partager ce point de vue : Morgen avait rencontré Hoess comme commandant du camp d'Auschwitz « vers la fin de 1943, début de 1944 » ( op. cit., p. 540) alors qu'il ne l'était plus depuis fin novembre 1943 ; il situait les exterminations par les gaz à Monovitz (op. cit., p. 540) alors que tous les témoins les ont postérieurement situés à Birkenau ; il prétendait que Wirth recevait directement ses ordres de la Chancellerie du Führer (op. cit., p. 531), etc., etc.
5. C'est à ce moment de la conversation que mon interlocuteur jeta les yeux sur Le Mensonge d'Ulysse ouvert devant lui et auquel jusque là, il n'avait fait aucune allusion.
- J'ai lu vos autres livres, continua-t-il. Mon opinion est que votre critique des témoignages et documents produits à Nuremberg est impeccable et qu'un jour elle portera ses fruits. Grâces vous en soient rendues. Mais, ce qui m'intéresse (il prit le livre ouvert à deux mains) c'est le problème des exterminations par les gaz, le seul par lequel l'honneur de l'Allemagne est vraiment engagé. Alors, c'est ceci que je suis venu vous dire : ici (il me montrait le livre) vous en avez donné, en 1950, une interprétation des plus correctes lorsque, formulant votre opinion vous avez conclu qu'il y avait eu très peu d'exterminations de ce genre et qu'elles ne relevaient, je vous cite, « que d'un ou deux fous parmi les SS ». A votre place, j'aurais dit « un ou deux criminels sadiques ». Croyez-moi, j'ai bien connu ce milieu : dans sa grande masse, c'était un milieu correct, mais il n'était pas exempt - comme tous les milieux sociaux - de quelques sadiques capables des crimes les plus inimaginables et Globocnik en était sûrement un. je n'ai connu Hoess que par ce que j'en ai entendu dire à Berlin par les gens de mon service qui le connaissaient : il n'avait pas non plus une bonne réputation. Et il se pourrait qu'à Auschwitz, il se soit comporté comme Globocnik dans la région de Lublin. Je n'en [89]sais rien, je dis seulement que c'est possible. Et que cela lui était d'autant plus facile que, d'après ce que vous avez vous-même écrit de ce camp, ses instillations le lui permettaient sans qu'il ait besoin de créer des chambres à gaz spéciales comme Globocnik à Belzec.
J'en convins d'autant plus volontiers que, si je n'en avais jamais fait application à aucun camp nommément désigné - en raison justement du peu de crédit qu'on pouvait accorder à cette multitude de faux témoins et de faux documents - c'était une des hypothèses que j'avais moi-même avancée pour l'ensemble des camps et que, tous mes efforts tendaient à prouver que, s'il y avait eu des exterminations par les gaz, ce ne pouvait être que dans ces limites extrêmement étroites et, à défaut de preuves indiscutables, en raison surtout du vieil adage français qui veut qu'il n'y ait pas « de fumée sans feu ». Mon interlocuteur me le rappelait d'ailleurs fort pertinemment.
- Des exterminations par les gaz, il y en a eu, conclut-il, je vous en ai apporté un exemple. Elles n'ont pas été massives et délibérément ordonnées par les autorités du IIIe Reich, comme le prétend la documentation créée de toutes pièces et justifiée par des individus sans scrupule qui avait été présentée à Nuremberg, mais ce fut le fait de quelques rares criminels. Ce qui est sûr, dit-il encore, c'est que, chaque fois que les autorités du IIIe Reich ont été informées de faits de ce genre, elles y ont mis fin, je vous en ai apporté une preuve. A Nuremberg, on a tout simplement utilisé ces rares crimes individuels pour bâtir une vérité générale insoutenable et déshonorer l'Allemagne : c'est un peu comme si on prétendait que les Français ont, systématiquement, abattu tous les prisonniers allemands qu'ils ont faits pendant la guerre, en s'appuyant sur le fait que le cas s'est produit à Annecy le 19 août 1944 (cf. Procès Eichmann). Des criminels, il y en a chez tous les peuples et la guerre qui débride leurs instincts, en peut porter les effets à des dimensions incroyables : voyez l'exemple de la Résistance française dans laquelle ceux que, malheureusement, la France possède au même titre et dans les mêmes proportions que l'Allemagne ou n'importe quel autre peuple, se sont précipités pour commettre leurs méfaits en son nom et sous son couvert... Voyez votre Milice, sous l'occupation allemande...
Il prit un temps, puis :
- Restez-en là, Monsieur, il y va de l'honneur de l'Allemagne qui sera sauf lorsqu'il sera définitivement établi que les exterminations par les gaz n'ont été que l'exception et seulement le fait d'un ou deux criminels désavoués aussitôt qu'ils [90] ont été démasqués. Le reste, ma foi, le reste, c'était la guerre et là, nous sommes à égalité avec les adversaires de l'Allemagne.
Je le rassurai en lui disant que, si je discutais pied à pied avec une telle opiniâtreté tous les documents et témoignages sur lesquels s'appuyait la monstrueuse accusation dont l'Allemagne était victime, et que si ma documentation me permettait d'affirmer qu'il ne s'agissait que de faux vulgaires et grossiers, elle ne me permettait pas d'affirmer qu'il n'y avait jamais eu d'exterminations par les gaz, que, d'ailleurs, je ne l'avais jamais prétendu.
- Je suis heureux d'avoir eu peur pour rien. Excusez-moi : l'honneur de l'Allemagne vous doit tant... Et vous méritez tant qu'il vous doive jusqu'au bout.
Ce fut le mot de la fin. La discussion se perdit et mourut dans quelques vérités générales auxquelles nous revînmes par le cas de Globocnik dont je soutenais que, s'il n'avait été que déplacé, ce qui au surplus ne me paraissait pas certain, la sanction avait vraiment été très légère.
Je fais grâce au lecteur des autres sujets sur lesquels, à bâtons rompus, nous avons bifurqué : le Traité de Versailles responsable du national-socialisme allemand et, par voie de conséquence, de la seconde guerre mondiale, la sottise du capitalisme responsable du Traité de Versailles et de l'expansion du bolchevisme, la guerre, les guerres, etc., etc.
Si j'ai tenu à conclure ce chapitre sur ce témoignage, c'est, d'une part parce qu'un historien digne de la qualification, ne doit rien cacher de ce qu'il sait, de l'autre, parce que je n'ai pu sérieusement le contester que sur un point et que, à tort ou à raison, la bonne foi de son auteur et sa sincérité m'avaient paru évidentes. C'est une des lois de l'histoire qu'on ne peut pas [91] récuser un témoignage s'il ne semble incohérent que par un point : l'histoire n'offre d'ailleurs que pour ainsi dire pas d'exemple de témoignages parfaitement cohérents. Enfin, celui-ci représentait assez bien l'opinion que, d'après l'étude d'ensemble des documents et témoignages produits à Nuremberg, je me suis faite de cette affaire d'extermination des juifs par les gaz.
Tout ceci, d'ailleurs, ne signifie nullement que je cautionne ce témoignage : testis unus, testis nullus, c'est aussi une des lois de l'histoire et je ne sais que trop à quel point la sagesse des nations a raison de prétendre que rien, plus que la parfaite mauvaise foi, ne ressemble à la parfaite bonne foi. Sans aller jusqu'à prétendre que cet aphorisme s'applique à mon interlocuteur dont je suis loin de vouloir dissimuler le plaisir et l'intérêt que j'ai pris à sa conversation, je dois tout de même lui dire que, malgré tout ce qui plaide en sa faveur et bien que son entrée en scène regrettablement tardive puisse être excusée par les circonstances, son témoignage ne peut être pris en considération qu'avec les plus expresses réserves. Ce qu'on en peut seulement dire c'est qu'il est beaucoup plus acceptable que ceux auxquels on nous a, jusqu'ici, habitués et dont on nous a submergés au-delà de toute mesure. Ce qu'il vaut exactement on ne le saura que, si ceux qui gardent si jalousement sous le boisseau une vérité historique qu'ils connaissent, renoncent aux mesures drastiques par lesquelles ils l'empêchent de venir au jour et favorisent enfin le retour à un climat de libre discussion dans lequel tous ceux qui savent ou croient savoir quelque chose sur l'un quelconque des événements de la guerre, le pourront dire publiquement sans risquer d'être jetés en prison.
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