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Paul RASSINIER

L'ÉQUIVOQUE RÉVOLUTIONNAIRE

ESSAI

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DEUXIÈME PARTIE

___________

LA PRATIQUE OU LA LEÇON PAR L'EXEMPLE

 

 


 

I. - Radiogramme

de la Hongrie contemporaine

_______

 

 Portés par le grand, lent mais incoercible courant des migrations humaines qui n'a jamais cessé de charrier les peuples de l'Eurasie des frimas vers les pays ensoleillés et doux, les Ougris (dans notre langue, les Ougriens) partis du versant Nord de la Mongolie voici quelques millénaires, descendirent d'abord les rives du Iénisséi puis essaimèrent vers l'Ouest en suivant à peu près le 60e parallèle. Ils arrivèrent ainsi en Finlande où ils nomadisèrent pendant des siècles en débordant sur la Suède et la Norvège et d'où ils recommencèrent à essaimer en direction du Sud : la route des Scythes. Aux environs du VIIe siècle de notre ère, après avoir traversé l'Esthonie, la Lettonie, la Lithuanie et l'Ukraine, le nouvel essaim atteignait l'embouchure du Danube qu'il entreprit de remonter. Au VIIIe siècle, ayant conservé leur nom, leur langue, leur religion et toutes leurs autres coutumes et traditions, les Ougris débouchaient aus Portes de Fer sur la vaste plaine délimitée au Nord et à l'Est par l'arc de cercle des Karpathes et des Alpes de Transylvanie, au Sud par les Alpes dinariques et les Balkans, à l'Ouest par les Alpes occidentales et le plateau de Bohême. Ce fut leur Pays de Chanaan : ils s'y répandirent et s'y fixèrent. On a prétendu que les Germains avec lesquels ils étaient entrés en contact, dans la région de Vienne, n'appelèrent plus désormais cette région que das Ungarn dont la signification serait « le Pays habité par les Ougris » et dont, avec le secours des Latins, nous avons fait la Hongrie.

 De climat tempéré, de type continental - froid l'hiver (- 3°) chaud l'été (+ 22°) - bien irriguée par le Danube et ses affluents, notamment la Drave, la Save et la Tisza qui ont eux-mêmes de très nombreux affluents, les quelque 250 à 300.000 km2 de la plaine hongroise constituent, malgré l'insuffisance des pluies (hauteur annuelle : 0,60) une région naturelle d'une très grande richesse agricole : céréales (blé, maïs, orge, seigle) betteraves à sucre, pommes de terre, arbres fruitiers, vigne, mûrier, etc. C'est aussi un pays d'élevage : bêtes à cornes, chevaux, porcs, moutons, vers à soie. Le sous-sol est pauvre : un peu de houille, un peu de lignite. Les principales industries sont donc alimentaires : minoteries, distilleries, conserves et raffineries, quelques fabriques d'instruments agricoles et d'appareillage électrique (région de Pecs). Une douzaine de millions de personnes que la première guerre mondiale a réparties au petit bonheur la chance entre quatre États (Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie et Yougoslavie) vivent sur cette plaine. A l'exception de la religion - ils ont été convertis au christianisme par le roi saint Étienne au Xe siècle - ils ont conservé à peu près toutes leurs traditions ancestrales. Il est par exemple symptomatique que, séparés par des siècles d'histoire et un nombre appréciable de kilomètres, un Hongrois, un Finnois et un Ostiak des bords du Iénisséi se comprendraient aujourd'hui encore, en se parlant chacun dans leur langue, s'ils arrivaient à se rencontrer : je l'ai vérifié moi-même au camp de concentration.

 Avec 105.000 de ces 250 à 300.000 km2, et 9.200.000 de ces 12 millions de Hongrois[1], le Traité de Trianon (4 juin 1920) a fait la Hongrie proprement dite. Comme toute la plaine hongroise avec laquelle elle avait pour ainsi dire jusque-là toujours fait corps, cette Hongrie-croupion se révéla, dès les premiers temps de son existence, fidèle aux formes monarchiques de gouvernement. En novembre 1918, à la faveur du désarroi provoqué par la guerre un gouvernement démocratique y fut bien proclamé dont le but était principalement la rupture avec l'Autriche : il fut suivi d'un essai de régime soviétique (mars-juillet 1919) qui échoua et, en 1921, la forme monarchique fut de nouveau rétablie, le trône restant vacant faute d'avoir trouvé quelqu'un qui fut digne de la « Couronne de Saint-Étienne » et le pouvoir exécutif étant confié à un régent, l'Amiral Horty qui l'exerçait encore en novembre 1944, lorsque les troupes russes entrèrent dans Buda-Pest. Cette fidélité à la forme monarchique s'explique par le pouvoir magique de la couronne de Saint-Étienne sur un peuple de près de 80% de catholiques et 20% seulement de protestants luthériens et calvinistes, d'orthodoxes et d'Israélites. Le 1er février 1946, la République y fut enfin proclamée mais on peut affirmer que ce fut contre le sentiment populaire : pour obtenir ce résultat, il avait fallu rien moins que la seconde guerre mondiale et… la satellisation ! C'est que les Russes, eux, ne badinent pas. Mais l'habit ne fait pas le moine : jusqu'aux tragiques événements de 1956 et malgré son incarcération, le cardinal Mindzenty était une puissance.

 Voilà pour les dispositions d'esprit.

 Si l'on se penche maintenant sur les structures économiques et sociales du pays, dire par exemple que 58,8% de la population hongroise vit à la campagne et 41,2% dans les villes ne signifie rien : dans un pays à peu près exclusivement agricole (790.000 ouvriers industriels en 1938, 1.200.000 en 1954) tout ne peut être que rural. On cite certes quelques villes : Budapest (1.058.000 h.), Szegelin (137.000 h.), Debreczen (126.000 h.), Mikoliz (109.000 h.), Pecs (48.000 h.). Mais malgré la politique d'industrialisation à laquelle se sont livrés les Soviétiques depuis qu'ils occupent le pays, ce sont toujours de grands villages dont la population est en majorité composée d'ouvriers agricoles. Budapest elle-même ne tire son caractère urbain que de son titre de capitale, des fonctionnaires des administrations et du grand nombre de grands propriétaires fonciers qui y vivent, comme partout, au milieu d'une innombrable et très mouvante foule d'ouvriers agricoles dont le standing est des plus misérables. Du printemps à l'automne, ces grands villages se vident progressivement chaque année des masses d'hommes et de femmes qui s'engagent pour les travaux des champs et vont s'installer avec leur progéniture sur le lieu du travail où ils vivent collectivement dans des habitations de fortune, hangars, étables, tentes hâtivement dressées, etc.

 Cet aspect champêtre de la vie hongroise est le reflet de la structure de la propriété agraire source de tous les mécontentements populaires et problème central, sinon unique, de tous les gouvernements qui se sont succédé à la tête du pays sous tous les régimes politiques. A titre d'indication, voici comment les terres étaient réparties entre les propriétaires, à la veille de la seconde guerre mondiale[2] :

 

Importance des

 Exploitations

Nombre de

Propriétés

Superficies totales en Ha

Chiffres absolus

%

Chiffres absolus

%

Jusqu'à 2,87 ha

1.184.783

72,49

938.725

10,1

De 2,87 à 57,5 ha

437.560

26,77

3.862.397

41,8

De 57,5 à 575 ha

10.994

0,67

1.686.091

18,2

Plus de 575 ha 

1.070

0,07

2.767.325

29,9

Totaux      

1.634.407

100

9.254.538

100

 

 

 Ce tableau est clair : moins de 1% des propriétaires (0,74 exactement) soit 12.000 personnes environ possédaient 48,1% des terres cultivables (4.453.416 ha sur 9.254.538). A elle seule l'Église très attachée à cette structure de la propriété possédait 578.628 ha… Indication complémentaire : 72,49% des propriétaires (1.184.783 personnes) possèdent 10,1% des terres. Concernant la structure de la population, voici donc la seule chose qui ait une signification : 790.000 ouvriers industriels en 1938, un minimum de 1.184.783 très petits propriétaires auxquels leur exploitation agricole ne permet de vivre que misérablement (de l'avis unanime de tous les spécialistes, il fallait et il faut encore posséder entre 5 et 6 ha de terre pour permettre une culture rémunératrice) et, entre les deux, un immense prolétariat agricole, le tout coiffé par une douzaine de milliers de très gros propriétaires (parmi lesquels l'Église) dont le gouvernement exprimait les vues conservatrices.

 Si l'on veut maintenant définir le mécontentement populaire source de tous les troubles sociaux partout et en Hongrie comme ailleurs, on voit immédiatement qu'il a ses origines dans le désir du prolétariat agricole d'accéder à la propriété et dans celui des petits propriétaires de posséder plus et au moins assez pour vivre décemment. Sous l'ancien régime, ces deux désirs qui faisaient cause commune étaient contenus par l'Église. A plusieurs reprises, il fallut cependant procéder à des distributions de terre : en 1920 et en 1924, on distribua d'autorité gouvernementale, 570.000 ha à environ 200.000 familles et, en 1936, 37 et 38, une autre distribution de 15.000 ha eut lieu entre 13.000 familles par voie d'expropriation d'une partie de chaque domaine supérieur à 575 ha. Je ne tiens pas compte de la distribution de 1942, en pleine guerre, qui jeta en pâture au mécontentement populaire, les 460.000 ha possédés à peu près exclusivement par quelques centaines de grands propriétaires juifs.

 En 1945, avant la grande réforme qui distribua environ 3.219.795 ha à 642.000 non propriétaires, la structure de la propriété agraire conséquence de toutes les modifications antérieures était la suivante en pourcentages et en chiffres absolus[3] :

 

Importance des Exploitations

Nombre de Propriétés

Superficies

Chiffres absolus

%

Chiffres absolus

%

Jusqu'à 2,87 ha

1.551.890

68,07

1.612.573

17,9

De 2,87 à 57,5 ha

715.575

31,44
[4]

5.663.778

61,2

De 57,5 à 575 ha

8.270

0,46

1.188.580

12,8

Plus de 575 ha

672

0,03

789.607

8,1

Totaux

2.276.407

100

9.254.538

100

 

 La comparaison de ce tableau avec le précédent fait ressortir qu'on a pris des terres à quelques 3.000 grands propriétaires pour augmenter de 367.000 environ le nombre des petits propriétaires de la première catégorie et de 270.000 environ les plus petits de la seconde. Au plan de la structure des populations, l'augmentation du nombre des petits propriétaires auxquels la propriété ne fournit pas les moyens de vivre décemment joue donc bien plus que la diminution du nombre des grands et l'opération n'a fait qu'aggraver les rapports des couches sociales actuelles.

 La réforme de 1945 augmente encore de 650 à 700.000 le nombre de propriétaires par la même méthode et, pour près de 3.000.000 de propriétaires la répartition des propriétés devient en pourcentages (le lecteur fera de lui-même les autres calculs) :

 

Importance des Exploitations

Nombre de Propriétés

%

Superficies

%

Jusqu'à 2,87 ha

68,51

22,5

De 2,87 à 57,5 ha

31,34

74,6

De 57,5 à 575 ha

0,15

2,9

Totaux

100  

100

 

Plus de propriétés supérieures à 575 ha, mais en revanche le nombre des petits propriétaires…

 L'effet produit sur l'opinion peut être mesuré au moyen des élections législatives du 4 novembre 1945 que, sûrs d'avoir gagné un grand nombre de sympathies par cette méthode, les communistes laissèrent se faire fort librement. En voici les résultats :

 

Parti des petits propriétaires…

2.697.503 voix

246 sièges

Sociaux-démocrates…………..

823.314

70       -

Parti communiste………………

802.122

67       -

Parti national paysan………….

325.284

23       -

Parti libéral………………………

76.424    -

2         -

Parti radical……………………..

5.762    -

0

 

Dans une conférence prononcée le 28 février 1952, Rakoski faisant le bilan de la politique du Parti communiste depuis la libération et expliquant les mérites de la collectivisation et de l'orientation politique qui fut la conséquence de ces résultats, s'écriait : « Nous avions cru que le fait pour les paysans d'avoir reçu la terre du Parti communiste nous (les) aurait acquis[5]. Les élections de 1945 nous apprirent que nous n'avions pas su faire comprendre aux nouveaux propriétaires à l'Ouest du Danube qu'ils devaient la terre au Parti communiste et qu'ils ne pouvaient la conserver que s'ils le soutenaient. »

 La suite a prouvé que, pour les nouveaux comme pour les anciens propriétaires, le meilleur moyen de « conserver » la terre était de ne pas soutenir le Parti communiste et cela, ils l'avaient compris d'eux-mêmes le 4 novembre 1945 bien que, depuis un an, on n'eût cessé de leur expliquer le contraire.

 Mais on ne saurait mieux avouer que le but de la « Révolution » communiste était de faire des « conservateurs » en cultivant dans la masse le désir de devenir propriétaire. Et la question qui se pose - qui ne devrait pas se poser : le contraire est tellement évident ! - est de savoir si, distribuer des terres à ceux qui n'en ont pas ou pas assez et faire des propriétaires désireux de conserver leur propriété est une opération révolutionnaire. Parce que, au mépris du sens des mots, on s'est un peu trop pressé de ranger dans les révolutions, les événements qui ont fait passer la France du régime de la propriété féodale à celui de la propriété individuelle, il est bon de continuer à le penser dans le petit monde des agitateurs professionnels à peu près tous illettrés et le premier geste de toutes les insurrections qui arrivent au Pouvoir est d'imiter les bourgeois du XVIIIe siècle : Lénine et ses successeurs l'ont fait en Russie, Mussolini l'a fait un peu en Italie, on avait commencé à le faire en Espagne, Mao Tsé Toung l'a fait en Chine et aujourd'hui, Fidel Castro le fait à Cuba. Mais c'est une tragique erreur : la distribution des terres ne peut faire que des petits propriétaires conservateurs, non des révolutionnaires au sens littéral du mot, c'est-à-dire des hommes naturellement portés à s'associer pour exploiter dans une forme communautaire un sol qui leur a été donné en commun. Pour atteindre ce but, il n'y avait, il n'y a encore et il n'y aura jamais qu'un seul moyen sûr : passer directement, sans la morceler, de la grande propriété, fief, latifundia ou mir, à la propriété collective de forme coopérative. Si les bourgeois du XVIIIe siècle ne l'ont pas fait en France, c'est qu'ils étaient, non des révolutionnaires mais des conservateurs et que, pour conserver il leur fallait se faire reconnaître de jure la possession de ce qu'ils possédaient déjà en fait, donc conquérir le Pouvoir politique, chose impensable s'ils ne s'appuyaient sur d'autres couches sociales elles aussi conservatrices. D'où la nécessité de les créer, puisqu'elles n'existaient pas. D'où aussi la distribution des terres. Mais, sous aucun de ses aspects, la révolution ne saurait être conservatrice et, s'ils veulent être révolutionnaires comme ils le prétendent et comme c'est leur vocation, ni le socialisme, ni le communisme ne peuvent consacrer ce qu'ils présentent comme des victoires locales, en commençant par faire des conservateurs. Au plan pratique, d'autre part, démanteler la grande propriété agraire des pays agricoles pour faire des propriétaires individuels de ceux qui la travaillent, c'est un peu comme si, dans les pays industriels, on se proposait d'exproprier les sociétés anonymes, les cartels et les trusts par démantèlement, dans le but d'attribuer à chacun des ouvriers qui y sont exploités, la propriété individuelle de chacune de l'infinité des parts qu'on serait obligé de faire. Et point n'est besoin de démontrer que c'est un non sens.


II. - La première expérience Rakosi

(1945-1953)

_______

 

 

 Dans ce pays profondément conservateur sur le plan politique parce qu'il l'était profondément sur le plan religieux, les Soviétiques introduisirent donc l'esprit de conservatisme social par la méthode de la distribution de terres. La dernière en date eut lieu par application d'une loi du 15 mars 1948 dont le but fut de réparer les oublis de la réforme de 1945 notamment en ce qui concernait les Allemands établis en Hongrie considérés comme traîtres, criminels de guerre ou ennemis du peuple (en grande majorité des petits propriétaires, d'ailleurs) et les biens de l'Église qui furent ramenés de 578.628 ha à 104.112.

 Entre temps, tirant la leçon des élections législatives du 4 novembre 1945, Vorochilov, Président de la commission interalliée et chef des troupes d'occupation en Hongrie, avait imposé, le 4 février 1946, un gouvernement présidé par Ferenc Nagy (leader des Petits propriétaires) dans lequel les communistes détenaient la vice-présidence (Matyas Rakosi) et l'Intérieur (Imre Nagy).

 A partir de là, il fut facile aux communistes contrôlant tout l'appareil d'État, d'éliminer progressivement tous les autres partis de la vie publique. Par la méthode des suggestions comminatoires Vorochilov avait aussi obtenu des sociaux démocrates (Rajk) non la fusion avec le Parti communiste, mais l'unité d'action sur un programme fortement imprégné de bolchevisme. Le parti des petits propriétaires fut le premier visé. Ce fut Lazlo Rajk, promu ministre de l'Intérieur le 1er juin 1947 - et pendu deux ans après ! - en remplacement d'Imre Nagy en disgrâce, qui fut chargé de l'opération et qui semble s'y être prêté d'assez bonne grâce : pour les élections qui eurent lieu le 31 août 1947, il frappa d'interdit le parti libéral, suscita la création de trois ou quatre partis à droite pour émietter le parti des Petits propriétaires et écarta d'autorité des listes électorales le plus grand nombre possible de suspects d'opposition sous prétexte d'immoralité, de complot contre le peuple ou de collusion avec les Allemands. Des centaines de milliers d'opposants ne purent alors prendre part au scrutin dont les résultats furent les suivants :

 

FRONT NATIONAL

Communistes

1.082.597 voix

21,5%

Parti national paysan

   427.000       -

8,7%

Social démocrate

   739,000      -

14,8%

Petits propriétaires

   757.000      -

15,2%

TOTAUX……

3.005.597 voix

60,2%

 

 

OPPOSITION

Parti de l'indépendance

   804.300 voix  

16,1%

Parti démocrate populaire

   719.400   -

14,4%

Parti démocrate indépendant

   105.400   -

5,3%

Femmes chrétiennes

     47.700   -

2,4%

Parti radical……………………..

     33.800   -

1,6%

TOTAUX……

1.710.000   -

39,8%

 

 Ce furent les dernières élections auxquelles les communistes conservèrent les apparences de la liberté du choix : les suivantes, le 15 mai 1949, eurent lieu sous le signe de la liste unique qui recueillit 96% des voix et ainsi pour toutes les autres depuis. Tout ceci pour dire qu'à partir de 1948, tous les gouvernements qui se sont succédé furent le reflet du Bureau politique du Parti communiste dont le Deus ex machina eut en main tout l'appareil de l'État, Intérieur, Justice, Police, Armée, etc.

 Mais en 1948, la dernière distribution des terres étant à peine terminée, on commença justement de s'apercevoir que, du point de vue économique, la politique de multiplication des petits propriétaires avait de sérieux inconvénients : en trois ans, le nouveau régime avait enlevé près d'un million et demi d'ouvrier agricoles aux grandes propriétés dont le rendement baissa par manque de main d'œuvre, pour en faire des petits propriétaires trop petits pour que leur travail soit collectivement rentable et qui, au surplus, se livrèrent à la culture maraîchère sur des terres où, jusque là, on faisait pousser des céréales ou des betteraves sucrières.

 Une partie d'entre eux devinrent des ouvriers d'usine puisque parallèlement on avait entrepris l'industrialisation du pays.

 La population agricole baissa de près de 25%, la consommation intérieure augmenta de presque autant, les échanges extérieurs furent complètement déséquilibrés. A l'occasion de la réforme agraire, un certain nombre de grands domaines (représentant environ un quart des surfaces expropriées) avaient été directement nationalisés et transformés en fermes d'État (Sovkhoses) : parce que, sous quelque régime que ce soit, l'État introduit le gâchis partout et parce que, en l'occurrence, il fut très difficile de leur trouver de la main d'œuvre (surtout au moment des récoltes) ces fermes d'État s'inscrivirent en bonne place dans la baisse générale du rendement.

 Mais cet aspect des choses échappa aux dirigeants communistes : ce qui les frappa surtout, c'est que, parce qu'ils avaient été transformés en petites propriétés, près de 4 millions d'ha, soit environ 38% de la surface cultivable avaient, par là-même, été condamnés à un autre genre de culture que l'habituel ce qui provoquait une sous-production collective de denrées agricoles nécessaires aux échanges extérieurs. Ainsi se posa pour eux le problème de la collectivisation par création de coopératives agricoles de production (Kolkhoses) dans le but de redresser la situation.

 Cette collectivisation fut comprise dans le premier plan quinquennal 1950-55[6] dont, jusqu'au 28 juin 1953, l'exécution se fit sous la houlette de Matyas Rakosi, Premier secrétaire du Parti communiste hongrois[7], premier Vice-président du gouvernement jusqu'au 15 août 1952, Président à partir de cette date. Elle eut d'emblée contre elle :

 - tous les ouvriers agricoles qui n'avaient pas encore reçu de terres et qui perdaient tout espoir de devenir petits propriétaires, les distributions étant arrêtées ;

 - tous les petits propriétaires qui perdaient tout espoir d'arrondir leur lopin et, en outre, se sentirent menacés d'expropriation en faveur des Kolkhoses ;

 - l'Église par principe hostile au procédé et qui, au surplus, n'avait digéré ni les mesures d'expropriation prises contre elle, ni les autres mesures de décléricalisation de l'opinion qui, de jour en jour, ne cessaient d'augmenter en nombre et en violence.

 Autant dire toute la population, sa partie qui n'était pas directement touchée par la mesure l'étant soit par ses incidences (à la baisse générale du niveau de vie provoquée chez les non-paysans par la prolifération de la petite propriété, allait s'en ajouter une autre provoquée par la collectivisation forcée) soit par les autres mesures dont elle était accompagnée dans le plan, notamment celles qui étaient dirigées contre l'Église.

 A l'exception des prises de positions de la hiérarchie ecclésiastique, bien que portée à son comble par l'arrestation du Cardinal Mindzenty, cette hostilité resta sourde et ne fit pas d'éclat : la présence de l'Armée rouge empêcha le mécontentement général de se manifester publiquement, le peuple hongrois courba l'échine. Il fallut attendre 1956 pour qu'à son tour la présence de l'Armée rouge devînt intolérable et pour qu'à ces raisons éminemment réactionnaires de mécontentement au plan de la religion et des structures de la propriété agraire s'ajoutât le nationalisme, autre raison réactionnaire et conservatrice.

 Qu'on m'entende bien : il ne s'agit pas ici de me faire dire ce que je ne veux pas dire et ce qu'en aucun cas il ne me viendra jamais à l'idée de vouloir dire. Je dispute seulement de révolte et de révolution au plan de l'étymologie, de la tradition et de la doctrine. Après tout, chacun est bien libre de préférer la propriété individuelle à la propriété collective, la religion à la libre pensée et le nationalisme à l'internationalisme. La liberté finit ici à partir du moment où celui qui a fait son choix veut l'imposer aux autres. Et si tout un peuple veut, de l'accord de tous les individus qui le composent, s'enfermer dans ses traditions ancestrales, vivre religieusement sous le régime de la propriété individuelle, le droit de le forcer par les armes à s'engager dans une autre voie n'appartient à aucun autre peuple : cet autre peuple se révèlerait alors aussi réactionnaire que lui, sinon plus.

 L'imposture commence à partir du moment où l'on veut inscrire les réactions de l'un et de l'autre dans le processus révolutionnaire. Reconnaissant aux Hongrois le droit de choisir leur genre de vie dans le respect des droits de la minorité d'entre eux qui n'accepteraient pas les vues de la majorité et pourvu qu'ils n'aient pas la prétention d'imposer leur choix au reste du monde - ce qui n'était manifestement pas le cas - je refuse seulement d'inscrire leur révolte de 1956 dans quelque processus révolutionnaire que ce soit et je refuse aux Russes le droit de présenter leur intervention comme révolutionnaire, notamment de la justifier par la solidarité internationale et la nécessité de mater une contre-révolution qui menaçait d'écraser le peuple et de s'étendre. Entre l'intervention de l'Armée rouge en Hongrie en 1956 et celle des armées du Tsar en 1848, il n'y a aucune différence, ni dans les intentions, ni dans le comportement.

 Pour tout dire, il s'agissait de deux mouvements qui se heurtaient, ni l'un ni l'autre n'allant dans le sens de la révolution, bien au contraire. Seul tranche en faveur des Hongrois le droit qui doit être reconnu à tout le monde, individu ou peuple, de n'être pas révolutionnaire et de refuser avec d'autant plus d'esprit de décision et de fermeté d'être mis en condition par d'autres individus ou d'autres peuples qu'en aucun cas, une mise en condition ne se peut justifier par des raisons révolutionnaires.

 Pour en revenir au peuple hongrois et à ses problèmes, tout ce qui s'est passé de la fin de la guerre à 1956 a montré que, pour mécontent et révolté qu'il ait été, il n'y a jamais rien eu de révolutionnaire, ni dans ses intentions, ni dans ses réactions.

 Qu'il me suffise d'ajouter que, sous ma plume, ceci n'est ni une injure, ni même un reproche : c'est la simple constatation d'un homme qui, se croyant révolutionnaire, ne pense pas pour autant que le chemin de la révolution puisse prendre le départ dans des constatations dépourvues de tout caractère objectif et donc fausses.



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