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Paul RASSINIER

L'ÉQUIVOQUE RÉVOLUTIONNAIRE

ESSAI

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III. - L'expérience Imre Nagy

(du 4 juillet 1953 au 14 avril 1955)

 

 Le Comité central du Parti des travailleurs hongrois (Parti communiste) se réunit à Buda-Pest les 27 et 28 juin 1953 : pour décider que le premier plan quinquennal était sur la voie qui avait conduit le plan triennal à l'échec et en rechercher les raisons. A la vérité, l'initiative de cette convocation ne revenait ni à son premier secrétaire-chef de gouvernement (Rakosi) ni à aucun de ses autres membres qui, le mécontentement populaire ne s'étant jamais manifesté et n'y songeant même pas, n'avaient jamais remarqué que quoi que ce soit allât mal : que le plan quinquennal fût sur la voie de l'échec n'était pas discutable puisqu'il n'en pouvait être autrement, mais, c'est à Moscou et par Moscou que les syndromes de cet échec furent découverts. Il était d'ailleurs impossible que Moscou ne les découvrît pas : toute l'économie hongroise est comptabilisée à Moscou qui la met en coupe réglée comme un vulgaire pays capitaliste fait de ses colonies.

 Les Russes donc s'aperçurent en mai 1953 que les livraisons de la Hongrie non seulement étaient en baisse régulière depuis toujours mais encore que cette baisse avait atteint la cote d'alerte : ils convoquèrent Rakosi, lui demandèrent des explications, lui dirent que sa tâche était visiblement trop lourde pour un seul homme, lui proposèrent de choisir quelques adjoints et, comme il ne voyait personne qui fût susceptible de l'aider, lui proposèrent des noms que, tout en déclarant qu'en principe il n'était pas hostile au partage du Pouvoir, tour à tour il récusa : la mort de Staline au printemps précédent avait mis la direction collective à la mode et dans le monde des dirigeants communistes elle était considérée comme la panacée par excellence. Rakosi ne pouvait donc la refuser sans danger pour lui, qu'indirectement : les Moscovites durent être atterrés d'apprendre de la bouche de Rakosi qu'en Hongrie, personne n'était digne, ni capable de faire partie d'une direction collective à ses côtés…

 Rakosi rentra à Budapest sans qu'aucune décision eût été prise : la question était mise en délibéré.

 Au début de juin, nouvelle convocation : cette fois Imre Nagy qui avait été relégué à des postes secondaires au Comité central du Parti des travailleurs hongrois comme au gouvernement et Istvan Dobi, leader du Parti des petits propriétaires et chef du précédent gouvernement, étaient convoqués avec Rakosi.

 Dans une note écrite au cours de l'été 1955 en prévision d'une réunion du Comité central du Parti, Imre Nagy nous donne les renseignements suivants[1] sur ce qui, ce jour-là, fut dit et décidé à Moscou et dont Rakosi, Imre Nagy et Istvan Dobi n'étaient venus que prendre connaissance :

« … nous exprimâmes quelques inquiétudes au sujet des coopératives agricoles (les Kolkhoses) que les Soviétiques conseillaient de dissoudre. Le camarade Molotov nous rassura comme suit : les coopératives ne doivent pas être dissoutes par décret, mais si elles choisissent de se dissoudre volontairement, on ne doit pas les en empêcher. Cela ne fera aucun mal. »

Et Mikoian (toujours selon Nagy) :

« La planification économique en Hongrie montre un certain esprit d'aventure, notamment en ce qui concerne le développement excessif de votre industrie sidérurgique. La Hongrie n'a pas de minerai de fer, ni de coke. Tout cela doit être importé… »

Malenkov et Krouchtchev qui assistaient à la réunion dirent, soutenus par les deux autres :

« … que les erreurs et les crimes de la direction à quatre (Rakosi, Gerô, Farkas et Kadar) du Parti en Hongrie, conduite par Rakosi, avaient mené le pays au bord de la catastrophe… Khrouchtchev dit que si nous ne prenions pas des mesures promptes, nous serions flanqués sommairement à la porte. »

Imre Nagy revint à Budapest comme Premier ministre désigné par les Soviétiques en remplacement de Rakosi et élevé à la dignité de deuxième secrétaire du Parti, Rakosi restant premier secrétaire. Les 27 et 28 juin, le Comité central entérina cette décision et l'Assemblée nationale fit de même le 3 juillet.

 De la tribune de l'Assemblée nationale, le nouveau premier ministre prononça un grand discours programme dont les points essentiels peuvent se résumer ainsi[2] :

1. Les investissements agricoles seront augmentés au détriment des investissements industriels ;

2. La propriété paysanne sera défendue, la collectivisation cessera ;

3. Les exploitations individuelles seront aidées par des subventions ;

4. Il sera mis fin aux mesures excessives prises contre les koulaks ;

5. Il ne sera plus obligatoire d'adhérer aux exploitations collectives. Chacun agira à sa guise ;

6. Les membres des kolkhoses seront autorisés à revenir à l'exploitation individuelle s'ils le désirent. Les kolkhoses dont les membres l'auront décidé à la majorité seront dissous ;

7. Il sera permis de prendre et de donner des terres à bail ;

8. Le niveau de vie de la population rurale devra être amélioré, les dettes envers l'État seront révisées, les amendes pour défaut de livraison ne seront plus exigées.

 Dans tout le pays, ce fut une explosion de joie. Qui soutiendra que, déclenchée par un programme aussi bêtement conservateur et réactionnaire, cette joie était néanmoins d'inspiration révolutionnaire ?

 Ce qui fit illusion, c'est que, dans le discours d'Imre Nagy, ce programme était émaillé de considérations sur la nécessaire participation des masses à sa réalisation, la liberté de conscience, de parler (pour tout le monde) et d'écrire (pour les intellectuels), la libération des emprisonnés (en mai-juin 1950, 4.000 syndicalistes, un grand nombre de militants socialistes dont Anna Kethly et du parti des petits propriétaires avaient été arrêtés et internés d'un seul coup de filet) la limitation et la réorganisation des pouvoirs de police, la suppression des camps d'internement et jusqu'à la fin des mesures administratives et de contrainte contre l'Église. Qui soutiendra que toutes ces mesures participaient d'une disposition d'esprit révolutionnaire et non de ce banal libéralisme petit-bourgeois dont s'assortit le conservatisme social chaque fois qu'il est en difficulté et que les mesures coercitives ont échoué ?

 Répéterai-je qu'elles n'étaient pas dues à la pression des masses mais à une initiative de Moscou et préciserai-je qu'au surplus, la situation particulière dans laquelle se trouvait Imre Nagy lui semblait les rendre nécessaires, en premier lieu à son avenir politique ? Imre Nagy était bien Président du Conseil, en effet, mais Matyas Rakosi était Premier secrétaire d'un parti dont le Bureau politique lui était en majorité dévoué et, au gouvernement même, il était flanqué, aux postes clés, des membres rakosistes les plus notoires de ce Bureau politique : Ernô Gero (Premier Vice-Président et ministre de l'Intérieur), Andras Hegedus (Deuxième Vice-Président et ministre de l'Agriculture), Istvan Hidas (Ministre de l'Industrie lourde)… Il n'y avait pas de doute possible : Matyas Rakosi évincé avait mis en place le dispositif qui lui permettrait de semer efficacement toutes les embûches possibles sur les pas de son successeur et de prendre sur lui une revanche éclatante. Il ne restait donc à Imre Nagy qu'à s'appuyer sur le peuple pour mettre la manœuvre en échec. Il aurait pu réussir : malheureusement son programme augmenta bien le pouvoir d'achat de tout le monde et donc la consommation intérieure, mais la production ne suivit pas dans les mêmes proportions et, un an après l'avoir installé au Pouvoir, les Russes s'aperçurent que la courbe des livraisons hongroises non seulement ne remontait pas, mais encore baissait de façon plus catastrophique encore que sous Rakosi, comme il eût été facile de le prédire à l'avance puisque ce programme qui n'avait rien de révolutionnaire n'avait non plus rien de soutenable du point de vue de la simple rentabilité bourgeoise. Ce fut sa perte.

 Voici maintenant comment Imre Nagy s'y prit pour obtenir l'appui du peuple : au congrès du Parti qui eut lieu en mai 1954, il annonça la création du Front populaire patriotique dont il voulait faire une organisation de masse structurée, c'est-à-dire chapeautée par un comité dans chaque localité et qui serait ouverte à tous ceux qui accepteraient le programme définitif de son discours du 4 juillet 1953, autant dire à tout le monde. Il n'échappa pas à Rakosi et à son équipe que le Parti des Travailleurs Hongrois serait rapidement noyé dans une telle organisation et que ce serait leur perte : ils s'y opposèrent irréductiblement. Après de longues discussions, l'accord se fit cependant sur une formule transactionnelle que François Fetjô définit ainsi :

1° Le Front ne serait pas une organisation de masse, mais seulement un rassemblement groupant les communistes, leurs satellites et quelques éléments indépendants triés sur le volet et qui y participeraient à titre individuel ;

2° Il ne possèderait pas d'organisations locales, mais seulement des comités locaux qu'on s'efforcerait de rendre représentatifs en tenant compte des préférences de la population locale.

 C'est ce qui se passa : les communistes s'arrangèrent pour composer ces comités locaux de telle sorte qu'ils y possédassent des majorités de 60 à 65 %. Mais « ils ramenèrent à l'activité politique les passifs et les indifférents… beaucoup d'hommes nouveaux, des membres de l'ancienne et de la nouvelle intelligentsia et même quelques anciens notables écartés depuis 1947 »[3].

 D'autre part, dans les petites localités industrielles, il arriva très souvent que le comité local fût exclusivement composé d'ouvriers travaillant dans la seule usine de l'endroit (communistes, syndicalistes et inorganisés) et, dans les grandes qu'il fût l'émanation des comités de plusieurs usines. A l'inverse il arriva aussi qu'un comité local provoquât dans les usines la naissance de comités à son image qui furent sinon toujours encouragés, du moins presque toujours tolérés et admis dans le cercle de famille.

 On a beaucoup parlé des conseils ouvriers de 1956 comme preuve des dispositions révolutionnaires d'esprit de la classe ouvrière en ce que l'idée en est née du Front populaire patriotique et qu'en somme les premiers embryons lui en ont été apportés par Imre Nagy. Les conseils ouvriers de 1956 n'étaient que la réincarnation sous cette forme des comités de ce front, dans l'ombre de Nagy revenu au pouvoir après avoir été évincé en 1955, seulement parce qu'il y était revenu et seulement parce que l'opinion publique le savait favorable à ce genre d'organisations. A ce titre, ils n'ont aucune lettre de noblesse révolutionnaire.

 Encore convient-il de préciser que, lorsqu'il fut avéré qu'économiquement, l'expérience Nagy était un échec, et que, d'ordre de Moscou, Imre Nagy fut, le 14 avril 1955, relevé de ses fonctions de Président du Conseil, de membre du Bureau politique et du Comité central du Parti, par une décision prise en séance plénière par le Comité central lui-même pour avoir « … appliqué, en sa qualité de membre du Bureau politique et en celle de Président du Conseil, une politique en contradiction complète avec la politique du Parti, les intérêts de la classe ouvrière, de la démocratie populaire et de la paysannerie laborieuse », aucun de ces comités n'éleva la moindre protestation ; non plus que le 19 mai 1955, lorsqu'il fut relevé de toutes ses fonctions à la direction du Front qu'il avait créé, et le 17 novembre, date à laquelle son exclusion du Parti fut rendue publique, et ceci prouve qu'ils n'en étaient même pas encore au stade de la révolte.

 Mais l'idée était lancée : à défaut des ouvriers et des paysans, les intellectuels s'y accrochèrent d'autant plus que le discours-programme d'Imre Nagy, le 4 juillet 1953, traduisait remarquablement leurs aspirations foncières - ce qui, par parenthèse, ne permettait absolument pas de les inscrire dans un processus révolutionnaire quelconque - et que, si Moscou avait décidé la liquidation d'Imre Nagy, pour des raisons économiques, le célèbre XXe Congrès du Parti Moscovite qui avait eu lieu en février 1955, et où le Parti hongrois était représenté par Rakosi et deux de ses créatures, avait réaffirmé la nécessité de poursuivre « la révision des mesures de terreur judiciaire et policière injustement prises dans le passé contre les membres du Parti et ses compagnons de route », et de continuer la lutte « contre le culte de la personnalité, pour le retour à la direction collective, le développement de la démocratie à l'intérieur du Parti et la consolidation de la légalité socialiste ».

 Les intellectuels donc, et notamment ceux du Cercle Petöfi, se lancèrent dans la voie indiquée par Moscou, assurés qu'ils pouvaient se croire de n'y courir aucun risque. La mode était aux réhabilitations dans tout le monde communiste : ils parlèrent de celle de Rajk qui avait été favorablement évoquée dans les coulisses de la session du Comité central des 27 et 28 juin 1953, et dont le principe avait été « officieusement » adopté, Imre Nagy régnant encore, dans une réunion du Bureau politique en octobre 1954. Prenant au sérieux les discours sur le retour à la démocratie à l'intérieur du Parti, accessoirement ils se mirent à discuter de certaines mesures contre certains d'entre eux dans le courant de l'été 1955. Et force leur fut bien de s'apercevoir que, contrairement à ce qu'ils avaient pensé, il y avait des risques et de grands.


IV. - La seconde expérience Rakosi

(du 14 avril 1955 au 4 juillet 1956)

_______

 

 Le 14 avril 1955, un dénommé Andras Hegedüs, créature de Rakosi, remplaçait Imre Nagy à la présidence du Conseil du gouvernement hongrois.

 A ceux qui douteraient encore que l'opération fut téléguidée de Moscou, il suffira de rappeler l'ordre chronologique des faits :

 Février 1955 : comme il a été dit, Matyas Rakosi et deux de ses créatures représentent le Parti Hongrois au XXe Congrès du Parti à Moscou :

 Du 2 au 4 mars : à Budapest, Matyas Rakosi rend compte des décisions de ce Congrès devant le Comité central du Parti hongrois ;

 Le 9 mars : toute la presse hongroise publie les résolutions de ce comité central. Ces résolutions accusent publiquement Imre Nagy de déviationnisme de droite et d'opportunisme antimarxiste. Le C.C. déclare en outre que les décisions de juin 1953 étaient justes mais qu'elles furent déformées par la suite : il estime que le bien-être du peuple ne peut être atteint que sur la base du développement primordial de l'industrie lourde. Ainsi qu'on l'a vu, Imre Nagy avait accordé la priorité aux problèmes agraires ;

 Le 2 avril : article de Matyas Rakosi dans la Pravda, - le premier depuis 1952. Le thème en était les décisions du Comité Central ;

 Le 5 avril : télégramme de Boulganine à Matyas Rakosi et Andras Hegedüs. En voici le texte :

« Le Comité Central du Parti ouvrier hongrois, dirigé par le camarade Matyas Rakosi, vétéran éprouvé du mouvement révolutionnaire, a pris un certain nombre de mesures d'une importance vitale pour renforcer le système démocratique populaire et pour accomplir le grand programme de la construction du socialisme en Hongrie. Le gouvernement de la République populaire hongroise et les camarades Matyas Rakosi et Andras Hegedüs, personnellement, ont fait et font tout pour renforcer l'amitié et la coopération entre les peuples hongrois et soviétiques. »

 Entre ce changement de personnel et ce changement de politique, la corrélation s'établit ainsi :

 1. De la fin de la guerre à 1953, Staline qui était partisan de la primauté de l'industrie lourde et du développement du secteur dit socialiste (Sovkhoses et Kolkhoses en agriculture), Matyas Rakosi fut, à ses ordres, le grand homme de la Hongrie satellisée ;

 2. A la mort de Staline (1953), Malenkov, qui lui succéda, était le théoricien de la primauté accordée aux biens de consommation : Rakosi étant devenu impossible, Imre Nagy accepta sans conviction[4] de se mettre au service de Malenkov ;

 3. En février 1955, le XXe Congrès du Parti moscovite avait pour but de procéder à la liquidation idéologique de Malenkov : cette liquidation se fit sur la nécessité de donner la primauté, non plus aux biens de consommation, comme il le prétendait, mais à l'industrie lourde et au développement du secteur socialiste. A son tour, Imre Nagy devenait impossible en Hongrie…

 Si l'on veut aller au fond des choses, ces retournements successifs ne se situent pas sur le plan de la meilleure voie susceptible de conduire à la révolution, mais sur un plan bêtement pratique : en 1948-49, Staline avait rompu avec Tito sur le thème de la primauté à l'industrie lourde et de la collectivisation des terres en agriculture, qui ne trouvait aucune justification en Yougaslavie et que Tito n'acceptait pas. Malenkov avait tout simplement essayé de ramener la Yougoslavie dans le bloc communiste pour réparer les dégâts et, en 1955, cette politique ayant échoué en ce que Tito paraissait irrécupérable, il n'y avait plus de raison de la continuer. Il y en avait d'autant moins qu'elle paralysait considérablement l'effort militaire de la Russie. Ce sont là jeux de Princes qui n'ont rien à voir avec les problèmes de la Révolution, laquelle les a résolus voici longtemps déjà et une fois pour toutes, non pas en prenant parti pour un Prince contre l'autre - ce qui ne relève que de la révolte - mais en supprimant la qualité de Prince.

 En 1955, rien ne permettant encore de penser que le peuple était décidé à intervenir, ne serait-ce que pour les infléchir dans un sens ou dans un autre, ces jeux n'avaient aucune raison de ne pas continuer. Une nouvelle réunion du Comité Central eut lieu en novembre : elle mit au point un second plan quinquennal (1955-60) qui, selon le vœu de Moscou et par application des résolutions du Comité Central de mars, était axé sur la primauté à donner à l'industrie lourde - dans un pays où il n'y en avait pas ! - et au développement du secteur dit socialiste en agriculture. Comme les deux choses étaient aussi insoutenables l'une que l'autre, de quelque point de vue que l'on se place, théorique ou pratique, révolutionnaire ou autre, il fallut d'autant plus les imposer par la force et revenir aux méthodes coercitives pourtant condamnées à l'unanimité par tout le monde y compris leurs auteurs que, pendant ses deux années d'exercice du Pouvoir, Imre Nagy avait créé un climat social en tous points contraire.

 Une des premières de ces mesures visa les intellectuels du Cercle Petöfi : la saisie d'un numéro de la Gazette littéraire (Irovalmi Ujsag), le limogeage de son directeur et l'interdiction de quelques livres, de quelques pièces de musique ou de théâtre, notamment La Tragédie de l'Homme (de Imre Madach), Galilée (de Ladislas Nemeth) et Le Mandarin merveilleux (de Bela Bartok). Le 18 octobre, 67 écrivains, compositeurs ou artistes, signèrent un mémorandum de protestation qu'ils adressèrent au Comité Central. La réponse vint le 10 décembre : c'était une accusation de complot antiparti, accompagnée de mesures disciplinaires contre Tibor Déry, Thomas Aczel, Tibor Tardos et quelques autres.

 Les intellectuels accueillirent assez mal cette réponse mais enfin… C'est la réhabilitation de Rajk qui fit monter la température. Le 27 mars 1956 (le 29 prétend François Fetjö), Rakosi l'annonça en ces termes dans un discours prononcé à Eger :

« Après que l'agent impérialiste Béria et la bande de Peter Gabor eurent été démasqués, on a procédé à la révision du procès Rajk. Il a été démontré que le procès Rajk était fondé sur une provocation. C'est pourquoi, conformément à la résolution adoptée par le Conseil central de notre Parti en juin 1953, la Cour suprême a réhabilité le camarade Laszlo Rajk et d'autres camarades. »

Trois jours après, le 30, à une conférence nationale des écrivains, un jeune critique littéraire déclara qu'il était indigné de voir Rakosi, responsable de la mort de Rajk et de ses compagnons, condamner leur assassinat, qualifiant ledit Rakosi de « Judas aux mains couvertes du sang de Rajk ».

 A partir de là, les événements se précipitèrent.

 Les résolutions du XXe Congrès du Parti moscovite avaient longuement insisté sur la nécessité pour le Parti d'aller aux masses et, notamment, d'organiser des discussions publiques sur ses prises de positions : le 7 mai, disent les uns, le 11, disent les autres, le Cercle Petöfi en organisa une dont le thème était « Le XXe Congrès du P.C. de l'U.R.S.S. et les problèmes de la politique hongroise ». A cette date, les résultats obtenus par l'équipe Rakosi au pouvoir depuis un an étaient là : le pouvoir d'achat avait considérablement baissé par rapport à ce qu'il était devenu pendant les trois années (1952-1955) d'exercice du Pouvoir par Imre Nagy. En fonction de ce fait, et uniquement de celui-là - dont il serait aventuré de dire qu'il constitue un critère révolutionnaire - la politique économique de Rakosi fut violemment critiquée à cette réunion et, le lendemain, le nom du Cercle Petöfi était connu dans toute la Hongrie, un concert de louanges s'élevant vers lui.

 Le 19 juin, la veuve de Rajk y prit la parole devant plus d'un millier de personnes. Le 27 juin, 6 à 8.000 personnes voulurent assister à la réunion et il fallut installer des hauts-parleurs dans les rues : de jeunes écrivains, parmi lesquels Tibor Dery, dénoncèrent Rakosi comme étant le principal responsable de l'échec du communisme en Hongrie et réclamèrent l'abolition de la censure, le départ de Rakosi et le retour d'Imre Nagy. « Le lendemain, tout Budapest commentait avec fièvre cette séance, le Cercle Petöfi gagnait la rue », dit Est-Ouest (op. cit. p. 91) qui ajoute : « Dès ce moment, la révolution était dans l'air. » La révolution non : la révolte.

 Rakosi riposta en interdisant la réunion qui devait avoir lieu la semaine suivante et en faisant adopter, le 30 juin, par le Comité Central, une résolution condamnant « l'activité antiparti menée par les porte-parole du groupe Nagy » et prononçant l'exclusion du Parti de tous les orateurs du 27 juin.

 Réaction du Cercle Petöfi : la réunion interdite aurait lieu quand même. Par ailleurs, la cellule communiste de l'Association des écrivains et journalistes demanda au Comité Central de rapporter les exclusions prononcées. Enfin, la rue se prononçait d'enthousiasme en faveur du Cercle Petöfi.

 On allait vers l'épreuve de force et Moscou n'en voulait pas : le 18 juillet, Mikoian et Souslov arrivèrent donc à Budapest avec mission de prendre sur place, à l'occasion d'une réunion du Comité Central du Parti hongrois qu'ils avaient commandée pour ce jour là, les mesures conformes à la ligne générale définie par le XXe Congrès du Parti russe.

 Les choses ne traînèrent pas : le Comité Central était réuni pour entendre lecture d'une lettre par laquelle Rakosi demandait à être relevé de ses fonctions de Premier secrétaire et de membre du Bureau politique.

« L'une des raisons de ma demande, écrivait-il, est que je suis âgé de soixante-cinq ans et que ma maladie qui ne cesse de s'aggraver depuis deux ans m'empêche de remplir les tâches qu'impliquent les fonctions de Premier secrétaire du Comité Central. De plus, les fautes que j'ai commises sur le plan du culte de la personnalité et de la légalité socialiste causent des difficultés à la direction du Parti et l'empêchent de concentrer toute son attention sur les tâches à accomplir. »

 Satisfaction était donnée à l'opinion. Partiellement, cependant puisque l'opinion réclamait le retour d'Imre Nagy. Ce retour étant impossible aux yeux des Soviétiques parce que, Imre Nagy exclu du Parti n'avait ni fait son autocritique, ni même manifesté l'intention de la faire, ce fut Erno Gero qui fut élu Premier secrétaire en remplacement de Rakosi. De plus entrèrent au Bureau politique un certain nombre de communistes jusque là tenus à l'écart dont Janos Kadar, l'actuel Président du Conseil Hongrois qu'au temps de sa toute-puissance (1952) Rakosi avait envoyé dans un camp d'internement et qui avait été libéré par Nagy au cours de l'été 1954 : oignez vilain…

 Le 20 juillet, le nouveau Comité central se réunit. Il définit les objectifs du second plan quinquennal dont la théorie avait été mise au point à la réunion de l'ancien, en novembre 1955 : augmenter la production de l'industrie socialiste de moitié dans les cinq ans ; investissements réservés par priorité à l'industrie lourde « base de développement de toute l'industrie nationale » ; augmenter progressivement la production dans les fermes d'État et le nombre des coopératives de production agricole. Mais laisser plus de liberté aux écrivains et aux artistes, accroître le rôle du Parlement, rendre la magistrature indépendante, élargir et vivifier le Front populaire patriotique, etc.

 Les intellectuels, écrivains, artistes et journalistes profitent au maximum de ces libertés, la fièvre ne cessa de monter en août et en septembre. Erno Gero fait deux concessions : Imre Nagy sera autorisé à reparaître en public, Rajk aura des funérailles nationales et la date en est fixée au 6 octobre.

 Le 4 octobre, en des termes d'une dignité devant laquelle il faut s'incliner, Imre Nagy demande au Comité central de le « replacer dans ses droits de membre du Parti ». Le 5, sa photographie est publiée dans le journal Muvelt Nep. Le 6, aux funérailles nationales de Rajk, il sort de la foule et va embrasser la veuve du supplicié, les yeux remplis d'espoir des 300.000 personnes qui y assistaient tournés vers lui. Le 7, les étudiants de l'Université d'Économie politique envoient au Ministre de l'Éducation nationale une pétition unanime demandant sa réhabilitation complète et son retour dans sa chaire professorale. Le 13, il est réintégré dans le Parti, le 18, dans sa chaire, le 20, dans sa qualité de membre de l'Académie des Sciences. Le 21 octobre, on apprenait à Budapest qu'à la suite des troubles de Poznan, Gomulka avait été élu membre du Bureau politique du Parti polonais, nommé secrétaire du Comité central et réintégré dans ses anciennes fonctions après des années de disgrâce et de bagne, contre l'avis de Krouchtchev, Mikoyan, Molotov et Kaganovitch, inopinément arrivés à Varsovie pour empêcher l'événement de se produire. Et le 22, dans toute la Hongrie en fièvre on ne parlait plus que des événements de Pologne. Dès lors, seule une capitulation rapide du Comité Central et du Gouvernement pouvait empêcher toute la Hongrie de descendre dans la rue. Ni le Comité Central, ni le Gouvernement n'étant dans ces dispositions d'esprit, elle y était descendue à Budapest et le mouvement fit tache d'huile…


 V. - Ce qu'il fallait démontrer

 

Plus n'est besoin, maintenant, de suivre les événements jour par jour et heure par heure jusqu'à leur tragique dénouement pour se prononcer définitivement sur le point de savoir s'il s'agissait d'une simple révolte ou d'une révolution : s'il subsistait encore quelques doutes dans l'esprit du lecteur, l'étude des buts que les principaux acteurs populaires du drame assignaient eux-mêmes à cette descente dans la rue suffira pour le dissiper.

 De la nuit du 23 au 24 octobre qui l'imposa au Comité Central du Parti Communiste à celle du 3 au 4 novembre au cours de laquelle ce Comité Central décida de constituer, contre vents et marées, le gouvernement Kadar qui est, aujourd'hui encore au Pouvoir en Hongrie, Imre Nagy fit trois gouvernements successifs dont chacun fut élargi à de nouvelles tendances politiques de l'opinion par rapport au précédent. Leur caractéristique commune fut le souci constamment réaffirmé d'Imre Nagy de s'appuyer sur le Front populaire patriotique dans la version qu'il avait essayé de faire prévaloir lors de son retour au Pouvoir en 1953. Sous son impulsion et dans le cadre de ce front se créèrent donc à peu près partout des comités de toutes sortes aux noms les plus variés : Conseil révolutionnaire, Conseil national révolutionnaire, Comité révolutionnaire, Conseil des ouvriers et des soldats, Conseil révolutionnaire de travailleurs, Comité national révolutionnaire, Comité socialiste révolutionnaire, etc. Ce sont ces divers conseils et comités que, pour la commodité du discours, on a englobé dans l'expression « Conseils ouvriers ».

 Qu'il jaillisse spontanément du peuple comme ce ne fut, pour ainsi dire, jamais le cas dans l'histoire du monde ou que sa formation soit provoquée par une intervention extérieure, cas général qui est celui de la Hongrie, un Conseil ou un comité, de quelque nom qu'il se baptise, ne constitue pas forcément un critère révolutionnaire. Que ce conseil ou ce comité appellent à descendre dans la rue non plus et pas davantage la descente dans la rue elle-même : le peuple est aussi descendu dans la rue à l'appel des faisceaux issus du peuple de Mussolini (Marche sur Rome) pour ne citer que ce cas. Non : ce qui définit le critère révolutionnaire, ce sont les raisons pour lesquelles on fait un comité ou un Conseil et pour lesquelles on descend dans la rue. Cela et rien d'autre.

 Au fur et à mesure qu'ils se sont constitués les Conseils et comités hongrois ont dit leurs intentions dans des résolutions qu'ils ont rendues publiques par le moyen du tract : elles se ressemblent toutes en ce qu'elles ont toutes pris pour modèle celle du Cercle Petöfi, votée à l'unanimité dans la soirée du 22 octobre et dont voici le texte :

1. Étant donné la situation qui s'est produite dans notre pays, nous proposons que le Comité Central (du Parti) soit convoqué le plus tôt possible. Le camarade Imre Nagy devrait participer à la préparation de cette réunion.

2. Nous estimons nécessaire que le Parti et le Gouvernement fassent connaître au pays tous les faits relatifs à la situation économique de la Hongrie, qu'ils réexaminent les principes directeurs du Deuxième Plan quinquennal et qu'ils mettent au point un programme constructif de mesures concrètes répondant aux conditions qui existent dans notre pays.

3. Le Comité central et le Gouvernement devraient user de tous les moyens possibles pour favoriser l'établissement en Hongrie d'une démocratie socialiste en assignant au Front populaire tout le rôle qui lui revient, en faisant droit aux justes revendications politiques de la classe ouvrière et en instituant l'autonomie des usines[5] de la démocratie des travailleurs.

4. Pour donner du prestige à la direction du Parti et des organes de l'État, nous proposons que l'on confie au camarade Imre Nagy et aux autres camarades qui luttent pour la démocratie socialiste et les principes de Lénine la place qu'ils méritent dans la direction du Parti et du Gouvernement.

5. Nous proposons que Matyas Rakosi soit expulsé du Comité Central du Parti et exclu de l'Assemblée Nationale et du Présidium. Pour rendre le calme au pays, le Comité Central doit s'élever contre les tentatives de ceux qui, actuellement, cherchent à rétablir le régime stalinien ou rakosiste.

6. Dans l'affaire Farkas, nous proposons, conformément à la légalité socialiste, un procès public.

7. Nous proposons que l'on réexamine les résolutions adoptées qui se sont révélées être une erreur et une manifestation d'esprit sectaire, notamment la résolution de mars 1955[6], la résolution de décembre 1955 relative aux activités littéraires et la résolution du 30 juin 1956 relative au Cercle Petöfi. Ces résolutions devraient être annulées et le Comité central devrait, pour sa part, en tirer les conclusions qui s'imposent.

8. Que l'on dévoile à l'opinion publique en quoi consistent les problèmes prétendument si délicats que soulèvent la balance économique, nos accords commerciaux avec l'étranger et les projets relatifs à l'exploitation des gisements nationaux d'uranium[7].

9. En vue de resserrer davantage l'amitié soviéto-hongroise que l'on établisse des liens encore plus étroits avec le Parti, l'État et le peuple de l'U.R.S.S. sur la base du principe léniniste de l'égalité absolue.

10. Nous demandons qu'à sa réunion du 23 octobre, le Comité central de la D.I.S.Z. (organisation officielle de la jeunesse) se prononce sur les points qui précèdent et adopte une résolution sur la démocratisation des mouvements de jeunesse hongrois.

 Dans les jours qui suivirent, Imre Nagy étant chargé de constituer le Gouvernement, ce texte repris à Czepel, centre ouvrier et à Gorog, centre minier, par des mains moins habiles, a pu devenir :

- Rétablissement du droit de critique, de la liberté de presse et de réunion ;

- Liberté électorale authentique : élections libres au scrutin secret ;

- Rétablissement de la liberté des partis démocratiques ;

- Renaissance et indépendance des syndicats ;

- Révision des plans et libre discussion des questions économiques : recherche du mieux-être pour les travailleurs ;

- Hausse des bas salaires, limitation des salaires élevés et réduction de l'éventail hiérarchique ;

- Suppression des livraisons obligatoires - pour les paysans. Dissolution des kolkhoses établis de force. Révocation des bureaucrates imposés à la tête des kolkhoses ;

- Conseils ouvriers dans toutes les entreprises, désignant le directeur, le contrôlant et ayant droit de regard sur les normes et le Plan ;

- Liberté de la science et de l'art ;

- Publication des accords secrets, politique étrangère conforme aux principes de l'internationalisme prolétarien : abrogation du Pacte de Varsovie, retrait des troupes russes, établissement de relations d'égalité entre la Hongrie et l'U.R.S.S.

 A la forme près, plus ou moins littéraire ici, plus ou moins populaire là, ce furent partout les mêmes revendications.

 Il faut alors bien convenir que, dans ces revendications, rien ne visait ni les structures politiques, ni les structures économiques, ni les structures sociales dans leurs principes fondamentaux : rien, en tout cas, ne s'y élevait au-dessus d'un désir de quelques réformes par-ci par-là, dans le sens défini par Imre Nagy en 1953, c'est-à-dire d'un peu plus de libéralisme dans l'indépendance nationale. Pour tout dire, une prise de position en faveur d'Imre Nagy contre Rakosi : à une époque où, à Rome, la faveur du peuple allait à Tiberius Gracchus contre Octavus, puis à son frère Caius contre Livius Drusus et Opimius, les choses se présentaient déjà de la même façon, mais on connaissait encore le sens des mots et on parlait de révolte, non de révolution. Les frères Gracchus, c'est Imre Nagy, Octavius c'est Rakosi et Kadar, c'est à la fois Livius Drusus et Opimius.

 La suite des événements n'a, maintenant, plus d'importance : une fois de plus, les frères Gracchus ont été écrasés. J'entends bien ce qu'on peut me rétorquer : à Moscou, tout de même, ils ont triomphé en 1917. Oui mais, on ne peut pas dire qu'au Pouvoir, ils se sont, depuis, mieux comportés que ceux qu'ils y ont remplacés et, en tout cas, pas que leur action va dans le sens de la révolution. Mon intention était seulement de dire que, peut-être alors, il y aurait intérêt à changer une méthode qui, parce qu'elle repose sur une équivoque au plan de la théorie, ne conduit nulle part à celui de la pratique.

 Que la révolte des Hongrois soit estimable, le lecteur, je pense, ne me fera pas l'injure de croire que j'ai voulu prétendre le contraire : je n'ai donc pas besoin de préciser les raisons pour lesquelles, si je n'accepte, ni qu'on me la présente comme une révolution, ni qu'y puisse conduire la méthode qui consiste à prendre position dans le jeu des Princes et à faire pencher la balance d'un côté plutôt que de l'autre dans les combats que se livrent les factions, je m'incline cependant bien bas sur la tombe des victimes.


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