Je ne connais pas Eugen Kogon. Tout
ce que je sais de lui, je l'ai appris, lors de la publication
de son ouvrage, par ce qu'il dit lui-même de lui, et par
les comptes rendus de presse. Sous réserves: journaliste
autrichien, de type chrétien social ou chrétien
progressiste, arrêté en conséquence de l'Anchluss,
déporté à Buchenwald. Présenté
au public français comme sociologue.
L'Enfer organisé est le témoignage le mieux achalandé
et il est écrit dans la forme. Il porte sur une quantité
considérable de faits, pour la plupart vécus. S'il
n'est exempt, ni de certaines naïvetés, ni de certaines
exagérations, il est faux surtout dans l'explication et
dans l'interprétation. Cela tient, d'une part, à
la façon de rapporter de l'auteur qui procède "en
esprit politique" (Avant-propos, page 14), de l'autre à
ce qu'il a voulu justifier le comportement de la bureaucratie
concentrationnaire, d'une manière plus catégorique
encore et plus précise que David Rousset.
Pour le reste, Eugen Kogon expose les événements,
dit-il, "sans ménagements en homme et en chrétien"
(Avant- propos, page 14), sans aucune intention d'écrire
"une histoire des camps de concentration allemands"
et "pas davantage une compilation de toutes les horreurs
commises, mais une oeuvre essentiellement sociologique, dont le
contenu humain, politique et moral, d'authenticité établie,
possède une valeur d'exemple." (Introduction, page
20).
L'intention était bonne. [page 180] Il se croyait qualifié pour cette mission, et peut-être l'était-il. Il se présente comme:
Dans la pratique, après avoir été affecté pendant un an au Kommando de l'Effektenkammer (atelier de coupe de vêtements), emploi privilégié, il était devenu secrétaire du S.S. Médecin-chef du camp, Docteur Ding-Schuller, emploi plus privilégié encore. A ce dernier titre, il eut à connaître dans le détail toutes les intrigues du camp pendant les deux dernières années de son internement.
Après avoir lu, j'ai refermé le livre. Puis je l'ai rouvert. Et, sous la reprise du titre en page de garde, j'ai écrit en sous-titre: ou Plaidoyer pro domo.
.
LE DETENU EUGEN KOGON.
A Buchenwald, il y avait une "Section pour l'étude du typhus et des virus". Elle occupait les Blocks 46 et 50. Le responsable en était le S.S. Médecin-chef de camp, Docteur Ding-Schuller.
Voici comment elle fonctionnait:
Et voici comment Eugen Kogon fut affecté a son poste.
Il faut admettre qu'Eugen Kogon avait donné des gages sérieux au noyau "communiste" qui exerçait la prépondérance dans le camp - contre d'autres agglomérats verts, politiques, voire communistes! - pour obtenir d'être désigné par lui à ce poste de confiance. Et il faut retenir ce "avec l'approbation du Docteur Ding-Schuller".
Voici maintenant ce qu'il pouvait se permettre à ce poste:
Ou encore:
Et il pouvait déclarer:
à tel point que d'être "en mauvais termes avec le Kapo du Block 46" ne le dérangeait même pas.
Il ressort de tout ceci qu'ayant su s'attirer les grâces de l'équipe influente dans la Häftlingsführung, il avait, en même temps, su s'attirer celles d'une des plus hautes autorités S.S. [page 183] du camp. Tous ceux qui ont vécu dans un camp de concentration conviendront qu'un pareil résultat n'était guère susceptible d'être obtenu sans quelques entorses aux règles de la morale habituelle hors des camps.
LA METHODE
A elle seule, cette déclaration, en quelque sorte liminaire, suffit à rendre tout le témoignage suspect: "Pour dissiper certaines craintes et montrer que ce rapport ne risquait pas de se transformer en acte d'accusation contre certains détenus qui avaient occupé une position dominante dans le camp."
Eugen Kogon a donc évité de rapporter tout ce qui pouvait accuser la Häftlingsführung, ne retenant de griefs que contre les S.S.: aucun historien n'acceptera jamais cela. Par contre, on est fondé de croire qu'agissant ainsi, il a payé une dette de reconnaissance envers ceux qui lui avaient procuré un emploi de tout repos dans le camp et avec lesquels il a des intérêts communs à défendre devant l'opinion.
Par surcroît, les quinze personnes citées qui ont décidé de son "exactitude et de son objectivité" sont sujettes à caution. Elles sont toutes communistes ou communisantes (même celles qui figurent sous la rubrique social-démocrate, indépendant ou centriste) et si, par hasard, il y avait une exception, elle ne pourrait résulter que du fait d'un obligé. Enfin, elles constituent un tableau des plus hauts personnages de la bureaucratie concentrationnaire de Buchenwald: doyen de camps, Kapos, etc.
Je tiens pour insignifiants ou fantaisistes les titres de président ou de membre du comité de ceci ou de cela, dont elles sont affublées: elles se les sont elles-mêmes, entre-décernées au moment de la libération du camp par les Américains, voire postérieurement. Et je ne m'arrête pas à la notion de "comité" qui est introduite dans le débat dont j'ai déjà fait justice par ailleurs: ils ont dit cela et ils ont [page 185] réussi à le faire admettre en invoquant des motifs très nobles7.
A mon sens, ces quinze personnes ont été très heureuses de trouver en Eugen Kogon une plume habile pour les décharger de toute responsabilité, aux yeux de la postérité.
LA HAFTLINGSFUHRUNG.
Si je ne m'en rapporte
qu'à mon expérience personnelle quant à l'accueil
qui fut fait à mon convoi dans deux camps différents,
il ne m'est pas possible de convenir qu'il fut meilleur à
Buchenwald qu'à Dora, bien au contraire. Mais je dois reconnaître
que les conditions générales de vie à Buchenwald
et à Dora n'étaient pas comparables: le premier
était un sanatorium par rapport au second, En déduire
que cela tenait à une différence de composition,
d'essence et de convictions politiques ou philosophiques entre
les deux Häftlingsführung serait une erreur: si on les
avait interverties en bloc, le [page 186] résultat eût
été le même. Dans l'un et l'autre cas, leur
comportement était commandé par les conditions générales
d'existence et il ne les commandait pas.
A l'époque dont parle Eugen Kogon, Buchenwald était
au terme de son évolution. Tout y était achevé
ou presque: les services étaient en place, un ordre était
au point. Les S.S. eux-mêmes, moins exposés aux tracasseries
que le désordre traîne derrière lui, insérés
dans un programme régulier et quasi sans aléas,
y avaient les nerfs beaucoup moins à fleur de peau. A Dora,
au contraire, le camp était en pleine construction, il
fallait tout créer et tout mettre en place avec les moyens
limités d'un pays en guerre. Le désordre était
à l'état naturel. Tout s'y heurtait. Les S.S. étaient
inabordables et la Häftlingsführung ne sachant quoi
inventer pour leur complaire, dépassait souvent leurs désirs.
Seulement, à Buchenwald, les exactions d'un Kapo ou d'un
doyen de camp, identiques dans leurs mobiles et dans leurs buts,
étaient moins sensibles dans leur portée, parce
que, dans un état des lieux en tous points meilleur, elles
n'entraînaient pas des conséquences aussi graves
pour la masse des détenus.
Il convient d'ajouter comme preuve supplémentaire, voire superfétatoire, qu'en automne 1944, le camp de Dora était à son tour à peu près au point, et la Häftlingsführung n'ayant en rien modifié son comportement, les conditions matérielles et morales d'existence pouvaient soutenir la comparaison avec Buchenwald. A ce moment, la fin de la guerre se précipita, les bombardements limitèrent les possibilités de ravitaillement, l'avance des Alliés sur les deux fronts augmenta la population de celle des camps évacués de l'Est et de l'Ouest, et tout fut remis en question.
Il reste le raisonnement selon lequel il était important, pour maintenir un noyau contre la S.S., de se substituer à elle: tout le camp était naturellement contre la S.S. et je ne comprends pas. On pourrait soutenir, qu'il eut été préférable de maintenir en vie tout le monde contre la S.S., et non seulement un noyau à ses ordres, ne serait-ce que pour lui susciter des difficultés supplémentaires Au lieu de cela, on a employé un moyen qui, s'il a sauvé ce précieux noyau, a fait mourir la masse. Parce que comme le reconnaît Eugen Kogon, après David Rousset, l'urbanité n'était pas seule à intervenir dans le débat:
Il y a lieu de préciser que tout ce qui détenait une parcelle d'autorité dans le camp était par-là même, placé pour "prélever": le doyen de camp qui délivrait globalement les rations, le Kapo ou le chef de Block qui se servaient copieusement en premier lieu, le chef d'équipe ou l'homme de chambrée qui coupaient le pain ou mettaient la soupe dans les écuelles, le policier, le secrétaire, etc. Il est curieux que Kogon ne le mentionne pas.
Tous ces gens se gobergeaient littéralement des produits de leurs vols, et promenaient dans le camp des mines florissantes. Aucun scrupule ne les arrêtait:
Pendant ce temps, les malades de l'infirmerie mouraient d'être privés de cette nourriture spéciale que la S.S. leur destinait. Expliquant le mécanisme du vol, Kogon en fait un simple aspect du "système D", indistinctement employé par tous les détenus qui se trouvaient sur le circuit alimentaire. C'est à la fois, une inexactitude et un acte de bienveillance à I'égard de la Häftlingsführung.
[page 188]
Le travailleur d'un Kommando
quelconque ne pouvait pas voler: le Kapo et le Vorarbeiter, prêts
à le dénoncer, le surveillaient étroitement.
Tout au plus pouvait-il se risquer, la distribution des rations
étant faite, à prendre quelque chose à un
de ses compagnons d'infortune. Mais le Kapo et le Vorarbeiter
pouvaient de concert prélever sur l'ensemble des rations,
avant la distribution, et ils le faisaient cyniquement. Impunément
aussi parce qu'il était impossible de les dénoncer
autrement que par la voie hiérarchique, c'est-à-dire
en passant par eu. Ils volaient pour eux-mêmes, pour leurs
amis, pour les fonctionnaires d'autorité desquels ils tenaient
leur poste et aux échelons supérieurs de la hiérarchie,
pour les S.S. dont ils tenaient à s'assurer ou à
conserver la protection.
Pour ce qui est de la diète des malades, le Kapo de l'infirmerie
- celui qui a sanctionné l'exactitude et l'objectivité
du témoignage de Kogon! - en prélevait une importante
quantité à l'intention de ses collègues et
des communistes accrédités8. Pendant mon séjour à
Buchenwald, tous les matins il fit tenir une quantité de
lait, voisine d'un litre, et incidemment, quelques autres friandises,
à Erich, chef du Block 48. Si on reporte cette opération
à l'échelle du camp, on peut déjà
mesurer la quantité de lait dont les malades de l'infirmerie
étaient ainsi privés. En comparaison, les petits
chapardages sur le circuit étaient insignifiants.
Ainsi donc, qu'il s'agisse
du menu ordinaire ou de la diète, malade ou non, les détenus
avaient, pour mourir de faim, deux raisons qui s'ajoutaient: les
prélèvements des S.S.9 et ceux de la Häftlingsführung.
Ils avaient aussi deux raisons de recevoir des coups, et d'être
malmenés en général. Dans ces conditions,
il était peu de détenus qui ne préférassent
avoir affaire directement au S.S.: le Kapo qui volait plus que
de mesure, frappait aussi plus fort pour plaire aux S.S., et il
était rare qu'une simple réprimande d'un S.S. n'entraînât,
de surcroît, une volée de coups du Kapo.
LES ARGUMENTS
[page 189]
Les arguments qui justifient la pratique du sauvetage d'un noyau, avant tout et à tout prix, ne sont pas plus probants que les faits.
commence par se demander Kogon avec effroi. De ce qui précède, il ressort déjà que le camp tout entier n'aurait eu qu'une raison de moins de "crever" à ce rythme. Il ne suffit pas d'ajouter:
et d'en faire rejaillir le mérite sur la Häftlingsführung, pour que ce soit vrai. A ce compte, on pourrait aussi dire qu'ils sont entrés dans une France libérée, et ce serait ridicule. La vérité, c'est que les S.S. ont fui devant l'avance américaine et que, tentant d'emmener avec eux le plus possible de détenus, ils ont lancé la Häftlingsführung, gummi à la main, à la chasse à l'homme dans le camp.
Grâce à cela, l'opération s'est faite dans un minimum de désordre. Et si, par un miraculeux hasard, l'offensive des Américains avait été stoppée devant le camp, au point qu'une contre-offensive allemande vigoureusement menée ait pu décider de l'issue de la guerre dans un autre sens, le raisonnement offrait un avantage certain qui transparaît dans ces lignes:
Autrement dit, dans une Allemagne victorieuse, chacun des fonctionnaires d'autorité du camp eût pu exciper de sa contribution personnelle au maintien de l'ordre, de son dévouement, etc., pour obtenir sa libération.
Et le texte qu'on vient de lire eût pu paraître sans qu'une virgule y soit changée.
Il est bien évident que n'importe quelle méthode de la S.S. ne pouvait que devenir inopérante, à partir du moment où, pratiquée par d'autres dans le même but, elle s'appliquait au même objet dans la même forme. Mieux: elle était inutile. La S.S. n'avait plus besoin de frapper puisque ceux auxquels elle avait délégué ses pouvoirs frappaient mieux; ni de voler, puisqu'ils volaient mieux et que le bénéfice était le même quand il n'était pas plus substantiel; ni de faire mourir à petit feu pour faire respecter l'ordre, puisqu'on s'y employait à sa place et que l'ordre n'en était que plus rutilant.
Par ailleurs, je n'ai jamais observé que l'intervention de la bureaucratie concentrationnaire ait effacé les oppositions naturelles, ni que les diverses catégories de détenus aient été moins mélangées qu'il en était décidé par la S.S.
Les méthodes employées, on en conviendra, n'étaient pas propres à obtenir ce résultat. Et le but poursuivi - avoué - n'était pas celui-là: diviser pour régner, ce principe qui vaut pour tout pouvoir désireux de tenir, valait autant pour la Häftlingsführung que pour les S.S. Dans la pratique, tandis que les seconds opposaient indistinctement la masse des détenus à ceux qu'ils avaient choisis pour les gouverner, la première jouait de la nuance politique, de la nature du délit et de la sélection d'un noyau d'une certaine qualité.
Ce qui est amusant -- à distance! -- dans cette thèse, c'est la distinction qu'elle fait entre les rouges et les verts au pouvoir, accusant ces derniers de corruption, de chantage et de recherche des avantages matériels: que faisaient donc les rouges qui ne fût pas tout cela? Et, pour le détenu ordinaire, quelle était la différence, s'il lui était impossible de la mesurer à un résultat?
Dans un monde byzantinisé par des décades d'un enseignement petit-bourgeois, la juxtaposition des propositions abstraites prend plus d'importance que l'impitoyable enchaînement des faits. Une morale qui, pour établir un contraste entre le délit de droit commun et le délit politique, a besoin de supposer une différence d'essence entre les coupables, ne prépare pas à retenir une identité des mobiles du compor- [page 191]tement chez les uns et chez les autres, en quelque circonstance que ce soit. Elle pousse à négliger trop l'influence du milieu et, dans un milieu qui met quotidiennement la vie en danger, les réactions des individus les plus désintéressés et les plus irréprochables, si on les y transplante.
C'est ce qui s'est produit dans les camps de concentration: les nécessités de la lutte pour la vie, les appétits plus ou moins avouables, ont pris le pas sur tous les principes moraux. A la base, il y avait le désir de vivre ou de survivre. Chez les moins scrupuleux, il s'est accompagné du besoin de voler de la nourriture, puis de s'associer pour mieux voler. Les plus habiles à s'associer pour se mieux nourrir -- les politiques puisqu'en l'occurrence l'opération requérait plus d'adresse que le force -- ont été les plus forts pour conquérir le pouvoir, parce que les mieux nourris. Et ils ont été les plus forts aussi pour le conserver parce qu'intellectuellement les plus habiles. Mais, aucun principe moral, au sens où nous l'entendons dans le monde non concentrationnaire, n'est intervenu dans cet enchaînement de faits, autrement que par son absence.
Après cela, on peut écrire:
Mais ce n'est qu'un quitus dont la forme, pour laudative qu'elle soit, ne réussit pas à masquer qu'il assimile tous les détenus politiques - mêmes ceux qui n'ont jamais cherché à exercer aucune autorité sur leurs compagnons d'infortune - au moins scrupuleux d'entre eux. Ni l'aveu: Se défendre par tous les moyens.
Par tous les moyens, voici ce que cela pouvait signifier:
J'ai déjà observé qu'il ne s'agissait pas de sélectionner les inaptes à vivre, mais les inaptes au travail. La nuance est sensible. Si on veut la négliger à tout prix, je professe qu'il valait mieux "risquer un retrait probable11 des responsabilités dans le camp", que de charger sa conscience de cette "participation active", toujours zélée dans la pratique. Les verts seraient revenus au pouvoir? Et après? D'abord, ils n'étaient pas de taille à le conserver. Ensuite, dans ce cas précis, ils n'auraient pas fait plus de zèle, au regard de la masse. Ils n'auraient pas désigné un plus grand nombre d'inaptes et ils n'auraient pas tenu moins compte de la qualité car, dans ces sélections, les rouge ne se souciaient pas plus que les verts de la couleur politique, si la Häftlingsführung n'y était pas intéressée par quelqu'un des siens.
Dès lors, et si
c'était pour se charger de la même faute, aux yeux
de la morale, pourquoi prendre le pouvoir aux verts ou vouloir
le conserver contre eux? Il est possible que, les verts étant
au pouvoir, les inaptes ainsi sélectionnés, à
quelques unités près, n'eussent pas été
les mêmes. Mais rien n'était changé quant
au nombre, lequel était déterminé par la
statistique générale du travail et d'après
la possibilité matérielle, pour le camp, de supporter
un nombre plus ou moins grand de non-travailleurs. Eugen Kogon
lui-même n'eût peut-être pas eu la latitude
de devenir ou de rester le secrétaire familier du S.S.
Médecin-capitaine Docteur Ding-Schuller, et, rejeté
dans la masse, à force d'y être frappé et
d'y avoir faim, peut-être fût-il lui aussi tombé
au nombre de ces inaptes. Vraisemblablement, il en eût été
de même des quinze autres qui ont donné l'absolution
à son témoi- [page 193]
gnage. Alors, serait survenue la plus impensable des catastrophes:
il n'aurait pu se produire que:
Comme si, au regard de l'Histoire, il importait que Kogon et son équipe fussent témoins plutôt que d'autres - que Michelin de Clermont-Ferrand, que François de Tessan, que le Docteur Seguin, que Crémieux, que Desnos, etc. car, ce nous et ce tous ne s'appliquent, bien entendu, qu'aux privilégiés de la Häftlingsführung et non à tous les politiques qui constituaient, en dépit qu'on en ait, la plus grande partie de la masse. Pas un instant il n'est venu à l'idée de l'auteur qu'en se contentant de moins manger et de moins frapper, la bureaucratie concentrationnaire eût pu sauver la presque totalité des détenus, qu'il n'y aurait, aujourd'hui, que des avantages à ce qu'ils fussent, eux aussi témoins.
Qu'un homme aussi averti et qui affiche par ailleurs une certaine culture, ait pu en arriver à d'aussi misérables conclusions, il faut en voir la cause dans le fait qu'il a voulu juger les individus et les événements du monde concentrationnaire avec des unités de mesure qui lui sont extérieures. Nous commettons la même erreur lorsque nous voulons apprécier tout ce qui se passe en Russie ou en Chine, avec des règles de morale qui sont propres au monde occidental, et les Russes comme les Chinois nous le rendent. Ici et là, il s'est créé un Ordre et sa pratique a donné naissance à un type d'homme dont les conceptions de la vie sociale et du comportement individuel sont différentes, voire opposées.
De même dans les camps de concentration: dix années de pratique ont suffi pour créer un Ordre en fonction duquel tout doit être jugé, et principalement en tenant compte que cet Ordre avait donné naissance à un nouveau type d'homme intermédiaire entre le détenu de droit commun et le détenu politique. La caractéristique de ce nouveau type d'homme résulte du fait que le premier a dévoyé le second et l'a rendu à peu près semblable à lui-même, sans trop laisser entamer sa conscience, au niveau de laquelle le camp était adapté par ceux qui l'avaient conçu. C'est le camp qui a imprimé un sens aux réactions de tous les détenus, verts ou rouges, et non l'inverse.
En regard de cette constatation et dans la mesure où on voudra bien admettre qu'elle n'est pas une construction de l'esprit, les règles de la morale en cours dans le monde[page 194] non-concentrationnaire peuvent intervenir pour pardonner, en aucun cas pour justifier.
LE COMPORTEMENT DE LA S.S.
Je rapproche deux affirmations:
Il est exact que la direction du camp S.S. n'intervenait généralement pas dans les discussions qui opposaient les détenus les uns aux autres, et qu'il était vain d'attendre d'elle une quelconque décision de justice. Il n'en pouvait être autrement:
La Häftlingsführung, en effet, multipliait les efforts pour qu'elle l'ignorât. S'érigeant en véritable "justice des détenus", profitant de ce qu'aucun appel ne pouvait être interjeté contre ses décisions pour prendre les plus invraisemblables, elle n'avait jamais recours aux S.S. que pour renforcer son autorité si elle la sentait faiblir. Pour le reste, elle n'aimait pas les voir intervenir, redoutant à la fois qu'ils fussent moins sévères, ce qui eût mis son autorité en discussion dans la masse, et leurs appréciations quant à son aptitude à gouverner, [page 195] ce qui eût posé le problème de son renvoi dans le rang et de son remplacement. Pratiquement, tout cela se résolvait dans un compromis, la Häftlingsführung "évitant les histoires" en les empêchant de traverser l'écran qu'elle constituait, la S.S. ne cherchant pas à savoir sous réserve que l'ordre régnât et qu'il fût inattaquable.
Dans le cas précis,
qui est rapporté, si le chef de Block Osterloh avait été
un rouge, rien ne serait arrivé aux oreilles de la S.S.
autrement que dans la version du suicide de la victime, ce qui
ne souffrait pas de difficultés. Mais il était un
vert et il représentait une des dernières parcelles
du pouvoir que sa catégorie détenait dans le camp:
les rouges l'ont dénoncé dans l'espoir de l'éliminer.
La S.S. n'a pas tranché dans le sens de leur désir.
Ainsi le voulait l'Ordre: un chef de Block, même coupable,
ne pouvait être ni suspecté, ni puni que par l'autorité
supérieure, en aucun cas sur plainte ou sur réaction
de la masse. Qu'il fût vert ou rouge, il en eût été
ainsi.
On peut renverser les termes de la proposition, transformer l'accusé
en victime et la victime en meurtrier: dans ce cas la Häftlingsführung
elle-même eût fait ce raisonnement. Sans se soucier
de la couleur d'Osterloh, elle se fût considérée
comme atteinte ou menacée dans ses prérogatives
et elle eût signalé à la S.S. en demandant
un châtiment exemplaire -- à moins, ce qui est plus
probable, qu'elle n'eût d'abord appliqué le châtiment
et, seulement ensuite, demandé à la S.S. d'entériner.
Dans la première éventualité, la S.S. transmettait
à l'échelon supérieur et attendait la décision:
je passe sur les coups venant de partout qui accompagnaient le
meurtrier au Bunker14
Dans la seconde, elle homologuait l'attitude de la Häftlingsführung,
précisément pour éviter des demandes d'explications,
de justification, etc. et des ennuis de toutes sortes de la part
de cet échelon supérieur. Dans les deux, rien qui
ne fût compatible avec l'Ordre, même revu et corrigé
sur place, dans le sens de la facilité.
Dans l'affaire Osterloh à laquelle les rouges avaient imprudemment
donné le caractère d'un débat de conscience
dans lequel l'honnêteté battait l'Ordre en brèche,
Berlin eut à intervenir et suscita tant de difficultés
que, de l'aveu, du témoin, la direction S.S. de Buchenwald
ne put que parvenir à étouffer l'affaire. Aussi,
d"une manière générale, les direc- [page
196]tions S.S. n'aimaient pas lui en référer. Elles
en redoutaient des lenteurs, des curiosités, voire des
scrupules qui pouvaient prendre des allures de tracasseries, à
la clé desquelles il y avait l'envoi dans une autre formation,
ce qui, en temps de guerre, était gros de conséquences.
Tenant Berlin dans une ignorance presque totale, ne l'informant
que de ce qu'elles ne pouvaient lui cacher15, elles réglaient sur place
au maximum.
Si on en doute, voici un autre texte:
[page 197]
Ceci pour Buchenwald. Si on veut savoir quels étaient ces visiteurs, voici:
Ainsi donc, on cachait soigneusement les traces ou les preuves de sévices, non seulement au commun des visiteurs étrangers ou autres, mais encore aux plus hautes personnalités de la S.S. et du IIIe Reich. J'imagine que si ces personnalités s'étaient présentées à Dachau et à Birkenau on leur eût fourni, sur les chambres à gaz, des explications aussi pertinentes que sur le "chevalet" de Buchenwald. Et je pose la question: Comment peut-on affirmer après cela que toutes les horreurs dont les camps ont été le théâtre faisaient partie d'un plan concerté "en haut lieu"?..
Dans la mesure où, en dépit de tout ce qu'on lui cachait, Berlin décelait quelque chose d'insolite dans l'administration des camps, des rappels à l'ordre étaient adressés aux directions S.S.
L'un d'entre eux, émanant du chef de Section D, stipulait en date du 4 avril 1942:
" Le chef Reichsführer S.S. et chef de la police alle- [page 198]mande, a ordonné que lors de ses ordres de bastonnade (aussi bien chez les hommes que chez les femmes en détention préventive) il convient, au cas ou le mot "aggravé" serait ajouté, d'appliquer la peine sur le postérieur mis à nu. Dans tous les autres cas, on en restera à la méthode en usage jusqu'à présent, conformément aux instructions antérieures du Reichführer S.S."
Eugen Kogon, qui cite cette circulaire, ajoute:
" En principe, avant d'appliquer la bastonnade, la direction du camp devait demander l'approbation de Berlin et le médecin du camp devait certifier au S.S. W.V.H. que le détenu était en bonne santé. Mais cela fut l'usage pendant longtemps dans tous les camps, jusqu'à la fin dans un grand nombre d'entre eux, de commencer par envoyer le détenu "au chevalet" et de lui distribuer autant de coups qu'on jugeait bon. Puis, après avoir reçu l'approbation de Berlin, on recommençait, mais cette fois officiellement. " (Page 99.)
Il va sans dire que la
bastonnade était presque toujours appliquée sur
le postérieur mis à nu et que c'est pour lutter
contre cet abus et non pour aggraver la peine, que la circulaire
en question fut envoyée dans tous les camps.
On peut certes s'étonner et trouver barbare que la bastonnade
ait fait partie des châtiments prévus. Mais ceci
est une autre histoire: dans un pays comme l'Allemagne où,
jusqu'à la fin de la guerre 1914-1918, elle était
prévue pour tout le monde, au titre de châtiment
le plus bénin, sous le nom de "Schlague", il
n'est pas tellement surprenant qu'elle ait été maintenue
par le National-Socialisme pour les délinquants majeurs,
surtout si on tient compte que la République de Weimar
ne s'en est pas autrement émue. Il l'est plus, que dans
un pays comme la France, où des monceaux de circulaires
ont confirmé sa suppression depuis un siècle, des
millions de nègres continuent à y être exposés
et la subissent effectivement, "le postérieur mis
à nu", puisqu'ils ont, par surcroît, la malchance
de vivre dans des régions de la Terre où ils n'auraient
besoin de s'habiller que pour cette raison.
Une autre circulaire datée du 28 décembre 1942,
émanant de l'office central S.S. de gestion économique
(enregistrée dans le livre des plis secrets sous le n"
66/42. Références D/III/14h/82.42.Lg/Wy et portant
la signature du général Kludre, de la S.S. et de
la Waffen S.S., dit: [page 199]
Il est peut-être d'autres documents qui viendraient à l'appui de la thèse que je soutiens: ils dorment encore dans les archives allemandes ou, s'ils sont déjà mis au jour, ceux qui ont eu la chance de les compulser ne les ont pas rendus publics. La méthode qu'on emploie pour effectuer ce travail est étonnante. Exemple: sous le titre Le Pitre ne rit pas, David Rousset a publié un recueil de documents relatifs aux atrocités allemandes dans tous les domaines; il est muet sur la seconde des deux circulaires précitées parce qu'elle détruit en grande partie son argumentation; et s'il cite la première, il en dénature complètement le sens16. A cet égard, s'il y a lieu de se méfier des explications et interprétations d'Eugen Kogon, il faut se féliciter qu'il ai été assez objectif -- fût-ce à son insu -- pour soulever le voile.
LE PERSONNEL SANITAIRE.
On frémit à la pensée que semblable raisonnement ait pu être produit sans sourciller, par son auteur, et répandu dans le public sans soulever d'irrésistibles mouvements de protestations indignées. Pour en bien saisir toute l'horreur, il importe de savoir qu'à son tour le Kapo choisissait ses collaborateurs en fonction d'impératifs qui n'avaient, eux non plus, rien de commun avec la compétence. Et de réaliser que ces soi-disant "chefs des détenus", exposant des milliers de malheureux à la maladie, en les frappant et en leur volant leur nourriture, les faisaient soigner, en fin de circuit, sans que la S.S. les y obligeât, par des gens qui étaient absolument incompétents.
[page 201]
Le drame commençait à la porte de l'infirmerie:
Le Kapo, choisi parce qu'il
était communiste, choisissait un portier, non parce qu'il
était capable de discerner les malades des autres ou, entre
les malades, ceux qui l'étaient le plus de ceux qui l'étaient
le moins, mais parce qu'il était robuste et pouvait administrer
de solides raclées. Il va sans dire qu'il l'entretenait
en forme par des soupes supplémentaires. Les raisons qui
présidaient au choix des infirmiers, si elles n'étaient
pas de même nature, étaient d'aussi noble inspiration.
S'il y eut des médecins sur le tard, dans les infirmeries
des camps, c'est que les S.S. l'imposèrent. Encore fallut-il
qu'ils vinssent, eux-mêmes, les séparer de la masse,
à l'arrivée des convois. Je passe sur les humiliations,
voire les mesures de rétorsion, dont ces médecins
furent victimes, chaque fois qu'ils opposèrent les impératifs
de la conscience professionnelle aux nécessités
de la politique et de l'intrigue.
Eugen Kogon voit des avantages au procédé: le Kapo
Kramer était devenu "un remarquable spécialiste
pour les blessures et pour les opérations" et ajoute-t-il:
Je veux bien Je veux bien
faire abstraction de l'utilisation et du sort des médecins
de métier que la Häfttingsführung jugea, individuellement
et collectivement, moins intéressants que MM. Kramer et
Jellineck. Je veux bien, de même faire abstraction aussi
du nombre de morts qui ont payé la remarquable performance
de ces derniers. Mais, s'il est admis que ces considérations
sont négligeables, il n'y a [page 202] plus de raison de
ne pas étendre cette expérience au monde non-concentrationnaire
et de ne pas la généraliser. On peut, en tout tranquillité,
prendre tout de suite deux décrets: le premier supprimerait
toutes les Facultés de médecine et les remplacerait
par des centres d'apprentissage des métiers de pâtissier
et de tourneur sur métaux; le second enverrait dans les
entreprises de travaux publics, tous les médecins qui encombrent
les hôpitaux ou qui tiennent cabinet pour les remplacer
par des pâtissiers ou des tourneurs sur métaux communistes
ou communisants.
Je ne doute pas que ces derniers s'en tireraient honorablement:
au lieu de leur faire grief des morts en tous genres qu'ils provoqueraient,
on mettrait à leur crédit le doigté avec
lequel ils triompheraient dans toutes les intrigues de la vie
politique. C'est une manière de voir.
DEVOUEMENT.
C'est exact. Mais les "camarades" aidés étaient toujours les mêmes: un Kapo, un chef de Block, un doyen de camp, un secrétaire, etc. Ceux de la masse qui avaient perdu leurs dents pour les raisons indiquées sont morts sans en avoir récupéré d'artificielles, ou ont dû attendre la libération pour être soignés.
La clandestinité de ce travail était d'ailleurs bien particulière et comportait l'accord préalable de la S.S.:
" Au cours de l'hiver 1939-1940, on parvint à créer une salle d'opération clandestine grâce à l'étroite collaboration d'une série de Kommandos, et à l'accord tacite du S.S. docteur Blies " (Page 132.)
On mesurera sa portée et ses conséquences si on tient compte que les installations dentaires et chirurgicales étaient prévues à l'intention de tous les détenus de tous les camps. [page 203] Et que grâce à la complicité de certains S.S. bien placés, elles ont pu être détournées de leur but au profit de la seule Häftlingsführung. Mon opinion est que, si ceux qui procédaient à ce détournement "encouraient de graves risques", il n'y a là rien que de très juste vu d'en bas.
Eugen Kogon sent de lui-même la fragilité de ce raisonnement:
On peut évidemment
traduire que si, "en gros, la S.S. laissait faire les politiques"
et "aller les choses", c'est parce qu'elle était
"fatiguée" ou "habituée": c'est
encore une manière de voir Je n'en reste pas moins persuadé
que c'est parce que les politiques lui avaient donné de
nombreuses et sensibles preuves de leur dévouement au maintien
de l'ordre, de quoi elle avait déduit qu'elle pouvait leur
faire confiance en un très grand nombre de cas.
Quant aux "mesures prises dans l'intérêt de
tous", elles évitaient peut-être l'intervention
de la S.S., mais c'est précisément dans ce singulier
"avantage" que résidaient les causes de toutes
les catastrophes qui s'abattaient sur la masse: il vaut mieux
être traité par Dieu que par ses saints. En outre,
si le pouvoir se consolide dans la mesure où il réussit
à diviser les oppositions possibles, réciproquement,
il s'affaiblit des dissensions entre ceux qui le partagent: sous
cet angle, une S.S. pratiquant un contrôle constant et méticuleux
sur tout ce qui se passait dans le camp, eût substitué
la méfiance à l'esprit de connivence, dans tous
les rapports qu'elle entretenait avec la Häftlingsführung.
De cela, [page 204] elle ne voulait pas, on le conçoit
aisément. Mais l'autre n'en voulait pas davantage: elle
avait délibérément franchi le Rubicon et,
à une situation qui l'eût assimilée au commun
des concentrationnaires, elle préférait, quelle
qu'en fût la rançon collective, la possibilité
de pratiquer une flagornerie dont les menus bénéfices
lui sauvaient la vie, en s'ajoutant les uns aux autres.
CINEMA, SPORTS.
Ces faibles, ces affamés, ces demi-morts dont Eugen Kogon se rend compte qu'ils assistaient avec plaisir quoique debout, à une partie de football, sont les mêmes dont il pense qu'étant données les affreuses conditions d'existence, ils n'avaient pas le coeur d'aller au cinéma où l'on était assis.
La réalité, c'est qu'ils n'allaient pas au cinéma parce que, chaque fois qu'il y avait séance, toutes les places étaient retenues par les gens de la Häftlingsführung. Pour le football, c'était différent: le terrain était en plein air, exposé à la vue de tout le monde, et le camp était grand. Tout le monde pouvait y assister. Encore fallait-il que quelque Kapo ne s'avisât pas de faire irruption dans la foule des assistants et, matraque à la main, de refouler tous ces malheureux vers les Blocks, sous prétexte qu'ils feraient mieux de profiter de leur après-midi du dimanche pour se reposer!
Quant aux jeunes gens qui
croyaient avoir des forces à dépenser et qui constituaient
les équipes de football, il [page 205] s'agissait des gens
de la Häftlingsführung ou de leurs protégés:
ils s'empiffraient de la nourriture volée à ceux
qui les regardaient, ils ne travaillaient pas et ils étaient
en pleine forme.
LA MAISON DE TOLERANCE.
Comme le cinéma, le bordel n'était accessible qu'aux gens de la Häftlingsführung, les seuls d'ailleurs qui fussent en état de lui trouver quelque utilité. Personne ne s'en est jamais plaint et toutes les discussions qui pourraient s'instituer autour de cette réalisation n'ont aucun intérêt. Je veux cependant remarquer que:
Mon opinion est que les politiques en question eussent mieux fait d'aller au bordel puisqu'on leur en offrait la possibilité. Le raisonnement qui consiste à les louer d'avoir décliné l'offre sous prétexte de ne pas se laisser corrompre (!..) devient une monstrueuse imposture à partir du moment où il comporte la corruption des enfants. J'ajoute que c'est justement pour enlever toute excuse et toute justification à cette corruption des enfants que la S.S. avait prévu le bordel dans tous les camps.
MOUCHARDAGE.
Il paraît assez surprenant qu'un procédé qui donnait des résultats quand il était employé par la S.S., pût échouer au service de la Gestapo. En fait, il est pourtant exact que la Gestapo n'y eut qu'exceptionnellement recours: elle n'en avait pas besoin. Tout concentrationnaire qui détenait une parcelle de pouvoir ou un emploi par faveur, était plus ou moins un mouchard qui renseignait la S.S. directement ou par personne interposée: quand la Gestapo voulait un renseignement, il lui suffisait de le demander à la S. S.
Examinés à la loupe, les camps étaient pris dans les mailles d'un vaste réseau de mouchards. Dans la masse, il y avait les petits, les margoulins du métier qui renseignaient les gens de la Häftlingsführung par servilité congénitale, pour une soupe, un morceau de pain, un bâton de margarine, etc., ou même inconsciemment. Pour grands qu'ils aient été, leurs méfaits ne sont pas encore entrés dans l'Histoire, faute d'historiens. Au-dessus d'eux, il y avait toute la Häftlingsführung qui mouchardait la masse à la S.S. quand besoin était. Enfin la Häftlingsführung était composée de gens qui se mouchardaient entre eux.
Dans ces conditions, la délation prenait souvent de singuliers aspects:
[page 207]
Autrement dit, la dénonciation qui était une ignominie quand elle était pratiquée par les verts, devenait une vertu, même à titre préventif, quand elle était pratiquée par les rouges. Heureux rouges qui peuvent s'en tirer en collant l'étiquette "Fasciste" sur le front de leurs victimes!
Voici mieux:
Le dénommé Grogorij Kushnir-Kushnarev était probablement coupable de tout ce dont on l'accuse, mais tous ceux qui ont gravi les échelons de la hiérarchie concentrationnaire et occupé le même poste, avant ou après lui, se sont comportés de même façon et ont la conscience chargée des mêmes crimes. Celui-ci n'avait pas l'approbation d'Eugen Kogon Quoi qu'il en soit, il est difficile d'admettre que la [page 208] S.S. ait pris gratuitement une part aussi active à son élimination, en la personne du S.S. Docteur Hoven.
Eugen Kogon ajoute:
Le clan dont faisait partie le témoin poussa sans doute un soupir de soulagement, et cela se conçoit puisque cette mort signifiait son avènement au pouvoir. Mais le soupir fut seulement de satisfaction dans le reste du camp où la mort par voie d'exécution de n'importe quel membre influent de la Häftlingsführung était toujours accueillie avec quelque espoir de voir s'améliorer enfin le sort commun. Au bout de quelque temps, on s'apercevait que rien n'était changé et, jusqu'à l'exécution suivante, il était indifférent à tout le monde d'être sacrifié sur l'autel de la vérité ou sur celui du mensonge, confondus dans l'horreur.
TRANSPORTS.
A mon sens, il n'y avait aucun inconvénient à ce que l'expérience Schwartz se répétât chaque fois qu'il était question d'organiser un transport vers quelque lieu de travail: si les S.S. n'avaient jamais pu y arriver, il n'en eût que mieux valu. Mais:
Et après avoir été sélectionné sur la place d'Appel, il ne fut plus possible de "filer dans toutes les directions" comme avec Schwartz: gummi à la main, tous les Kapos, tous les chefs de Blocks, tous les Lagerschutz23, etc., dressaient un barrage menaçant contre toute tentative de fuite. Auprès d'eux, le S.S. Schwartz paraissait débonnaire. Ils étaient communistes, anti-fascistes, anti-hitlériens, etc., mais ils ne pouvaient tolérer que quelqu'un troublât l'ordre hitlérien des opérations ou tentât d'amoindrir l'effort de guerre du IIIe Reich en cherchant à lui échapper. En revanche, ils avaient le droit de désigner les détenus qui feraient partie des transports et ils en dressaient les listes avec un zèle qui était au-dessus de tout éloge: voir précédemment.
TABLEAU.
Il en était ainsi
dans tous les camps. A I'indulgence et à certaines réticences
près, on ne saurait exposer mieux, ni en moins de mots,
toutes les raisons de l'horreur: l'instinct de conservation. Et
tous ses moyens: la corruption.
Si on peut arrêter là le commentaire de ce tableau,
on en peut aussi prendre texte pour préciser que I'instinct
de conservation, thème fort ancien, est bien autre chose
et tout autre chose que ce qu'une morale puérile enseigne.
Du farouche Guitton qui, dans la Rochelle assiégée
par Richelieu, se faisait des saignées pour nourrir son
fils de son sang cuit, à Saturne qui dévorait ses
enfants à leur naissance, pour échapper à
la mort dont le Titan le menaçait, il est susceptible des
réactions humaines les plus variées. Dans une société
qui assure d'entrée, la vie à tous les individus,
on peut croire qu'il y a plus de Guitton que de Saturne: le comportement
individuel ne permet en rien, sinon par l'exception d'affirmer
le contraire. Mais ce comportement n'est qu'un vernis qu'un rien
érafle et il suffit de le gratter un peu: que les conditions
sociales changent brutalement et la nature humaine apparaît
avec tout le prix qu'elle attache a la vie.
Par la voix de tous les enfants de France, le bon sens populaire clame à tous les échos qu'Il était un petit navire et se console dans la mesure où il croit diminuer I'horreur de la situation en affirmant que, pour savoir qui sera mangé, On tira-t-à la courte paille, plutôt que de laisser la décision à une conjuration, ou de la prendre "démocratiquement" en assemblée générale. Mais il n'en fut pas moins indigné lorsqu'il apprit qu'à l'expérience le petit navire était devenu l'avion, échoué dans les glaces polaires du Général Italien Nobile et que celui-ci avait pu être accusé de n'avoir survécu jusqu'à l'arrivée de l'expédition de secours qui repéra l'épave, que parce qu'il avait mangé un ou plusieurs de ses camarades. S'il ne réagit pas violemment contre les récits des camps de concentration, c'est parce qu'il n'en ressort pas clairement que la bureaucratie concentrationnaire utilisant tous les moyens de la corruption, gardant pour elle toutes les courtes pailles et faisant procéder au tirage par les S.S., a mangé la masse des détenus.
Avant cette guerre, j'ai moi-même connu beaucoup de gens [page 211] qui "aimaient mieux mourir debout que vivre a genoux". Sans doute étaient-ils sincères mais, dans les camps, ils ont vécu à plat-ventre et certains d'entre eux ont commis les pires forfaits. Rendus à la vie civile et à la vie tout court, inconscients de la défaite qu'ils ont subie, dans l'exemple qu'ils ont eux-mêmes donné, ils sont toujours aussi intransigeants sur le précepte, ils tiennent toujours les mêmes discours et ils sont prêts à recommencer avec le bolchevik ce qu'ils ont fait avec le nazi.
En réalité,
on sent très bien qu'en dehors de l'instinct de conservation
qui a joué à tous les échelons, aussi bien
chez le simple détenu devant le bureaucrate, que chez le
bureaucrate devant le S.S., de même que chez le S.S. devant
ses supérieurs, il n'est pas d'explication valable aux
événements du monde concentrationnaire. On le sent
très bien, mais on ne veut pas l'admettre. Alors, on a
recours à la psychanalyse: les médecins de Molière,
déjà, parlaient à leurs malades un latin
qu'ils ne connaissaient pas mieux que leur métier, et déjà
ils avaient l'assentiment résigné de l'opinion.
APPRECIATIONS.
A mon sens, il serait plus juste de dire que les réactions des uns et des autres étaient toutes du domaine de l'humain, au sens biologique du mot, et qu'en ce qui concerne plus particulièrement la Häftlingsführung et la S.S., elles étaient toutes marquées par l'inhumain, au sens moral.
Plus loin, Eugen Kogon précise:
" Ceux qui se sont le moins transformés dans les camps sont les asociaux et les criminels professionnels. La raison doit en être recherchée dans le parallélisme entre leur structure psychique et sociale, et celle de la S.S." (Page 320.)
Peut-être. Mais il faut aussi convenir que le milieu [page 212] concentrationnaire, s'il n'était pas de nature à faire naître la mentalité d'un politique chez un asocial ou un criminel professionnel, fournissait par contre de multiples raisons à un politique de se transformer en coquin. Ce phénomène n'est pas particulier au camp de concentration: il est d'observation constante dans toutes les maisons de redressement et dans toutes les prisons où l'on pervertit, sous prétexte de régénérer.
La théorie des refoulements
du Pr Freud explique très bien tout cela et il serait puéril
d'insister. Celle de la valeur de l'exemple n'y contredit pas:
dans tous ces établissements, la mentalité d'ensemble
résultant d'une pratique systématique de la contrainte,
a tendance à se modeler sur le niveau le plus bas, généralement
représenté par le gardien, trait d'union entre tous
les détenus. Il n'y a pas de quoi s'étonner: le
milieu social dans lequel nous vivons et qui rejette le concept
concentrationnaire avec tant de vertueuse indignation tout en
le pratiquant à des degrés divers, a bien permis
au politique devenu voyou de faire -- momentanément je
l'espère -- figure de héros!
C'est sans doute parce qu'il a pressenti le reproche dans cet
ordre d'idées qu'Eugen Kogon prenant les devants, a écrit
dans son Avant-propos:
Le moins que l'on puisse dire, c'est que le témoin n'a pas tenu sa promesse: on chercherait en vain, dans tout son ouvrage, un type politique précis, mis en cause. Par contre, d'un bout à l'autre, il plaide pour le parti communiste, soit indirectement, soit expressément:
etc., et pour la bureaucratie concentrationnaire par voie de conséquence, puisque ceux qui se disaient communistes pouvaient seuls prétendre à y entrer et à y demeurer. Dans une certaine mesure il plaide aussi pour lui et je doute fort qu'après avoir refermé le livre, le lecteur le moins averti n'ait pas une irrésistible envie de lui appliquer la méthode qu'il conseille: quelles fonctions exerçais-tu?
La conclusion de tout cela? Voici:
Evidemment, mais à
qui la faute? Dans l'ivresse de la libération, exhalant
un ressentiment accumulé pendant les longues années
de l'occupation, l'opinion a tout admis. Les rapports sociaux
se normalisant progressivement et l'atmosphère s'assainissant,
il est devenu de plus en plus difficile de la subjuguer. Aujourd'hui,
les récits des camps de concentration lui paraissent tous,
beaucoup plus des justifications que des témoignages. Elle
se demande comment elle a pu se prendre au piège et, pour
un peu, elle ferait passer tout le monde au banc des accusés.
NOTA BENE
J'ai passé sous
silence un certain nombre d'histoires [page 214] invraisemblables
et tous les artifices de style.
Au nombre des premières, il faut faire figurer la plus
grande partie de ce qui concerne l'écoute des radios étrangères:
je n'ai jamais cru qu'il fût possible de monter et d'utiliser
un poste clandestin à l'intérieur d'un camp de concentration,
Si la voix de l'Amérique, de l'Angleterre ou de la France
libre y pénétrèrent parfois, ce fut avec
l'assentiment de la S.S., et seuls un très petit nombre
de détenus privilégiés en purent profiter
dans des circonstances qui relèvent exclusivement du hasard.
Ainsi, cela m'est personnellement arrivé à Dora
pendant la courte période durant laquelle j'ai occupé
les nobles fonctions de Schwung (ordonnance) auprès de
l'Oberscharführer (adjudant, je crois) commandant le Hundesstaffel
(compagnie ou section des chiens).
Mon travail consistait à entretenir en état de propreté
tout un Block de S.S. plus ou moins gradés, à cirer
leurs bottes, à faire leurs lits, à nettoyer leurs
gamelles, etc., toutes choses que je faisais le plus humblement
et le plus consciencieusement du monde. Dans chacune des pièces
de ce Block, il y avait un poste de T.S.F.: pour tout l'or du
monde, jamais je ne me serais permis de tourner le bouton, même
quand j'avais la certitude absolue d'être parfaitement seul.
Par contre, vers huit heures du matin, quand tous ses subordonnés
étaient partis pour le travail, il est arrivé deux
ou trois fois à mon Oberscharführer de m'appeler dans
sa chambre, de brancher le poste sur la B.B.C. en français
et de me demander de lui traduire ce que j'entendais en sourdine.
Le soir, de retour au camp, je le communiquais à voix basse à mes amis Delarbre (de Belfort) et Bourguet (du Creusot) en leur recommandant bien, ou de le garder pour eux, ou de ne le transmettre qu'à des camarades très sûrs, et encore, dans une forme assez étudiée pour ne pas attirer l'attention et pour ne pas permettre de remonter aux sources.
Il ne nous est rien arrivé25. Mais, dans le même temps, il y eut dans le camp une affaire d'écoute de radios étrangères à laquelle, je crois, fut mêlé Debeaumarché. Je n'ai jamais su de quoi il s'agissait exactement: un des membres de ce groupe m'avait abordé un jour en me racontant qu'il y avait un poste clandestin dans le camp, qu'un mouvement politique y recevait des ordres des Anglais, etc., et il avait corroboré ses dires en me donnant des nouvelles que j'avais [page 215] entendues le matin même ou la veille chez mon Oberscharführer. J'avais avoué mon scepticisme en des termes tels qu'il ne me considéra plus que comme quelqu'un dont il fallait se méfier. Bien m'en prit: quelques jours après, il y eut des arrestations massives dans le camp, dont l'intéressé et Debeaumarché lui-même. Tout cela se termina par quelques pendaisons. Vraisemblablement, il s'agissait, à l'origine, d'un détenu dans mon cas qui avait trop parlé et dont les propos s'étaient imprudemment répercutés jusqu'au Sicherheitsdienst (service de la police secrète des S.S.) en passant par un mouchard de la Häfttingsführung.
Quand Eugen Kogon écrit:
je le crois volontiers.
Encore que je sois plus enclin à penser qu'il a surtout
écouté les émissions en question en compagnie
du Docteur Ding-Schuller27.
Mais, tout le reste n'est qu'une façon de corser le tableau,
d'une part pour faire croire à un comportement révolutionnaire
de ceux qui détenaient le pouvoir, de l'autre pour mieux
excuser leurs monstrueuses exactions.
Quant aux artifices de style, j'ai négligé aussi
des affirmations comme:
ou comme:
qui fourmillent à
propos de tous les grands personnages du régime nazi et
qui produisent d'heureux effets de sadisme. Elles me paraissent
relever du même état d'esprit qui poussa Le Rire
à publier en septembre 1914, une photographie de l'enfant
aux mains coupées, Le Matin, du 15 avril 1916, à
présenter comme un paranoïaque cancéreux, ayant
tout au plus quelques mois de vie devant lui, l'empereur Guillaume
Il qui finit ses jours quelque vingt années plus tard dans
une retraite dorée du coté de Hammerongen, et Henri
Desgranges dans L'Auto, en septembre 1939, à "faire
la nique" à un Goering manquant de savon noir pour
se laver. La banalité du procédé n'a d'égales
que la crédulité populaire et l'imperturbabilité
avec laquelle ceux qui l'emploient se répètent à
propos de tous les ennemis, dans toutes les guerres.
Extrait du livre de Paul Rassinier, Le
Mensonge d'Ulysse, qui est paru d'abord aux Editions bressanes
en 1950. Cette première partie était parue auparavant
sous le titre Passage de la ligne en 1948. L'ensemble a été
plusieurs fois réédité par différents
éditeurs, de droite comme de gauche. Nous utilisons l'édition
procurée en 1980 par La Vieille Taupe, à Paris.
Signalons qu'il existe une traduction anglaise un peu abrégée
(il y manque les trois premiers chapitres) parue, avec d'autres
textes de Rassinier, sous le titre Debunking
the Genocide Myth, parue en 1978 aux Etats-Unis.
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de l'homme, qui stipule:
ARTICLE 19
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et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être
inquiété pour ses opinions et celui de chercher,
de recevoir et de répandre, sans considération de
frontière, les informations et les idées par quelque
moyen d'expression que ce soit>
Déclaration internationale des droits de l'homme,
adoptée par l'Assemblée générale de
l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.