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Le Parlement aux mains des banques

II.– LES PREUVES

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PRÉFACE

Le scandale est quotidien

par Henri JEANSON

 J'aime beaucoup Rassinier. Je l'aime beaucoup parce que, sans perte de sang-froid, sans grandiloquence, le plus simplement du monde Rassinier vit, selon le mot de Zola: Indigné.

 Indigné mais tranquille, car sûr de son fait.

 Indigné mais imperturbable.

 Indigné depuis l'âge de seize ans.

 L'indignation de Rassinier ne se manifeste pas par de spectaculaires crises de colère. Il ne s'emporte guère et se garde de toute invective. D'où sa force et la sûreté de son tir. Il n'appartient pas à la race de ces polémistes congestifs qui se délivrent en un article - ouf! - de leur scrupule ou de leur bile et qui écrivent comme on se purge. L'article publié il ne se tient pas pour quitte envers lui-même et ne passe pas à un autre genre d'exercice. Non: il s'obstine avec une bonne foi que nul ne songe à lui reprocher, à l'exception bien entendu de ces ligues nationales où d'authentiques résistants et déportés se laissent inocemment dûper par les profiteurs des fours crématoires. Ils existent ces profiteurs. Ils ont toujours existé. Nul n'ignore que l'ossuaire de Verdun, par exemple, est devenu une attraction foraine et une excellente affaire dont les bénéfices sont d'autant plus grands qu'on ne renouvelle jamais la marchandise. Ce sont toujours les mêmes squelettes qui servent. Les restes ne sont pas perdus pour tout le monde.

 Passons…

 Si la bonne foi de Rassinier, déporté et résistant non conformiste l'a quelquefois tiré des griffes d'une justice qui n'en a plus que le nom, son indignation, elle, l'a singulièrement compromis aux yeux des politiciens pyrrhoniens qui chassent le portefeuille à l'escopette. Et on le lui fait bien voir. L'indignation ne va pas, en effet, sans une certaine noblesse de caractère, un certain désintéressement, une pureté suspecte… Mettez un honnête homme dans un conseil des ministres et c'est toute la stabilité gouvernementale qui se trouvera soudain menacée. Une goutte d'eau pure trouble l'eau trouble! C'est un phénomène bien connu des chimistes de couloirs.

 Songez-y: l'indignation est un état d'alerte infiniment plus dangereux pour l'indigné que pour l'objet de l'indignation. Il n'y eut, ne l'oublions pas, qu'un condamné dans la sanglante affaire des piastres: ce fut l'infortuné Jacques Despuech qui commit l'impardonnable délit d'indignation en révélant le trafic. Quant à Mme Guénard fille Bollaert, sur qui des douaniers mal-avisés avaient saisi un million de piastres, cinquante mille dollars et quelques lingots d'or, tout porte à croire qu'on lui foutra bientôt la légion d'honneur à titre d'excuses avec, à titre de prime, la médaille des ancients combattants d'Indochine.

 En dépit de cet instructif précédent - et de quelques autres - Rassinier a continué à prendre ses risques dans la clandestinité du livre puisque le Canard Enchaîné lui-même a refusé - comme on le verra plus loin - de lui ouvrir ses colonnes pour une simple mise au point. On ne voulait pas peiner - je ne sais pourquoi - le très cher et très honorable Servan-Schreiber qui est quelque chose comme le Goebbels de Mendès France-Dimanche.

 En vérité je vous le dit, Rassinier est un pur. Et ce mot n'a pas ici le sens ironique, péjoratif et un peu canaille qu'il prendrait sous la quelconque plume de Mme Gourdeji dite Giroux ou de telle autre gourde à tout faire " rewritée " par le polytechnicien de service.

 Disons-le tout net: l'honnêteté intellectuelle de Rassinier lui est naturelle. Il ne saurait s'en passer: une raison de vivre. C'est son expédient, son blot, sa combine, son job, son filon, son truc à lui!

 Et nul n'ignore que sous Mollet comme sou Schumann, sous Martineau-Desplat comme sous Mitterand l'honnêteté est toujours punie.

 Voilà pourquoi j'aime beaucoup Rassinier.

 

***

 Dans le petit ouvrage que voici, Rassinier nous offre du Parlement une image fidèle jusqu'à l'abjection. Qu'on ne prétende pas que ce livre nous a été livré dans l'irréflexion d'un de ces mouvements spontanés contre lesquels le philosophe nous met en garde quand il nous dit que l'amour que nous avons de la vérité est souvent trompé par la précipitation. Le bref réquisitoire est le fruit d'une lente patience. L'accumulation de textes, de chiffres, de preuves irréfutables satisferait l'exigence du plus rigoureux des chartistes. Il ne se lit que narines pincées car il s'en dégage de méphitiques puanteurs. Cela sent l'haleine de cancéreux, l'urine de fauve, la soutane bréneuse, la sueur de chéquart, le pet d'escroc, la chiure de flic, le cérunem trafiqué, le dessous de table et le dessous de bras, le bouc merdeux, la poignée de mains moite, l'entérite et la dent creuse.

 Cela sent la quatrième république.

 Puisse la lecture de ces quelques pages inciter nos contemporains à ouvrir les fenêtres et à changer l'air de leur siècle…

 Hélas, je n'ai guère d'illusions.

 Nous vivons dans un monde absurde et sordide dont les malins s'accomodent, dont les autres subissent passivement les impératifs, mais qui gène aux entournures les quelques rares Rassinier qui n'ont pas perdu tout sens de la dignité et qui refusent de se laisser robotiser… Que peut-on espérer de la France qui nous est faite par le parlement de M. Le Trocquer et par la Presse de MM. Bleuestein et Boussac? L'horrible petit français moyen célébré par l'affreux Herriot, le petit français moyen pétri de bandes dessinées, de Tour de France, de Grace Kelly, de Zappy Max et de ouikende gastronomiques ne se soucie guère que de lui car il ne se doute pas que les autres c'est, aussi, lui! Après moi le déluge et qu'est-ce que ça fait pourvu qu'on rigole!.. Telle est sa devise.

 Rigolera bien qui mourra le dernier.

 Débrouillard - bien sûr - et spirituel - oh la la! - il croit toujours que seul, en cas de bagarre, il sera épargné, que seul " il passera à travers " et c'est la raison pour laquelle cet égoïste à courte vue, acceptera d'un coeur léger, que les autres se fassent tuer demain pour la Standard Oil, les tissus Boussac, le bon Vermifuge Lune, l'eau qui fait Pschitt ou les slogans de M. Pineau des Charentes.

 Pourquoi pas?

 On s'est fait tuer pour moins que çà en Indochine. N'est-ce pas Letourneau, n'est-ce pas Bidaud, n'est-ce pas mystérieux Monsieur Paul? Les morts ont ceci de bon qu'on les enterre et qu'on peut ensuite les faire parler…

 Et les livres, comme celui-ci, ont ceci de bon, que, s'ils vous font une mauvaise conscience, on peut les brûler…

***

 La République des camarades dénoncée avec tant d'éclat par le revalorisant Robert de Jouvenel s'est singulièrement dégradée.

 Elle est devenue la république des complices dans un pays de comparses. Il y avait jadis, à la Chambre, de vrais partis politiques dont les antagonismes faisaient jaillir des lumières. Les chefs de ces partis qu'ils s'apelassent Jaurès ou Briand, Albert de Mun ou Combes, Caillaux ou Clémenceau étaient de grands tribuns. C'étaient aussi des hommes d'État et non de petits aventuriers de faits divers. Lorsqu'ils confrontaient, souvent avec passion, toujours avec intelligence, leurs doctrines, de sordides combinaisons ne s'embusquaient pas derrière les mots. Derrière leurs mots il y avait aussi des idées, aussi une conviction, aussi une espérance… La collection du Journal Officiel de ce temps-là continue l'oeuvre des encyclopédistes. Celle d'aujourd'hui n'est qu'une suite aux aventures des Pieds Nickelés…

 Ces hommes-là ne méprisaient pas l'opinion publique car l'opinion publique était gérée par une presse où, en dépit des inévitables affairistes, les articles portaient la signature de Jaurès, de Séverine, de Vallès, de Rochefort, de Gustave Téry, de Léon Werth, d'Anatole France, de Laurent Tailhade, de Léon Bloy, de Jean Grave, de Mirbeau, que sais-je? … C'est à cause d'eux que, lorsqu'éclatait un scandale comme Panama le régime tremblait sur ses bases et que des hommes se suicidaient car l'honneur était encore coté en bourse! Nous vivons aujourd'hui dans un Panama permanent auquel nul ne prête plus attention; le scandale est quotidien.

 Contrôlés par les banques, qui contrôlent aussi la presse, les parlementaires ne sont plus que des agents d'exécution dociles et cyniques…

 Les partis politiques n'existent, en apparence, que pour l'extérieur. A l'intérieur du parlement ils se fondent en un vaste gang… Les betteraviers, les bouilleurs de cru, les propriétaires d'écurie de course, les Lazard, les Worms, les Rothschild, les distributeurs de publicité se sont substitués à la République…

 On étouffe le scandale d'hier par le scandale d'aujourd'hui qui sera lui-même étouffé par le scandale de demain… C'est l'opération cascade…

 Tout le monde s'en tire parce que tout le monde est mouillé… Qui parle encore du scandale des vins, du scandale des généraux, du scandale des piastres, du scandale de la S.N.E.P., du scandale de bons d'Arras, du scandale du rapport de la cour des comptes, du scandale des Surplus américains, des mille et un scandales judiciaires, du scandale Blachette, du scandale des Bijoux de la Bégum, du scandale du trafic d'or du général Beynet en Syrie, du scandale de la Telma, du scandale des moulins de Dakar, du scandale Onassis, du scandale Micchelson, du scandale des Rhums?

 Personne!

 Personne!

 Personne!

 Des commissions d'enquête ont été nomées. Elles ont siégé des mois durant.

 Quels coupables ont-elles traduits en haute cour ou plus simplement en correctionnelle?

 Personne!

 Personne!

 Personne!

 C'est que tous les partis unis dans la même infamie sont ici compromis sous le nom de MM. Gouin, Bidaud, Letourneau, Chaban-Delmas, Marius Moutet, Jules Moch, André Lyautey, Bertaux, Boutemy, Pleven, Jacquinot, Borgeaud, Diethelm, Pineau, etc, etc.

 Ils se tiennent tous par la main…

 N'est-ce l'inénarrable Pineau, autre margoulin, qui pour sauver son confrère Félix Gouin s'écriait cyniquement: (Oh! Ubu!) - Pourquoi parmi tous les scandales du ravitaillement avoir choisi celui des vins?

 Le même Pineau ajoutait:

 - Faîtes attention! avec la multiplication d'affaires comme il s'en présente aujourd'hui on risque de perdre la confiance du peuple! Faîtes attention…

 Ainsi que le notait Jean Galtier-Boissière les partisans du faux patriotique ne raisonnaient pas autrement au temps de l'affaire Dreyfus… Il est vrai qu'ils n'étaient pas socialistes.

***

  Puisse ce petit livre qui contient tant de vérités vous permettre de partager l'indignation de Rassinier, c'est la grâce que je vous souhaite.

 La République sera sauvée le jour ou sur le fronton de la Chambre, on inscrira ces mots: Prison d'État et où l'on interdira aux parlementaires d'en sortir…

 Telles sont en vrac les quelques sages réflexions que m'inspirent les banques, le parlement et la Presse. Vus et commentés par Rassinier, incurable indigné.

 Henri Jeanson.

 

INTRODUCTION

 Le 3 mars 1956, dans sa rubrique «En toute liberté» et sous le titre «Les salauds vont-ils en enfer», Fraternité française, journal de M. Poujade, publiait l'article suivant que je reproduis intégralement:

 Supposez - nous disons bien supposez - que vous appreniez que l'Union des Banques américaines ait pour agent politique principal au Parlement français M. X…, député et ancien ministre.

 Supposez que vous appreniez que l'Union des Banques Rothschild ait pour représentant au Parlement M. René Mayer.

 Supposez que vous appreniez que les groupes de Banques Lazard et Servan-Schreiber-Gradis aient pour représentant au Parlement M. Mendès-France.

 Vous n'en croiriez pas un mot, n'est-ce pas? Et vous auriez bien raison.

 Imaginez maintenant que vous appreniez que les Banques Rothschild possédaient de gros intérêts dans le nord de l'Indochine, dans la région destinée à tomber sous le contrôle de Ho Chi Minh en cas de compromis et que les groupes Lazard et Gradis ont de gros intérêts dans le sud de cette même Indochine, intérêts que seule une paix de compromis ait pu sauver?

 Vous n'avez pas l'impression que, si vous appreniez cela, vous recevriez du même coup quelques lumières sur les dessous d'une certaine guerre d'Indochine qui - entre autres - ne coûta qu'une centaine de mille morts à la France?

 Ce qui caractérise les groupes financiers, c'est que, s'ils sont d'accord pour se désintéresser du sort des hommes et du pays, ils se combattent avec la plus extrême violence lorsque leurs intérêts sont opposés. Et lorsqu'ils se combattent, il est bien rare que les hommes aient le loisir de se livrer aux joies de la pêche à la ligne. On fait donner le clairon, on brandit le drapeau et l'on proclame la patrie en danger.

 Ce qui, le plus souvent, est strictement vrai, l'un des groupes ayant fait exactement tout ce qu'il fallait pour qu'il en soit ainsi.

 Fini de divaguer. Si tout cela était vrai, ça se saurait, pas vrai?

 C'est pourquoi j'attends sans patience des démentis et rectifications sans parler des procès en diffamation que toutes les personnes que j'ai citées ne vont pas manquer d'engager contre la revue «Contre-Courant» dont le seul titre «Le Parlement aux mains des Banques», est plein de sinistres promesses parfaitement tenues.

 Les cinémas annoncent la projection d'un nouveau film intitulé Les salauds vont en enfer.

 Pourvu que ce soit vrai?

 On pourrait leur donner un petit coup de main?

 C'était signé: Le Montagnard.

 M. X…, c'est M. René Pleven, désigné en toutes lettres dans Le Parlement aux mains des Banques et si le journal de M. Poujade ne l'a pas donné en clair, c'est bien plus pour ne pas le livrer au public en raison des sympathies qu'il a pour lui, que pour se protéger contre d'éventuelles poursuites devant les tribunaux puisqu'il lui suffisait de dire qu'il le tenait de moi pour être juridiquement couvert.

 Mais le journal de M. Poujade ne voulait pas non plus me nommer et pas davantage donner l'adresse de Contre-Courant pour éviter à ses lecteurs la tentation d'entrer directement en contact avec les textes qu'il interprétait à leur intention.

 Ceci étant dit, cet article pose très bien le problème: on ne m'a rien dit et qui ne dit mot consent.

 J'ai pris pour habitude de ne jamais dire dans le dos des gens ce que je pourrais leur dire en les regardant droit dans les yeux. A chacun de ceux que Le Parlement aux mains des Banques met en cause, j'avais donc fait envoyer un exemplaire portant la mention: «A M… par souci de correction»; il s'ensuit que, même s'ils n'avaient pas été atteints par les comptes rendus et commentaires de la presse, aucun d'entre eux n'en pouvait ignorer.

 M. Mendès-France seul a marqué le coup par une lettre dont voici le texte:

Paris, le 17 Octobre 1955

Monsieur,

 Je vous remercie de m'avoir adressé, en précisant que c'était par souci de Correction, votre ouvrage:  Le Parlement aux mains des Banques.

 Je l'ai parcouru rapidement et j'ai eu le regret d'y trouver à mon sujet des affirmations qui me paraissent relever beaucoup plus de l'imagination que de l'information.

 Je ne connais pas ce groupe de banques «plus particulièrement françaises ou dont les ramifications à l'étranger sont assez ténues», dont je défendrais les intérêts. Je ne crois pas avoir, dans aucune circonstance, défendu d'intérêts financiers ou bancaires, ni ceux auxquels vous faites allusion, ni aucun autre. D'ailleurs, après m'avoir adressé un pareil grief, vous mentionnez que je fus soutenu dans cette action par des députés qui subiraient les mêmes influences; c'est ainsi que vous relevez le nom de M. Jacquinot qui, le journal officiel le prouve, a continuellement condamné le gouvernement que je présidais.

 Veuillez croire, Monsieur, à mes sentiments de sincère surprise et les meilleurs.

 Pierre MENDÈS-FRANCE.

 Cette lettre n'appelait qu'une précision sur l'attitude de M. Jacquinot et je l'ai, par retour, adressée à M. Pierre Mendès-France en lui faisant remarquer que s'il était exact que M. Jacquinot ait combattu la politique de son gouvernement après le retour de la paix en Indochine (ce que dit, très explicitement Le Parlement aux mains des Banques et que M. Pierre Mendès-France traduit par «constamment») le journal officiel était, pour le reste, plutôt d'accord avec moi qu'avec lui.

 Voici la réponse de M. Mendès-France à cette lettre:

Paris, le 9 novembre 1955.

Monsieur,

 J'ai bien reçu votre lettre du 20 octobre, et je me vois obligé de vous répéter mon désaccord avec ce que vous écrivez.

 Vous dites, en effet, que certains hommes politiques ont» servi des intérêts financiers sans se rendre compte» et que cela pourrait être mon cas. J'aurais, je l'avoue, une triste opinion de moi, si j'apprenais, en effet, avoir fait le jeu de certains intérêts plus ou moins avouables, sans même en avoir eu conscience. Tant que vous ne m'aurez pas fourni plus de présomptions ou d'indices dans ce sens, je continuerai à rester convaincu que mes efforts n'ont jamais servi que l'intérêt général, tel que je le conçois.

 Par ailleurs, vous parlez de «l'origine et de la nature des capitaux» qui ont permis la publication de L'Express, et vous paraissez y trouver une confirmation de vos soupçons et de vos inquiétudes. Je crois être, en ce qui me concerne, mieux renseigné que vous sur les personnes qui ont permis la publication de L'Express. C'est parce que je connais le nom de ces personnes que je crois pouvoir confirmer - sans réserve - ce que je vous ai précédemment écrit et répété, ci-dessus.

 Je vous prie de croire, Monsieur, à mes sentiments dévoués.

Pierre MENDES-FRANCE.

 Plus question de M. Jacquinot, M. Mendès-France passe à autre chose. Je n'ai d'ailleurs jamais dit qu'il ne servait pas l'intérêt général «tel qu'il le concevait» puisque c'était précisément la conception qu'il en avait que je lui reprochais. Quant aux  «personnes qui ont permis la publication de L'Express», je n'ai jamais douté non plus qu'il les connût mieux que moi: entre autres buts, Le Parlement aux mains des banques poursuivait celui de le démontrer avec, à l'appui toutes les précisions, présomptions et indices que M. Mendès-France trouve insuffisants. Si ce n'est qu'une question de dosage, c'est mince comme argument, car il est bien évident que j'aurai beau accumuler les preuves: à défaut de les réfuter, celui et ceux contre qui elles jouent auront toujours la ressource de prendre la tangente en les déclarant insuffisantes.

 J'ai bien compris que cette seconde lettre était une manière de couper court. J'ai cependant, une fois encore, répondu.

 Et cette fois, c'est M. Mendès-France qui n'a plus répondu.

***

 

 De l'innombrable et envahissante cohorte des Servan-Schreiber, personne n'avait pipé mot. Il est même vraisemblable que personne, jamais, n'aurait pipé mot si Le Canard Enchaîné n'avait fourni à l'un d'entre eux l'occasion inespérée de s'inscrire en faux, à moindre risque, contre ce que j'avais écrit.

 Au Canard Enchaîné, nous avons quelques bons amis qui sont restés fidèles à la mémoire de Pierre Bénard et c'est peut-être à eux qu'il doit d'être souvent, dans tout ce qui se publie en France, le tonique hebdomadaire. Mais nous n'y avons pas que des amis et c'est sûrement pourquoi il ne l'est pas toujours.

 Pour son numéro du 25 janvier, Le Canard Enchaîné donc, imagina sur le thème «Faut-il pendre Poujade» un colloque auquel participèrent Breffort, Jeanson, Laroche, Monier et Robert Tréno.

 Au cours de ce colloque, Henri Jeanson qui ne recule devant rien, s'avisa de produire, sur les interférences de la politique et de la finance, des arguments tirés de mes articles de Défense de l'Homme et du Parlement aux mains des Banques.

 Ces arguments provoquèrent le dialogue suivant:

Écoutez-le, Rassinier, dit Jeanson, et prenez des notes…

«Le parlement, écrit-il, est un champ clos où s'affrontent les représentants des conseils d'administration des principaux groupes bancaires suivants…»

LAROCHE. - Ça commence bien. Vas-y.

JEANSON. – «… 1° L'Union des Banques américaines dont l'agent financier pour la France et l'Europe occidentale est M. Jean Monnet, l'agent politique étant M. René Pleven, qui débuta dans la carrière comme secrétaire de Jean Monnet…»

BREFFORT. - En somme, Pleven est la menue monnaie de Monnet…

JEANSON. – «…2° L'Union - européenne, celle-ci - des banques Rothschild dont l'homme politique est René Mayer; 3° Une petite banque - les Gradis - dont jusqu'à ces temps derniers le rayonnement ne dépassait guère les frontières nationales. Les Gradis n'avaient à leur service que des journalistes, les Servan-Schreiber, financiers et propriétaires de L'Express, l'un d'entre eux étant allié à la famille. Depuis la guerre d'Indochine, ils se sont renforcés par un traité d'alliance passé avec les Lazard, dont M. Petsche était l'homme politique, Mme Petsche, actuellement Jacquinot, étant une Lazard…»  compris?

LAROCHE. - Continue, tu m'intéresses.

JEANSON. - Voici comment Rassinier explique l'ascension du Prince Charmant à la présidence du Conseil:  «En Indochine, les intérêts des Rotschild, situés principalement dans le nord, exigeaient la poursuite de la guerre jusqu'à la défaite totale d'Ho-Chi-Minh. Les Gradis-Lazard-Servan-Schreiber, dont les intérêts étaient situés principalement dans le sud, et pour lesquels les Cogny, Ely, de Castries, etc., n'étaient que des tocards, jugeaient plus prudent de traiter. C'est ainsi que M. Mendès-France fut porté à la présidence avec l'appoint des voix que lui apporta Jacquinot, mari de Mme Petsche, née Lazard. On sait la suite: pour tirer leur épingle du jeu, Gradis, Lazard and Co donnèrent à Ho-Chi-Minh ce qui appartenait aux Rothschild…»

TRENO. - Et après? L'essentiel, c'était que la guerre d'Indochine fût finie. Le Lazard, parfois, fait bien les choses!

BREFFORT. - Gradis pro Deo!

JEANSON. - C'est tout de même bon à savoir que la guerre se bornait à une rivalité de banquiers, non? En quoi cela nous concernait-il? Pourquoi se ferait-on tuer pour cette clique-là? Les opérations militaires ne sont que des opérations de banques qui, finalement, se soldent par un versement de sang. Toujours les mêmes payent. Toujours les mêmes encaissent. On suspend le versement suivant les ordres passés en Bourse par les Rothschild du Nord ou les Gradis du sud. Merde, je ne marche pas!

 

Dans le numéro suivant du Canard enchaîné, on pouvait lire cette lettre:

Mon cher Confrère,

J'aime trop le «Canard» pour le laisser imprimer des contre-vérités.

 Dans votre numéro du 25 janvier 1956, page 3, quatrième colonne, vous reproduisez des paroles de M. Henri Jeanson qui a dit: «…Servan-Schreiber, dont les intérêts étaient situés principalement dans le Sud (de l'Indochine)…»

 Laissez-moi vous préciser qu'aucun Servan-Schreiber n'a et n'a jamais eu aucun intérêt direct ou indirect quelconque en Indochine, ni du Nord, ni du Sud.

 Vous m'obligeriez en le faisant savoir à vos lecteurs.

 Par ailleurs, je crois que nous allons vers une époque où nous aurons plutôt à nous réjouir de ne pas être les financiers que vous croyez, et que nous avons parfois regretté de ne pas pouvoir être.

Bien cordialement vôtre.

        Robert SERVAN-SCHREIBER

En commentaire, une brève note de la rédaction rappelant que Jeanson n'avait fait que citer mes articles de Défense de l'Homme et du Parlement aux mains des Banques.

J'étais en voyage et un malencontreux hasard a voulu que, cette semaine-là, je n'aie pas acheté Le Canard Enchaîné. C'est par l'Argus de la Presse que, vers la fin du mois de février, j'ai eu connaissance de cette lettre.

J'ai aussitôt écrit au Canard Enchaîné pour remettre les choses au point. Sans grand espoir, d'ailleurs, car je savais que, disant à Robert Tréno «qu'il l'obligerait en faisant savoir à ses lecteurs que personne de sa famille n'était financier», Robert Servan-Schreiber ne s'adressait pas à un sourd. Et je ne me trompais pas: quelques jours après, la lettre suivante en fit la preuve:

Paris, le 9 mars 1956

Mon cher Rassinier,

 J'attendais votre lettre depuis la publication de la réponse de Servan-Schreiber dans le Canard.

 Je vous avoue n'avoir pas trouvé dans votre brochure, le Parlement aux mains des banques, assez d'arguments précis pour répondre à cette lettre de Servan-Schreiber. Votre propre réponse dans le dernier numéro de Défense de l'Homme m'a paru plus vague encore, pour la raison que vous dites d'ailleurs: vous étiez en voyage et n'aviez pas les documents sur vous.

 Et votre lettre me laisse, ma foi, sur la même impression.

 Il me paraît difficile de soutenir une polémique ou d'étayer une campagne sur de simples présomptions. La meilleure argumentation, en ce cas, est la simple énumération des Conseils d'administration. C'est la méthode Mennevée et celle du Crapouillot-200 familles.

 Pour l'efficacité des campagnes qui nous sont également chères, c'est cette méthode rigoureuse qui me paraît plus efficace.

 Bien cordialement vôtre

                 R. Tréno,
Rédacteur en chef

 Les lecteurs du Canard Enchaîné n'ont donc jamais su que je m'étais mis à la disposition de M. Robert Servan-Schreiber pour faire la preuve contraire et ils en ont déduit que si je me taisais c'était que je m'étais un peu aventuré et que j'en avais soudain conscience. Certains d'entre eux me l'ont écrit.

 Je passe volontiers sur ce que cette fin de non-recevoir opposée à une mise au point a d'assez peu confraternel et d'assez peu conforme aux usages généralement admis dans la presse. Je dirai même que je la comprends: Robert Tréno ne peut pas être, au Canard Enchaîné, autre chose que ce qu'il est à Franc-Tireur, c'est-à-dire mendésiste à tous crins.

 Et si le Canard Enchaîné qui nous avait pourtant habitués à la fois à d'autres réactions devant le Pouvoir et à d'autres mœurs journalistiques s'en accommode, c'est son affaire.

 Mais il ne m'était pas possible de passer sur la protestation de M. Robert Servan-Schreiber.

 Et c'est un des nombreux aspects de la question qui justifient cette seconde brochure sur un même sujet.

***

 Un autre aspect relève de l'accueil qui a été fait au Parlement aux mains des Banques par ceux qu'il ne mettait pas en cause et qui l'ont, dans l'ensemble, interprété comme une entreprise nécessaire de salubrité publique. Si quelques rares réticences se sont manifestées, elles ont été le fait de mes amis les plus proches et à un niveau qui ne mettait pas en doute la tragique matérialité des faits allégués mais l'opportunité du débat qui pouvait s'instituer devant l'opinion à partir de leur divulgation.

 Mes amis, et jusqu'aux plus proches, ont toujours la nostalgie des années 1900 et, en dépit que, souvent ils s'en défendent, continuent à vivre sur cette idée qu'en politique, il y a une droite et une gauche, essentiellement et fondamentalement différentes, voire irréductiblement opposées. Or, Le Parlement aux mains des Banques est sorti au plein d'une campagne électorale au cours de laquelle la gauche s'efforçait de triompher de la droite et il distribuait équitablement les coups. Il est, au surplus, arrivé à la pleine connaissance de l'opinion, au moment où la gauche était installée au Pouvoir et on a surtout vu les coups qu'il lui portait, à elle. Jusqu'à conclure que le moment n'était pas très bien choisi, il n'y avait qu'un pas et d'aucuns l'ont aisément franchi.

 La même aventure m'est arrivée avec Le Mensonge d'Ulysse qui fit l'effet d'un pavé dans la mare aux grenouilles, qui fut même condamné en 1951 et qui, en 1956, est généralement considéré comme un recueil de vérités solides mais au demeurant banales. Convenant donc très volontiers qu'il y a un certain danger à être un précurseur, je dirai seulement que le chroniqueur ne choisit pas son moment pour dire ce qu'il croit être sa vérité et qu'il la dit, en principe, quand les circonstances la mettent au premier plan de l'actualité. Ce sont ces circonstances qui choisissent pour lui. En l'occurrence, elles avaient choisi pour moi quand Laniel était au Pouvoir avec un gouvernement qui comprenait 17 ministres appartenant à divers conseils d'administration[1]. Quand je l'ai dit, tout le monde m'a chaleureusement approuvé. Mais on accepterait volontiers que je fasse quelques entorses à l'objectivité si le même phénomène se produit avec Mendès-France et Guy-Mollet, alternativement ou concomitamment au Pouvoir.

 Alors, je dis catégoriquement: très peu pour moi.

 Car, pour moi, outre l'incapacité totale et quasi congénitale dans laquelle je me trouve d'enfreindre ce que je crois être les règles de l'objectivité, si on peut admettre à la rigueur qu'il fut un temps où il y avait effectivement une droite et une gauche, une chose est sûre et c'est qu'il n'y a plus de gauche, par conséquent plus de droite, mais seulement des gens qui, à quelque parti qu'ils appartiennent, se disputent le Pouvoir par mille et un moyens dont le plus honnête est l'escroquerie morale, qui réussissent tour à tour à l'emporter et, la victoire acquise, se comportent sensiblement de la même manière.

Guy Mollet au Pouvoir ne fait pas autre chose en Algérie que ce qu'il reprochait à Queuille-Bidault-Laniel-Pinay de faire en Indochine et Mendès-France reproche à Guy Mollet d'y faire ce qu'il a lui-même fait en Tunisie et dans l'Aurès. Ramadier fait - en pire, peut-être! - la politique financière de Pleven, René Mayer et Edgar Faure. Ce qui diffère, c'est l'emballage qui fait passer le produit: les discours qui accompagnent les faits ou les préparent ne sont pas les mêmes, mais les faits, eux, restent tragiquement les mêmes.

 A un niveau un peu plus élevé, ce demi-siècle a été celui de l'Union sacrée à répétition: 1914, 1919, 1926, 1939. Dans les grandes crises qu'a traversées la nation et notamment en 1914 et en 1939, la droite et la gauche se sont fondues dans un nationalisme à base de surenchère dont la religion et la finance, le goupillon et le coffre-fort, ont été le ciment et dont l'outil fut le sabre. En 1939 et en 1945, j'ai encore entendu les discours qu'en 1919 tenaient Mathias Morhardt, Michel Alexandre et le Romain Rolland de la première version: ils étaient surtout tenus par des gens de droite, voire d'extrème-droite.

 Ayant démissionné au plan du nationalisme, la gauche a dû démissionner au plan social. Tout s'enchaîne: il y a incompatibilité, une incompatibilité matérielle, technique et doctrinale, entre le nationalisme et le progrès social. Les exigences de l'un réduisent l'autre à une intention dont le caractère méritoire est toujours fort discutable.

 Puis elle a démissionné au plan idéologique, est tombée en quenouille dans un complexe d'infériorité où elle s'est vautrée, n'ayant plus d'autre souci que de se prouver à elle-même, par toutes petites astuces, qu'elle existait.

 Qu'elle y ait réussi est une autre affaire: le résultat le plus clair de ces replis successifs ou parallèles est qu'il y a, maintenant, quatre gauches au moins, chacune ayant ses curés et ses financiers.

 Et ses généraux!

 Il y a celle de M. Claude Bourdet qui s'honore d'avoir acquis à ses idées quelques sous-produits de sacristie du type Jacques Madaule, Jacques Nantet[2], J.-M. Domenach et Albert Béguin qui appartiennent, par ailleurs, à l'équipe de la revue Esprit où la personnalité et le personnalisme de feu Emmanuel Mounier leur servent de caution. Le moyen d'expression de ce tronçon est France-Observateur: M. Claude Bourdet qui est le fils de son père et les relations de M. Roger Stéphane alias Worms, le mettent à l'abri du besoin.

 Il y a celle de M. Mendès-France où les sous-produits de sacristie ont nom François Mauriac, Alfred Sauvy, Béatrice Beck, etc. et dont le moyen d'expression est L'Express tour à tour hebdomadaire, quotidien puis de nouveau hebdomadaire: les ressources de L'Express étant fonction des libéralités de l'équipe Servan-Schreiber et Gradis, son rythme de publication est au gré de leur fantaisie. Sa politique aussi.

 Il y a enfin celle qui est représentée par le Parti communiste et celle qui est représentée par M. Jean Monnet. Dans la première, une multitude d'abbés Boulier tiennent la vedette au titre des sous-produits de sacristie. L'affaire Igoin dont il est question dans Le Parlement aux mains des Banques et la présente brochure de complément, nous a révélé d'étranges choses sur ses relations avec la haute finance.

 La seconde se retrouve dans le Comité d'action pour les États-Unis d'Europe et ses porte-drapeaux sont:

 Partis socialistes: MM. Burger (Pays-Bas), Buset (Belgique), Fohrmann (Luxembourg), Matteotti (Italie), Mollet (France), Ollenhauer (Allemagne).

 Partis démocrates chrétiens: MM. Fanfani (Italie), Kiesinger (Allemagne), Lecourt (France), Bruins Slot et Romme (Pays-Bas), Lefèvre (Belgique), Margue (Luxembourg).

 Autres partis: MM. Martin Blank et Elbraechter (Allemagne), Destenay (Belgique), Maurice Faure, Garet et Pleven (France), La Malfa et Malagodi (Italie).

 Syndicats ouvriers: MM. Alders, Hazenbosh et Oosterhuis (Pays-Bas), Bothereau et Bouladoux (France), Cool et Renard (Belgique), Freitag, Imig et Straeter (Allemagne), Krier (Luxembourg, Pastore et Viglianesi (Italie).

 A l'échelle de la France, cela donne: MM. Guy MOLLET (Socialiste), LECOURT (M.R.P.), Maurice FAURE (Radical), GARET (Indépendant), PLEVEN (U.D.S.R.), BOTHEREAU (C.G.T.-FO) et BOULADOUX (C.F.T.C.). On voit que les sous-produits de sacristie y sont amplement représentés. Quant à la place de la finance, elle est honorablement tenue par M. Jean MONNET soi-même, agent des banques américaines en Europe occidentale. Le journal Demain est avec La Gauche Européenne le moyen d'expression par excellence de ce dernier tronçon.

 Le 17 janvier dernier, une réunion de ces messieurs a eu lieu à Paris, 21, rue Casimir-Périer. A cette occasion, un communiqué à la presse précisait:

«Les leaders de partis et de syndicats qui, répondant à une invitation de M. Jean Monnet, se rencontrent à cette première réunion plénière du Comité d'action pour les États-Unis d'Europe représentent la majorité du corps électoral dans chacun de leurs pays (Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg, Pays-Bas), ainsi que dix millions de travailleurs organisés.

«C'est la première fois dans la politique européenne que des personnalités représentant des forces de gouvernement et d'opposition sur le plan de chacun de leur pays se réunissent pour définir ensemble une action précise et immédiate.

«Il est également sans précédent que des groupes parlementaires et syndicaux responsables fassent valoir ensemble, sur le plan international, leur volonté d'aboutir à des réalisations européennes effectives et de manifester auprès de leurs gouvernements et de leurs opinions publiques une détermination d'y parvenir rapidement.»

Allons: M; Guy Mollet ne s'entend pas si mal avec celui qu'il appelle M. Pleven de Dien Bien Phu, ni Bothereau avec Bouladoux puisqu'ils sont réunis pour «définir ensemble une action précise et immédiate» dont il n'est pas exagéré de dire qu'elle pourrait être le prélude d'une formule gouvernementale qui n'aurait pas grand'chose de commun avec le Front républicain. M. Mendès-France, d'ailleurs, ne s'y est pas trompé, ni L'Express qui s'en est sabordé.

 Mais là n'est plus la question: je voulais seulement établir qu'il y avait quatre gauches et que, par leur composition, elles n'étaient, ni l'une ni l'autre très séduisantes, ce qui équivaut à dire qu'il n'y a plus de gauche du tout.

 Il est en effet difficile de soutenir que, pour se rencontrer, le curé froqué ou non et le financier choisissent de préférence les endroits où souffle l'esprit de gauche si ce n'est pour l'empêcher de souffler.

 En foi de quoi, j'ai bonne conscience.

***

 Avant de citer mes auteurs, je tiens encore à dire ceci: les preuves que j'entends articuler sont essentiellement constituées par des articles de journaux ou de revues, voire des extraits d'ouvrages sur les interférences de la politique et de la finance, qui, ayant fait sensation, n'ont reçu aucun démenti ou n'ont fait l'objet d'aucune poursuite devant les tribunaux.

 Exemple: j'ai écrit qu'en Indochine, on s'était battu pendant huit longues années pour sauver les intérêts de Rothschild et que, pour ramener la paix, il avait fallu l'intervention d'une coalition d'intérêts plus puissants. Et j'ai été démenti. Mais, de son côté, dans Le Journal du Parlement, Marcel Edmond Naegelen a écrit qu'on s'était battu «pour tenter de sauver les plantations d'hévéas du Cambodge et du Laos». Cet article a été reproduit par toute la presse française et il n'a pas été démenti. Même si, pour ne pas dire que ces plantations appartenaient à Rothschild, Marcel Edmond Naegelen a eu recours à la formule «puissants intérêts financiers» je dirai qu'il a fait la preuve de ce que j'avançais. Uniquement parce qu'il n'a pas été démenti.

 Autre exemple: si je dis que les intérêts des Servan-Schreiber sont liés à ceux des Gradis banquiers à Bordeaux ou que M. Jean Monnet est l'agent des banques américaines en Europe Occidentale, c'est parce que je l'ai lu dans le Crapouillot de Galtier-Boissière ou dans les Documents politiques, diplomatiques et financiers de Roger Mennevie ou dans un journal financier.

 Et je citerai les textes qui n'ont pas été démentis.

 Je préviens honnêtement le lecteur que je ne me suis pas déplacé dans les salles de Mairie pour collationner les registres de l'État-civil, que je n'ai pas accès dans les Conseils d'administration des Sociétés anonymes par antiphrase ou des établissements bancaires et que, par conséquent, je n'ai pas de preuves d'un autre type.

 

 

I.- A TOUT SEIGNEUR…

 Les Servan-Schreiber n'étaient pas des financiers, loin de là: d'origine plutôt modeste, ils le sont devenus grâce à certaine solidarité de secte que deux d'entre eux, Émile et Robert, les deux chefs de lignée, ont eu le génie de savoir merveilleusement utiliser. D'origine juive, ils appartiennent en outre l'un à la loge «Le Mont Sinaï», l'autre à la loge " «Cosmos», deux ateliers essentiellement composés de financiers[3]. L'un, Robert, s'en trouva, un jour, marié à la fille de feu Fernand Crémieux (Suzanne qu'il y a quelques années, ce frondeur impénitent de Galtier-Boissière a baptisée «l'éternelle star du Radical-Socialisme»), Sénateur du Gard et Ministre célèbre; l'autre, Émile, s'en trouva porté à la direction de l'important organe commercial Les Échos. Dès lors, leur fortune était faite: placés tous deux au point de convergence de la politique et des affaires, chargés de porter à la connaissance du monde du commerce toutes les transactions possibles et imaginables, renseignés de première main sur la tendance du marché dans la mesure où elle dépendait de la politique, ils purent, sans coup férir, travailler pour leur propre compte. Leur réussite est une des plus belle du siècle.

 Quelqu'un m'a dit que, dans leur cas, ce qui me gênait surtout, c'est qu'ils étaient d'origine juive. Je ne réponds pas à cet argument. Toutefois, je n'ai aucun scrupule à avouer que, de tous les antisémites, l'espèce la plus abominable est le juif antisémite qui, généralement, commence par ne plus oser porter son nom: un Bloch qui devient Bloch-Dassault, puis Dassault tout court, me paraît être le symbole par excellence de la lâcheté. Les Servan-Schreiber, eux, ne sont Servan que depuis le 5 novembre 1952 et par décret: dans quelques années, il se pourrait qu'ils fussent à leur tour Servan tout court. A titre d'indication, dans ma famille, nous sommes Rassinier de père en fils depuis des générations, chacune n'ayant jamais eu d'autre peur que celle de n'avoir, un jour, plus le droit moral de porter le nom. S'il est arrivé que, dans les périodes troubles de l'Histoire, certains d'entre nous se sont trouvés dans la nécessité d'en changer, ils en ont souffert comme d'une amputation et l'ont bien vite repris, le danger passé.

 Ceci dit, c'est à un autre argument que je veux répondre.

Dans Le Parlement aux mains des Banques, j'avais écrit en parlant de l'Indochine:

«Les Servan-Schreiber ne sont intéressés à cette coûteuse colonie que par la famille Gradis (une fille d'Émile Servan-Schreiber est l'épouse de Henri Gradis, ainsi qu'on l'a vu par ailleurs), dont la raison sociale est Société française pour le Commerce avec les Colonies et l'Étranger et dont la filiale, les Établissements Maurel et Prom  (Bordeaux), s'occupe spécialement de l'Indochine.» (p. 53).

 Parlant du Maroc, j'avais aussi écrit:

«Ici, tout appartient aux Gradis et à la branche alliée des Servan-Schreiber: Société d'Études et de Travaux navals et aéronautiques (Casablanca), Société Marocaine des Beni Ahsen (Meknès), Lloyd Marocain d'Assurance (Casablanca), les Fruits de l'Aderhoual (Meknès), Société Tangeroise Ouest-Europe-Atlantique (Tanger), Société Chérifienne d'Organisation Moderne (Casablanca), Groupe Marocain d'Études et d'Entreprises (Fedala), Brasseries du Maroc (Fez), etc.

 Ils travaillent en collaboration avec les Lazard à la Société d'Études et de Travaux navals et aéronautiques, et avec les Lesieur (qui sont une affaire Worms) à une Société d'exploitation des Oléagineux.

Et ils sont en rivalité avec les banques américaines en Côte d'Ivoire (Brasseries de la Côte d'Ivoire, dont le siège est à Dakar) et en Haute-Volta (Cultures de Diakandapé, dont le siège est à Sisalia).»

 Je pense qu'on ne me chicanera pas sur le mariage de Mlle Bernadette Servan-Schreiber avec M. Henri Gradis et qu'on ira pas jusqu'à invoquer le précédent Mussolini-Ciano pour me prouver qu'un gendre n'est pas toujours d'accord avec son beau-père.

 De toutes façons, dans Le Crapouillot, n° 23 (Comment on devient milliardaire), on trouve ceci à la page 33:

«Henri Gradis, fils de Gaston, est un jeune qui semble fixé à Casablanca, dans les affaires, bien entendu… Marié à une fille d'Émile Servan-Schreiber, l'un des Directeurs des Échos, il a récemment suivi la famille dans la combinaison de L'Express hebdomadaire.

 Effectivement, dans la société de L'Express hebdomadaire, on trouve: Mme Henri Gradis, née Bernadette Servan-Schreiber, sans profession, rue des Trois-Frères Witzmann, à Casablanca: 30.000 fr.

 On peut vérifier au greffe du Tribunal Civil de la Seine.

 Dans la même page du même numéro du Crapouillot, on trouve affectées à «Gaston Gradis, membre du Nouveau Cercle, marié à Mlle Koechlin-Schwartz, 1, rue de Condé, à Bordeaux, Villa à St-Louis de Montferrand, Gironde, et 23, Avenue de la Victoire à Rabat», les affaires suivantes:

 Crédit Marocain à Casablanca: 500 millions.

Établissements Maurel et Prom, siège à Bordeaux, Capital 300 millions. Affaire d'import-Export où figure Ernest Denis, d'une famille bordelaise qui tient une grande place dans les affaires d'Indochine.

 Brasseries de la Côte-d'Ivoire, Siège à Dakar. Capital: 140 millions de fr. C.F.A.

 Cultures de Diakandapé. Siège à Sisalia, Haute-Volta. Capital: 19.500.000 fr. C.F.A. Société liée aux Lesieur.

 Brasseries du Maroc. Siège à Casablanca. Capital: 335 millions.

 Société d'Étude et de Travaux navals et Aéronautiques. Siège à Casablanca. Capital: 30 millions. Gaston Gradis y figure à côté de Penhoet, de Lazard frères et du groupe Schneider.

 Société Marocaine des Béni-Ahsen. Siège à Meknès. Capital: 60 millions. Exploitation agricole.

 Lloyd Marocain d'Assurances. Siège à Casablanca. Capital 40 millions.

 Lloyd Marocain-Vie. Siège à Casablanca. Capital: 20 millions.

 Les fruits de l'Aderhoual. Siège à Meknès. Capital: 22 millions.

 Société Tangéroise Ouest-Europe-Atlantique. Siège à Tanger. Capital: 4.000 dollars U.S.A.

 S.A. Chérifienne d'organisation moderne. Siège à Casablanca. Capital: 1.500.000 fr.

 Société d'exploitation des produits oléagineux. Capital: 5 millions: Société liée aux Lesieur.

 Groupe Marocain d'Études et d'Entreprises. Siège à Fédala. Maroc. Capital: 2.500.000 fr.

 Il faudrait encore citer, ajoute Le Crapouillot, la Société française pour le commerce avec les colonies et l'Étranger où, à côté de Gaston Gradis, figure un Schwob d'Héricourt qui est également aux Distilleries d'Indochine, à l'Omnium Chérifien Financier et Agricole, à la Cie Africaine d'Assurances, à la Société d'Études du Moyen Atlas, etc.

 Dans le n° 28 du Crapouillot (Les scandales de la IVe) à la page 60, on trouve le curieux commentaire suivant.

 Il parait assez bizarre que l'État ait autorisé la construction de moulins à Dakar, alors que l'on parle de supprimer des moulins en France et que l'A.O.F. ne produit pas de blé. Le fait s'est produit en 1946, M. Pleven étant Ministre des Colonies. Le gouvernement a consenti, de plus, à autoriser l'importation de blé américain à Dakar au lieu et place des blés français: le 2 octobre 1953, le Ministre de l'Agriculture avait permis aux grands moulins de Dakar d'importer 40.000 tonnes de blé exotique, sous réserve de commander 60.000 tonnes de blé métropolitain; l'autorisation ne fut retirée que sur la menace d'une interpellation de M. Charpentier, député de la Marne.

 Le calcul était bon: le blé américain revient à 17 fr. le KG., rendu à l'entrée des grands moulins de Dakar et se serait vendu 37 fr. 50 sur le marché français, c'est-à-dire à la sortie. Or, comme actionnaire dans cet étrange moulin, «M. Jean-Claude Servan-Schreiber figure pour un total de parts de 6.500.000 fr.», ajoute le Crapouillot.

 Le «Vénéré Directeur» , n'ayant été ni poursuivi pour diffamation ni même simplement démenti, j'en conclus que les faits allégués sont authentiques et qu'il ne reste plus au lecteur qu'à les confronter, à la fois avec ce que j'avais dit et avec la lettre que M. Robert Servan-Schreiber a écrite au Canard Enchaîné:

 «Laissez-moi vous préciser qu'aucun Servan-Schreiber n'a et n'a jamais eu aucun intérêt direct ou indirect quelconque en Indochine, ni du Nord, ni du Sud.»

Ni au Maroc, ni à Dakar, bien sûr!

 Et pas même Bernadette, fille d'Émile et épouse d'Henri Gradis. Quant à L'Express, il est au-dessus de tout soupçon: si Mme Henri Gradis y figure comme actionnaire, c'est parce que ce journal a entrepris en Indochine une œuvre de salubrité publique contre les Établissements Maurel et Prom (Bordeaux-Saïgon[4]) et la Société pour le commerce avec les colonies et l'Étranger, c'est-à-dire contre son mari et son beau-père.

 On est comme ça, dans la famille.

***

 La seconde affirmation de M. Robert Servan-Schreiber est tout aussi pertinente que la première:

 Par ailleurs, dit-il, je crois que nous allons vers une époque où nous aurons plutôt à nous réjouir de ne pas être les financiers que vous croyez, et que nous avons parfois regretté de ne pas pouvoir être.

 Ici, c'est un problème d'appréciation: tout dépend de la nature de l'opération et du chiffre à partir duquel on peut être considéré comme un financier. Je conviens volontiers que, si M. Jean-Claude Servan-Schreiber investit 6.300.000 fr. dans les Grands Moulins de Dakar, on puisse soutenir avec quelque raison que le geste n'est pas essentiellement différent de celui du manœuvre Zéphyr portant 100 fr. à la Caisse d'Epargne.

 Six millions cinq cent mille francs, à la disposition d'un seul des Servan-Schreiber pour être fourrés aux Grands Moulins de Dakar, cela donne, si on fait la proportion, pour toute la famille, un total dont n'importe qui vous dira qu'on le peut aisément économiser en très peu de temps au salaire minimum garanti.

 Il y a au moins une personne au monde à qui ce raisonnement ne paraîtra pas tellement paradoxal et c'est Robert Tréno.

 Seulement, il y a l'histoire de L'Express

 A l'origine, L'Express hebdomadaire apparut comme une entreprise assez modeste si on en juge par la composition de la Société du journal:

Jean-Claude Servan-Schreiber

50.000 fr.

La Comtesse de Fleurian, née Marie-Claire   Servan-Schreiber

 50.000 fr.

Mlle Geneviève Servan-Schreiber

50.000 fr.

Jean-Jacques Servan-Schreiber

60.000 fr.

Mme Emile Gros née Servan

30.000 fr.

Mme J.-F. Coblentz née Servan-Schreiber

30.000 fr.

Mme Henri Gradis née Servan-Schreiber

30.000 fr.

 

Au moment de la transformation en quotidien[5], ces sommes sont officiellement et respectivement devenues:

Jean-Claude S.-S.

1.000.000

Mme De Fleurian

1.000.000

Geneviève S.-S.

1.000.000

Jean-Jacques S.-S.

1.200.000

Mme Gros S.-S.

600.000

Mme Coblentz S.-S.

600.000

Mme Gradis S.-S.

600.000

 

Autrement dit, les parts initiales multipliées par 20 pour maintenir la proportion des droits[6].

 Mais ce n'est là que le capital social, c'est-à-dire le capital déclaré qui est généralement bien inférieur au capital réellement investi en raison des droits à payer qui sont proportionnels aux mises. Dans son numéro de Novembre 1955, L'Écho de la presse et de la publicité (Directeur Noël Jacquemart) généralement bien informé, prétend que les fonds investis étaient de l'ordre de 250 millions.

 L'histoire de L'Express quotidien qui parut 146 jours, telle qu'elle est racontée par Jean-Jacques Servan-Schreiber soi-même dans le premier numéro de L'Express redevenu hebdomadaire (9 mars 1956) ne dément, en tout cas, pas cette information.

 Voici en effet ce que dit M. Jean-Jacques Servan-Schreiber:

 «L'hebdomadaire, juste avant sa transformation, avait un budget mensuel total de dépenses de 19 millions par mois, et ses recettes de vente étaient de 11 millions: il lui suffisait de 5 millions de publicité par mois pour équilibrer (la différence étant fournie par les abonnements). Le quotidien, pour le même tirage et malgré une organisation bien modeste, avait un budget de dépenses mensuelles de 50 millions, et des recettes de vente de 19 millions: il lui fallait, en dehors des abonnements, 28 millions de publicité par mois pour équilibrer. Ce n'est qu'au bout d'un an ou deux qu'une telle somme peut être atteinte, et encore: à condition de ne pas être trop «à gauche»…»

 J'en conclus qu'à raison de 31 millions de déficit par mois, soit un peu plus d'un million par jour, le déficit d'exploitation de L'Express quotidien fut de l'ordre de 150 millions pour les 146 jours et que, comme il dit lui-même n'avoir trouvé «que 100 millions seulement à raison de 3 à 5 millions par souscripteur» la différence soit 50 millions a été supportée par la famille.

 Apparemment, assez gaillardement, d'ailleurs.

 Je laisse au lecteur le soin de décider si des gens qui, à sept manient des sommes de cette importance et peuvent se payer le luxe de laisser 50 millions dans une opération politique, sont à classer dans la catégorie des financiers ou dans celle des manoeuvres légers.

***

 

 Il me faut, maintenant, parler de M. Mendès-France qui «ne croit pas avoir, dans aucune circonstance, défendu d'intérêts financiers ou bancaires» et qui, parce que je lui avais dit qu'alors c'était peut-être à son insu, m'a répondu qu'il aurait «une bien triste opinion de lui s'il apprenait, en effet, avoir fait le jeu d'intérêts plus ou moins avouables, sans même en avoir eu conscience».

 La seule chose qu'on puisse dire de M. Mendès-France, c'est qu'il a été, à l'Assemblée Nationale le porte-parole et à la Présidence du Conseil, l'expression de la politique définie par les Servan-Schreiber dans L'Express et dans Les Échos, la définition de cette politique étant inspirée par les intérêts des Gradis - Servan-Schreiber et des Lazard[7] dans le Sud de l'Indochine et se heurtant à celle des Rothschild au sujet des hévéas dont parla Marcel-Edmond Naegelen. Qu'il en ait eu conscience ou pas n'a aucune importance: elle visait à ramener la paix en Indochine et, sans toutefois être une raison d'oublier les intérêts qu'elle servait, - que M. Mendès-France connaissait très bien, il me l'écrit[8].

 M. Mendès-France a-t-il servi ses propres intérêts? Rien ne permet de l'affirmer. Au surplus, c'était assez difficile, à cette occasion au moins.

 Dans sa famille, on trouve son père, M. Cerf David Mendès-France à la tête d'une S.A.R.L. qui a pour objet la confection de vêtements, un de ses cousins germains, Pierre-Jacques, intéressé à une autre affaire de textile (Florentin et Cie), un banquier, André, intéressé à la Société française de change et de banque, toutes affaires qui n'ont qu'une importance relative. Il était lui-même avocat d'affaires au service d'importants groupes financiers notamment, dit M. Henry Coston[9] «du trust international Bunge (céréales et textiles) dont le siège est à Anvers et qui possède des filiales en France, aux U.S.A., en Australie, en Argentine et au Brésil». On a dit aussi qu'il était avocat-conseil des Gradis, ce qui l'aurait rapproché des Servan-Schreiber, mais…

 C'est par sa femme, née Liliane Cicurel, que le cas de M. Mendès-France peut être transposé du plan des affaires à celui de la politique nationale et internationale. Madame Mendès-France, gérante de la French Distributing C° est en outre l'héritière de feu Salomon Cicurel qui contrôlait les Grands Bazars du Caire et une affaire d'exportation de coton: marie-toi dans ta rue, et si possible dans ta maison, dit la sagesse des Nations. Et de préférence sous le régime de la séparation des biens, pensèrent de concert les Mendès-France et les Cicurel.

 Si l'on veut avoir une idée de ce que sont les grands bazars du Caire, on ne lira pas sans profit ceci que beaucoup de journaux ont publié et qui n'a pas été démenti:

 Les magasins sont incendiés, en janvier 1952, lors des émeutes qui ont ensanglanté la capitale égyptienne. Pour couvrir les dommages, les tribunaux égyptiens ont accordé à la Société Cicurel une indemnité de 1.750 millions.

 Mais quand le roi Farouk fut renversé par le peuple égyptien, le colonel Nasser et le général Neguib ont bloqué le versement aux Cicurel de cette indemnité de 1.750 millions que le Général Nasser a débloquée dans le courant de l'année 1954.

 Seul, le journal Fraternité française qui s'était fait l'écho de cette information, a été poursuivi puis condamné non pour l'information elle-même mais pour l'avoir assortie d'un commentaire injurieux établissant une corrélation, à la vérité impensable, entre le déblocage de l'indemnité et le passage de M. Mendès-France à la Présidence du Conseil.

 Je ne la reproduis moi-même que pour permettre au lecteur d'apprécier l'importance des intérêts que M. Mendès-France - pardon sa femme! - possède en Égypte: à ce chiffre et à cette place, dans la conjoncture actuelle, ils constituent un problème politique. Les adversaires de M. Mendès-France ne s'y sont d'ailleurs pas trompés qui, au lendemain de la victoire électorale du Front républicain, lui ont refusé le poste de Ministre des Affaires étrangères probablement pour lui éviter la tentation de subordonner sa politique avec l'Égypte[10] par conséquent avec l'Afrique du Nord et Israël, aux intérêts de sa femme.

 Je n'ai rien d'autre à dire à M. Mendès-France, sinon, qu'enfoncé comme il l'est par alliance dans les textiles, on a peut-être aussi un peu craint qu'au plan de l'importation des cotons d'Egypte, il eût d'autres tentations.

 Mais ceci est surtout une crainte de M. Boussac et sans doute la raison pour laquelle L'Aurore a toujours été aussi désagréable pour l'ancien Président du Conseil.

 

  

II.– LES QUATRE-VINGTS

 

 Dans Le Parlement aux mains des Banques, j'ai publié une liste de quatre-vingts parlementaires, députés ou sénateurs, membres d'un ou de plusieurs Conseils d'Administration. J'ai eu le tort de ne pas citer les Conseils d'Administration auxquels ils appartenaient: Le Crapouillot n° 27 ayant fait ce travail avant moi, je croyais pouvoir m'en dispenser.

 On me l'a reproché[11].

 Alors voici[12]:

Députés. - Abelin (Vienne), André (Meurthe-et-Moselle), Anthonioz (Ain), E. d'Astier (Ille-et-Villaine), Aumeran (Alger), Babet (Réunion), Bardoux ( Puy-de-Dôme), Barrès (Meurthe-et-Moselle), Baudry d'Asson (Vendée), Bayle (Tarn-et-Garonne), Bené (Seine-et-Oise), Bettencourt (Seine-Maritime), Bichet (Seine-et-Oise), Blachette (Alger), Boisdé (Cher), Bokanovski (Seine), Bonnefous (Seine-et-Oise), Borlot (Loir-et-Cher), Bourgès-Maunoury (Haute-Garonne), Catrice (Nord), Chastellain (Seine-Maritime), Chatenay (Maine-et-Loire), Chevigné (Basses-Pyrénées), Clostermann (Marne), Coirre (Seine), Corniglion-Molinier (Alpes-Maritimes), Dassault ex-Bloch (Alpes-Maritimes), David (Seine-et-Oise), Denais (Seine), Desgranges (Loire), Devinat (Saône-et-Loire), Dupraz (Indre-et-Loire), Estèbe (Gironde), Ferri (Seine), Furrand (Charente), Jacquinot (Seine), P. de Gaulle (Seine), Gavini (Corse), de Boislambert (Manche), Labrousse (Madagascar), Lanet (Seine), Laniel Joseph (Calvados), Lebon (Deux-Sèvres), Leenhardt (Bouches-du-Rhône), Lemaire (Meuse), Leroy-Ladurie (Calvados), Levacher (Eure-et-Loir), Louvel (Calvados), Manceau (Maine-et-Loire), René Mayer (Constantine), Mendès-France, par sa femme et sa propre famille (Eure), de Menthon (Haute-Savoie), Moustier (Doubs), Mutter (Aube), Nisse (Nord), Noël (Yonne), de Pierrebourg (Creuse), Pinay (Loire), Pleven (Côtes-du-Nord), Paul Reynaud (Nord), Reille-Soult (Tarn), Ribeyre (Ardèche), Schneiter (Marne), Ulver (Seine), Vendroux (Pas-de-Calais).

 Sénateurs.- Armengaud (Français de l'Etranger), Bernard (Eure), Borgeaud (Alger), Boutemy (Seine-et-Marne), Brizard (Eure-et-Loire), A. Cornu (Seine-et-Oise), Debré (Indre-et-Loire), Duchet (Côte-d'Or), Dulin (Charente-Maritime), Durand-Réville (Gabon), Lachomette (Haute-Loire), Lagarosse (Côte d'Ivoire), Laniel René (Orne), Longchambon (Français de l'Etranger), Marcou (Guinée), Maroger (Aveyron), Mme Patenôtre (Seine-et-Oise), Pezet (Français de l'Etranger), Pinchard (Meurthe-et-Moselle), Schleiter (Meuse), Ternynck (Aisne), de Brignac (Maine-et-Loire), Zélé (Togo).

  

 

III.– LE CERCLE VICIEUX

 «Affaires - Presse - Politique – Affaires»

 

 En 1921, les Établissements Pernod constituaient, de concert avec la Banque Spitzer et Cie, la Société des apéritifs Cinzano. Au nombre des administrateurs de cette société figure un autre banquier, Rodolphe d'Adler, d'origine autrichienne, mais naturalisé français, domicilié 80, rue Spontini à Paris.

 La publicité Cinzano (près d'un milliard par an) est distribuée par l'Agence Plas dont le Directeur Général est Bernard de Plas. Comme ce dernier est un grand ami du Colonel Manhès, une part importante de ce budget est réservée au journal L'Humanité. Bernard de Plas fut d'ailleurs le Président de la délégation française à la dernière conférence économique de Moscou pour organiser les échanges Est-Ouest, mais ceci n'a pas d'importance. Ce qui en a, par contre, c'est que Pernod, homme d'extrême-droite subventionne L'Humanité par le truchement de la publicité.

 Un autre aspect de la question se présente sous les espèces du journal La démocratie combattante, aujourd'hui disparu, mais qui avait été fondé en 1953 par une S.A.R.L. dont les principaux actionnaires étaient: Léon Jouhaux (25 parts: 250.000 fr.), Henri Laugier, crypto-communiste, ancien secrétaire général de l'O.N.U. (25 parts), Rodolphe Adler[13] dont il est question ci-dessus (25 parts), Louis Dolivet alias Ludovic Brécher alias Udéanu, sujet roumain que Rossi présente comme un agent communiste (25 parts), René Cassin, membre à tout faire de l'Institut (10 parts) et PAUL RAMADIER (10 parts).

 Le lecteur peut donc déjà établir la double filière, Pernod-Cinzano-Humanité et Pernod-Cinzano-Jouhaux (Paix à ses cendres!)- Ramadier.

 Ce n'est pas tout.

Le Crapouillot n° 23 (Comment on devient milliardaire), nous apprend que la S.A.R.L. de la Démocratie combattante a fondé plusieurs sociétés immobilières dont une, Béton-Monier, a pour secrétaires:

 Roger Daireaux, 65, rue Pierre-Demours, à Paris: 400 parts de 10.000 fr. = 4 millions.

 Edouard Lambert, 4, Place Léon-Deubel, à Paris: 400 parts = 4 millions.

 Edouard Kuntz (secrétaire de Léon Jouhaux!), 30, Boulevard du Château, à Neuilly-sur-Seine.

 En 1952, le capital de la société aurait été porté à 24 millions par un apport d'une société de Dusseldorf, Béton und Monierbau, qui compte, dans son Conseil d'administration:

 Fritz Hofermann, Président du Bankverein-West-Deutschland, F.A. Freundt, Vice-Président de la banque Hardy U. Co à Francfort-sur-le-Main, Ludwig Holbeck de la Bankgesellschaft à Berlin et Kuhne de la Hansa-Bank à Hambourg.

La Démocratie combattante était une luxueuse revue progressiste. Elle a disparu, mais, avec de tels noms à son tableau de chasse, elle ne peut manquer de créer, quand elle en aura besoin, des journaux qui feront des députés et des sénateurs.

 A ceux qui me diront que L'Humanité et La Démocratie combattante sont des publications de gauche, je répondrai simplement qu'elles portent témoignage du pourrissement de la gauche, par la droite qui envoie ses banquiers y jouer le rôle du Cheval de Troie.

***

 Un troisième exemple de ce pourrissement nous est fourni par l'affaire Igoin sur laquelle j'ai été, seul de toute la presse, à insister et que je ne désespère pas de faire revenir sur l'eau.

 Dans tous les journaux du 25 mai 1955, on a pu lire le curieux communiqué suivant:

«Nous avons indiqué hier que la D.S.T., procédant à diverses auditions de personnes suspectes de porter atteinte à la sûreté de l'État, avait notamment interrogé un financier soupçonné de verser des fonds à des organisations d'extrême gauche.

 Comme le précise un communiqué publié en fin de matinée par le Ministère de l'Intérieur, il s'agit de M. Igoin, né en Roumanie, à Targul-Frumof, et naturalisé français en 1938. Dirigeant ou administrateur de sept sociétés, parmi lesquelles la Compagnie France-Navigation, la Compagnie métropolitaine et coloniale, la Société parisienne de banque et le Consortium du Nord.»

Un retentissant discours de M. Jules Moch à la tribune de l'Assemblée nationale a établi que le Consortium du Nord était l'établissement bancaire qui gère les fonds du Parti Communiste et de son journal L'Humanité. France-Navigation et la Cie Métropolitaine et Coloniale sont des affaires «Worms». Quant à la société parisienne de banque, les Lazard s'y rencontrent avec les Rothschild.

 Et tout cela était dirigé par le communiste Igoin (Ancien Directeur du Cabinet du Ministre de la Production industrielle au temps du tripartisme, des scandales du savon, des points textiles, des pneus, etc., ce qui est probablement à l'origine de sa fortune évaluée à 7 milliards).

 Depuis le 25 juin 1955, on n'a pas reparlé de l'affaire Igoin: toutes les banques qui influent sur la politique étant dans le bain, il n'était pas possible de donner un tel spectacle à l'opinion publique.

 C'est sous le ministère Edgar Faure - décidément le ménage est mêlé à tous les scandales du siècle où le parti communiste a sa part - que le multimilliardaire communiste Igoin a été arrêté et son affaire étouffée. On sait que le Ministère Edgar Faure a été l'expression politique de la plus récente tentative synarchique. L'accord de toutes les banques qu'il symbolisait a très bien fonctionné sur le plan politique: deux fois le Parti communiste lui a accordé la confiance et l'a sauvé dans les scrutins sur la réforme électorale (Novembre 1955).

 Pendant cette période de l'Histoire de la IVe République, les rapports Edgar Faure - Parti communiste semblent pouvoir se définir dans la proposition suivante: M. Edgar Faure faisait «chanter» le Parti communiste au moyen de l'affaire Igoin et le Parti communiste le faisait «chanter», en retour, au moyen de Mme Edgar Faure qui donnait des échos au journal crypto-communiste Libération[14].

 Aujourd'hui, M. Edgar Faure n'est plus au pouvoir et il ne peut plus faire «chanter» le Parti communiste mais le Parti communiste continue à le faire «chanter» et, Mme Edgar a dû, récemment, non seulement consacrer au communisme un numéro entier de la revue La Nef qu'elle dirige, mais encore y mettre ce que le Parti communiste a voulu.

 Car le procès, dit de l'Affaire des fuites, a encore singulièrement aggravé le cas du ménage: on a, en effet, l'impression qu'il suffirait d'un mot du Parti communiste pour qu'il soit rappelé à la barre.

 Il est vrai qu'il suffirait peut-être aussi d'un mot de Barranès, de Tixier-Vignancour ou de M. Worms dit Roger Stéphane.

***

 On ne met pas assez l'accent sur le rôle de la presse issue des affaires qui, en fabriquant l'opinion, fabrique les parlementaires et les conduits aux affaires dont ils finissent par être les représentants dans les Assemblées où ils siègent.

 Sous l'occupation, les résistants rêvaient, dans la clandestinité de réformer la presse. Ils avaient fait le serment de la libérer des puissances d'argent. En vertu de quoi, 90 % des actions du journal Combat qui cria le plus haut cet espoir, sont entre les mains du Dr Smadja, propriétaire de La Presse de Tunisie, dont l'immense fortune permet l'entretien de journaux constamment déficitaires[15].

 M. Henri Coston[16] a très bien défini ce qui s'est passé:

 Hier, l'Agence Havas, grande dispensatrice de la publicité en même temps que des nouvelles, était dominée par la Banque de Paris et des Pays-Bas et M. Horace Finaly.

 Aujourd'hui, nationalisée, diminuée, amputée de sa branche «Information» au profit de la très officielle A.F.P., Havas borne son activité à la distribution de quelques budgets (Cunard Line, Coca-Cola, Félix Potin, Groupe d'Assurance, Japy, Louvre, Le Nord, Péchiney, Pont-à-Mousson, Simca, Solvay, Thé Lyons, etc.). Mais d'importantes agences de publicité, poussées comme des champignons à la faveur de la Libération, ont pris la place qu'occupaient jadis Havas-Publicité et ses filiales.

 L'agence Publicis est parmi ces nouvelles venues, ou plutôt parmi celles qui, existant avant la guerre, ont largement profité des événements pour se pousser au premier rang. Économie et Politique, qui rappelle que l'information est liée à la publicité – «souvent moyen de subvention indirecte de ses bénéficiaires» - parle d'un véritable monopole Publicis. Nous allons voir qu'elle n'exagère pas.

 Publicis contrôle et répartit une quinzaine de milliards de publicité par an, pour le compte de 160 grandes firmes capitalistes. C'est cette agence, en effet, qui «distribue» le budget des Chaussures André, du journal L'Aurore, de Banania, des tissus Bouchara, des fourrures Brunswick, des Canadian National Railways, de Colgate, des vêtements Esders, du journal Le Figaro, des Galeries Exelmans et Opéra, des biscuits Gondolo, de la Grande Maison de Blanc, du trust de la presse Franpar, du groupe Réalités, du trust Hachette, d'Hydro-France, des Meubles Lévitan, de la Maison du Café, des Éditions Fernand Nathan, des Nitrates du Chili, de Palmolive, de Pathé-Marconi, des Chapeaux Sools, des Trans Canada Air Lines, de Shell-Berre, etc. Publicis est aujourd'hui une puissance avec laquelle la presse doit compter.

 Le patron de Publicis est M. Bleustein. A la libération, toute son action s'est portée sur la nouvelle presse et, nous dit M. Coston:

 Il obtient, pour sa société Régie-Presse, l'exclusivité de la publicité des principaux journaux nés à la Libération. Il prend également le contrôle, avec Havas, de Métrobus-Publicité, qui assure la régie publicitaire des transports parisiens. Enfin, il négocie en 1950, les accords par lesquels Mme Le Baron (ex-Mme Coty), épouse Cotnareanu, cède à M. Jean Prouvost la majorité des actions du Figaro, dont il devient lui, Bleustein, le conseil.

 Il est (ou fut) en outre, administrateur de la Sté Nle des Établissements Gaumont, du Poste Parisien, de la Telefunken-France, de l'O.M. Film, associé des Cinés Radio-Cité, de la Sté Omnium Presse, de la Sté d'Éditions enfantines (société intéressée dans la Sté Hebdo-Presse, qui publie L'os libre, l'hebdomadaire loufoque de M. Pierre Dac), de l'Omnium franco-anglo-américain, de la Sté Française de Radioproductions et gros actionnaire de la Sté de Gérance de l'Affichage national.

 En outre, il est le distributeur en France des fonds de publicité de la Shell-Berre, filiale de la Royal-Dutsch et de là vient sa puissance.

«C'est, nous dit Merry Broomberger[17], un homme considérable dont la réussite est telle sur des terrains variés quoique voisins, qu'il peut avoir souvent l'impression de s'adresser à lui-même dans trois ou quatre glaces pour traiter de multiples affaires. Marcel Bleustein-Blanchet, animateur d'affaires, s'adresse à Marcel Bleustein-Publicis pour organiser une campagne de vente. Marcel Bleustein-Publicis s'adresse à Marcel Bleustein-Régie-Presse pour faire insérer ses annonces dans les grands quotidiens du soir dont il est le concessionnaire de publicité, à Marcel Bleustein-Écrans de Publicis pour faire établir des films de réclame, à Marcel Bleustein-Metrobus, concessionnaire de la publicité des transports en commun, à Marcel Bleustein-Télévision marocaine…»

 Mais redonnons la parole à M. Henry Coston:

 Régie Presse que M. Marcel Bleustein dirige est, publicitairement parlant, à la tête du plus important groupe de journaux et revues existant en France. Elle possède, en effet, l'exclusivité de la publicité des quotidiens France-Soir, Paris-Presse-l'Intransigeant, Le Soir, Le Provençal, Nord-Matin, Maroc-Presse, Le Petit Casablancais, Centre-Éclair, La République du Var; des hebdomadaires: Le Journal du Dimanche, France-Dimanche, Elle, Nous-Deux, Jours de France, Festival, Madrigal; des grandes revues: Réalités, Connaissance des Arts, Entreprise, Le Journal des Instituteurs, Le Nouveau Femina et d'une douzaine d'autres périodiques à gros tirage.

 Les liens de M. Marcel Bleustein avec le groupe France-Soir sont singulièrement renforcés par les intérêts que le second possède dans les affaires du premier, en tout cas dans l'une d'elles. France-Soir est, en effet, la propriété de la Sté France Éditions et Publications qui détient 33,5 % des actions de Régie-Presse.

 L'importance du groupe France-Soir est connue. Par ses journaux et ses revues, il exerce une influence considérable sur l'opinion et sur les mœurs. Outre France-Soir (1.170.000 ex.), il comprend: France-Dimanche  (492.000 ex.), Le Journal du Dimanche (630.000 ex.), Elle, Les Cahiers de Elle, Votre Enfant, Le Nouveau Femina, Femina pratique, Réalités, Connaissance des Arts et Entreprise.

 En 1951, a été constitué la Fran-Par (Association France-Soir - Paris-Presse) qui assure aujourd'hui la publication de tous ces journaux et revues.

 Dans cette société la Holpa (le trust vert!) et la Librairie Hachette détiennent la majorité des parts. Or, jusqu'en 1952, le Directeur de la Librairie Hachette était M. Edmond Fouret, fils de René, du Conseil d'Administration de la Banque de Paris et des Pays-Pas et du Crédit foncier Franco-Canadien. Il a été remplacé en 1952 par M. Meunier du Houssoy, administrateur d'une société immobilière marocaine la Somagifim. A ses côtés siège M. Emmanuel Monick, Président de la Banque de Paris et des Pays-Bas.

 M. Bleustein assure le budget de publicité de la Fran-Par, par l'intermédiaire de Régie-Presse et des autres par Publicis.

 Le cas de L'Aurore qui figure parmi ces autres, est particulièrement intéressant.

 Le Directeur de ce journal est M. Robert Lazurick. Sa publication est assurée par lui-même et deux sociétés: d'un côté la Franclau, créée pour gérer les parts de Mme Robert Lazurick née Francine Bonitzer, de Mme Paul Garson née Lazurick et de M. Jérome Lévy; de l'autre la Jéropar créée pour gérer les parts de M. Robert Lazurick, de Mme Paul Garson et de Jérôme Lévy. (Le lecteur ne doit pas chercher à comprendre: c'est une astuce de juriste pour garantir les intérêts respectifs de gens dont l'association n'est pas exclusivement fondée sur la confiance mutuelle).

 On a dit que M. Boussac était le personnage le plus influent du Journal L'Aurore, ce que n'établit pas la liste des associés.

 A ce sujet, voici ce que nous dit M. Henry Coston:

 M. Lévy, qui a connu et fréquenté les personnalités marquantes de la IIIe République, n'a pas perdu le contact avec la politique. Mais c'est principalement du côté des affaires qu'il a tourné les yeux. Et cela l'a conduit à devenir l'un des agents de M. Marcel Boussac, ou plus exactement l'un de ses intermédiaires.

 C'est par lui que le roi français du coton aurait pris pied dans les deux sociétés qui contrôlent L'Aurore. On a cherché le nom de M. Marcel Boussac dans les actes déposés au Greffe du Tribunal de Commerce et on ne l'a pas trouvé. On ne l'a pas trouvé, parce qu'il n'y est pas, parce qu'il ne pouvait pas y être. M. Boussac est un trop grand personnage pour figurer officiellement dans une affaire de presse. Un prête-nom lui donne, pense-t-il, les mêmes avantages sans les inconvénients.

 Peine perdue d'ailleurs. A la suite de la publication d'une étude de la revue américaine Fortune, reproduite dans Le Monde, M. Lazurick dut reconnaître que M. Boussac était devenu son «associé». Cf. Le Monde, 20 septembre 1952 et 21 février 1954.

 Tout ceci ne visait à établir qu'une seule chose et c'est que, grâce à l'entreprise de M. Bleustein (Publicis, Régie-Presse, etc.) la presse parisienne qui fait l'opinion et par conséquent les parlementaires, est, au titre de la publicité, subventionnée par Shell-Berre, la Royal Dutsch, la Banque de Paris et des Pays-Bas, le Trust vert, Cinzano, Pernod, etc.

 Et à peine contradictoirement.

 Car n'en doutons pas: si les Lazard, les Rothschild et les Worms ont pratiqué le fair play avec le dénommé Igoin, si Pernod-Cinzano ont laissé distraire une partie de leur budget de publicité au profit de L'Humanité, c'est, qu'ils avaient besoin, ou bien de créer dans le pays un courant d'opposition que seul le Parti communiste pouvait créer (contre Mendès-France) ou bien pour réaliser au Parlement une majorité qui, sans le Parti communiste eût été minorité (en faveur d'Edgar Faure).

 

 

IV.– AUTRES TEMPS

 

 En avril-mai, il y eut un certain flottement dans le mouvement Poujade: le chef parla de remettre son mandat à la disposition de ses mandants, des démissions furent brutamment annoncées. La chose fut diversement interprêtée: on n'en eût jamais le fin mot.

 Sans avoir la prétention de tout expliquer, on peut cependant noter cette coïncidence: en mars, Fraternité française, journal de Poujade, qui avait, jusque-là, refusé toute publicité, passait en première page, un placard pour… Jours de France, journal de Marcel Dassault ex-Bloch dont on connaît les affinités avec la Banque Lazard. Dans le même temps, on a pu lire, en bonne place dans L'Intran-Paris-Presse, autre journal de Dassault ex-Bloch une interview de Poujade.

 Il se peut que la collusion ait sauté aux yeux de la tendance anti-capitaliste du mouvement Poujade et soit à l'origine du flottement. Jusqu'alors, on avait bien des raisons de penser que la Banque Worms était derrière l'apprenti sorcier de St-Céré, mais la Banque Worms était plus discrète et personne n'en avait pris ombrage. La tapageuse entrée en scène de la Banque Lazard, au contraire, en pouvait passer inaperçue.

 Querelle de banques au sein d'un mouvement représenté au Parlement, chacune voulant l'annexer pour soi seule?

 On le saura un jour.

 De toutes façons, il en est résulté une scission assez importante pour avoir provoqué la naissance, sous la direction de M. Léon Dupont, du journal Chevrotine qui fera la concurrence à Fraternité française.

 C'est à ce journal dont le premier numéro parut le 15 juin, qu'en lui en laissant toute la responsabilité, je vais emprunter les quelques renseignements d'ordre financier dont je suis amené à faire état à propos des trafics d'armes relatifs à la guerre d'Algérie.

 Car il n'est pas possible de passer sous silence les scandaleux trafics qui font que les soldats français envoyés en Algérie tombent sous des balles françaises.

 Les envoyer là-bas, c'est déjà beaucoup.

 Mais y envoyer en même temps les armes et les munitions qui les tueront dépasse tout ce qu'on peut imaginer.

Une déclaration de M. Guy MOLLET

 Sur des fellagha faits prisonniers on retrouva un jour des armes fabriquées en France. Divers journaux s'en firent l'écho, assez timidement ou assez adroitement pour n'être point accusés de porter atteinte au moral de la nation. Des enquêtes établirent, paraît-il que ces armes étaient arrivées en Algérie par l'Égypte et en Égypte par la Syrie.

 Dans la presse, pour des raisons - hélas! - bien différentes, la protestation fut unanime: on réclama toutefois de partout qu'aucun envoi d'armes ne fût plus jamais acheminé sur aucun pays arabe.

 Quelques malins allèrent plus loin: ils firent porter à Guy Mollet, la responsabilité des contrats de livraison d'armes passés avec les pays arabes et en cours d'exécution. Pour couper court à ce qu'il appelait une calomnie, le 2 juin, le Président du Conseil fit la déclaration suivante qu'on trouvera au J.O. du 3, Débats parlementaires, p. 2273:

Après sa constitution, le 2 février dernier, le Gouvernement s'est trouvé en présence de contrats dont certains dataient de la semaine précédente.

 Mon gouvernement a décidé unanimement que la livraison d'aucune arme légère, même si elle était stipulée dans ces contrats, ne serait effectuée au profit d'aucun des pays arabes.

 Il a été contraint de livrer à certains pays, mais à aucun de ceux qui touchent immédiatement à nos territoires et chaque fois sous la réserve qu'il ne pourrait pas y avoir de réexpédition, un armement lourd en tout état de cause inutilisable dans nos pays.

 Il a pris également la décision de ne jamais plus discuter de contrat de livraisons d'armes de ce type.

La réplique de  TIXIER-VIGNANCOUR

 J'ai entendu hier avec intérêt M. le Ministre des affaires étrangères exposer qu'il s'agissait de contrats de l'an passé, que les armes avaient été payées au comptant et j'ai entendu tout à l'heure M. Président du Conseil nous affirmer qu'il s'agissait d'un matériel lourd que la Syrie avait pris l'engagement de ne pas réexporter et qu'aucun contrat n'avait été signé depuis le 2 janvier.

 Ce qui est très important c'est que - si je suis bien informé - par un contrat du 15 mars 1956, passé par la S.O.F.M.A., 17, boulevard Malesherbes, 50 fusils-mitrailleurs et 715 kilogrammes de ce que l'on baptise «pièces de rechange» ont été embarquées à Orly. La facture est du 18 avril; 30 % du prix sont payables à la commande et 70 % à la livraison.

 Je ne cite cela que pour signaler au gouvernement que le même contrat prévoit la livraison de 2.000 fusils semi-automatiques modèles 1949. Je suis convaincu que ceux-là ne seront pas acheminés.

 Une controverse s'engage:

 M. le Président du Conseil. - Voulez-vous me permettre de vous interrompre?

 M. Jean-Louis Tixier-Vignancour. - Je vous en prie, Monsieur le Président du Conseil.

 M. le Président du Conseil. - L'événement n'a pas toujours démontré que vos affirmations étaient valables.

M. Jean-Louis Tixier-Vignancour. - C'est vrai.

 M. le Président du Conseil. - Je voudrais bien admettre, cette fois, que c'est différent. Je vous serais reconnaissant de me faire tenir par écrit les indications que vous venez de fournir, avec les détails de l'opération, la date de la commande, les conditions de payement, le pays auquel ces armes sont destinées et l'agrément gouvernemental correspondant…

M. Jean-Louis Tixier-Vignancour. - Je ferai mieux, je vous enverrai le duplicata de la facture.

 M. le Président du Conseil. - … car ce n'est pas maintenant que l'on peut affirmer la valeur de vos affirmations.

M. Jean-Louis Tixier-Vignancour. - Dès demain, Monsieur le Président du Conseil, je vous ferai tenir ce duplicata. Cela vous permettra mardi prochain de confirmer la valeur de mon affirmation.

 M. le Président du Conseil. - D'accord.

 Tout ceci figure au J.O. du 3 juin 1956, p. 2280.

 Le lendemain, la preuve fut, paraît-il faite que Tixier-Vignancour avait dit vrai.

 La S.O.F.M.A. livre donc, à un pays arabe, des armes légères qui peuvent passer en Algérie et tuer les soldats que nous y envoyons[18].

Ce qu'est la S.O.F.M.A.

 

 Voici ce qu'en dit Chevrotine du 15 juin, journal de M. Léon Dupont:

 Une société anonyme au capital de 120.000.000 de francs, dont le titre exact était à l'origine, Société pour la Fabrication de Matériels d'Armement et est devenu, depuis octobre dernier, Société Française de Matériels d'Armement.

 Qui se cache derrière la S.O.F.M.A.? Tout bonnement la bête noire (jadis) des tenants du Front Populaire, le marchand de canons Schneider, du Creusot. A la création, le 21 octobre 1939, sur 110.000 actions souscrites, Schneider en détenait 109.850 (109.850.000 frs.) Le président de la société, d'après les derniers documents en notre possession, est M. Roland-Wilhem-Gustave Nepveu, ingénieur, 16, boulevard Malesherbes, à Paris, administrateur des Forges et Ateliers du Creusot (affaire Schneider N° 1). Aux côtés de M. Nepveu, figurent diverses personnalités du monde des affaires et notamment M. Murgue, des assemblées générales, et M. Saffrey, secrétaire du conseil d'administration, tous deux «fidéicommis» (comme disait Augustin Hamont) de Schneider.

 Et il ajoute:

 MM. Saffrey, Murgue et Poignant font partie de la  Société Nouvelle des Usines de la Chaléassière, société anonyme au capital de 150 millions, dont le principal actionnaire (95 % du capital) est également Schneider, scrutateur aux assemblées générales, par l'entremise de l'Union Européenne Industrielle et Commerciale, affaire de banque dépendant des grands munitionnaires du Creusot.

 Le président actuel de la  Société Anonyme de la Chaléassière (nouveau titre de la société) est le Comte Armand Rafelis de Saint-Sauveur, administrateur de sociétés sidérurgiques et industrielles, appartenant lui-même à la famille de Schneider.

 Or, La Chaléassière se trouve être la principale associée d'une entreprise assez mystérieuse, qui a son siège dans les bureaux de la S.O.F.M.A., le Centre de Documentation d'Études et de Recherches économiques et financières (D.E.R.E.F.) s.a.r.l. au capital de 12 millions, 17, boulevard Malesherbes. La Chaléassière, qui a fourni la quasi-totalité du capital - l'autre associée la Gelvamo n'a versé que 500.000 francs sur 12 millions - est gérante statutaire de la D.E.R.E.F. que préside M. Alphonse Chaintreuil, lui-même scrutateur, en 1955, à l'Assemblée générale de la Chaléassière.

 Or, et c'est là que la filière nous conduit à «la clique à Mendès», à L'Express et aux Servan-Schreiber - le Centre de Documentation, d'Études et de Recherches économiques et financières (D.E.R.E.F.), installé dans les locaux de la S.O.F.M.A., cette autre filiale de Schneider, est l'un des gros actionnaires de la Société du Journal «Express».

 Bien que les dirigeants de L'Express aient négligé de faire les dépôts légaux au Greffe du Tribunal de Commerce, ainsi que l'a souligné M. Noël Jacquemart dans un récent Écho de la Presse, nous avons pu avoir communication d'une pièce concernant l'augmentation de capital (27-3-1956) de ladite  Société du journal l'Express: la D.E.R.E.F.  y figure pour 5.500.000 francs.

 Je répète que je laisse au journal de M. Léon Dupont la responsabilité de ce qu'il avance: s'il a raison, c'est du propre!

 Car Schneider serait à L'Express par personnes interposées[19].

 Et bien des choses s'expliqueraient.

 Je note que le journal de M. Léon Dupont n'a été ni démenti, ni poursuivi.

 Et, avec un peu plus de tristesse que les scandaleux trafics aujourd'hui dénoncés par Léon Dupont et Tixier-Vignancour, l'étaient, en 1911 par Jaurès, en 1925 par Léon Blum, en 1932 par Paul Faure, c'est-à-dire par la gauche.

 Et dans les mêmes termes.

 La droite faisait alors figure d'accusée.

 Aujourd'hui les rôles sont renversés: la droite accuse avec les arguments de la gauche d'antan.

 Et c'est la gauche qui fait figure d'accusée.

 Je m'estimerai heureux, si, pour avoir dit ceci, je ne suis pas, une fois de plus, accusé de collusion avec la droite.

 

 

 

LE MOT DE LA FIN

 

 Si quelques rares hommes politiques ont protesté contre mes allégations, les banques mises en cause ont, par contre, pratiqué à mon égard, «de Conrart le silence prudent». J'ai toutefois reçu d'un haut fonctionnaire de la Banque Worms une mise au point qui relevait 57 prétendues erreurs portant non sur des faits matériels, mais sur des interprétations. Il s'agissait du rôle que j'avais attribué à la Banque Worms dans le mouvement synarchique.

 On ne discute pas une interprétation de faits matériels: dans ce domaine, la voie est libre et c'est du choc des hypothèses que jaillira la lumière.

 Je renvoie donc aux «coïncidences» - la langue française est riche en euphémismes - pour le moins troublantes que j'ai établies sans contestation possible.

 Je veux cependant citer deux passages de cette mise au point qui, tout en récusant ma thèse la confirment dans l'essentiel:

 1. J'avais écrit qu'au Maroc, Lemaigre-Dubreuil travaillait avec Worms, et voici ce que me dit mon correspondant:

«Quant à Maroc-Presse, tout le monde sait que c'est le journal de Worms, de Lemaigre-Dubreuil et d'importants capitalistes… En conséquence, contrairement à ce que vous dites, etc.»

  2. J'avais également écrit - et on le retrouve dans la présente brochure - que la Banque Worms avait eu des relations avec Igoin par le truchement de la Cie Métropolitaine et Coloniale notamment, et mon correspondant m'a dit:

«Parce que Worms a introduit en Bourse la Compagnie métropolitaine et coloniale? Mais, c'est toutes les Banques qui font cela, pour des affaires auxquelles elles ne portent aucun intérêt, etc.»

 Or, même en admettant que «c'est toutes les banques qui font cela», ce qui n'est pas exact, il n'en reste pas moins que le dénommé Igoin s'est adressé à la Banque Worms de préférence à toute autre.

 La lettre se terminait par ces mots:

 «Je vous mets en garde à ce sujet. Igoin est un espion et accuser les gens d'être en relation avec lui est très grave.»

Voilà: c'est fait.

 On verra bien.

Nice, le 10 mai 1956

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