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LA VIEILLE TAUPE

Organe de critique et d'orientation postmessianique

 

B.P. 98, 75224 PARIS cedex 05

Printemps 1995.                                                          N° 1

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L’Histoire ?

 

— Chance offerte aux peuples pour se discréditer à tour de rôle.

 

Cioran.


 

 

Solvet seclum

 

 

Tu te tairas, ô voix sinistre des vivants !

 

Blasphèmes furieux qui roulez par les vents,

Cris d’épouvante, cris de haine, cris de rage,

Effroyables clameurs de l’éternel naufrage,

Tourments, crimes, remords, sanglots désespérés,

Esprit et chair de l’homme, un jour vous vous tairez !

Tout se taira, dieux, rois, forçats et foules viles,

Le rauque grondement des bagnes et des villes,

Les bêtes des forêts, des monts et de la mer,

Ce qui vole et bondit et rampe en cet enfer,

Tout ce qui tremble et fuit, tout ce qui tue et mange,

Depuis le ver de terre écrasé dans la fange

Jusqu’à la foudre errant dans l’épaisseur des nuits !

D’un seul coup la nature interrompra ses bruits.

Et ce ne sera point, sous des cieux magnifiques,

Le bonheur reconquis des paradis antiques

ni l’entretien Adam et d’Ève sur les fleurs,

Ni le divin sommeil après tant de douleurs;

Ce sera quand le Globe et tout ce qui l’habite,

Bloc stérile arraché de son immense orbite,

Stupide, aveugle, plein d’un dernier hurlement,

Plus lourd, plus éperdu de moment en moment,

Contre quelque univers immobile en sa force,

Défoncera sa vieille et misérable écorce,

Et, laissant ruisseler, par mille trous béants,

Sa Flamme intérieure avec ses océans,

Ira fertiliser de ses restes immondes

Les sillons de l’espace où fermentent les mondes.

 

Leconte de Lisle.

 

Paru dans Poèmes barbares, en 1862.



 

   

 

Ce que sont les juifs

 

d’après Renan et d’après Marx

 

 

 

Nous reproduisons ici, sans aucune modification, un article paru dans le numéro de juin 1967 de La Révolution prolétarienne (n° 528, nouvelle série n° 227). Il nous paraît intéressant de donner à lire des points de vue divers et de montrer comment un militant ouvrier aussi indiscutable que Robert Louzon percevait la question sioniste en 1946, et encore en 1967.

« Le texte ci-dessous est celui d'une conférence que Robert Louzon prononça à Nice le 8 décembre 1946, avant donc la formation de l’État d’lsraël. A vingt ans de distance, et après la crise aiguë que nous venons de vivre, il apporte des idées et des opinions originales sur ce qu'on appelle toujours “la question juive”. » — La R.P.

 

 

Il y a deux moyens de s'opposer à une passion que l'on juge malsaine. L'un est de produire une passion contraire; c'est alors le heurt des passions, c’est la guerre. L'autre est d'essayer de comprendre, de tenter de noyer la passion sous les lumières de la raison en recherchant les origines et les motifs du phénomène qui suscite la passion; ceci est un procédé de paix. On dit souvent que «tout comprendre, c'est tout pardonner», je crois que l’on pourrait aussi bien dire que «tout comprendre, c’est tout pacifier». Or, l’une des questions qui a soulevé le plus de passion au cours des années que nous venons de vivre, et qui en soulève encore, est celle des Juifs. Ce que je voudrais ici c'est transposer cette question du domaine passionnel dans celui du raisonnement. Grande ambition ! Ambition téméraire, certes, et que je n'aurais pas eue si nous n'avions pas, pour nous guider en cette matière, l’opinion de deux grands esprits, deux grands maîtres de la pensée, les deux plus grands peut-être du XIXe siècle, Ernest Renan et Karl Marx. Deux hommes très différents ! L'un, pur Français, Celte d'origine chrétienne, qui faillit devenir prêtre, et qui a consacré à peu près toute sa vie à l’étude de l'histoire des religions, notamment à celle du judaïsme. L'autre, Allemand origine juive — son père était un juif converti et il avait parmi ses ascendants un nombre impressionnant de rabbins — qui ne fut jamais un spécialiste de l'histoire, mais qui fut passionnément un philosophe de l'histoire Tous deux ayant cependant un point commun: celui d'avoir été fortement nourris, à une certaine époque de leur vie, de philosophie hégélienne. Or tous deux ont traité de la question juive, Renan au cours d'une conférence faite en 1883 dans un cercle saint-simonien, Marx dans un article paru en 1844 dans les Annales franco-allemandes. Deux études qui prennent le problème d’un point de vue différent, mais ce sont des points de vue qui se complètent très bien, comme vous pourrez le constater vous-mêmes.

 

 

Les juifs ne sont pas une race.

 

Le problème qu’envisage Renan dans sa conférence est très particulier, mais il est capital. Les Juifs, se demande-t-il, constituent-ils une race, ou bien ne sont-ils que des adeptes d'une religion commune ?

La croyance générale, celle de M. Tout le Monde, et qui fut longtemps la base juridique sur laquelle s’appuyait la législation prise à l'encontre des Juifs par les États, est que les Juifs forment une race, qu'ils sont les descendants authentiques des anciens Hébreux, ces nomades du désert arabique fixés en Palestine.

Eh bien ! c'est contre cette croyance que Renan s’inscrit en faux. Selon lui, durant tous les premiers siècles de l'ère chrétienne, les Juifs ont fait énormément de prosélytisme, c'était à qui, d’eux ou des chrétiens, convertiraient le plus de païens, et leur propagande a été couronnée de succès.

C’est ce que Renan prouve à l'aide de nombreuses citations.

C’est, par exemple, l’historien juif Josèphe, du premier siècle de notre ère, qui parle des « grandes multitudes » qui ont adopté son culte; « la Loi », dit-il (il s'agit de la Loi juive) « s'est infiltrée parmi tous les hommes; si quelqu'un doute de ma parole, je l'engage à jeter les yeux sur sa patrie, sur sa famille ». Ce sont les écrivains romains, Juvénal au IIe siècle, Don Cassius au IIIe qui signalent, pour le déplorer, le «grand nombre» de Romains qui se sont faits juifs et qui font circoncire leurs fils. Et c'est enfin Jean Chrysostome, le prêtre d'Antioche, qui, même encore au Ve siècle, est, dans ses sermons, véritablement «obsédé», dit Renan, par la crainte que ses fidèles ne désertent son église pour aller à la synagogue d'à côté.

Dans cette course au recrutement entre le judaïsme que l'on pourrait appeler orthodoxe et cette secte particulière du judaïsme qu'était celle des Juifs chrétiens, on sait que cette dernière finalement l'emporta, et de beaucoup ! La raison en est bien connue. Saint Paul ayant eu l’idée géniale de décréter que pour être Chrétien il n’y aurait plus besoin d'être circoncis, tous ceux à qui répugnait cette petite opération préférèrent aller à l'hérésie plutôt qu'à l'orthodoxie juive.

Ainsi battus sur le terrain de la propagande, les Juifs se replièrent sur eux-mêmes, mais cela, pas avant le Ve siècle; ce qui ne les empêcha pas, d'ailleurs, de faire encore des conversions, et même des conversions massives durant tout le moyen-âge.

C’est ainsi que Renan cite le cas des Khozars. A l'époque de Charlemagne, tout le sud de la Russie était habité par un peuple asiatique venu sans doute de ces steppes mongoles qui ont fourni tant d'envahisseurs pour la steppe russe. Or, un beau jour, le roi de ce peuple des Khozars se convertit au judaïsme, et, selon une habitude fréquente en ces temps, il convertit tout son peuple avec lui. C'est là un fait très important car il explique sans doute l'origine des Juifs d’Ukraine.

A cet exemple donné par Renan, on pourrait en ajouter un autre. Lorsque l'Afrique du Nord eut à faire face, au VIIe siècle, à une deuxième invasion arabe, les envahisseurs furent longuement arrêtés dans l'Aurès par des tribus berbères qui, sous les commandements successifs de Koçeila et de la Kahena, leur infligèrent de sanglantes défaites. Tout montre que ces tribus étaient bien des tribus de Berbères, leurs moeurs, leur manière de combattre, leurs noms, c'étaient les descendants des Numides de l’époque de Jugurtha, mais...ces Berbères étaient maintenant, eux et leurs chefs de religion juive. Ils avaient été convertis au Judaïsme comme d'autres nord-africains, particulièrement ceux de la côte, avaient été convertis au christianisme. Et cela aussi est important, car cela explique l'origine des Juifs algériens.

Cependant, dit Renan, à ces témoignages historiques on oppose qu'il y a un « type juif », que tous les Juifs se ressemblent plus ou moins.

Ici Renan oppose son expérience personnelle. Il a été dix ans employé à la Bibliothèque nationale au département des manuscrits hébreux. Or, dit-il, lorsque quelqu'un entrait dans la salle il lui était facile de reconnaître tout de suite si c'était un de ses clients, mais cela, non pas parce qu'il avait le type juif, mais parce qu'il avait l'un des types juifs, car il y a plusieurs types Juifs, et ces divers types sont, d'après Renan, «absolument irréductibles les uns aux autres».

Depuis l'époque où Renan prononçait ces paroles, l’anthropologie a fait beaucoup de progrès, de nombreuses observations ont été recueillies, et toutes sont venues à l'appui du sentiment de Renan.

Voici, par exemple: comment sont décrits dans la Grande Encyclopédie, deux types de Juifs, le Juif espagnol et le Juif polonais: le type espagnol est «caractérisé par les cheveux très bruns, les yeux noirs et grands, le nez arqué, les sourcils épais et se rejoignant»; par contre, le Juif polonais «souvent roux ou blond, se distingue par les cheveux roides, gros et plats, le front étroit dans le sens transversal, les yeux petits et écartés bleus ou gris, le nez empâté souvent retroussé, les pommettes saillantes, les doigts gros et courts, etc...». Ainsi, contraste parfait. Dans un cas les cheveux sont bruns, dans l'autre ils sont roux ou blonds; le premier a les yeux grands, le second les yeux petits, l'Espagnol a le nez arqué tandis que le Polonais l'a souvent retroussé ! Renan avait bien raison de dire que de pareils types étaient irréductibles !

Dira-t-on encore que de telles descriptions présentent un certain caractère subjectif qui les rend incertaines ? Voyons alors un caractère anthropologique qui peut, lui, se mesurer: celui de l'indice céphalique. Vous savez que, pour distinguer les races les anthropologistes attribuent beaucoup d'importance à la largeur du crâne, plus exactement à la largeur du crâne par rapport à sa longueur. Si les Juifs appartenaient à la même race cette proportion devrait être à peu près la même chez la plupart d'entre eux. Or il n'en est rien. Un grand nombre de Juifs européens ont le crâne large — ce qui, d'ailleurs, n'a rien d'extraordinaire, car toute la partie médiane de l'Europe est peuplée précisément par des hommes à crâne large, dont on a fait une race spéciale, la «race alpine», mais il y a d'autres Juifs, ceux du Maroc notamment qui se caractérisent, au contraire, par l'un des crânes les plus allongés qui soient, et, entre ces deux extrêmes, on trouve tous les intermédiaires !

Prenons un autre caractère, dont l’étude est encore plus récente.

Vous savez que l'on s'est aperçu que les hommes se répartissent entre 4 groupes sanguins, c’est-à-dire que les hommes appartenant à un même groupe peuvent avoir impunément leurs sangs mélangés, tandis que (sauf pour l'un des groupes) si l'on mélange le sang d'un individu d'un groupe donné avec celui d'un autre groupe, le sang se coagule. Eh bien ! c'est là un bon caractère pour distinguer une race. Lorsque des hommes sont d'une même race, la plupart d'entre eux appartiennent au même groupe sanguin. Les Juifs devraient donc, si ils formaient une race, appartenir à peu près tous au même groupe sanguin. Or, l’on ne constate rien de pareil ! Les groupes sanguins auxquels appartiennent les Juifs diffèrent selon les communautés.

Ce qui rend particulièrement intéressants les groupes sanguins, c'est qu'ils apportent une confirmation à un fait historique. Il existe en Crimée une importante population juive; or cette population appartient à un groupe sanguin qui caractérise les peuples de d’Asie centrale. Si l'on se rappelle ce que nous avons dit des Khozars, ces habitants de la Russie méridionale qui se sont judaïsés au VIIIe siècle, on en déduira que bien certainement les Juifs actuels de Crimée sont un groupe de descendants de ces Khozars, resté particulièrement pur. Ces Juifs sont donc des Turcs, au sens large du mot turc, ce ne sont ni des Sémites ni des Indo-européens, mais des altaïques.

Terminons par un cas particulièrement frappant. Il existe dans l'Inde, sur la côte occidentale de la péninsule, un assez grand nombre de Juifs; or la plupart d'entre eux sont des noirs ! Je n'ai jamais entendu dire, pourtant, que les Hébreux étaient noirs, que Jésus et saint Paul fussent des nègres !

Donc, la cause est entendue, l'affaire est réglée: les Juifs ne sont pas une race, c'est une salade de races. Toutes les races du Vieux Monde ont contribué à les former: races d'Europe, races d'Asie et races d'Afrique. La seule race de laquelle ils ne puissent peut-être pas se revendiquer, ou dont ils ne peuvent se revendiquer que pour la plus faible part, c'est la race juive, celle des Juifs de Palestine, car ceux-ci furent, comme vous le savez, presque complètement exterminés par les Romains à la suite de leurs révoltes des premier et deuxième siècles.

Pour être plus précis, et pour éviter toute discussion sur le sens du mot race, disons que la probabilité pour qu'un Juif moderne ait eu des ancêtres qui aient vécu en Palestine est tout à fait du même ordre que la probabilité qui existe pour qu'un Chrétien en ait eu.

Évidemment ! C'est très ennuyeux !

C'est ennuyeux pour tout le monde.

C'est ennuyeux pour les antisémites, qui ont toujours prétendu que ce qu'ils attaquaient dans le judaïsme, ce n'était pas la religion, mais les caractères distinctifs, les caractères ataviques de la race que, selon eux, les Juifs constituaient.

Et c'est ennuyeux aussi pour les Juifs, pour ceux du moins, et c'est le plus grand nombre, qui s’imaginent appartenir à un « peuple élu ». Au peuple que Jéhovah a pris sous sa protection particulière, ceux auxquels Isaïe a promis qu’ils seraient « la lumière des nations ». Car cette protection et ces promesses ne s'appliquent qu'au peuple d'Israël, aux Béni-Israël; si donc ils ne descendent pas des Israélites, ils n'ont aucun droit, malgré toute leur religion, à être élus, et cela est très gênant de ne plus se croire des «prédestinés».

 

 

Les Juifs, représentants

de la liberté économique.

 

Mais, si les Juifs ne sont pas une race, que sont-ils donc ?

Renan nous le dit, le judaïsme n'est qu'une religion: les Juifs ne sont que l'ensemble des hommes qui professent une foi commune.

Cette réponse est suffisante pour ceux que nous pourrions appeler les spiritualistes, ceux qui pensent que la religion est un fait primitif, qu’on embrasse une religion donnée par un acte délibéré de la volonté, simplement parce qu'elle correspond à « votre idée ». Mais elle ne saurait suffire aux matérialistes pour qui la religion n'est qu'un phénomène dérivé.

Le matérialisme historique, vous le savez, professe que les idées, les sentiments même des hommes, envisagés collectivement, tout ce qu'on désigne du nom d’idéologie, est déterminé essentiellement par les conditions dans lesquelles ces hommes vivent, ou, plus précisément par les conditions dans lesquelles ils gagnent leur vie. Or la religion fait partie de l'idéologie, elle est le type même de l'idéologie, il s'ensuit que, pour les matérialistes, une religion déterminée a pour motif, pour raison d'être, les conditions économiques et sociales qui sont celles des hommes qui la professent.

Si donc il existe une religion juive, si cette religion s’est maintenue depuis 2.000 ans contre vents et marées, c'est qu'elle a une raison d'être économique.

Or, quelle est cette raison ?

Pour répondre à cette question, il faut nous adresser maintenant au père du matérialisme historique lui-même, à Karl Marx.

L'article de Marx paru dans les Annales Franco-allemandes trois ans avant que ne soit écrit le Manifeste Communiste, est une réponse à des articles écrits sur la même question par Bruno Bauer, le philosophe allemand qui était le chef de ce qu'on appelait alors la «gauche hégélienne».

A cette époque, la question de l'émancipation des Juifs était chaudement débattue en Allemagne. Tout le monde sait que, jusqu'à la Révolution française, les Juifs ont été soumis dans toute l'Europe à des restrictions de droits très importantes, aussi bien dans le domaine civil que dans le domaine politique; on leur avait fait un véritable régime d'exception. En France, la Constituante supprima ce régime, mais dans la plupart des autres pays, en Allemagne notamment, les Juifs étaient encore astreints dans les années 1840 à un statut spécial. Fallait-il supprimer ce statut, «émanciper» légalement le Juif, telle est la question qui passionnait alors l'Allemagne.

Bien que profondément libéral, Bruno Bauer avait pris position contre l'émancipation des Juifs.

Les Juifs, disait Bauer, n'ont aucun droit à être émancipés, parce que les Droits de l’Homme, ça se conquiert, ça ne s'octroie pas. Si les Chrétiens ont obtenu la garantie des Droits de l'Homme, c'est parce qu'ils se sont émancipés du christianisme, c'est parce qu'ils ont construit une société civile, une société laïque, qui ignore la religion, et qui est même bien souvent en opposition avec elle; ils ne se sont émancipés politiquement et socialement que parce qu'ils se sont d'abord émancipés de la religion.

Or les Juifs, eux, dit Bauer, ne se sont pas émancipés du judaïsme. Ils ne connaissent pas d'autres lois — je rappelle que nous sommes dans les années 1840 — que celles de Moïse, d’autre Droit que celui du Talmud, et les détails les plus infimes de leur vie quotidienne sont soumis aux prescriptions de la Thora. Que les Juifs s'émancipent du judaïsme, et alors seulement ils auront droit à l’émancipation civile et politique.

A cette thèse, dont on ne peut méconnaître la force, Marx fait une réponse qui, en gros, est celle-ci : Bruno met la religion au premier plan, il la considère comme un fait en soi, alors que la religion juive, comme toute autre religion, n'est qu'une conséquence. «Il ne faut pas chercher, dit Marx, le secret du Juif dans sa religion, mais le secret de sa religion dans le Juif, dans le Juif réel ».

Et, après de longues pages, qui présentent surtout un intérêt philosophique, où sont examinés les rapports réciproques de la société, de la religion et de l’État, Marx, revenant plus spécialement au problème juif, conclut selon sa manière habituelle par quelques phrases lapidaires, des affirmations tranchées qu'il n'entoure pas de beaucoup d’explications et dont les deux principales, celles qui résument toutes les autres, sont celles-ci:

«La nationalité du Juif est la nationalité du commerçant, de l'homme d'argent.»

Et :

«L'émancipation sociale du Juif, c'est l'émancipation de la société du judaïsme»

Ces brèves formules, qui peuvent résonner étrangement aux oreilles de certains d'entre vous nécessitent, évidemment, quelques explications.

Marx n'avait, certes, rien d'un démagogue, il était tout le contraire d'un démagogue. Lorsque donc il déclare que la nationalité du Juif c'est celle de l'homme d'argent, il est bien certain qu'il ne veut pas dire qu'il n'y a que le Juif qui aime l'argent, il sait très bien que ce n'est pas là un caractère particulier au Juif, il sait très bien que tout le monde aime l'argent- nos grands auteurs n'ont pas eu besoin d'aller chez les Juifs pour trouver Harpagon ou le père Grandet; Marx ne veut pas dire davantage par là que tous les Juifs sont riches, il savait le contraire, par expérience. Que veut-il donc dire ?

Comme tous ses contemporains Marx avait été frappé du fait que le régime issu de la révolution française avait apporté dans l'organisation sociale cette nouveauté sans précédent: la suppression de toutes distinctions entre les hommes autres que celle de la richesse. Dans toutes les sociétés précédentes, que ce soient les sociétés antiques, la société médiévale ou celle de l'Ancien régime, ce n'était pas l'argent qui fixait la place de chacun dans la hiérarchie sociale, mais sa condition juridique. Dans l'Antiquité vous étiez ou bien esclave ou bien homme libre, ou bien affranchi ou bien ingénu, et vous pouviez être archi-millionnaire comme le furent certains affranchis romains vous n'aviez tout de même droit qu'à une place inférieure, dans l’État et dans la société, à celle de l'homme né libre, fut-il pauvre comme Job. De même sous l'Ancien régime, vous étiez noble ou roturier, serf ou vilain, maître ou compagnon, homme d’épée ou homme de robe, et fussiez-vous le plus riche négociant du royaume, vous ne deviez pas moins céder le pas au plus gueux des nobliaux de province.

Le régime moderne a supprimé toutes ces distinctions de droit, il n’a plus laissé qu'une seule distinction, une distinction de fait: celle du riche et du pauvre, celle de celui qui a de l'argent et de celui qui n’en a pas. Or… ceci est juif. Dans la société juive, dans toutes les communautés juives de l'Ancien régime il y avait en effet déjà cette chose à laquelle nous sommes maintenant complètement habitués, mais qui était alors absolument anormale: il n'y existait pas d'autres distinctions entre un Juif et un autre Juif que celles qui séparent un homme riche d'un homme pauvre.

C'est pourquoi Marx pouvait écrire que la nationalité du Juif c'est la nationalité de l'argent, et comme, d'autre part, il estimait que cette dernière distinction, la distinction des fortunes, devait disparaître, que c'était là le prochain pas à faire, il proclamait que l'émancipation sociale serait l'émancipation du judaïsme.

Mais il nous faut aller plus loin.

La conséquence de ce que dans la société juive il n'y avait pas d’autres inégalités que celle de l'argent était que tout le monde possédait le même droit, celui de gagner de l'argent. En même temps que l’égalité de condition, la liberté économique était à la base de la société juive. Voilà pourquoi Marx pouvait écrire également que la nationalité du Juif est la nationalité du commerçant, du commerçant libre, bien entendu.

Or ceci distinguait encore plus radicalement la société juive de la société chrétienne, de la société légale de l'Ancien régime. L'Ancien régime était en effet, ce qu'on appelle aujourd'hui un régime d'économie contrôlée, nouveau mot pour une bien vieille chose. Sous la double limitation des entraves corporatives et des interdictions de l’État, la production et les échanges ne jouissaient que d'une liberté extrêmement limitée. Vous ne pouviez ni vous établir librement, ni vendre à un autre prix que vos collègues, ni même simplement attirer l'attention de l'acheteur éventuel sur votre marchandise en l'étalant à votre vitrine. Les étalages, cette gloire de nos villes modernes, étaient considérés comme de la concurrence déloyale, ce sont les Juifs qui les ont introduits.

Eh bien ! C'est ce contraste entre la société juive fondée sur la liberté du commerce et la société non juive basée sur la réglementation qui explique toute l'histoire des Juifs durant les siècles qui précédèrent le XIXe.

Sous le poids de ses interdictions, la société régulière aurait péri étouffée si elle n'avait pu respirer quelque peu de liberté. Cette liberté, c'étaient les Juifs qui la lui apportaient. Pour prendre un exemple bien connu, comment auraient fait les rois et les princes qui voulaient faire la guerre, les nobles qui voulaient faire figure, s'ils n’avaient trouvé à emprunter de l'argent ? Et où auraient-ils pu en trouver ailleurs que chez les Juifs, puisque dans la société légale le prêt à intérêt était interdit ? Parce qu'ils représentaient la liberté économique, les Juifs étaient mis au ban de la société, c'étaient, sinon des hors-la-loi, au moins des hors-castes, mais ils ne s'en maintenaient pas moins précisément parce qu'ils représentaient la liberté économique: ils étaient indispensables.

C'est là une situation que nous comprenons beaucoup mieux aujourd'hui que nous n'aurions pu le faire il y a dix ans, car c'est précisément dans la même situation que nous nous trouvons aujourd'hui[1]. Il y a aujourd'hui un marché officiel réglementé, et, à côté, un marché libre, dit «marché noir». Les gens du marché noir sont honnis, vilipendés, méprisés, constamment menacés des foudres de la loi, tout comme l'étaient les Juifs, c'est contre eux que les gouvernements embarrassés tentent de détourner les colères populaires, comme ils tentaient jadis de les détourner contre les Juifs, mais malgré la loi et en dépit du sentiment populaire le marche noir subsiste, tout comme ont subsisté les Juifs, et pour la même raison: du fait qu'il est la liberté, le marché noir est indispensable, et tout le monde a recours à lui. Vous savez très bien que sans le marché noir un bon nombre d'entre vous ne seraient pas là parce qu'ils seraient morts, et vous savez aussi très bien qu'il n'y a pas une usine, pas un atelier qui aurait continué à tourner s'il n'avait recouru au marché noir au moins pour un certain nombre de produits secondaires, tels que l'huile pour les machines.

Cependant, on ne peut vivre ainsi en marge de la société, même lorsqu'on lui est nécessaire, qu'à une condition: c'est de se serrer les coudes. Il faut arriver à constituer une véritable société fermée, dont les membres peuvent se reconnaître du premier coup d'œil à cause de l'observance de rites communs, et peuvent avoir confiance les uns dans les autres parce qu'ils possèdent une morale commune, fort stricte et rigoureusement observée. Une véritable franc-maçonnerie, mais une franc-maçonnerie beaucoup plus solidement charpentée que celle qui porte ce nom. Or qu'est-ce qui pouvait fournir aux pratiquants du marché libre un lien plus solide, une morale et des rites plus adéquats, qu'une religion commune, et surtout qu'une religion aussi rigoriste et aussi hermétique que l'était la religion juive depuis le Talmud ?

Voilà le secret du judaïsme. Il n'y a pas de miracle juif. Le judaïsme a été le produit d'une nécessité, d'une nécessité historique, celle où s'est trouvée l’économie réglementée de l'Ancien régime d'avoir un secteur libre, secteur avec lequel elle se trouvait en complète opposition de principe mais dont le fonctionnement était nécessaire à son propre fonctionnement. C'est pourquoi Marx pouvait écrire que « le judaïsme s'est conservé, non pas malgré l’histoire, mais par l'histoire ».

Et l'émancipation des Juifs devient maintenant une affaire fort claire. L'émancipation du Juif était la suite toute naturelle de l'avènement du capitalisme, c'est-à-dire de l’institution de l'égalité politique et de l'établissement de la liberté économique. Quand la Révolution française proclama que tous les hommes étaient égaux en droit, c’est-à-dire qu'il n'y avait plus entre eux d’autres distinctions que la distinction de fait provenant de leur plus ou moins grande fortune, quand elle supprima tout ce qui restait des corporations ainsi que toutes les limitations apportées par l’État à l'activité économique des individus, elle ne fit qu'étendre à la société tout entière les règles qui n'avaient été jusque-là que celles de la société juive. Le principe du «laissez faire, laissez passer», le mot d'ordre « enrichissez-vous ! » qu’était-ce donc, sinon le principe et le mot d'ordre du judaïsme ?

Voilà pourquoi le statut personnel du Juif devait disparaître, pourquoi l'un des premiers actes de la Constituante fut de réaliser l’émancipation des Juifs, et que cette émancipation s'étendit progressivement à toute l'Europe au fur et à mesure que le Nouveau Régime pénétrait dans toute l'Europe. Comme le dit Marx, « les Juifs se sont émancipés dans la mesure même où les Chrétiens sont devenus juifs ».

 

J'en ai fini avec ce que je voulais exposer de ce qui me paraît avoir été l'essentiel des idées de Renan et de Marx sur la question juive. Je voudrais, pour conclure, voir brièvement comment les principes généraux que nous venons d'indiquer peuvent être appliqués à l'état présent de la question juive, comment on peut expliquer à leur lumière les deux pôles en lesquels se concentre aujourd'hui le problème juif: d'une part l’antisémitisme, d'autre part le sionisme.

 

 

L’antisémitisme.

 

On peut distinguer deux sortes d'antisémitisme, l’un, dont on pourrait prendre comme type l'antisémitisme français, qui est presque purement verbal, l’autre, qui a revêtu un caractère juridique, et qui fut l'antisémitisme hitlérien.

La cause de ces deux antisémitismes est différente.

En ce qui concerne l'antisémitisme français, sa raison est claire. Lorsque la loi de la société juive est devenue loi générale, les Juifs se sont trouvés tout naturellement avantagés. Ils avaient une expérience que les autres n'avaient pas, et dont ceux-ci d'ailleurs, encore tout empêtrés dans leurs vieilles traditions, ne se débarrassaient qu'assez difficilement. Si bien que dans cette jungle qu'est la société capitaliste il leur arrivait de triompher plus souvent que les autres. Cela, non seulement dans le commerce, ou dans la banque, mais aussi dans les professions libérales pour lesquelles l’agilité d'esprit qu'ils avaient dû acquérir au cours des conditions de vie très difficiles qui leur avaient été faites, leur servait admirablement. Il y eut alors contre eux la jalousie que soulève tout concurrent qui réussit trop bien. C'est un sentiment que nous connaissons bien ici, à Nice. Tous les Niçois, surtout dans le commerce, et y compris les Italiens fraîchement naturalisés, sont plus ou moins italophobes. C'est qu'il y a beaucoup d'Italiens à Nice et que, grâce surtout à leur grosse puissance de travail, ils réussissent généralement bien. Il n'est guère de commerçant français qui n'ait un concurrent italien dans ses parages, aussi chaque client de celui-ci lui paraît être un client qu'on lui enlève. «Ah ! Si l'on empêchait ces sales macaronis de s'établir, combien mes affaires seraient plus brillantes !» Eh bien ! Il en est exactement de même à l'égard des Juifs. On est contre les Juifs simplement parce qu'on est jaloux d'eux. La preuve en est que dans les professions où la concurrence juive ne se fait pas sentir il n'y a pas d'antisémitisme et que c'est là, au contraire, où cette concurrence est la plus vive que l’antisémitisme est le plus virulent. Ainsi, on peut dire qu'il n'y a pratiquement pas d'antisémitisme dans la classe ouvrière française. La raison en est simple, c'est qu'il n'y a à peu près pas d'ouvriers juifs. Par contre, si la corporation qui a fourni le plus grand nombre de membres à l'Action française d'abord, au P.P.F. ensuite, est la corporation médicale, c'est que c'est dans la médecine qu’il y a le plus de Juifs, et c’est là qu'ils réussissent le mieux.

Mais cet antisémitisme est sans grande importance et il disparaîtra au fur et à mesure que le Juif s'assimilera, c'est-à-dire qu'il perdra la supériorité que lui ont valu cinq siècles d'avance dans la pratique de la liberté[2].

L’antisémitisme allemand eut un caractère diffèrent. Je ne parle pas ici de l'antisémitisme des dernières années, celles durant lesquelles les hitlériens sentant la victoire leur échapper et voulant trouver un responsable cherchaient quelqu'un sur qui se venger. Ils avaient le Juif sous la main, ils se sont vengés sur le Juif. Cela relève de la psychiatrie, non de la sociologie; le matérialisme historique ne peut en fournir d'explication.

Ce dont je veux parler seulement, c'est de l’antisémitisme des premières années du régime hitlérien, alors qu'il n'était point encore question d’exterminer les Juifs, mais seulement de les frapper d'un certain nombre d’incapacités légales.

Or cette attitude s'explique très bien.

N'oubliez pas, en effet, que l'essentiel de la politique nationale-socialiste, du point de vue intérieur, consistait à supprimer la liberté économique, tenue pour responsable du chômage. Le patron n'était plus le patron, le charbonnier maître chez lui, il n'était plus que le « führer » de son entreprise, et, en tant que tel, soumis aux directives et aux ordres des führer de rangs supérieurs. Toute l'économie tendait ainsi à être contrôlée depuis le haut jusqu'en bas. On revenait ainsi, tout simplement, à l'économie de l'Ancien Régime avec bien entendu, les modifications qui s'imposaient du fait des transformations de la technique. Revenant donc à l'économie de l'Ancien régime, il était naturel que l'hitlérisme cherche à remettre le Juif dans la condition où il était sous l'Ancien Régime. Pour rétablir le contrôle économique on fermait le verrou sur les représentants traditionnels de la liberté économique.

 

 

Le sionisme.

 

En ce qui concerne le sionisme, dissipons d'abord une équivoque ! Le sionisme n'est pas né des persécutions hitlériennes, il utilise les persécutions pour se renforcer, mais il n'est pas né d'elles.

Le sionisme date de 1900, c'est-à-dire de l'époque où le libéralisme est à son apogée; il n’y avait plus alors qu'en Roumanie et en Russie que les Juifs ne fussent point émancipés; partout ailleurs, en Europe, ils possédaient l'égalité civile et politique avec les autres citoyens. Jamais les Juifs n'avaient autant été à l'abri des persécutions, et c'est à ce moment que, pour la première fois, ils parlent d'émigrer en Palestine ! Et lorsqu'ils commenceront à réaliser leur dessein, ce sera en 1918 alors que le dernier grand pays où ils étaient soumis à un régime d'exception, la Russie, venait à son tour, de supprimer toutes les interdictions qui les frappaient ! Aujourd'hui même, où ils se prétendent persécutés en Pologne et en Roumanie, bien que fort nombreux soient ceux d'entre eux qui appartiennent maintenant aux sphères dirigeantes de ces deux pays, ils s'acharnent à ne vouloir aller qu'en Palestine, alors qu'il leur serait mille fois plus facile d'obtenir leur entrée dans les différents pays du monde, proportionnellement à la population de ceux-ci et à leurs ressources.

Alors, le sionisme, loin d'être le produit des persécutions contre les Juifs, ne serait-il pas simplement le fruit de leur libération ?

J'ai dit tout à l'heure que les idéologies, et particulièrement les religions, avaient des racines économiques; cependant elles n'en ont pas moins une vie propre, d'où elles tirent une certaine autonomie à l'égard des conditions économiques et sociales qui leur ont donné naissance. Il s'ensuit que, lorsqu’ont disparu les conditions économiques qui sont leur raison d'être, elles cherchent néanmoins à subsister.

Voilà le pourquoi du sionisme !

Depuis l'instauration de la liberté économique, depuis l’émancipation légale du Juif, le judaïsme n'a plus de raison d'être; cependant il ne veut pas mourir ! Il cherche alors à se créer une vie artificielle, une nouvelle vie en se transplantant en Palestine afin d'y devenir la religion d’État d'un nouvel État Cela rappelle ces organes, ces cœurs que l'on enlève à un organisme et qu'on continue à faire vivre, à faire battre dans des milieux artificiels, alors que leur vie, que leurs pulsations, n'ont plus de raison d'être puisqu'ils sont séparés de l'organisme pour lequel ils étaient faits.

 

Quel sera l'avenir du sionisme ?

Ira-t-il rejoindre en cette Syrie, qui est à la fois le berceau et le tombeau des religions, les innombrables religions qui y sont déjà enterrées ? Des religions mortes, qui ont eu souvent leur grande heure d'histoire, mais qui n'y sont plus professées que par quelques sectateurs intrépides et qui sont maintenant réduites à l'état de pièces de musée, car elles sont désormais privées de leur raison d'être économique.

Ou bien, comme ces organes dont je parlais tout à l'heure et qu’il arrive qu'on regreffe sur de nouveaux organismes, le judaïsme de Palestine sera-t-il appelé à un nouveau destin ? Cela est possible. Tout dépendra des événements internationaux et du jeu des grandes puissances impérialistes dans le Proche-Orient. Mais ce que d'ores et déjà l'on peut affirmer, c'est que ce nouveau judaïsme, s'il se produit, différera autant du Judaïsme que nous connaissons que celui-ci différait du Judaïsme des anciens Hébreux, de celui d'Abraham, ou de celui d'Isaïe. A la surface, il pourra être le même, les mots pourront être identiques, les mêmes rites observés, les mêmes textes sacrés invoqués, le même dieu vénéré, la substance n'en sera pas moins différente.

Le judaïsme que deux mille ans de vie européenne avait forgé, est mort. Il est mort de son triomphe ! Et rien ne pourra le ressusciter !

R. Louzon.



[1]Je rappelle que ceci a éte écrit en 1946. — Robert Louzon (1967).

[2] [économique] N.d. l. V. T.


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