AAARGH
Quand les temps sont venus les liens rompus se reconstituent. Les cheminements de la vérité sont tortueux et surprenants. Ainsi j’avais lu, dans ma prime jeunesse, quelques livres d’Albert Camus. Probablement La Peste et L’Étranger. J’en avais gardé un bon et vague souvenir. Sans plus. Pour moi c’était de la littérature et je ne m’intéressais pas à la littérature. Quant au milieu politique et littéraire parisien, à ses débats et à ses controverses, pour le provincial que j’étais, c’était la planète Mars… Encore que l’image ne soit pas bonne. La planète Mars, on sait qu’elle existe, et elle peut susciter de la curiosité. Rien de tel dans mon cas. Je m’intéressais au Capitaine Slocum, à Alain Gerbault et au Kon Tiki. Mais je m’intéressais surtout à sortir en mer, bien que je n’eusse pas d’argent… et j’y suis parvenu. Je lisais peu. Puis après un passage extrêmement instructif et formateur au Prytanée Militaire de la Flèche, je suis directement tombé dans la marmite du groupe Socialisme ou Barbarie (1960) après un passage par Science Po où je suis resté trois ans, bien qu’il ne m’ait fallu qu’un semestre pour comprendre que la politique c’était de la merde, qui peut certes servir à tout, et surtout à faire carrière, mais pas à changer quoi que ce soit qui mériterait d’être changé. Au terme de la première année de Science Po, j’ai été nommé assistant[1], grâce à mon bon rang à l’examen. Et j’ai obtenu une « bourse de Service Public ». Mais comme m’avait dit Lyotard, qui avait été mon prof. de philo au Prytanée et mon parrain à Socialisme ou Barbarie après que je sois tombé sur lui par hasard, rue de l’École de Médecine, et découvert ainsi qu’il était devenu lui-même Maître de conférence à la Sorbonne. Je lui avais fait part de ma déception de nouvel étudiant parisien. Non pas que je n’apprenne rien à Science Po ou que cette école fût mauvaise. Bien au contraire j’avais tout à apprendre. Mais mes illusions, implicites, même pas formulées, se heurtaient à la réalité que je découvrais… et à mes névroses… que je découvrais aussi, et au fait que l’époque m’apparaissait politiquement complètement stérile (à juste titre). Et Albert Camus dans tout cela ? Justement ! Ces années ont été pour moi celles de la découverte du « mouvement ouvrier », ou de ce qui en restait qui ne soit pas complètement décomposé et pourri. À l’époque (début des années soixante) le trotskisme était complètement invisible médiatiquement, et oublié. Mais il témoignait comme un vestige d’une résistance à l’écrasante domination stalinienne. Bien que Socialisme ou Barbarie soit né d’une critique radicale du trotskisme[2], j’entretenais des relations avec plusieurs membres de Voix Ouvrière (devenue depuis Lutte Ouvrière). À cette époque, nous allions nous procurer chez un bouquiniste des Quais de Seine, à peu près devant l’Académie française, divers livres introuvables, dont le livre d’Alfred Rosmer Moscou sous Lénine. Je conserve pour Alfred Rosmer un profond respect, bien que je sois loin de partager les illusions qu’il avait conservées de sa jeunesse, sur Lénine et l’appréciation de son rôle historique. Nous aurons à y revenir. Mais pour le moment, c’est à cette occasion que j’avais découvert que le livre de cet inconnu pour le monde spectaculaire - marchand qu’était Rosmer, était préfacé par… ce qui pour moi n’était jusque-là qu’une gloire littéraire : Albert Camus. Et je n’ai jamais oublié les premiers mots de sa préface : C’est un des paradoxes de ce temps sans mémoire qu’il me faille aujourd’hui présenter Alfred Rosmer alors que le contraire serait plus décent. Je retrouve aujourd’hui la suite avec émotion : À cet égard, il suffira peut-être de dire que Rosmer, avec quelques autres qui refusèrent en 1914 la palinodie de la 2e Internationale, est un des rares militants qui, en quarante années de lutte, aient conservé le respect et l’amitié de tous ceux qui savent combien rapidement s’effondre les convictions les plus fermes sous la pression des événements. C’est le bouquiniste, Fernand Teulé, qui m’avait informé des relations profondes qu’Albert Camus entretenait avec ce « mouvement ouvrier » que je découvrais et respectais profondément, en particulier avec les Syndicalistes Révolutionnaires qui publiaient La Révolution Prolétarienne. Il m’avait fait découvrir ainsi un aspect de la personnalité d’Albert Camus que je n’aurais pas soupçonné. Bien des années plus tard, j’ai découvert dans les papiers de Paul Rassinier sa correspondance avec Louis Lecoin et avec ses amis de l’équipe de la R. P., notamment Monatte et Finidori. La Révolution Prolétarienne avait fait de la publicité au Mensonge d’Ulysse lors de sa première publication. Ensuite ils avaient tenté de résister à l’avalanche de calomnies qui s’étaient abattues sur Paul Rassinier. C’est donc avec moins de surprise que j’ai découvert aussi des lettres d’Albert Camus, qui reprenaient justement les mêmes thèmes de discussion que les lettres de Monatte, et en particulier la fameuse question de la préface de Paraz à la première édition du Mensonge d’Ulysse. Pour résumer : d’accord avec ton témoignage sur Buchenwald et sur Dora et d’accord avec tes réflexions sur les « chambres », mais pourquoi avoir mis une préface du Célinien « antisémite » Albert Paraz. Notons que Rassinier a supprimé de toutes les rééditions ultérieures cette préface controversée, tout en conservant l’amitié et de Céline, et d’Albert Paraz. En fait je continue à penser que Paul Rassinier avait eu entièrement raison. Mais c’est une autre histoire sur laquelle il faudra revenir. Il est faux, objectivement faux, qu’Albert Paraz méritait les calomnies dont lui aussi a été abreuvé. Mais les temps n’étaient pas venus où le message que voulait lancer, et qu’a lancé Rassinier, pouvait être compris, bien qu’il fût entièrement juste : la partition entre droite et gauche, extrême droite et extrême gauche n’était plus pertinente au regard des nouveaux problèmes auxquels l’humanité serait confrontée. Mais passons pour le moment. En tout cas Fernand Teulé était très favorable à la R. P., à Camus, à Rosmer et à Paul Rassinier, mais il n’avait pas été jusqu’à oser, dans les années soixante, me parler de Rassinier, que pourtant il connaissait. Je ne l’ai appris que beaucoup plus tard. J’avais été jeté en cellule, à Bruxelles, en compagnie d’Olivier Mathieu, qui, à l’époque, était un militant d’extrême droite. Nous avions, si mes souvenirs sont exacts distribué un tract « révisionniste » qui avait déchaîné l’ire des censeurs habituels au salon du livre de Bruxelles. Mais après six heures de cellule, le commissaire avait dû constater que notre tract ne comportait rien de « raciste » ou d’« antisémite », et nous avions été relâchés sans inculpation. À ma grande surprise, Olivier Mathieu m’avait parlé de Fernand Teulé, qui était son oncle ! J’avais eu la même surprise, à peu près à la même époque, quand Maître Delcroix, l’avocat d’extrême extrême droite que Faurisson avait été contraint de désigner parce que tous les avocats « de gauche » que nous étions allés voir ensemble avaient refusé se charger d’un tel dossier, m’avait révélé qu’il avait rencontré Pierre Pascal et Marcel Body[3] qui l’avaient félicité de son action en Russie[4] et que ce dernier lui adressait régulièrement, jusqu’à sa mort, son petit bulletin « anarchiste ». On comprend dès lors beaucoup mieux en quoi Albert Camus était finalement irrécupérable par l’intelligentsia universitaire et médiatique et… carriériste. Il fallait à cette intelligentsia dissimuler toute cette partie de la personnalité d’Albert Camus pour n’en pas être elle-même éclaboussée aux yeux des détenteurs du pouvoir de définir le politiquement acceptable. Cette intelligentsia « engagée » se divisait alors entre ceux qui allaient à la mangeoire du capitalisme occidental classique et ceux qui allaient à la mangeoire du capitalisme bureaucratique. L’un n’empêchant pas l’autre. Il fallait aussi cacher l’existence d’un engagement plus radical et plus profond pour n’en pas être soi-même dévalorisé. On comprend mieux aussi pourquoi les compagnons de route du Parti « communiste », les fiers si courbes, les Sartres et autres, vouaient à Camus une rancune tenace, et pourquoi ils profitèrent du conflit algérien pour reprocher sa « position » à ce Pied-noir, qui ne les avait pourtant pas attendus pour s’intéresser au sort des masses algériennes et pour prendre leur défense. Il avait été l’ami de Messali Hadj bien avant qu’aucun intellectuel parisien ne s’avise de l’existence d’un problème algérien. Les intellectuels p(h)arisiens n’ont jamais été capables de « résister » à un Pouvoir présent qu’en se mettant au service d’un Pouvoir futur, et après avoir bien mesuré les chances de ce dernier de l’emporter. Ils le parent alors de toutes les vertus et deviennent aveugles à ses crimes. Mieux ou pire, n’être pas aveugle devient alors un crime à leurs yeux. Ils dénommèrent donc « ambiguïtés », ou « trahison » ce qui était chez Albert Camus la conscience tragique de la stérilité de la situation et de l’époque. Stérilité qui a été amplement et expérimentalement vérifiée par ce que sont devenus le Pouvoir et l’État algérien « indépendant », et ce qu’était déjà son embryon, le FLN, pendant la guerre et la lutte clandestine : un appareil politique nationaliste totalitaire en RIEN[5] porteur d’un dépassement de la société spectaculaire marchande et d’un avenir meilleur pour les prolétaires algériens[6]. tant en France qu’en Algérie. Mais aussi un appareil politique totalitaire qui utilisait le terrorisme et la torture[7] pour s’imposer, au moins autant que l’Armée française, y compris contre les masses algériennes. Cela dit, et en dépit de la découverte que j’avais faite de la supériorité morale et théorique d’Albert Camus par rapport à toutes les « gloires » que ma génération a été invitée à admirer, je n’avais pas, et n’ai toujours pas, lu l’œuvre théâtrale de Camus, ni toute son œuvre littéraire et romanesque, ni même ses essais !. Nul doute que je m’y mette avec beaucoup d’intérêt dès que j’en aurai le loisir. Ce qui n’est hélas pas le cas en ce moment où j’ai une pile de textes à lire, directement liés aux développements de la lutte en cours, pour rétablir le minimun : la liberté d’expression pour tous et la dédiabolisation du bouc émissaire dont la diabolisation ne sert qu’à dénier la part de vérité dont il est porteur, car : Tout homme est porteur d’une part de vérité et d’une part d’erreur qu’il s’agit d’identifier ! Mais c’est très généralement pour sa part de vérité qu’on le persécute. Parce que la vérité[8] dérange l’ordre établi sur l’exploitation ! Que penser de la récupération médiatique de Camus pour le cinquantième anniversaire de sa mort ? On pensera à la célèbre réflexion de Lénine : « Du vivant des grands révolutionnaires, les classes d’oppresseurs les récompensent par d’incessantes persécutions ; elles accueillent leur doctrine par la fureur la plus sauvage, par la haine la plus farouche, par les campagnes les plus forcenées de mensonges et de calomnies. Après leur mort, on essaie d’en faire des icônes inoffensives, de les canoniser pour ainsi dire, d’entourer leur nom d’une certaine auréole afin de consoler les classes opprimées et de les mystifier ; ce faisant, on vide leur doctrine révolutionnaire de son contenu, on l’avilit et on en émousse le tranchant révolutionnaire » ( dans L’État et la Révolution). À ceci près que Camus n’a pas été un « grand révolutionnaire ». Il n’a donc pas été particulièrement persécuté, et il n’a pas suscité dans les masses des passions qui nécessiteraient à la fois qu’on le transforme en icône et qu’on cherche à rendre cette icône inoffensive. Mais que signifie « un grand révolutionnaire » quand la période n’est pas révolutionnaire ? Mais les « masses » ont-elles besoin de « grands révolutionnaires » ? Mais les masses ont-elles besoin d’icônes ? Albert Camus s’est contenté de vivre et de mener dignement une carrière littéraire, brillante certes, mais sans rien lui sacrifier de son être profond, intime. Rien, absolument RIEN. Il est resté à l’écart des modes et des embrigadements. Il est resté irréductiblement opposé à la logique de la guerre et du terrorisme. Il n’est jamais sombré dans des capitulations telles que « la défense de l’URSS », ou l’idée qu’un but aussi merveilleux que « la Révolution » pourrait justifier une quelconque saloperie. Il est resté lui-même. Ce faisant il a contribué à conserver l’essentiel du message dont le Prolétariat aurait besoin un jour ou l’autre… : VAINCRE LA PEUR d’être soi-même, et refuser énergiquement d’aller se faire tuer pour des raisons obscures et des objectifs définis par des directions autoproclamées. Albert Camus faisait partie du Cercle des derniers Zimmerwaldiens et Kienthaliens C’était un déserteur de la Première, de la Deuxième et de la Troisième guerre mondiale. C’était aussi un « révisionniste » qui avait souhaité faire publier Rassinier par Gaston Gallimard. Combien faudra-t-il de temps pour que cette vérité-la transparaisse dans un médiat ? [1] Titre purement honorifique sans rémunération. Les assistants assistaient aux « Conférences de méthodes » et parrainaient la promotion de l’année suivante. En même temps cette très relative distinction les désignait à l’attention des recruteurs et chasseurs de têtes politiques ou autres. À ce titre j’ai été invité par Gabriel Ardant et Tiéno Grumbach, qui à l’époque travaillaient pour Mendès France, et par Guy Mollet. La prestation de ce dernier m’avait consterné. [2] Qui pouvait percevoir et identifier certaines des tares de l’URSS et de ses satellites, mais soutenait la présence des « bases du socialisme en URSS », en déduisait son caractère « progressiste », et prétendait justifier ainsi la « défense de l’URSS ». Donc en cas de guerre, les travailleurs devaient aller se faire tuer pour la « défense de la patrie des prolétaires » ! et autres délires criminels d’intellectuels. Le « léninisme » était devenu un dogme trotskiste, alors que Trotsky avait été l’un des premiers à en percevoir les dangers dans son fameux Rapport de la délégation sibérienne (l’une des premières publications de la Vieille Taupe janvier 1970 aux Cahiers Spartacus). Et la construction du parti destiné à prendre la direction de la classe ouvrière était devenue la mission qui justifiait tout, à laquelle se sacrifiaient les moines soldats de V.O. [3] Pierre Pascal et Marcel Body faisaient partie de la Mission militaire française à Moscou en 1918. Ils avaient rallié la révolution bolchevique et rejoint le groupe communiste français de Moscou, puis l’opposition de gauche. Je connaissais Marcel Body par Lefeuvre et les cahiers Spartacus où il avait publié son témoignage : Un ouvrier limousin au coeur de la révolution russe (Spartacus, 1986) [4] Maître Delcroix faisait partie du groupe d’avocats qui avaient assuré la défense à Moscou de plusieurs « dissidents » dont Sakharov, Chafarévitch et Soljénitsine. Il avait en particulier rapporté une lettre de Sakharov dans la doublure de son manteau. [5] Vers la toute fin de la guerre, ou les premiers jours de « l’Indépendance », j’avais écrit pour le bulletin Pouvoir Ouvrier quelques pages où, en gros, je soutenais qu’après une pareille lutte, d’une telle intensité et ayant mobilisé tant d’Algériens du peuple, dont tant de femmes, le peuple ne se laisserait pas faire et qu’un dépassement des rapports marchands… tralala lalère… Véga (alias Maso) m’avait demandé de passer le voir, et à mon arrivée chez lui m’avait tendu mes feuillets : « Qu’est-ce que c’est que ces conneries ! Ils boufferont de la merde, comme tout le monde ! Pas question qu’on passe ça ! ». Il n’eut d’ailleurs pas de mal à me faire comprendre que je prenais mes désirs pour la réalité et que c’était exactement le contraire qui allait se passer. Et qui s’est passé… peut-on constater maintenant. Mon article n’est pas paru. Grâce à cette « censure » bienvenue (et acceptée) je crois bien n’avoir, en quarante neuf ans, Tout au contraire je constate qu’aujourd’hui certains rééditent des textes de Pierre Guillaume ou de Pierre Nashua, par exemple, en m’accusant à tort, de les avoir reniés ! Je ne connais pas de précédent historique. Mais il faut toujours avoir à l’esprit la phrase de René Vienet : « Le libraire le plus inculte de Paris ». Bien que je ne sois plus libraire, que je n’habite plus Paris, que je sois moins inculte dans certains domaines, et que depuis l’époque de ce baptême le nombre des libraires très incultes se soit considérablement accru, pas seulement à Paris. [6] Je sens que je vais me faire encore des amis ! Je rappelle donc que j’ai milité contre la guerre et la répression, aidé des militants algériens (en vérité assez peu) et distribué le 27 janvier 1960 un tract de S. ou B. rédigé par Laborde (alias Lyotard) appelant à l’Indépendance de l’Algérie, devenue la seule solution. Nous entretenions des contacts clandestins, mais désabusés avec le FLN. D’ailleurs le premier client de la Vieille Taupe, quand j’eus créé la librairie avec l’appui de Guy Debord et des Situationnistes, avait été Daniel Guérin, pour envoyer des livres à un camarade, ex-FLN, en prison à Alger sous le nouveau régime. [7] Si vous avez un doute là-dessus pensez à la phrase de Georges Orwell souvent citée par Noam Chomsky au point qu’il m’est arrivé de la lui attribuer : « Le nationaliste non seulement ne désapprouve pas les atrocités commises par son propre camp, mais il a une capacité remarquable pour ne pas même en entendre parler ». Notes sur le Nationalisme. 1945. [8] La vérité historique en acte, le mouvement prolétarien : révolution dont le spectre plus menaçant que jamais hante toujours le vieux monde à son déclin dans tous les pays.
écrit publié aucune sottise caractérisée, et en tout cas absolument rien que je doive renier ou oublier aujourd’hui. Je crois que c’est plutôt rare.