AAARGH
Final du discours de remerciement écrit par Alexandre Soljénitsine à l’occasion de la cérémonie au cours de laquelle devait lui être remis le prix Nobel.[Les gens pressés peuvent se limiter aux caractères gras]
« Quels sont exactement la place et le rôle de l’écrivain dans le monde cruel, déchiré et sur le point de se détruire lui-même ? Après tout, nous n’avons rien à voir avec le lancement des fusées Nous ne poussons même pas la plus petite des voitures à bras. Nous sommes méprisés par ceux qui respectent seulement le pouvoir matériel. N’est-il pas naturel que nous aussi, nous nous retirions du jeu, que nous perdions la foi dans la pérennité de la bonté, dans l’indivisibilité de la vérité, pour nous contenter de faire part au monde de nos réflexions amères et détachées : comme l’humanité est devenue désespérément corrompue, comme les hommes ont dégénéré et comme il est devenu difficile, pour les âmes nobles et raffinées, de vivres parmi eux !
Mais nous n’avons pas le recours de cette échappatoire. Quand on a épousé le monde, on ne peut plus lui échapper. Un écrivain n’est pas le juge indifférent de ses compatriotes. Si les chars de son pays ont inondé de sang les rues d’une capitale étrangère, alors des taches brunes marqueront son visage pour toujours. Si par une nuit fatale, on a étranglé son ami endormi et confiant, les paumes de nos mains porteront les traces de la corde. Si ses jeunes concitoyens, proclamant joyeusement la supériorité de la dépravation sur le travail honnête, s’adonnent à la drogue, leur haleine fétide se mêlera à la sienne. Aurons-nous la témérité de prétendre que nous ne sommes pas responsables des maux que connaît le monde d’aujourd’hui ?
Et pourtant je suis réconforté par le sentiment que la littérature mondiale est comme un cœur géant, qui bat au rythme des soucis et des drames de notre monde, même s’ils sont ressentis et exprimés différemment dans les quatre coins. Au-delà des littératures nationales, vieilles comme le monde, l’idée d’une littérature mondiale qui serait comme une anthologie des sommets des littératures nationales et la somme de leurs influences réciproques, a toujours existé. Mais il y a toujours eu un décalage dans le temps. Lecteurs et auteurs ne pouvaient connaître les œuvres des écrivains d’une autre langue qu’après un certain délai, parfois après des siècles. De sorte que les influences réciproques étaient, elles aussi, retardées, et que l’anthologie des littératures nationales ne se révélait qu’aux générations futures.
Aujourd’hui, le contact entre les écrivains d’un pays et les écrivains ou les lecteurs d’un autre, est presque instantané. J’en ai fait personnellement l’expérience. Ceux de mes livres qui, hélas ! n’ont pas été publiés dans mon pays ont trouvé une audience immédiate dans le monde entier, malgré les traductions hâtives et souvent imparfaites. Des écrivains occidentaux comme Heinrich Böll ont entrepris de les analyser. Au cours de ces dernières années, alors que son travail et que ma liberté ne se sont pas écroulés, mais, contrairement aux lois de la gravité, sont restés suspendus en l’air, rattachés à rien sinon à la toile d’araignée invisible d’un public sympathisant, alors j’ai découvert avec une immense gratitude un soutien inattendu, celui de la fraternité des écrivains internationaux. Pour mon cinquantième anniversaire, j’ai eu la surprise de recevoir les vœux de célèbres hommes de lettres occidentaux. Aucune pression sur moi ne fut plus ignorée. Au cours des semaines dangereuses où je fus exclu de l’Union des Écrivains, le mur dressé par les auteurs les plus éminents du monde m’a protégé contre des persécutions plus graves. Des écrivains et des artistes norvégiens me préparaient un asile pour le cas où on me forcerait à l’exil, comme on m’en menaçait. Finalement, ce n’est pas le pays où je vis et où j’écris qui a proposé mon nom pour le prix Nobel, mais François Mauriac et ses collègues. Et plus tard toutes les associations d’écrivains m’ont soutenu.
J’ai ainsi compris et senti que la littérature mondiale n’est plus une anthologie abstraite ni un vague concept inventé par les historiens de la littérature, mais un corps vivant, reflétant l’unité grandissante de l’humanité. Les frontières des États sont encore portées au rouge par les fils électriques et les tirs des mitrailleuses, et de nombreux ministres de l’Intérieur considèrent encore la littérature comme « une affaire de politique intérieure » relevant de leur juridiction. Les manchettes des journaux proclament encore : « Pas de droit d’interférence dans les affaires intérieures ! » alors qu’il n’y a plus d’affaires intérieures sur notre terre surpeuplée et que le salut de l’humanité dépend de ce que chacun fasse siennes les affaires d’autrui, de ce que les peuples de l’Ouest aient un intérêt vital pour ce qui se passe à l’Est.
La littérature, un des instrument les plus sensibles de l’être humain, a été la première à détecter ce sentiment d’unité grandissante du monde et à le faire sien. Ainsi je me tourne avec confiance vers le monde littéraire d’aujourd’hui, vers ces centaines d’amis que je ne connais pas, et que je ne connaîtrai peut-être jamais. Mes amis, essayons d’être utiles, si nous pouvons servir à quelques chose. Qui donc, depuis des temps immémoriaux, a constitué une force d’union et non de division, dans nos pays divisés par les partis, les mouvements, les castes, les groupes ? Voilà essentiellement le rôle des écrivains : ils expriment à travers leur langue maternelle la force principale d’unité d’un pays, de la terre qu’occupe son peuple et de son esprit national. Je crois que la littérature mondiale, dans ces temps troublés, est capable d’aider l’humanité à se voir telle qu’elle est, en dépit de l’endoctrinement et des préjugés des hommes et des partis. La littérature mondiale est capable de communiquer une expérience condensée d’un pays à un autre,afin que nous ne soyons plus divisés et déconcertés, que nos différentes échelles de valeur puissent coïncider ; et surtout que le citoyen d’un pays puisse lire de façon concise et véridique l’histoire d’un autre, et la vivre avec une telle force et un tel idéalisme douloureux qu’il lui soit ainsi épargné de commettre les mêmes erreurs cruelles.
Peut-être que de cette façon nous, les artistes, nous pourrons développer en nous un champ de vision capable d’embrasser le monde entier : en observant, comme tout être humain, ce qui se passe tout près, autour de nous, et en y introduisant ce qui se passe dans le reste du monde. Nous établirons ainsi des relations à l’échelle mondiale. Et qui, sinon nous, les écrivains, pourra porter un jugement sur les écarts inconsidérés se la jeunesse et sur les jeunes pirates qui brandissent leurs couteaux ?
On nous dira : que peut la littérature contre la ruée sauvage de la violence ? Mais n’oublions pas que la violence ne vit pas seule, qu’elle est incapable de vivre seule : elle est intimement associée par le plus étroit des liens naturels au mensonge. La violence trouve son seul refuge dans le mensonge, et le mensonge son seul soutien dans la violence. Tout homme qui a choisi la violence comme moyen doit inexorablement choisir le mensonge comme règle. Au début, la violence agit à ciel ouvert, et même avec orgueil. Mais, dès qu’elle se renforce, qu’elle est fermement établie, elle sent l’air se raréfier autour d’elle et elle ne peut survivre sans pénétrer dans un brouillard de mensonges, les déguisant sous des paroles doucereuses. Elle ne tranche pas toujours, pas forcément les gorges ; le plus souvent, elle exige seulement un acte d’allégeance au mensonge, une complicité.
Et le simple acte de courage d’un homme simple est de refuser le mensonge. « Que le monde s’y adonne, qu’il en fasse même sa loi, mais sans moi ». Les écrivains et les artistes peuvent faire davantage. Ils peuvent vaincre le mensonge. Dans le combat contre le mensonge, l’art a toujours gagné et il gagnera toujours, ouvertement, irréfutablement, dans le monde entier. Le mensonge peut résister à beaucoup de choses, pas à l’art.
Et dès que le mensonge sera confondu, la violence apparaîtra dans son unité, et dans sa laideur. Et la violence, alors, s’effondrera. C’est pourquoi, mes amis, je pense que nous pouvons aider le monde en cette heure brûlante. Non en nous en donnant pour excuse de ne pas être armés, non en nous adonnant à une vie futile, mais en partant en guerre.
Les Russes aiment les proverbes qui ont trait à la vérité. Ceux-ci expriment de façon constante, et parfois frappante, la dure expérience de leur pays : « Une parole de vérité pèse plus que le monde entier ».
Alexandre SOLJÉNITSINE
La première partie de ce final du discours de Soljénitsine comporte encore beaucoup d’illusions (mais peut-être cet orfèvre pratique-t-il le ketmân).
La deuxième partie, en gras ci-dessus, pourrait servir d’introduction à la venue en France de Noam Chomsky. Au moment même où les 96 victimes de cette deuxième tragédie de Katyn contribuent à l’effondrement définitif et massif du grand mensonge de Katyn, paradigme du mensonge stalinien en général, et de la barbarie absolue à laquelle peut conduire l’idée abstraite de « Révolution », et de la prétendue nécessité de conserver le Pouvoir pour un « Parti » qui s’en proclame l’incarnation, et prétend diriger la classe ouvrière, ce texte de Soljénitsine rappelle combien l’élucidation d’un mensonge contribue à saper tous les mensonges, et à saper la société qui a besoin de pouvoir dénoncer les mensonges antagoniques du camp adverse pour se légitimer elle-même et continuer à tenir debout en se cachant ses propres turpitudes.
Les mensonges se justifient et se renforcent les uns les autres.
Le film de Wajda, mais plus encore le film soviétique (en appendice dans le même DVD) produit par A. Lévitan en 1943-44, qui apportait, avec l’aval de toutes sortes d’autorités scientifiques et religieuses, une « abondance de preuves » convaincantes que ce massacre avait été commis par les Allemands, démontre à la fois combien les menteurs (ou les hallucinés) ont besoin de la répression et de la censure pour maintenir leurs « illusions nécessaires » à l’abri de la critique.
Mais surtout combien ils ont besoin de mettre en scène des atrocités réelles ou imaginaires commises par « l’ennemi » pour dénier les atrocités commises par leur propre camp, et fonder ainsi leur légitimité, ou simplement tenter de restaurer leur propre estime d’eux-mêmes.
Quoi de plus rassurant et de plus nécessaire que pouvoir croire que les pires atrocités que son camp ait dû commettre (contraint par la situation, à la différence des Nazis, qui eux aimaient ça !), se trouvent finalement justifiées et sanctifiées par la nécessité de lutter contre un mal encore pire… un mal absolu… symbolisé par une arme absolue… à nulle autre pareille…