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LETTRE DE

Gilbert Comte

à

Michel VAUZELLE

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LA VIEILLE TAUPE

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Gilbert Comte

à

Monsieur Michel VAUZELLE

Garde des Sceaux

Ministère de la justice

13, place Vendôme

75001 Paris Paris, le 22 novembre 1992

 

 

Mon cher Vauzelle

 

À mon vif regret, je n’excelle pas aux félicitations, bénédictions, congratulations et glorifications qu’il convient d’extraire de ses proches devant les grandes fortunes.

Contre bien des usages, j’ai omis de saluer la vôtre quand le Président vous installa Place Vendôme. En vérité votre sort ne me semblait pas si enviable qu’il appelât des compliments éperdus. Ma réserve ne vous surprendra pas. Vous connaissez depuis une vingtaine d’années mon jansénisme un peu métallique. Ce qu’il est convenu d’appeler pompeusement «l’État de Droit» subit désormais chez nous trop de torsions et distorsions, pour ne pas inquiéter de très nombreux Français. Ils se recrutent parmi les meilleurs. En même temps, la corruption du système décompose la morale publique. Il ne me parut donc pas d’excellent goût de saluer sur ce point, en votre personne, l’une de ses plus illustre victime.

Parmi d’autres affaires inacceptables, la campagne de dénigrement conçue, entretenue par les journaux, radios, télévisions avec une incroyable bassesse contre l’arrêt de non-lieu rendu par la Première chambre d’accusation de la Cours d’appel de Paris, sur le cas Touvier, déconsidère ainsi sans mesure des magistrats très respectables. Dans ces glapissements médiatiques, j’ai voulu lire leur travail d’un bout à l’autre, sur les deux-cent-quinze pages d’une argumentation serrée, minutieuse. Vous vous y êtes forcément appliqué aussi. Vous le savez donc: il ne s’agit pas d’un texte «vichyste»  comme l’assurent d’anciens confrères à coup de citations frauduleuses ou tronquées, mais d’une enquête scrupuleuse, conduite par des hommes de haute conscience.

Sans doute ont-ils commis l’erreur d’évaluer l’antisémitisme du Maréchal d’après ses discours officiels, non sur le statut des juifs lui-même. Cette erreur d’interprétation politique n’interfère en rien dans l’analyse des méfaits ou forfaits matériellement imputables au seul. En outre, la responsabilité principale de la faute incombe à votre Ministère, lorsqu’il charge ces hommes de descendre dans une affaire vieille de presque cinquante ans, difficile pour eux à comprendre selon les passions de l’époque lorsqu’il leur faut trancher d’après celles de la nôtre, si l’on écoute tant de gens déchaînés contre eux. Nul ne s’improvise historien des mentalités. Il s’agit là d’une science peu familière, je suppose, à l’École de la Magistrature. L’examen du dossier ne pouvait quand même pas s’accomplir dans la malsaine intention de séduire les journaux! En vérité, la clameur publique ne demandait rien d’autre. il lui fallait du Touvier responsable et coupable d’avance, pour paraphraser Madame Dufoix.. Vous le savez comme moi. Maintenant, la même détestable équipe déblatère, clabaude, ameute l’opinion contre le verdict  rendu dans la déplorable affaire dite «de la boulangère de Reims». L’épouse du chef de l’État prête un concours inconsidéré à cette mauvaise cause. Ne devine-t-elle pas le tort qu’elle vous inflige, à vous, au tribunal, aux institutions? Quand lui apprendra-t-on enfin à se taire, à soupçonner qu’il ne faut jamais appesantir le malheur d’autrui, au moins par superstition d’avoir soi-même, un jour à rendre quelques comptes au pays.

Mon ancien journal Le Monde en tête, des éditorialistes de toutes espèces utilisèrent le cas Touvier avec des amalgames haineux, entre une opinion déplorable et le non-lieu lui-même. Aussi de gardèrent-ils soigneusement de reproduire l’énoncé intégral des motifs. Nous tombons-là dans du totalitarisme larvaire, mais déjà malfaisant. Le pluralisme à la française consiste, désormais, à s’y mettre à dix ou à quinze pour brailler les mêmes sottises. Quand il n’ s’y joint pas, l’État encourage ou conditionne cette démagogie chaque fois qu’il y voit un moyen de renflouer son commerce. Les manœuvres autour de l’affreuse affaire de Carpentras vous rappellent certainement quelque chose.

Sans référence explicite au cas Touvier, vous avez exhorté au respect de la magistrature. Mais timidement. D’ailleurs personne n’a paru vous entendre. Pendant ce temps la, les voix les plus officielles se joignirent aux aboiements de la meute. J’ai même reconnu celle de M. Emmanuelli au milieu du concert… Quand à votre prédécesseur Robert Badinter, il n’a pas craint de s’en prendre à la chose jugée dans un article du Nouvel Observateur. Il préside pourtant le conseil constitutionnel, et se montre lui-même rarement compréhensif envers les juristes assez audacieux pour contester quelques unes de ses décisions, au Palais-Royal. Quoiqu’il en soit ce mélange des genres n’inspire qu’indignation, dégoût à chaque citoyen soucieux de morale publique. Mr Badinter la piétina, là, par esprit partisan, vengeance familiale peut-être, mais sans soucis du bien général ni du droit. Qu’aucun juriste, aucun journaliste de renon n’ai osé le lui dire, atteste de l’effondrement des mœurs, et d’abord celui du courage, dans notre malheureux pays.

Dans le système de double poids et triples mesures, vos magistrats auront donc été livrés pendant plusieurs semaines aux insultes, aux calomnies, sans recevoir les secours convenables de leurs défenseurs naturels. L’institution judiciaire en demeure amoindrie, amère, durablement ébranlée. Ne l’imaginez pas indifférente au prochain épisode de ce qu’elle considère collectivement comme une humiliation. Personne je le craint, ne vous parle, ne vous écrit sur ce sujet scabreux comme je m’y emploie aujourd’hui. Les autres se taisent par peur, peur de dire l’essentiel et à contre-courant. Dans l’histoire de notre Droit national, comme dans celle de la justice en Europe, il faut remonter jusqu’à d’assez lointaines barbaries pour découvrir des tribunaux à la recherche de coupables près de cinquante ans après les actes invoqués. La référence aux crimes dit «contre l’humanité» entame une régression affreuse au profit des vainqueurs, autant qu’elle déconcerte le sens commun. Qu’il frappe une seule personne ou un peuple entier, tout crime se perpètre par définition contre l’espèce humaine dans son ensemble, en d’autres termes contre l’humanité. Quant à cette notion elle-même, il suffit d’un peu de culture pour savoir qu’elle ne date pas de 1945. Rivarol en approchait en 1789, Sasonov en 1916, devant la Douma, et Lénine un an plus tard, après l’arrivée au pouvoir des soviets. Mais dans notre fausse élite peuplée de combinards analphabètes, qui donc possède encore un peu de références historiques?

Les procès répétitifs organisés à grand spectacle autour des vilenies et infamies commises pendant l’occupation allemande n’honorent donc pas «la Mémoire», comme cela se prétend. Ils ne servent qu’à remuer des rancunes affreuses. Certes, la vindicte s’admet comme sentiment privé. Personnellement, je la respecte et l’approuve. Si Mr Bousquet portait sur sa conscience la déportation, la mort des miens à Auschwitz, je chercherais sans doute à l’en punir. L’État, lui, ne saurait s’associer à ces implacables et interminables rancunes sans sacrifier la justice aux clans, partis et factions, sortis vainqueurs de la Seconde Guerre Mondiale. J’en parle en toute équité. Gaulliste approximativement le 21 juin 1940, ma famille figurait parmi eux en 1944. Tous ne peuvent pas en dire autant. L’inaction de nombreux notables quand la Résistance s’organisait inspire parfois des surenchères sans vergogne. Après tout, rien n’empêchait ces messieurs aujourd’hui si résolus contre Touvier à le combattre les armes à la main, quand il n’avait pas encore perdu les siennes! Mr le Cardinal Decourtray atteignait l’age de porter la bonne parole au maquis dès 1942. Ne parlons pas de quelques autres!

Agiter ces misères n’aboutit qu’à les empirer. En juillet le Président de la République s’aperçut peut-être du danger sous les quolibets, à l’emplacement du vieux Vel d’Hiv. Dans les journaux ni les radios, nul n’osa le défendre franchement. La toute récente querelle sur la gerbe à l’Ile d’Yeu confirme cette solitude. Les socialistes se déclarent solidaires de Laurent Fabius dans l’affaire du sang contaminé. Aucun d’eux n’approuve l’hommage de François Mitterrand au Maréchal, quoiqu’il n’ait, lui, causé aucune mort avec ses fleurs. Lorsqu’ils se dressent contre le Chef de l’État dans cette mauvaise cause, après s’être si bien tus les années précédentes, Emmanelli, Djack Lang et quelques autres se révèlent perspicaces, en hommes suffisamment finauds pour savoir où réside la vraie force. Entre Mitterrand et Klarsfeld, ils choisissent Klarsfeld.

À en juger d’après les brutales et stupides provocations à Rostock de cet avocat devenu chef de commando, nous assistons-là au début d’une guérilla psychologique, politique, juridique destinée à réduire notre histoire nationale et celle des Allemands aux persécutions antisémites survenues entre 1933 et 1945. Comme si l’utilisation militaire de l’atome ne comporte pas de risques plus étendus et donc une importance autrement considérable, en termes de crime contre l’humanité, propre à retenir l’attention de toute conscience honnête! Quoiqu’en pensent, quoiqu’en disent les doctrinaires de l’émotion collective, nul ne force ni ne contraint la Mémoire d’autrui. Elle vous retient ou vous rejette.

Voici 13 ans, dans trois articles publiés dans Le Monde avec l’accord entier de Jacques Fauvet, j’avais recommandé la prescription simple et définitive des crimes nazis. Mes démonstrations provoquèrent des clameurs. Badinter essaya de me réfuter. Sans grands succès pour lui, d’ailleurs, car mes arguments écrasaient les siens. Si cette polémique vous intéresse vous la trouverez aux dates des 29, 30 mai, puis 24 , 25 juin 1979. Je vous en recommande la lecture. Aucun de mes raisonnement d’alors n’a été mis en cause, faute de pouvoir subir les objections convenables.

Mon cher Vauzelle, peut-être vous souvenez-vous de notre dernière conversation, au hasard d’une rencontre fortuite rue de l’Université par un bel après-midi de printemps. Sans mâcher mes mots, je vous avais dit quelles inquiétudes m’inspirait le proche avenir. Vous m’aviez entendu d’un œil dubitatif, avec toute l’indulgence due à un original. Le PS en déclin, le prestige présidentiel au sol, votre majorité législative maintenant précaire, confirment mes propos. Avec deux ans de retard, mais dans quelle proportions!

L’annulation de l’Arrêt de non-lieu sur Touvier, ni même de la procédure contre Bousquet ne suffiront à vous tirer d’affaire, même si vous y ajoutez le cas Faurisson. Certes, aucun de ces malheureux ne rendra en personne au Gouvernement chacun des coups qu’il en reçoit. La justice immanente veille , très haut dans l’invisible, sur l’ordre immuable des choses, sans attendre les décisions du parquet. Avec le juge Van Ruymbeke, quelques nouveaux épisodes dans le scandale du sang sidaïsé, elle donne aux boucs émissaires collaborationnistes ou révisionnistes des contrepoids indépendants d’eux, mais en accord avec une juste distribution des mérites et des peines, pour votre plus grand dommage. Chaque utilisation démagogique d’une mauvaise cause en renvoie aussitôt une bonne dans votre champignonnière.

Regardez ce pauvre Michel Noir! Il s’acharna méchamment, férocement, contre M. Bernard Notin, Maître de Conférence à l’Université de Lyon, pour cinq ou six lignes dans un article de grande valeur publié par la revue Économie et Société. Pour une interprétation outrancière de son texte, l’auteur passa pour ennemi du genre humain. Il n’a pratiquement pu se défendre. Par un juste retour du bâton métaphysique, voici Michel Noir frappé dans la personne de son gendre. J’espère qu’il en retiendra la leçon.

Sans doute avez-vous naguère, comme tous vos camarades du PS, voté la loi Rocard-Gayssot. J’avais demandé alors à Pierre Joxe, Ministre de l’Intérieur, combien d’entre vous connaissaient de science personnelle cette littérature sur les camps de concentration nazis. — «Personne». m’avait-il répondu jovialement. J’en avais conclu devant lui qu’il incombait donc au Parlement des fausses factures de définir comment il fallait s’y prendre pour sculpter la véritable histoire. Ne m’en veuillez pas de réagir ainsi. Qui possède quelque savoir ne fléchit jamais le dos devant les ignorants défenseurs de l’histoire officielle. Naguère, François Mitterrand soutenait qu’il combattait pour la liberté de tous, d’abord pour celle de ses adversaires. Je n’en retrouve rien aujourd’hui, quand les rigueurs gouvernementales réduisent une interprétation sacrilège de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale, à un inadmissible attentat contre la jeunesse. Pendant ce temps, une incroyable pornographie s’étale dans nos rues avec la paisible indifférence des pouvoirs publics.

Si Faurisson ment ou se trompe, lequel de vos principes vous autorise à le contraindre de dire autre chose, puisqu’il n’inflige de tort matériel à personne? quant aux torts moraux, en quoi consistent-ils exactement chez nous, dans un pays ensanglanté par tant de guerre civile? Les fils et petits-fils  des guillotinés de 1893, des fusillés de 1871, réclamèrent-ils jamais, en justice, contre les bourreaux de leurs pères, guillotineurs et fusilleurs? Laissez donc Faurisson s’exprimer librement! Si son imposture existe, elle éclatera d’autant plus fort, d’autant plus haut, d’autant plus vite, qu’il se disqualifiera sous les regards de tous, lors de débats contradictoires. Comment imaginer alors qu’un homme de bonne foi, de sereine conscience comme je pense l’être, n’accepte la démonstration la plus convaincante, sans qu’il soit pour autant besoin, au terme du verdict, de réunir gendarmes et magistrat? À chaque péché contre l’esprit suffisent les dénonciations de l’intelligence. Elles se passent des peines réservées aux voyous. Pour ma part je me joindrai au MRAP, à la LICRA, si leurs démonstrations me semblent les plus lumineuses. Je les rejoindrai même avec joie!

Mon cher Vauzelle, peut-être vous demanderez-vous quelle mouche me pique, pour quelle raison mystérieuse je vous écris soudain sur ce ton. Vous connaissez comme moi cette formule due, dit-on, à Lincoln, selon laquelle «un peuple va vers sa ruine quand les honnêtes gens n’ont plus qu’un courage inférieur à celui des individus malhonnêtes» Sans narcissisme particulier, je ne me crois pas trop mauvais homme, ni vraiment dépourvu de caractère. Il me fallait don tirer les conséquences de cette position et vous parler nettement, puisque nous nous connaissons.

Avec Edmond Michelet et Jean Foyer, deux de mes excellents amis vous précédèrent dans le splendide bureau où vous officiez maintenant. Bien des souvenirs effrayants ou glorieux vous y assiègent. Songer à toutes les affaires parvenues, résolues dans cette pièce me semble, pour un homme, l’occasion rare de prendre la mesure de soi-même. Peu d’entre nous y serons jamais admis. Voilà sans doute le bon moment de vous offrir ma révérence. Un Garde des Sceaux ne perd jamais rien à trouver devant lui de la franchise et des sentiments désintéressés. Ancien résistant rescapé de Dachau n’hésita jamais à intercéder pour d’anciens collaborateurs des Allemands, quand ils lui paraissaient dignes d’indulgence. Jean Foyer, lui, s’exposa au courroux di Général De Gaulle pour sauver Jouhau de l’exécution capitale. L’un et l’autre mirent leur autorité au service d’une haute conception du devoir, en accord avec la grandeur du poste. Pour ma part, jeune encore, j’eus le bonheur d’encourager quelques-unes de leurs bonnes actions quand ils me demandaient mon avis. Nul ne les accusa jamais de pactiser l’un avec le nazisme, l’autre avec l’O.A.S. Sans doute eurent-ils aussi la chance d’agir dans une époque où la télévision ne l’emportait pas sur l’action, dans une parodie effroyable de la Parole. Mais l’homme se grandit, s’élève par la taille des défis qu’il accepte, sans parler de ceux qu’il provoque.

Nous vivons nous autres une période infiniment plus fourbe. Des publicistes à gages, des politiciens médiocres, véreux, prétentieux, nés après 1950, préservés par leur âges des misères de l’Occupation entreprennent de nous expliquer, jour après jour, leur vision du Mal, du Bien, pendant ces quatre années où personnellement je crevais de faim et de froid, comme tous les enfants sous-alimentés de mon âge. Du moins ai-je acquis dans ces épreuves la force de ne plus craindre grand chose, sauf le malheur pour les miens, et d’abord pour mon peuple.

Au moment de conclure, je me demande un peu comment vous prendrez cette lettre. Elle provient de ma sympathie pour vous, telle qu’elle débuta voici vingt-cinq ans, lors d’un inoubliable dîner chez la mère de Melle Claude Buisson. Au-delà de ce sentiment amical, veuillez prendre d’abord et avant tout en considération mon amour de la France. Il l’emporte sur tout le reste, y compris sur mon amitié pour vous. Comme citoyen, avec je le répète des milliers d’autres, je souffre à en mourir du déshonneur collectif où s’enfonce le pays à force de manigances. Puisque le fortune me permet de me faire lire du Garde des Sceaux, il serait dommage de ne pas contribuer autant qu’il se peut, au triomphe de mœurs plus honnêtes sur l’espace d’un des plus beaux royaumes, connu dans vos bureaux sous le nom de Vème République.

Si la part inévitablement fastidieuse de votre travail vous laisse de l’intérêt pour une conversation libre, votre secrétariat me joindra toujours facilement chez moi, […] ou au […].

Croyez, mon cher Vauzelle à ma sérieuse amitié. En effet, comment pourrai-je, oserai-je envoyer pareille et si longue lettre, à quelqu’un hors de mes sentiments les meilleurs, toujours très cordiaux.

 

 


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a                                                                                    Gilbert COMTE

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