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L'implication de Noam Chomsky dans l'Affaire Faurisson

Le récit de Serge Thion


[...]
Une autre bombe, d'un autre genre, allait bientôt éclater: l'avant-propos de Noam Chomsky au livre que Faurisson publiait pour le procès, son Mémoire en défense. Quelque temps auparavant, excédé par les remontrances absurdes qui lui pleuvaient de Paris à propos de la signature qu'il avait donnée à une pétition circulant en Amérique en faveur des droits civils de Faurisson, Chomsky envoya une lettre qui faisait une sorte de mise au point sur les principes de la défense des libertés. Elle était adressée à celui qui, dans l'ombre, avait déclenché cette petite campagne de pression en demandant à tous ceux qui connaissaient Chomsky à Paris d'insister auprès de lui pour qu'il se dégage de cette affaire et s'en démarque, l'inévitable Vidal-Naquet. J'en reçus copie. Ce texte me parut si clair, dans sa brièveté, que je demandai par téléphone à Chomsky de m'autoriser à le traduire et à le publier. J'avais fait de même à un moment où il avait été bassement attaqué par Claude Roy dans Le Nouvel Obscènateur.
Il me dit qu'il allait relire le texte, en expurger ce qui pouvait avoir un caractère personnel et me l'envoyer pour que j'en fasse l'usage qui me semblerait bon. C'était le moment où le mémoire en défense de Faurisson était à la composition. Je mentionnai l'idée d'y joindre ce texte et Chomsky, qui ne pouvait voir que de très loin la cabale qui se formait et qui n'y attachait guère d'importance, me répéta que j'étais, sur place, le meilleur juge de l'usage à faire de ce texte. Il figure donc en avant-propos du livre de Faurisson.
"Les remarques qui suivent sont tellement banales que je crois devoir demander aux gens raisonnables qui viendraient à les lire de bien vouloir m'excuser." Ainsi commence ce texte, à juste titre. L'auteur explique pourquoi il a signé une pétition en faveur des droits de Faurisson (
61), comme il aurait signé toute autre pétition en faveur de toute autre personne, quelles que soient ses idées politiques. Et, dit-il, c'est justement dans le cas où ces idées politiques nous paraissent en elles-mêmes condamnables que nous devons défendre le droit de les exprimer. Faire le contraire, c'est céder aux courants souterrains du totalitarisme. "Il est trop facile de défendre la liberté d'expression de ceux qui n'ont pas besoin d'être défendus". Il termine en disant que les arguments avancés par ceux qui accusent Faurisson d'être un antisémite ne lui paraissent pas convaincants.
A peine paru, ce texte provoqua une nouvelle avalanche de lettres alarmistes. Des gens qui voyaient en Chomsky le grand rénovateur de la linguistique, ou même qui tout simplement révéraient en lui un grand homme -- parce qu'ils ont des besoins de révérence -- mais qui se foutaient du tiers comme du quart de ses activités politiques, lui représentèrent que son association avec des individus douteux et tarés, faisant "objectivement" le travail des nazis, allait ruiner son crédit politique et saper les bases de sa lutte contre l'impérialisme américain.
Un peu ébranlé par cette hystérie et surtout désireux de poursuivre une lutte politique qui embraye sur l'actualité, Chomsky m'écrivit en me demandant, s'il en était encore temps, de retirer le texte. Il avertit en même temps l'un de ses correspondants parisiens, un fantaisiste culturel connu sous le nom de Jean-Pierre Faye. Au reçu de cette missive, je téléphonai aux Etats-Unis pour dire que le texte était déjà imprimé et publié. Fallait-il le retirer? "Non, ça va comme ça. Forget about my letter." Mais le lendemain, on voyait se glisser à la télévision, dans une émission sur les femmes d'Anne Sinclair, "L'invité du jeudi", un Jean-Pierre Faye mélodramatique, qui brandissait l'aérogramme de Chomsky en affirmant que celui-ci retirait son texte, contre-vérité aussitôt reprise par l'ensemble de la presse. Il en profitait pour réclamer la saisie du livre de Faurisson. Je passai un démenti au Monde qui le publia, tronqué (
62).
Alors on vit se lever une houle de vociférations, de protestations. Ah, le Chomsky! le traître! le petit-fils de rabbin qui ose se mêler de ce qui ne le regarde pas, nous donner des leçons de morale, avec sa "hargne anti-française"! Il ose ne pas admirer l'intelligentzia française, on va lui faire rentrer sa linguistique dans la gorge. Dans la presse, c'est devenu l'affaire Chomsky, rebondissement de l'affaire Faurisson. Encore une fois, Vidal-Naquet était venu au secours des éditions de la Vieille Taupe: les ventes remontèrent en flèche, malgré les refus et les tracasseries de beaucoup de libraires. La presse étrangère s'en mêla, articles dans le New York Times, en Allemagne, en Scandinavie, en Italie. Chomsky ne se laissa pas accabler par les calomnies et déformations en tout genre. Il répondit aux accusations fausses, il donna des interviews au Monde, à Libération, qui relancèrent l'ire des intellectuels galonnés. Il publia une longue explication dans The Nation. La palme revint, comme presque toujours, au Nouvel Obscènateur, sous la plume de Jean-Paul Enthoven: "Et sa théorie instrumentaliste du langage, cette 'grammaire générative' qui refusa toujours de se donner les moyens de penser l'inimaginable, c'est à dire l''Holocauste', avait-elle besoin du biais Faurisson pour s'accorder une bien pauvre légitimité?" (n· 841, 22 décembre 1980).
Devant ce déferlement, je me résolus à intervenir. Le 3 janvier 1981, après avoir reçu par téléphone un accord de principe sur sa publication, j'envoyai au Monde le texte suivant:

MISE AU POINT


Attaqué depuis six mois dans de nombreuses publications, et à plusieurs comptes -- l'affaire Faurisson, les positions de Chomsky, le Cambodge -- je n'ai pas cru devoir répondre à chaque fois et à chacun de mes détracteurs. J'attendais que le débat s'élargisse, qu'il aborde enfin aux rivages du rationnel et de l'essentiel. Nous en sommes loin et je me réserve d'examiner au fond et à loisir les arguments divers, en laissant de côté les insultes, qui me sont jusqu'ici opposées. Mais la confusion atteint ces temps-ci de telles proportions qu'une mise au point s'impose avec des références précises à des textes qu'il conviendrait de lire avant que de les attaquer.
Le surgissement de ce qu'on appelle l'affaire Chomsky est symptomatique. Le tollé soulevé par les quelques évidences de base énoncées par le linguiste américain montre à quel point sa critique de l'intelligentzia française est justifiée: tendances à l'intolérance, à l'autoritarisme, à l'asservissement volontaire aux besoins idéologiques de l'Etat.
La campagne contre Chomsky, en réalité, a commencé depuis deux ans. Elle procède essentiellement du vieux besoin de la gauche de se forger des idoles pour ensuite les renverser et battre bruyamment sa coulpe. On détrône le Viêtcông et pour se bien convaincre que le fétiche est brisé, on s'en prend à Chomsky en affectant de croire qu'il prenait rang parmi les idolâtres. Pour le dépeindre tantôt comme un suppôt du stalinisme, tantôt comme le juif de service des fascistes, il faut distordre singulièrement ses propos et même inventer les positions qu'on lui attribue à seule fin de les mieux pourfendre. J'ai démonté ce mécanisme à plusieurs reprises, sans que cela permette à quiconque de m'affubler du titre de "porte-parole en France de Chomsky". Chomsky est un intellectuel indépendant, et moi aussi. Il appartient au courant libertaire, d'inspiration anarchiste, et moi aussi. Cela entraîne la formulation de positions politiques qui n'ont pas l'heur de plaire à tout le monde. Il est inutile d'épiloguer. Mais faire croire que Chomsky se prendrait pour "la conscience" (de l'Occident, sans doute) est une pure bouffonnerie. Paul Thibaud, qui appartient à un tout autre courant de pensée, se trouve-t-il en désaccord avec Chomsky? La seule explication qu'il y trouve est que Chomsky est paranoiaque. Ou antifrançais. Je dis bravo!
Et si je dis à Thibaud, pour parler d'autre chose et reprendre une phrase célèbre, que le seul espoir pour les Polonais d'être libres est de pendre Lech Walesa avec les tripes de Kania [le premier ministre communiste de l'époque], je suis sûr qu'il ne me comprendra pas. A quel psychiatre voudra-t-il m'adresser?
Récemment, un quarteron d'intellectuels parisiens s'est efforcé de faire revenir Chomsky sur l'expression de ses principes, par une petite campagne de lettres personnelles. Jean-Pierre Faye nous a ingénument donné leurs noms à la télévision (
63). Ils ont cherché ensuite à entretenir la confusion en excipant de fragments de correspondance privée. La situation est pourtant parfaitement simple et claire: l '"avis" de Chomsky est paru en prologue au livre de Robert Faurisson et Chomsky le maintient, tel qu'il est publié. Les manoeuvriers en sont donc pour leurs frais.
Paul Thibaud (Le Monde du 31 décembre) ne parvient pas à se défaire d'une contre-vérité sur laquelle j'ai déjà attiré son attention: la lutte contre l'intervention américaine en Indochine n'impliquait nullement, au moins pour certains, dans un esprit réellement internationaliste, un soutien aux mouvements communistes. qui animaient la résistance sur place. Faut-il lui rappeler que c'est le gouvernement américain, et non Chomsky, qui a détruit systématiquement toute possibilité d'expression politique d'une troisième force? Faut-il rappeler qu'en matière de totalitarisme, de massacre aveugle, de destruction économique, le bilan occidental en Indochine reste, encore aujourd'hui, de loin le plus lourd, en dépit de l'émulation de tous les Pol Pot? Mais n'est-ce pas le même Paul Thibaud qui me disait, il y a quelques mois, que malheureusement, dans les circonstances actuelles, il fallait sans doute soutenir Pol Pot contre l'impérialisme viêtnamien? (
64)
Enfin, pour en revenir à l'affaire Chomsky-Faurisson, le véritable scandale me paraît être justement dans le fait que certains veulent en faire une "affaire". Puisqu'il s'est révélé successivement impossible de faire taire Faurisson, de le faire passer pour fou ou fasciste, il faut l'évacuer en parlant d'autre chose, en détournant la controverse. Chomsky peut bien servir de bouc émissaire aux inquiétudes que soulèvent -- et je les comprends -- les affirmations du professeur Faurisson.
A occulter le débat, on le retarde et on le rend confus. J'observe que depuis la sortie de mon livre, qui expose les données du problème, il n'y a eu qu'une seule tentative de réponse aux arguments de Faurisson, celle de Pierre Vidal-Naquet, derrière laquelle se retranchent tous les autres. Et pourtant, elle aussi, elle louvoie et omet de répondre sur l'essentiel. Pierre Vidal-Naquet ne maîtrise manifestement pas le dossier et s'emploie avec énergie à boucher les trous d'une thèse officielle qui fait eau par beaucoup d'endroits. Il n'ose pas, et pour cause, comme le fait Mme Delbo (Le Monde du 31 décembre 1980), se servir du témoignage romancé de Filip Müller, un document si "brut" que ses éditeurs français ne peuvent se résoudre à avertir le lecteur qu'il a été écrit par un nègre.
S'il y avait en France un débat sérieux, on finirait peut-être par savoir si Faurisson a raison ou tort et où se situe la vérité sur ce qu'on appelle -- absurdement -- l'holocauste. Pour moi qui suis sur le fond dépouillé de toute conviction, assuré seulement que le travail des historiens n'a pas encore réellement commencé, je me sens le premier intéressé à un tel débat. Je voudrais savoir, et beaucoup de gens sont dans mon cas. Mais à voir se soulever les passions et militer la foi, j'avoue que je ne crois plus beaucoup que puisse s'imposer la lumière tremblotante de la raison.


Après deux semaines de tergiversations, la rédaction en chef du Monde décida, une fois de plus, que l'affaire était close et qu'il était donc trop tard pour publier mon papier.
Le Quotidien de Paris s'étant distingué par de pleines pages d'attaques, j'obtins, par l'intermédiaire de Maître Delcroix, le remarquable avocat de Faurisson, une tribune libre. J'aiguisai mon scalpel pour disséquer deux articles particulièrement démonstratifs de la débilité ambiante:


Le jour où ces acrobates lèveront le voile du silence

(65)

Les intellectuels se doivent de "prendre position". C'est un syndrome particulièrement français. Et "prendre position", cela veut dire prendre parti, trancher, décider du vrai et du faux. Et pour soutenir son statut, l'intellectuel doit le faire tout le temps. Le Biafra, l'Europe verte, les énergies nouvelles, l'affaire Faurisson... l'intellectuel sans cesse sollicité doit produire à tout coup du jugement et du jugement aussi définitif qu'immédiat. Dans l'incapacité bien compréhensible où il se trouve de juger lui-même de toute chose, l'intellectuel français, plutôt que de renoncer à être péremptoire, préfère emprunter les jugements qu'ont portés avant lui d'autres intellectuels comme lui, en qui il a habituellement confiance.
On a ainsi le spectacle offert par quelques intellectuels parisiens qui s'en prennent furieusement à Chomsky. Ils ont en commun d'avoir au cours des années subi de fortes dérives idéologiques et donc de trouver que Chomsky, qui n'a pas bougé d'un pouce de ses positions libertaires et anti-impérialistes, devient un obstacle au jeu de leurs amnésies successives. J'ai déjà raconté (Esprit, septembre 1980) comment les Lacouture, les Claude Roy, les B.-H. Lévy, Attali et autres Glucksmann ont créé pièce à pièce le phantasme d'un Chomsky soutien de Pol Pot. De la même manière, et avec le même souverain mépris des faits, on accuse aujourd'hui Chomsky de soutenir les néo-nazis ou bien de se faire le cheval de Troie de l'hégémonie soviétique. C'est en particulier ce que vise à démontrer le venimeux article de François Fejtö dans Le Quotidien de Paris du 29 décembre.
Je dis venimeux à cause du ton: "Sans doute êtes-vous un esprit trop supérieur pour que l'examen des conditions qui ont conduit à l'extermination de six millions d'humains vous intéresse". On ne s'honore pas à attaquer si bas. Ni à employer constamment cette fausse déférence et ce terme de "maître"; elle évoque irrésistiblement la réponse de Sartre à de Gaulle qui lui avait aussi donné du "maître" (dans la lettre où il refusait que le Tribunal Russell siège à Paris). Il n'était accoutumé, disait-il, à recevoir du "maître" que des garçons de café.
Le problème posé par Fejtö, et par beaucoup d'autres, est simple: pour eux, s'attaquer exclusivement, ou essentiellement, à l'impérialisme occidental revient à faire le lit des Soviétiques. Ces myopes ne voient pas que pour des gens comme Chomsky, issus de la tradition anarchiste, la condamnation du bolchevisme date de très longtemps, d'avant même la révolution de 17. Tout ce qui s'est passé depuis n'a fait que renforcer cette condamnation. J'ajouterai qu'il y a certainement dans les positions de Chomsky de plus solides raisons de rejeter tout ce qui s'apparente au léninisme que dans celles des gens qui s'attaquent à lui aujourd'hui. Mais la pire myopie, c'est de ne pas voir que c'est précisément l'impérialisme occidental qui fait le lit du communisme. Voyez Cuba, l'Indochine, l'Afrique lusophone. Voilà pour le passé proche. Voyez le présent, en Afrique, en Amérique latine, à Séoul et ailleurs.
Si nous ne balayons pas d'abord devant notre porte, si nous laissons nos gouvernements appliquer des politiques de pillage, de dictature, de terreur, par l'intermédiaire des potentats qu'ils mettent en place, comment s'étonner de voir quelqu'un tirer les marrons du feu? Il y a des gens pour se plaindre de Khomeiny alors que le shah apportait l'Iran sur un plateau au Toudeh (
66) ... Et le Tchad où depuis quinze ans l'armée française casse soigneusement du bougnoule? Et le Sahara espagnol, qu'on a refilé à Hassan II sous la table, comme un simple bakchich? Et à Kolwezi, où était la gauche française? Elle applaudissait la Légion. Tout cela laisse, sur place, des souvenirs, qui se paieront un jour. Et M. Fejtö pourra dénoncer le totalitarisme rouge installé à Kinshasa, ou au Honduras ou en Patagonie d'autant plus sereinement qu'il en attribuera la responsabilité à ceux qui auront cherché à s'y opposer vingt ans avant lui. J'inverse donc la question pour la poser à M. Fejtö: sachant que le principal mouvement sud-africain de libération est l'ANC, sachant que l'ANC est largement manipulé par le très moscoutaire PC sud-africain, faut-il chercher à abolir l'apartheid avant qu'il soit trop tard ou, au contraire, comme le fait la France, chercher à le renforcer? Si j'en juge par son ahurissant commentaire sur les excès du libéralisme de Weimar, je crains fort de connaître sa réponse. Ceux qui "préparent psychologiquement un retour des servitudes humiliantes et des massacres monstrueux" sont ceux qui veulent nous enfermer dans l'alternative entre les massacreurs "de gauche" et les massacreurs "de droite". La liberté n'y trouve pas son compte.
Enfin, il faut dire à M. Fejtö qu'à propos du Cambodge son information est aussi courte que sa hargne contre les "anarcho-gauchistes" est grande. Chomsky a tout à fait raison de dire que les dirigeants du PC khmer ont été formés par les staliniens français et -- ajouterai-je -- viêtnamiens. Mais le grand tournant fut pour eux la révolution culturelle chinoise. Certains d'entre eux ont fait de longs voyages secrets en Chine à ce moment-là. Il n'est guère douteux que les horreurs du Cambodge, pour celles au moins qui ne sont pas imputables aux séquelles de la guerre américaine, procèdent de l'imbécillité maoiste. Les modes parisiennes n'y sont pour rien et M. Fejtö devra trouver d'autres prétextes pour régler ses comptes. Mais peut-être cet article de M. Fejtö n'est-il qu'une mauvaise plaisanterie. Il faut un esprit porté au canular pour écrire qu'en 1940 "la France faisait semblant d'être pétainiste". Depuis, comme on sait, elle n'a pas cessé de faire semblant d'être gaulliste, puis giscardienne. Il faut que les lecteurs "fassent semblant" d'être idiots pour accepter de telles énormités.
Les aigreurs de M. Fejtö sont peut-être à mettre au compte de la dure condition de l'exil. Encore faut-il lui reconnaître qu'en de certaines occasions il n'a pas manqué de courage. Mais s'il y a quelqu'un que l'on s'étonne de voir intervenir dans un tel débat, c'est bien M. Pierre Daix. Voilà un homme qui, aux yeux de beaucoup, s'était définitivement déconsidéré. J'étais bien môme quand j'ai lu le compte-rendu du procès qui l'opposa jadis à David Rousset à propos des camps de concentration soviétiques. M. Daix était le chantre des staliniens qui en niaient l'existence. Une génération plus tard, M. Daix a quitté le parti, ce qui est fort indifférent, le passé restant le passé. Un minimum de décence devrait l'amener à se pencher plutôt, dans ses écrits, sur la vie des papillons ou les fresques de Pompei. M. Daix ose parler des "droits civiques des familles de victimes" mais j'en connais qui demanderaient d'abord la tête de M. Daix parce qu'en matière de crime contre l'intelligence et la probité, il n'y a pas de prescription.
Et pourtant, tout uniment, M. Daix entreprend de "décrypter" la pensée politique de Chomsky (Le Quotidien de Paris, 29 décembre 1980), c'est à dire de substituer à ce qui est clair comme de l'eau de roche une collection d'absurdités dont rougirait un cancre en classe de philo. Je n'ai toujours pas compris pourquoi Chomsky aurait "besoin de se dédouaner à ses propres yeux" ni quel lien logique on pourrait trouver entre cette affirmation et la citation de Chomsky qui la suit. Je n'arrive pas non plus à saisir comment il se pourrait que "le rationnel" soit "le danger que fait courir au monde la croisade américaine contre le communisme". Je ne vois pas bien dans quel autre vocabulaire que le religieux l'Amérique serait "le mal absolu". Si dire qu'il existe des dissidents soviétiques de droite revient à cautionner les "fiches du KGB", cela semble impliquer que tous les dissidents seraient, ontologiquement, de gauche. Tous derrière Pliouchtch? Pour ma part, je n'éprouve aucune gêne à reconnaître que Soljénitsyne se situe à l'extrême-droite et qu'il faut le lire et le faire lire. Mais si pour M. Daix et quelques autres "intellectuels français", L'Archipel du Goulag était une révélation bouleversante, il n'en allait pas de même pour Chomsky et d'autres, comme moi. Il y a eu le procès Rousset, justement, et d'autres témoins, de gauche, auparavant, dans les années trente, pour qui voulait savoir. M. Daix, qui a fait si longtemps partie de cette masse d'intellectuels français qui avait tout sous les yeux et qui ne voulaient pas savoir est assez mal venu de s'en prendre à ceux qui placent au premier rang de leurs devoirs politiques celui d'essayer de savoir ce que sont les faits.
Enfin, je sursaute devant la dernière phrase de M. Daix: "Il serait en effet dangereux, dit-il, que l'entreprise de Faurisson et des gauchistes de la Vieille Taupe aboutisse à renforcer des tabous sur l'examen scientifique des réalités concentrationnaires". Je crois que c'est le comble. Accuser ceux qui tentent d'ouvrir une discussion portant sur les faits (le sort des juifs dans la déportation), qui le font au milieu des pires difficultés, sous une pluie d'injures, accuser ceux-là de renforcer les tabous intellectuels qu'ils s'efforcent justement de briser, il fallait un acrobate spécialisé dans le renversement idéologique pour oser le faire. Si la polémique est si violente, c'est bien parce que, cohorte après cohorte, les intellectuels à la Daix montent au créneau pour défendre les tabous qui les protègent.
Si Pierre Daix, matricule 59807 à Mauthausen, s'intéresse à l'"examen scientifique des réalités concentrationnaires", qu'il commence donc par relire d'un oeil critique le témoignage qu'il a publié juste après la guerre sur les camps, La dernière forteresse; qu'il examine avec soin la façon dont les communistes ont pris le pouvoir au sein de l'administration des camps; qu'il soupèse le poids de cette collaboration entre nazis et communistes aux dépens des autres détenus; qu'il enregistre les quelques aveux encore bien timides à cet égard de Jorge Semprun dans Quel beau dimanche! Qu'il lise Rassinier. Quand Daix, ou d'autres, commenceront à soulever le coin du voile de silence et de témoignages plus ou moins douteux, et qui sont plutôt des plaidoyers, pour essayer de voir ce qui s'est vraiment passé, ils seront surpris par la profondeur de leur propre ignorance. Mais à quoi bon demander aux intellectuels de faire un métier qui rapporte davantage de coups et de doutes lancinants que d'honneurs et de certitudes confortables?

La presse de droite fit quelques commentaires ironiques et se porta vertueusement à la défense d'un Chomsky dont elle abhorre par ailleurs les idées politiques. Il est très remarquable que, dans toute cette affaire, la droite se soit cantonnée dans un silence prudent. Le seul journaliste qui en ait dit quelques mots dans l'organe qui regroupe la nouvelle droite, Le Figaro magazine, s'est fait vertement tancer par Le Nouvel Observateur et a été presque aussitôt jeté à la porte lorsque son directeur, Pauwels, littéralement terrorisé par les clameurs qui ont suivi l'attentat de la rue Copernic, a cru nécessaire de donner des gages et de jeter du lest. J'avais pensé, en m'engageant dans cette affaire, qu'il fallait faire assez vite, puisque dans tous les cas elle était devenue publique, afin d'éviter une préemption par la droite et une exploitation que plus rien n'aurait contrôlé. C'était là beaucoup surestimer l'intelligence et le courage de cette droite. A de rares exceptions près, ses penseurs et ses écrivains ont montré la même turpide lâcheté que nombre de plumitifs de gauche, qui, en privé, se disaient intéressés ou troublés ou perplexes et désireux d'en savoir plus, mais qui n'auraient pas publié un mot de leurs états d'âme, pour ne pas encourir le risque de se faire montrer du doigt par un quelconque de leurs collègues "en civil".



p. 67-74 de Une allumette sur la banquise, 1993.


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