AAARGH
Il y a quelques années, au cours d'un échange célèbre, Gore Vidal accusa Norman Podhoretz, qui était alors rédacteur en chef de la revue du Comité juif américain Commentary d''être anti-américain 1 . Les sources montraient que Podhoretz accordait moins d'importance à la guerre de Sécession -- "le seul grand événement tragique qui ait encore un sens pour notre République"-- qu'aux préoccupations juives. Podhoretz était cependant plus américain que son accusateur. Car, dès cette époque-là, "la guerre contre les juifs" était une figure plus centrale dans la vie culturelle américaine que "la guerre entre les états". La plupart des professeurs de collège peuvent témoigner que comparé à la guerre de Sécession, beaucoup plus d'élèves situent l'holocauste nazi dans le bon siècle et, en général, ils citent le nombre de morts. En fait, l'holocauste nazi est à peu près la seule référence historique qui ait cours dans les amphis aujourd'hui. Les sondages montrent que beaucoup plus d'Américains connaissent l'Holocauste que Pearl Harbour ou la bombe atomique d'Hiroshima.
[12]
Jusqu'à une période très récente, cependant, l'holocauste nazi n'avait qu'une place minuscule dans la vie américaine. Entre la fin de la seconde guerre mondiale et la fin des années soixante, seule une poignée de livres et de films évoquait le sujet. Il n'y avait qu'une université aux États-Unis pour enseigner la matière 2. Quand Hannah Arendt publia Eichmann à Jérusalem, en 1963, elle ne pouvait faire référence qu'à deux études universitaires en anglais, La Solution finale de Gerald Reitlinger et La Destruction des juifs européens de Raul Hilberg 3. L'oeuvre maîtressse de Hilberg elle-même faillit ne pas voir le jour. Son patron de thèse à l'université de Columbia, le sociologue Franz Neumann, un juif allemand, le découragea vigoureusement de traiter le sujet ("C'est votre enterrement") et aucune université et aucun éditeur important ne voulurent du manuscrit complet. Lorsque le livre fut enfin publié, il ne fit l'objet que de rares comptes rendus, critiques dans l'ensemble 4.
L'indifférence envers l'holocauste nazi n'était pas le fait des Américains seulement, [13] mais aussi celui des juifs américains. Dans une étude de référence, en 1957, le sociologue Nathan Glazer note que la solution finale nazie (ainsi qu'Israël) "avait remarquablement peu d'impact sur la vie interne des juifs américains". Dans un congrès de la revue Commentary en 1961, portant sur "La judéité et les jeunes intellectuels", deux intervenants sur trente et un ont souligné son impact. De même, une table-ronde réunie en 1961 par la revue Judaism et réunissant vingt et un juifs américains pratiquants autour du thème "M'affirmer juif", ignorait presque complètement le sujet 5. Il n'y avait ni monuments ni tribut à l'holocauste nazi aux États-Unis. Au contraire, les principales organisations juives s'opposaient à ces commémorations. Pourquoi donc?
L'explication traditionnelle est que les juifs avaient été traumatisés par l'holocauste nazi et, par conséquent, en réprimaient le souvenir. En fait, il n'y a rien qui permette d'affirmer cela. Il est incontestable que certains rescapés ne voulaient pas ni au début ni plus tard, parler de ce qui était arrivé. Beaucoup d'autres, cependant, ne demandaient qu'à en parler et lorsque l'occasion s'en présentait, ils ne pouvaient plus s'arrêter 6. Le problème, c'est que les Américains ne voulaient pas entendre.
La véritable cause du silence sur l'extermination nazie, c'est la politique opportuniste des dirigeants juifs américains et le climat politique de l'Amérique d'après-guerre. Dans les affaires intérieures comme dans les affaires extérieures, les élites juives 7 [14] se conformaient étroitement à la politique officielle des États-Unis. Cette attitude facilitait en effet les buts traditionnels, l'assimilation et l'accession au pouvoir. Avec le début de la guerre froide, les associations juives dominantes sautèrent sur le gâteau. Les élites juives américaines "oublièrent" l'holocauste nazi parce que l'Allemagne - l'Allemagne de l'Ouest depuis 1949 -- était devenue un allié crucial des États-Unis de l'après-guerre, dans leur confrontation avec l'Union soviétique. S'appesantir sur le passé n'avait pas la moindre utilité; en fait, cela aurait compliqué les choses.
Avec quelques réserves (vite abandonnées), les principales associations juives américaines se sont rapidement alignées sur le soutien des Etats-Unis à une remilitarisation de l'Allemagne à peine dénazifiée. Le Comité juif américain (AJC), craignant qu'"une opposition organisée des juifs américains à la nouvelle politique étrangère et à la nouvelle approche stratégique les isole aux yeux de la majorité non-juive et mette en danger leurs succès d'après-guerre sur la scène intérieure", fut le premier à prêcher les vertus du réalignement. Le Congrès juif mondial pro-sioniste et sa filiale américaine abandonnèrent leur opposition après la signature des accords avec l'Allemagne sur les compensations financières, au début des années 1950, tandis que la Ligue contre la diffamation, première des grandes associations juives, envoyait une délégation officielle en Allemagne en 1954. Toutes ensemble, ces associations collaborèrent avec le gouvernement de Bonn pour contenir le sentiment populaire juif de "la vague anti-allemande 8".
La solution finale était tabou pour les élites juives américaines pour une autre raison encore. Les juifs de gauche, qui étaient hostiles à l'alliance avec l'Allemagne contre l'Union soviétique, dans le cadre de la guerre froide, rabâchaient sans cesse leur désaccord. [15] Les références à l'holocauste nazi étaient perçues comme une attitude communiste. Prisonniers du préjugé qui faisaient des juifs des hommes de gauche en fait, les juifs représentent un tiers des voix qui se sont portées sur le candidat progressiste Henry Wallace aux élections présidentielles de 1948 les élites juives américaines n'avaient pas honte de sacrifier leurs camarades juifs sur l'autel de l'anti-communisme. Le comité juif américain et l'ADL collaborèrent activement à la chasse aux sorcières de l'époque mac-carthyste en ouvrant leurs registres aux organes gouvernementaux. L'AJC approuva la condamnation à mort des Rosenberg et sa publication mensuelle, Commentary, affirma dans un éditorial qu'ils n'étaient pas vraiment juifs.
Redoutant d'être perçues comme trop proches des mouvements de gauche eux Etats-Unis et à l'étranger, les associations juives dominantes s'opposèrent à la coopération avec les sociaux-démocrates allemands anti-nazis ainsi qu'au boycott des usines allemandes et des manifestations publiques contre les ex-nazis qui faisaient des tournées aux Etats-Unis. D'un autre côté, le pasteur protestant Martin Niemoller, un opposant allemand de premier plan, qui avait passé huit ans dans les camps de concentration---nazis et menait désormais une croisade anti-communiste, subit les insultes des dirigeants juifs américains. Désireux de promouvoir leurs lettres de créance anti-communistes, les élites américaines s'enrôlèrent dans les organisations d'extrême-droite et les soutinrent financièrement: ainsi, la Conférence de tous les Américains pour combattre le communisme. Mais elles ne protestaient pas quand d'anciens nazis s'installaient aux Etats-Unis9.
[16]
Toujours désireux de se ménager les bonnes grâces des élites gouvernementales américaines et de se dissocier des la gauche juive, les associations juives américaines n'évoquaient l'holocauste nazi que pour une seule raison: la dénonciation de l'Union soviétique. "La politique soviétique anti--juive offre des occasions de renforcer certains points de la politique américaine de l'AJC qui ne peuvent être ignorées", note un mémoire interne de l'AJC, cité par Novick avec jubilation. Dans la pratique, cela voulait dire rapprocher la solution finale nazie de l'antisémitisme russe, "Staline réussira là où Hitler a échoué", prédisait sombrement Commentary. "Il va finalement effacer les juifs de l'Europe de l'Est et de l'Europe centrale La comparaison avec la politique d'extermination nazie est presque parfaite." Les principales associations juives américaines dénoncèrent même l'invasion de la Hongrie par les Soviétiques, en 1956, comme la première étape sur la voie d'un Auschwitz russe 10."
Tout change avec la guerre israélo-arabe de juin 1967. Toutes les sources montrent que c'est seulement après cette guerre que L'Holocauste devint un trait de la vie juive américaine 11. L'explication classique [17] de cette transformation est que l'extrême isolement d'Israël et sa vulnérabilité durant la guerre de 1967 ont ravivé les souvenir de l'extermination nazie. En fait, cette analyse repose sur une mauvaise appréciation des relations politiques concrètes au Moyen Orient à l'époque et de la nature évolutive des relations entre les élites juives américaines et Israël.
De même que les associations juives américaines dominantes ont été très discrètes sur l'holocauste nazi après la seconde guerre mondiale pour se conformer aux priorités du gouvernement américain pendant la guerre froide, leur attitude envers Israël était alignée sur la politique américaine. Depuis longtemps, les élites juives américaines étaient sceptiques à l'égard de l'état juif. Par-dessus tout, elles craignaient que son existence donne naissance à une accusion de "double appartenance". Avec l'intensification de la guerre froide, ces inquiétudes grandirent. Dès avant la fondation d'Israël les dirigeants juifs américains craignirent que les dirigeants israéliens, principalement originaires d'Europe de l'Est et politiquement de gauche, rejoignent le camp soviétique. Tout en s'associant en fin de compte à la campagne sioniste pour la fondation d'un état, les associations juives américaines guettaient les moindres signaux en provenance de Washington et s'y conformaient. En vérité, l'AJC soutint la fondation d'Israël essentiellement par peur d'un retour de bâton aux États-Unis si les juifs ayant le statut de personnes déplacées n'étaient pas rapidement installés quelque part 12. Bien qu'Israël se soit rapidement allié au camp occidental après sa fondation, beaucoup d'israéliens, dans les sphères gouvernementales et ailleurs, conservaient une forte sympathie pour l'Union soviétique. Comme on pouvait le prévoir, les dirigeants juifs américains tinrent Israël à distance.
De sa fondation, en 1948, à la guerre de 1967, Israël n'a pas figuré figurait pas au centre des plans stratégiques américains. Au moment où les dirigeants juifs de Palestine préparaient la proclamation de l'état juif, le président Truman [18] hésitait, soupesant des considérations de politique intérieure (le vote juif) et l'inquiétude du ministère des affaires étrangères (le soutien à un état juif aliénerait le monde arabe). Pour affermir les intérêts américains au Proche Orient, le gouvernement d'Eisenhower répartissait son soutien entre les Arabes et Israël, favorisant d'ailleurs les Arabes.
Les heurts réguliers entre Israël et les Etats-Unis dans le domaine politique culminèrent avec la crise de Suez, en 1956, où Israël s'allia à la France et à la Grande-Bretagne contre le dirigeant nationaliste égyptien Nasser. Bien que la victoire fulgurante d'Israël et son invasion de la péninsule du Sinaï ait attiré l'attention générale sur son potentiel stratégique, les Etats-Unis considéraient encore le pays comme un appui stratégique parmi d'autres dans la région. Eisenhower força Israël à se retirer complètement, pratiquement sans conditions, du Sinaï. Pendant la crise, les dirigeants juifs américains soutinrent brièvement les efforts israéliens pour obtenir des concessions américaines mais finalement, comme Arthur Hertzberg le rappelle, "ils préférèrent conseiller à Israël de s'aligner sur Eisenhower plutôt que de s'opposer aux désirs du chef des Etats-Unis 13."
Après sa fondation, Israël disparut pratiquement de la vie américaine, sinon comme objet occasionnel de charité. En fait, Israël n'était pas important pour les juifs américains. Dans son étude de 1957, Nathan Glazer rapporte "que les conséquences de l'existence d'Israël sur la vie intérieure des juifs américains sont étonnamment discrètes 14." Le nombre de membres de [19] l'organisation sioniste américaine est tombé de plusieurs centaines de milliers en 1948 à quelques dizaines de milliers dans les années soixante. Un juif américain sur vingt seulement allait visiter Israël avant juin 1967. Lors de sa réélection, en 1956, qu'il obtient juste après avoir forcé Israël à quitter le Sinaï dans des conditions humiliantes, Eisenhower obtint un soutien accru dans la communauté juive. Au début des années soixante, après l'enlèvement d'Eichmann, Israël reçut même des insultes de certains membres de l'élite juive comme Joseph Proskauer, ancien président de l'AJC, l'historien de Harvard Oscar Handlin et le journal Washington Post, qui appartient à des juifs. "L'enlèvement d'Eichamnn est un acte illégal en tout point semblable à ceux que commettaient les nazis eux-mêmes", déclara Eric Fromm 15.
Quelles que soient leurs opinions politiques, les intellectuels juifs américains étaient particulièrement indifférents au destin d'Israël. Des études détaillées de la scène intellectuelle juive new-yorkaise de gauche mentionnent à peine Israël 16 . Juste avant la guerre de 1967, l'AJC finança un congrès sur "L'identité juive ici et maintenant". Trois seulement des "plus grands esprits de la communauté juive" mentionnèrent Israël, dont deux pour nier son importance 17. Ironie parlante: les deux seuls juifs intellectuels à avoir formé des liens avec Israël avant juin 1967 étaient Hannah Arendt et Noam Chomsky 18.
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Alors intervint la guerre de 1967. Impressionné par l'écrasante démonstration de force israélienne, les Etats-Unis en vinrent à l'incorporer comme point d'appui stratégique. (Déjà avant la guerre de 1967, les Etats-Unis s'étaient discrètement tournés vers Israël quand le régime égyptien et le régime syrien avaient affirmé de plus en plus leur indépendance, au milieu des années soixante.) L'assistance militaire et économique commença à se déverser sur Israël qui se transforma en représentant du pouvoir américain au Proche Orient.
Pour les élites juives américaines, la soumission d'Israël au pouvoir américain était un don du ciel. Le sionisme est né de l'idée que l'assimilation était une illusion et que les juifs seraient toujours perçus comme des étrangers potentiellement déloyaux. Pour résoudre ce dilemme, les sionistes ont voulu créer un foyer national pour les juifs. En fait, la fondation d'Israël a exacerbé le problème, au moins pour les juifs de la diaspora: son existence a donné une expression institutionnelle à l'accusation de double appartenance. Paradoxalement, après juin 1967, Israël se mit à faciliter l'assimilation aux Etats-Unis: les juifs étaient désormais en première ligne de la défense de l'Amérique, c'est-à-dire de la "civilisation occidentale", contre les hordes arabes rétrogades. Alors que jusqu'en 1967, l'idée d'Israël évoquait le spectre de la double appartenance, il devint alors le symbole de la loyauté par excellence. Après tout, ce n'étaient pas des Américains mais des Israéliens qui se battaient et [21] mouraient pour défendre les intérêts américains. Et contrairement aux soldats américains au Vietnam, les combattants israéliens n'étaient pas humiliés par des parvenus du Tiers Monde 19.
Du coup, les élites juives américaines découvrirent soudain Israël Après la guerre de 1967, on pouvait faire l'éloge de l'élan militaire israélien puisque ses fusils étaient pointés dans la bonne direction, contre les ennemis de l'Amérique. Ses prouesses martiales permettraient peut-être même de pénétrer dans le saint des saints du gouvernement américain. Jusque-là, les élites juives ne pouvaient offrir que des listes de personnes subversives; désormais, elles pouvaient se poser en interlocuteurs naturels représentant le nouveau point d'appui stratégique de l'Amérique. De figurantes elles devenaient des acteurs de premier plan dans le drame de la guerre froide. Ainsi, pour les juifs américains, aussi bien que pour les Etats-Unis, Israël était devenu un avantage stratégique.
Dans un volume de mémoires publié juste avant la guerre de 1967, Norman Podhoretz évoque avec émotion sa présence à un dîner officiel à la Maison blanche, où "tous les convives sans exception éclataient visiblement de la jouissance d'être là 20." Bien qu'il fût déjà rédacteur en chef du principal périodique juif américain, Commentaary, ses mémoires ne contiennent qu'une allusion rapide à Israël Qu'avait à offrir Israël à un juif américain ambitieux? Dans un volume ultérieur de mémoires, Podhoretz se souvient qu'après juin 1967, Israël devint la religion des juifs américains" 21. Devenu un vif partisan d'Israël, Podhoretz pouvait désormais se vanter non seulement d'assister à des dîners à la Maison blanche [22] mais encore de rencontrer le président en tête-à-tête pour discuter de l'Intérêt National.
Après la guerre des Six jours, les grandes associations juives américaines consacrèrent toutes leurs forces au renforcement de l'alliance américano-israélienne. Pour l'ADL, cela comprenait notamment une vaste opération d'espionnage sur le territoire américain, en association avec les services d'espionnage israélien et sud-africain 22. La part consacrée à Israël par le New York Times augmenta considérablement après juin 1967. Le nombre d'entrées pour "Israël" dans l'index du New York Times pour 1955 et pour 1965 représente à chaque fois une colonne de soixante pouces; en 1975, la taille est de 260 pouces. "Quand je me sens mal, pour me consoler je vais voir les articles sur Israël du New York Times", dit Wiesel en 1973 23. Comme Podhoretz, beaucoup d'intellectuels juifs américains ont aussi découvert cette religion après la guerre de 1967. Novick raconte que Lucy Dawidowicz, la doyenne de la littérature de l'Holocauste, avait été "une critique féroce d'Israël". Israël ne pouvait pas demander de réparations à l'Allemagne, disait-elle en 1953, s'il ne reconnaissait pas sa responsabilité dans le cas des Palestiniens déportés: "La morale ne peut pas être aussi flexible." Cependant, tout de suite après la guerre de 1967, Dawidowicz devint un "fervent partisan d'Israël", qu'elle célébre comme "le modèle par excellence de l'image idéale du juif dans le monde moderne 24."
[23]
Une des attitudes favorites des sionistes revigorés par la guerre de 1967 était d'opposer tacitement leur soutien officiel à un état d'Israël prétendument assiégé à la lâcheté des juifs américains pendant L'Holocauste. En fait, ils faisaient exactement ce que les élites juives américaines avaient toujours fait: s'aligner totalement sur le gouvernement américain. Les classes instruites étaient particulièrement douées pour prendre des postures héroïques. Prenons, par exemple, le commentateur libéral de gauche, Irving Howe. En 1956, la revue publiée par Howe, Dissent, condamnait "l'attaque alliée contre l'Égypte" comme "immorale". Bien qu'Israël ait réellement été seul, à ce moment-là, on l'a accusé alors de "chauvinisme culturel", de "sens quasi-messianique de la destinée manifeste" et de "courant expansionniste souterrain"25. Après la guerre d'octobre 1973, au moment où le soutien des Etats-Unis à Israël était le plus fort, Howe publia un manifeste "empreint d'une anxiété si intense" pour défendre l'état d'Israël isolé. Le monde non juif, se lamentait-il dans une parodie de Woody Allen, était submergé par l'antisémitisme. Même dans les quartiers chic de New York, se lamentait-il, "Israël n'était désormais plus chic": à part lui, tout le monde se prosternait désormais devant Mao, Fanon et Che Guevara 26.
En tant qu'avantage stratégique américain, Israël faisait l'objet de critiques. Outre l'hostilité internationale grandissante provoquée par son refus de négocier avec les Arabes un accord conforme aux résolutions de l'ONU et par le soutien indécent à l'ensemble des ambitions américaines dont il faisait preuve 27, Israël devait aussi faire face à une opposition intérieure américaine. Dans les cercles dirigeants américains, [24] les "arabistes" affirmaient que s'engager à fond pour Israël en ignorant les élites arabes, c'était saper les intérêts nationaux américains.
Certains affirmaient que la subordination d'Israël au gouvernement américain et l'occupation des états arabes voisins n'étaient pas seulement mal en soi mais également nocifs aux intérêts américains eux-mêmes. De plus en plus, Israël se militariserait et se séparerait du monde arabe. Pour les nouveaux "partisans" juifs américains d'Israël, cependant, ce discours relevait de l'hérésie: Israël en paix avec ses voisins et indépendant ne présentait aucun intérêt; Israël, aligné sur les courants du monde arabe en quête d'indépendance envers les Etats-Unis, était un désastre. Une Sparte israélienne, dépendante du gouvernement américain, était seule envisageable, parce que c'est seulement dans ces conditions que les dirigeants juifs américains pouvaient servir de porte-parole aux ambitions impériales américaines. Noam Chomsky a suggéré qu'il serait plus juste d'appeler ces "partisans d'Israël" des "partisans de la dégénération morale et de la destruction ultime d'Israël 28".
Pour défendre leur avantage stratégique, les élites juives américaines "se sont souvenues" de L'Holocauste 29. La version officielle est qu'elles l'ont fait parce qu'au moment de la guerre de 1967, elles ont cru qu'Israël courait un danger mortel et ont été saisies par la peur "d'un second Holocauste". Cette affirmation ne résiste pas à l'examen.
Considérons la première guerre arabo-israélienne. A la veille de l'indépendance, en 1948, la menace contre les juifs palestiniens semblait beaucoup plus sérieuse. David Ben-Gourion disait que "sept cent mille juifs" s'opposaient à [25] vingt-sept millions d'Arabes un contre quarante". Les Etats-Unis se sont associés à l'embargo de l'ONU sur le pays, ce qui a renforcé la supériorité en armes des armées arabes. Les craintes d'un autre solution finale nazie hantaient les juifs américains. Déplorant que les pays arabes "arment désormais le bourreau de Hitler, le Mufti, tandis que les Etats-Unis appliquaient l'embargo sur les armes, l'AJC prévoyait un "suicide collectif et un holocauste complet en Palestine". Même le ministre américain des affaires étrangères, Georges Marshall, et la CIA prédisaient ouvertement la défaite certaine des juifs en cas de guerre 30. Bien que "le camp le plus fort ait en fait gagné" (dit l'historien Benny Morris), Israël n'eut pas la partie facile. Pendant les premiers mois de la guerre, au début de 1948, et surtout après la déclaration d'indépendance en mai de la même année, les chances de survie d'Israël étaient estimées à cinquante-cinquante par Yigael Yadin, le chef des opérations de la Haganah. Sans un trafic d'armes secrets avec la Tchécoslovaquie, Israël n'aurait sans doute pas survécu 31. Après un an de combats, il y avait six mille morts et blessés du côté israélien, soit un pour cent de la population. Pourquoi, alors, L'Holocauste n'est-il pas devenu un point central de la vie juive américaine après la guerre de 1948?
Israël prouva rapidement qu'il était moins vulnérable en 1967 qu'au moment de la lutte pour l'indépendance. Les dirigeants américains et israéliens savaient dès le départ qu'Israël l'emporterait facilement dans une guerre contre les pays arabes. Cette réalité devint une évidence lorsqu'Israël chassa les Arabes en quelques jours. Comme le rappelle Novick: "Il y avait étonnamment peu de références explicites à l'Holocauste dans la mobilisation juive américaine [26] en faveur d'Israël avant la guerre 32." L'industrie de l'Holocauste n'a fait un bond en avant qu'après la démonstration écrasante de la domination militaire d'Israël et a fleuri au milieu d'un triomphalisme israélien extrême 33. L'interprétation habituelle ne peut expliquer ces anomalies.
Les revers israéliens choquants et les nombreuses victimes de la guerre arabo-israélienne de 1973, ainsi que l'isolement international grandissant qui la suivit, si l'on en croit les interprétations habituelles, ont exacerbé la peur des juifs américains devant la vulnérabilité d'Israël. Alors, le souvenir de l'Holocauste s'est retrouvé au centre de la scène. Novick rapporte: "Parmi les juifs américains la situation d''Israël, vulnérable et isolée, devint une copie terriblement conforme de ce que les juifs européens avaient connu trente ans auparavant. [] Le discours sur l'Holocauste s'est non seulement "envolé" aux Etats-Unis mais il s'est de plus en plus institutionnalisé 34." Cependant, Israël était beaucoup plus proche du précipice et, proportionnellement et en chiffres absolus, avait eu beaucoup plus de victimes pendant la guerre de 1967 que pendant celle de 1973.
Il est vrai qu'excepté son alliance avec les Etats-Unis, Israël avait perdu la faveur internationale après la guerre de 1973. Cependant, comparons avec la guerre du Sinaï en 1956. Les associations juives américaines prétendent qu'à la veille de l'invasion du Sinaï, l'Egypte menaçait l'existence même d'Israël et qu'un retrait complet d'Israël du Sinaï saperait fatalement "ses intérêts vitaux, sa survie même en tant qu'état 35". Néanmoins, la communauté internationale [27] tint bon. Rapportant sa brillante performance à l'Assemblée générale de l'ONU, Abba Eban se souvient cependant "qu'après avoir applaudi vigoureusement et longuement son discours, l'assemblée avait voté contre nous à une très large majorité 36." Les Etats-Unis étaient au premier rang de de ce refus unanime. Non seulement Eisenhower força Israël à se retirer, mais l'aide publique américaine à Israël tomba "en un déclin effrayant" (dit l'historien Peter Grose) 37. En revanche, immédiatement après la guerre de 1973, les Etats-Unis fournirent à Israël une aide militaire massive, beaucoup plus importante que celle des quatre dernières années réunies, tandis que l'opinion américaine soutenait fermement Israël 38. C'est ce qui provoqua "l'envolée du discours sur l'Holocauste en Amérique", alors qu'Israël était moins isolé qu'il l'avait jamais été en 1956.
En fait, ce n'est pas à cause des reculs inattendus d'Israël et de son statut ultérieur de paria que la guerre de 1973 a amené des évocations de la solution finale. C'est plutôt que la démonstration militaire de Sadat en 1973 convainquit les élites politiques américaines et israéliennes qqu'il n'était plus possible d'échapper à un accord diplomatique avec l'Egypte, portant sur la restitution des territoires égyptiens envahis en juin 1967. C'est pour augmenter le poids d'Israël dans les négociations que l'industrie de l'Holocauste augmenta ses quotas de production. Le point crucial, c'est qu'après la guerre de 1973, Israël n'était pas isolé des Etats-Unis: ces développements sont intervenus dans le cadre de l'alliance entre les Etats-Unis et Israël, qui était absolument intacte 39. L'enchaînement historique [28] suggère cependant que si Israël avait été tout seul après la guerre de 1973, les élites juives américaines ne se seraient pas plus souvenues de l'holocauste nazi qu'elles ne l'avaient fait après la guerre de 1948 ou celle de 1956.
Novick propose d'autres explications complémentaires qui sont encore moins convaincantes. Citant des érudits religieux juifs, par exemple, il suggère que "la guerre de six jours offrait une théologie populaire de l'Holocauste et de la Rédemption." La "lumière" de la victoire de juin 1967 a racheté les "ténèbres" du génocide nazi: "Cela donna à Dieu une seconde chance." L'Holocauste n'a pu émerger dans la vie américaine qu'en 1967 parce que "l'extermination des juifs d'Europe a atteint un accomplissement sinon heureux, du moins viable." Pourtant, d'après les représentations juives habituelles, ce n'est pas la guerre de 1967 mais la fondation d'Israël qui a marqué la rédemption. Pourquoi L'Holocauste a-t-il dû attendre une seconde rédemption? Novick maintient que "l'image des juifs-héros militaires" dans la guerre de 1967 "a eu pour effet d'effacer le stéréotype de victimes faibles et passives qui empêchait jusqu'alors toute discussion juive de l'Holocauste 40". Cependant, pour ce qui du courage proprement dit, la guerre de 1948 a été le sommet pour Israël. Et la campagne du Sinaï de Moshe Dayan en 1956, "brillante" et "audacieuse", annonce la victoire rapide de 1967. Pourquoi, alors, les juifs américains ont-ils eu besoin de la guerre de 1967 p o ur "effacer le stéréotype"?
La thèse de Novick expliquant comment les élites juives américaines en sont arrivées à instrumentaliser l'holocauste nazi n'est pas convaincante. Examinons quelques passages significatifs.
[ 29]
Pourquoi l'explication fondée "sur l'affaiblissement des souvenirs" "remportait-elle un soutien général"? Comme Novick le montre lui-même en s'appuyant sur des documents nombreux, le soutien qu'Israël s'était ménagé à l'origine ne devait pas grand chose aux "souvenirs des crimes du nazisme"42 et, de toute façon, ces souvenirs s'étaient fanés bien avant qu'Israël perde le soutien international. Pourquoi les élites juives ne pouvaient-elles faire que "très peu pour l'avenir" d'Israël? Pourtant, elles étaient à la tête d'un réseau formidable. Pourquoi "raviver les souvenirs de l'Holocauste" était-il le seul programme d'action? Pourquoi ne pas soutenir l'opinion internationale qui appelait unanimement au retrait d'Israël des territoires occupés pendant la guerre de 1967 en même temps qu'une "paix juste et durable" entre Israël et ses voisins arabes (Résolution 242 de l'ONU)
[30]
Une explication plus logique, mais moins charitable, est que les élites juives américaines ne se souvenaient de l'holocauste nazi avant 1967 que lorsque c'était politiquement utile. Israël, leur nouveau patron, avait fait fonds sur l'holocauste nazi pendant le procès d'Eichmann 43. Après la guerre de 1967, partant de cette efficacité avérée, les associations juives américaines ont exploité l'holocauste nazi. L'Holocauste (transformé en capital comme je l'ai déjà noté) une fois adapté idéologiquement s'avéra l'arme parfaite pour désamorcer les critiques d'Israël. Je vais montrer comment cela s'est fait exactement. Il faut néanmoins souligner dès à présent que pour les élites juives américaines L'Holocauste remplissait la même fonction qu'Israël: un pion parmi d'autres, d'une valeur inestimable, dans le jeu de la conquête du pouvoir. Le souci affiché du souvenir de l'holocauste était aussi artificiel que le souci affiché du destin d'Israël44. Ainsi, les associations juives américaines pardonnèrent rapidement à Ronald Reagan et oublièrent sa déclaration délirante de 1985 au cimetière de Bitburg: les soldats allemands enterrés là (dont des Waffen SS) étaient "victimes des nazis au même titre que les victimes des camps de concentration". En 1988, Reagan reçut le prix "Humanitaire de l'année" d'une des institutions de l'Holocauste les plus éminentes, le Centre Simon Wiesenthal, à raison de "son soutien loyal à Israël" et, en 1994, il reçut le prix "Flambeau de la liberté" de la Ligue contre la diffamation, organisation pro-isrélienne 45.
[31]
L'éclat du révérend [noir américain] Jesse Jackson "fatigué et écoeuré d'entendre parler de l'Holocauste" un peu auparavant, en 1979, ne fut pas si rapidement oublié ni pardonné, néanmoins. En fait, les attaques des élites juives américaines contre Jackson n'ont jamais cessé, bien qu'elles ne soient pas dirigées contre "ses remarques antisémites" mais contre "son alignement sur la position palestienienne" (Seymour Martin Lipset et Earl Raab) 46. Dans le cas de Jackson, il y avait un facteur supplémentaire en jeu: il représentait des groupes avec lesquels les associations juives américaines se battaient depuis la fin des années 1960. Dans ces conflits également, L'Holocauste s'avéra une arme idéologique puissante.
Ce n'est pas la prétendue faiblesse, la prétendue isolation d'Israël, ni la peur d'un "second Holocauste" mais plutôt sa force désormais prouvée et son alliance stratégique avec les Etats-Unis qui amenèrent les élites juives à stimuler l'industrie de l'Holocauste après la guerre de 1967. Sans le vouloir, Novick fournit la meilleure preuve de cette thèse. Pour prouver que ce sont des considérations politiques et non la solution finale nazie, qui ont déterminé la politique américaine à l'égard d'Israël, il écrit: "C'est lorsque l'Holocauste était le plus présent dans l'esprit des dirigeants américains (pendant les vingt-cinq années d'après-guerre) que les Etats-Unis ont le moins soutenu Israël. [32] [...] Ce n'est pas lorsqu'Israël était perçu comme faible et vulnérable, mais après qu'il a démontré sa force dans la guerre des Six Jours, que l'aide américaine à Israël, de ruisselet, est devenu un flot abondant 47." Cet argument s'applique avec la même force aux élites juives américaines .
Il y a aussi des causes américaines internes au développement de l'industrie de l'Holocauste. Les interprétations orthodoxes relèvent l'émergence récente des "politiques identitaires", d'une part, et de la "culture de victimisation", d'autre part. En fait, toute identité à ses racines dans une oppression particulière; les juifs ont ainsi recherché leur identité raciale dans l'Holocauste.
Cependant, parmi les groupes qui se plaignent d'avoir été des victimes, à savoir les Noirs, les Amérindiens, les Américains d'origine espagnole, les femmes, les homosexuels, seuls les juifs ne sont pas désavantagés dans la société américaine. En fait, les politiques identitaires et L'Holocauste ont réussi parmi les juifs américains parce qu'ils ne sont pas des victimes.
Au fur et à mesure que les obstacles antisémites tombaient, après la seconde guerre mondiale, les juifs ont occupé la première place aux Etats-Unis. D'après Lipset et Raab, le revenu juif par tête est presque le double de celui des autres; seize des quarante Américains les plus riches sont juifs; 40 % des Prix Nobel américains de science et d'économie sont juifs, de même que 20% des professeurs des grandes universités, de même que 40 % des membres des cabinets d'avocats de New York et de Washington. [33] Et la liste continue 48. Loin d'être un obstacle au succès, l'identité juive est devenue le couronnement de ce succès. De même que beaucoup de juifs se tenaient soigneusement à l'écart d'Israël quand ce pays était mal vu et se sont convertis au sionisme lorsque c'est devenu un avantage, ils ont tenu leur identité raciale à l'écart lorsqu'elle était mal vue et se sont convertis à l'identité juive lorsque c'est devenu un avantage.
En fait, la réussite sociale des juifs américains a confirmé un élément central -- peut-être le seul -- de leur nouvelle identité de juifs. Qui pourrait encore douter que les juifs sont "le peuple élu"? Dans le livre A Certain People: American Jews and Their Lives Today, Charles Silberman, lui-même un juif re-judaïsé -- éructe de façon caracéristique: "Les juifs auraient été moins humains s'ils avaient éliminé toute idée de supériorité" et "il est extraordinairement difficile pour les juifs américains d'évacuer le sentiment de supériorité, quels que soient leurs efforts pour y parvenir". Ce dont hérite un enfant juif américain, d'après le romancier Philippe Roth, ce n'est pas "un code juridique, un ensemble de connaissance ni une langue et, finalement, pas un dieu... mais une sorte de psychologie: et la psychologie peut se résumer en trois mots: "les juifs sont supérieurs"49. Comme on va le voir, L'Holocauste est le versant négatif de la réussite dans le monde dont ils sont si fiers: il a servi à cautionner l'idée de l'élection des juifs.
Au tournant des années 1970, l'antisémitisme [34] n'était plus un trait distinctif de la vie américaine. Néanmoins, les dirigeants juifs ont commencé à sonner l'alarme devant la menace pesant sur les juifs américains, d'un "nouvel antisémitisme virulent 50". Les principaux trophée d'une étude bien connue de l'ADJ ("à ceux qui sont morts parce qils étaient juifs") comprenaient le spectacle de Broadway, Jésus-Christ, superstar, et un journal à sensation contreculturel, qui dépeignait Kissinger comme un flatteur obséquieux, un peureux, un tyran, un oppresseur, un parvenu, un manipulateur, un snob, avide de pouvoir et sans principes" -- en l'occurrence, c'était une litote 51.
Pour les associations juives américaines, cette hystérie organisée autour d'un retour de l'antisémitisme avait plusieurs buts. Elle renforçait la cote d'Israël comme dernier recours lorsque les juifs américains en auraient besoin. De plus, les quêtes d'argent des associations juives qui s'occupent de la lutte contre l'antisémitisme rencontraient des oreilles plus attentives. "l'antisémite est dans la situation malheureuse, d'avoir besoin de l'ennemi même qu'il veut détruire", a dit Sartre un jour 52. Pour ces organisation juives, le contraire est vrai aussi. Avec la décrue de l'antisémitisme, une rivalité à couteaux tirés s'est instaurée entre les principales associations juives de "défense" (en particulier, l'ADL et le Centre Simon Wiesenthal) au cours des dernières années 53. A propos de quêtes d'argent, les allégations de menace contre Israël ont un but identique. En rentrant d'un voyage aux Etats-Unis, le journaliste bien connu Danny Rubinstein rapportait: "D'après la plupart des [35] membres de l'"establishment" juif, l'essentiel est de rappeler toujours et sans cesse les dangers extérieurs qui se présentent à Israël. [...] L'"establishment" juif américain n'a besoin d'Israël que comme victime d'une cruelle attaque arabe. Si Israël se présente ainsi, on peut obtenir du soutien, des donateurs, de l'argent. [...] Tout le monde connaît le compte officiel des contributions collectées par l'Appel juif unifié en Amérique, où on se sert du nom d'Israël et où la moitié de la somme ne va pas à Israël mais aux associations juives d'Amérique. Y a-t-il plus grand cynisme?" Comme nous le verrons, l'exploitation par l'industrie de l'Holocauste des "victimes nécessiteuses de l'Holocauste" est la manifestation la plus récente et, on peut le dire, la plus répugnante de ce cynisme 54.
Le principal et dernier motif pour sonner l'alarme contre l'antisémitisme, en revanche, se trouve ailleurs. Au fur et à mesure que les juifs américains connaissait un succès grandissant dans la société, ils se sont politiquement déplacés vers le droite. Bien qu'ils soient toujours au centre-gauche pour les questions de moeurs comme la morale sexuelle et l'avortement, les juifs sont devenus de plus en plus conservateurs en politique et en économie 55. Un repli sur soi a accompagné ce virage vers la droite, car les juifs, qui n'ont plus besoin désormais des plus démunis qui étaient autrefois leurs alliés, réservent de plus en plus leurs ressources exclusivement aux questions juives. Cette réorientation des juifs américains 56 est clairement visible [36] dans les tensions grandissantes entre les juifs et les Noirs. Traditionnellement alignés avec les Noirs contre la discrimination de caste aux Etats-Unis, beaucoup de juifs ont rompu avec l'alliance pour les droits civiques à la fin des années 1960, lorsque, comme l'explique Jonathan Kaufman, "les buts du mouvement des droits civiques se sont transformés de revendication d'égalité en droits et en politique en revendication d'égalité économique". "Quand le mouvement des droits civiques s'est déplacé vers le Nord, dans les quartiers où vivent ces juifs libéraux, la question de l'intégration prit une allure différente", dit Cherel Greenberg. "Comme leurs préoccupations étaient exprimées désormais en termes de classe plutôt qu'en termes raciaux, les juifs se sont enfuis vers les banlieues presque aussi vite que les chrétiens blancs pour éviter ce qu'ils considéraient comme une détérioration de leurs écoles et de leurs quartiers." Le point culminant est la mémorable grève prolongée des instituteurs de New York, en 1968, qui dressa un syndicat essentiellement juif contre les activistes noirs qui se battaient pour le contrôle des écoles en péril. Les récits de la grève font souvent référence à un antisémitisme périphérique. L'éruption de racisme juif qui se faisait jour avant la grève est moins souvent mentionnée. Par la suite, des organisations et des publicistes juifs ont participé activement aux efforts de démantèlement des programmes de lutte contre la discrimination (affirmative action). Dans des causes jugées par la Cour suprême (De Funis, 1974, et Bakke, 1978), l'AJC, l'ADL et le Congrès juif américain, reflétant apparemment l'opinion juive dominante, s'associèrent plusieurs fois volontairement 57 contre les mesures anti-discriminatoires 58.
[37]
Dans ce mouvement agressif de défense de leurs intérêts de groupe et de classe, les élites juives qualifièrent toute opposition à leur nouvelle politique conservative d'antisémite. Ainsi, le chef de l'ADL, Nathan Perlmutter, a toujours prétendu que le "véritable antisémitisme" en Amérique consistait en initiatives politiques "contraires aux intérêts juifs", comme les mesures anti-discriminatoires, les réductions du budget de l'armée et le néo-isolationnisme, ainsi que l'opposition aux armes nucléaires et même la réforme du collège électoral 59 et 60.
Dans cette offensive idéologique, L'Holocauste en vint à jouer un rôle critique. A l'évidence, l'évocation de la persécution passée réduisait à néant les critiques du présent. Les juifs pouvaient même s'abriter derrière le "système des quotas" dont ils avaient souffert pour s'opposer aux mesures anti-discriminatoires. En outre, l'antisémitisme, dans la propagande de L'Holocauste, était une haine des juifs fondée sur une base exclusivement irrationnelle. Il était donc impossible qu'une opposition aux juifs soit fondée dans un réel conflit d'intérêts (comme nous le verrons plus tard). Invoquer L'Holocauste était donc un stratagème pour refuser toute légitimité aux critiques contre les juifs: ces critiques ne pouvaient qu'être le produit d'une haine pathologique.
De même que les associations
juives se sont souvenues de L'Holocauste au moment de l'apogée
de la puissance israélienne, elles se sont souvenues de
L'Holocauste au moment de l'apogée de la puissance juive
américaine. On prétendait néanmoins, dans
les deux cas, que les juifs risquaient "un second Holocauste".
Ainsi, les élites juives américaines pouvaient adopter
des postures héroïques tout en exerçant leur
tyrannie au moindre risque. Norman Podhoretz, par exemple, a explicité
le nouvelle position juive, [38] adoptée après la
guerre de 1967, de "résister à quinconque voudrait
de quelque façon, dans quelque mesure et pour quelque raison
que ce soit essayer de nous faire du mal...
Exercer leur pouvoir sur ceux qui sont le moins capable de se
défendre: telle est la véritable nature du célèbre
courage des associations juives américaines... Désormais,
nous défendrons notre territoire 61." De même que les Israéliens,
armés jusqu'aux dents par les Etats-Unis, remettaient courageusement
en place les Palestiniens désobéissants, les juifs
américains remettaient courageusement les Noirs désobéissants
à leur place.
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adoptée par l'Assemblée générale de
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