AAARGH
The Sunday Times, 11 juin 2000
"Parfois, je pense que la pire chose qui soit arrivée
à l'holocsote a été sa découverte
par les juifs américains", dit l'universitaire Norman
Finkelstein.
Cette citation est tirée du livre explosif et furieusement amer de Finkelstein, L'Industrie de l'holocoste, qui sera publié ici le mois prochain. Il accuse ceux qui exploitent l'holocoste de mentir pour faciliter les atrocités israéliennes et d'appât du gain. La recherche de dédommagements venant des banquiers suçisses et d'autres est condamné comme une "extorsion pure et simple". L'industrialisation éhontée de l'holocoste a encouragé la renaissance de l'antisémitisme en Europe et aux Etats-Unis. Et, dans une conversation avec moi, il a dit que la fascination pour les mémorials et les musées de l'holocoste (dont le plus récent est l'exposition permanente du Musée impérial de la guerre à Londres, inaugurée la semaine dernière par la reine) était "une espèce de cirque".
Si une partie de cela avait été écrit ou dit par un non-juif sans expérience directe de l'holocoste, on l'aurait vilipendé comme antisémite ou, pire, négation de l'holocoste. Mais Finkelstein est juif (bien que non-pratiquant), ses deux parents étaient des survivants du ghetto de Varsovie et des camps de concentration. Leurs familles tout entières ont été liquidées par les nazis. Même ainsi, ses opinions en font un hors-la-loi dans la nomenklatura juive américaine et en font, pour beaucoup, un ennemi d'Israël. Alors, pourquoi l'at-t-il fait?
"Je refuse que la souffrance de mes parents soit utilisée à d'autres fins, que ce soit pour empêcher l'assimilation des juifs ou pour défendre Israël", crie-t-il de New York au téléphone.
Le père de Finkelstein ne parlait jamais de ce qu'il avait vécu mais sa mère ne parlait guère que de cela. Cependant, il se souvient que même elle était écoeurée par la montée de l'industrie de l'holocoste aux Etats-Unis. Seuls soixante-mille juifs sont sortis des camps, dit-il, et vingt-mille d'entre eux sont morts dans la semaine qui a suivi la libération. Néanmoins, au cours des années 60 et 70, beaucoup de parents de ses amis se sont mis à prétendre qu'ils étaient des survivants. Et bientôt, chacun était devenu une victime du grand martyre.
"Je n'exagère pas en disant qu'un juif sur trois à New York prétend être un survivant. Ainsi, depuis 1993, l'industrie prétend que dix mille survivants sont morts tous les mois. C'est complètement impossible. Il faudrait qu'il y ait eu huit millions de survivants en 1945, alors que l'Europe occupée par l'Allemagne ne comptait que sept millions de juifs avant la guerre."
Pour Finkelstein, l'industrie de l'holocoste est né pendant la guerre des six jours en juin 1967. Aup, Israël et l'holocoste étaient rarement évoqués par l'opinion publique des Etats-Unis. Mais elle n'est pas née de craintes pour la survie d'Israël, comme on le dit souvent; c'est plutôt un besoin des intérêts stratégiques des Etats-Unis. Israël est devenu le représentant des Etats-Unis au proche-Orient et l'holocoste servait à justifier moralement cette alliance. Israël est devenu le défenseurs des valeurs américaines et, au moment où les Etats-Unis étaient en train dee perdre la guerre du Viet-Nam, c'était un défenseur plus efficace que les Etats-Unis eux-mêmes.
L'élite juive américaine épousa la cause d'Israël et fabriqua une image contemporaine de l'holocoste. Finkelstein met le pouvoir de cette élite en évidence en faisant remarquer que les revenus des juifs sont presque le double du revenu des non-juifs, que seize des quarante Américains les plus riches sont juifs, que 40% des prix Nobel de science et d'économie sont juifs, que 20% des professeurs des grands universités sont juifs, de même que 40% des patrons des cabinets juridiques de New York et de Washington.
Dirigée par des prédicateurs comme Simon Wiesenthal et Elie Wiesel (d'après Finkelstein, son salaire par conférence est de 25.000 dollars plus la voiture de maître), l'industrie souligne sans cesse l'unicité de l'atrocité. Cela ne se compare à rien d'autre, disent-ils. Finkelstein à juste titre, me semble-t-il voit dans ce point le noyau intellectuel de l'affaire.
Wiesel et d'autres affirment que l'holocoste se situe hors de l'histoire et du débat raisonnable. La seule réponse définitive est l'incompréhension silencieuse. Cette position a été portée à de telles extrémités que la moindre amorce de comparaison avec d'autres manifestations de la cruauté humaine (Finkelstein cite les dix millions de victimes congolaises du commerce belge de l'ivoire et du caoutchouc) provoque des accusations d'antisémitisme et de négation de l'holocoste.
Le résultat, c'est que les Etats-Unis regorgent de musées et de mémorials de l'holocoste mais qu'il n'y en a aucun pour les victimes du communisme. Il n'y en a même pas pour les Tsiganes, les malades mentaux et les infirmes morts victimes du nazisme. Finkelstein dit que la population tsigane d'Europe a souffert proportionnellement plus que la population juive (Correction publiée le lendemain par `The Sunday Times: Finkelstein a écrit, plus exactement: "Les nazis ont tués plus d'une demi million de Tsiganes, soit une proportion à peu près équivalente à celle du génocide des juifs.")
Wiesel and others insist that the Holocaust stands outside history and rational discussion. The only final response is silent incomprehension. This position has become so extreme that any attempt to compare it with other episodes of human cruelty - Finkelstein mentions the deaths of 10m Africans in the Congo as a result of the Belgian ivory and rubber trade - is often met with accusations of anti-semitism and Holocaust denial.
Et le plus douloureux est que Finkelstein rappelle qu'il n'y a pas de mémorial pour les millions de morts du commerce des esclaves ou de la campagne génocidaire contre les Indiens d'Amérique. La présence du Musée de l'holocoste à Washington "est particulièrement déplacée en l'absence d'un musée commémorant les crimes commis dans l'histoire des Etats-Unis.
"Mes parents n'auraient jamais prétendu que l'holocoste était unique, dit-il. Ils auraient dit que cela les rendait plus sympathiques aux souffrances des autres opprimés."
Le danger de la prétention à l'unicité est qu'elle nous rend aveugle à d'éventuelles autres formes du mal. Les gens voient les musées de l'holocoste et les mémorials, ils voient le visage de Hitler et ils pensent que cela, c'est le mal. La vérité, c'est que le mal porte aussi le masque de Staline, de Lénince, de Mao et de Pol Pot. Et que, si nous sommes persuadés que le mal doit porter des bottes de cheval et une petite moustache, nous ne le reconnaîtrons pas la prochaine fois.
Finkelstein ajoute que les chefs de l'industrie de l'holocoste utilisent l'argument de l'unicité pour se convaincre de leur propre vertu. Si cette souffrance et ce martyre particulier sont pires que les autres pour les victimes, y compris les victimes indirectes que sont les juifs actuels et l'état d'Israël tout entier, qui osera dire un mot contre la stature morale de ceux qui nous le rappellent tous les jours?
Alors, a-t-il raison? Eh bien, d'une certaine façon, oui. L'holocoste ne peut pas être unique. Tout homme affamé, torturé, assassiné, de toute race, a quelque chose en commun avec les voictimes d'Auschwitz. L'idée q'un événement historique serait différent de tous les autres est totalement irrationnelle. C'est aussi dangereux parce que cela interdit toute discussion et analyse de l'holocoste et dans ce cas-là, nous perdons notre aptitude à apprendre.
Le défi aujourd'hui, dit Finkelstein, est de faiire de l'holocoste nazi un sujet d'enquête rationnel. .. Le caractère anormal de l'holocoste nazi ne vient pas de l'événement lui-même mais de l'industrie qui s'est développée pour l'exploiter... Le geste le plus noble en faveur de ceux qui ont péri est de préserver leur souvenir, de tirer les leçons de leur souffrance et de les laisser, enfin, reposer en paix.
Mais a-t-il raison de dire que l'industrie de l'holocoste est entièrement dévoue à son propre service, corrompue et destructrice? Il est vrai qu'elle a produit des fantaisistes absurdes comme Benjamin Wilkomirski, qui ont persuadé les éditeurs et des spécialistes de la vérité de leurs récits de survie sous le régime nazi, inventés de toutes pièces. Souvent, les prétentions de ceux qui cherchent des dédommagements sont outrageants et je ne doute pas que l'outrecuidance politique avec laquelle ces prétentions ont été soutenues ait encouragé une nouvelle vague d'antisémitisme, comme le dit Finkelstein.
Mais il y a, dans son livre, un sérieux problème de ton. C'est une croisade, et Finkselstein est obsédé. Ceux qui ne connaissent pas du tout la questin s'interrogeront vraisemblablement sur la solidité de l'érudition qui sous-tend une conviction exprimée aussi sauvagement. Ils penseront aussi sans doute qu'il n'y a pas de mal à vouloir se souvenir des cinq millions cent mille (le nombre de Finkelstein est, comme par hasard, inférieur à celui de six millikons avancé par d'autres) hommes assassinés par les nazis. Le climat intellectuel qui l'a inspiré a beau être douteux, l'exposition du Musée impérial de la guerre est une expérience sinistre qui fait une forte impression à laquelle on ne peut échapper. C'est arrivé, et c'est arrivé ainsi. C'est un critique honnête qui dit d'autres événements horribleso nt eu lieu et qu'il faut s'en souvenir mais cela n'enlève aucune légitimité à l'exposition. Finkelstein aurait été beaucoup plus convaincant s'il avait accepté ce fait.
Néanmoins, il se pourrait bien que son attaque contre l'industrie de l'holocauste ait des effets à longt terme. L'adoption de son point de vue dans son ensemble pourrait affaiblir le soutien américain à Israël, dans la mesure où il diminuerait la sympathie dérivée de l'unicité des souffrances des juifs. Il se pourrait aussi qu'en supprimant l'adhésion culturelle à l'expérience de l'holocoste, il accélère le processus d'assimilation des juifs la disparition de l'identité juive par les intermariages qui a déjà eu pour résultat la "perte" de millions de juifs de la diaspora aux Etats-Unis et ailleurs
Finkelstein ne s'intéresse à aucun de ces effets. Il voudrait que l'on considère le cas israélien de façon beaucoup plus rationnelle et, bien qu'il admette la perte identitaire que provoque l'assimilation, il préfère la position de Martin Luther King d'après laquelle les gens doivent s'unir en dehors de toute considération de couleur de peau, de race ou de croyance.
Moi, je n'en suis pas si sûr. J'aime les juifs et j'aime Israël et je ne ferme pas les yeux sur ses défauts. Si l'holocoste est devenu un nom commercial (ce qui est le cas, je l'admets), alors cv'est un problème grave. Mais lia des bébés que l'on ne jette pas avec l'eau du bain, et la judéité est de ceux-là.
The Holocaust Industry: Reflections on the Exploitation of Jewish Suffering, by Norman G Finkelstein, is to be published by Verso on July 20, £16
Ce document : http://aaargh-international.org/fran/div/racket/holindustry/st000611.html>
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