Il y a vingt ans déjà: mars 1979...
Chapeau du journal: Que le juif français J.G. Cohn Bendit, frère du juif allemand Daniel Cohn-Bendit, se prononce en faveur d'une liberté absolu e , sans restriction, pour la parole et l' é criture, pour les nazis comme pour les antisémites, provoquera sans doute pas mal de polémiques. D'au ta nt que cette lettre, initialement adressée au Monde qui ne l'a pas publiée, a été transmise "à toutes fins utiles" à Robert Faurisson, ce professeur lyonnais qui soutient depuis des années que les chambres à gaz n'ont pas existé. Cette lettre, d'ailleurs, a été lue la semaine dernière lors du procès opposant Faurisson au Matin de Paris. Elle ne fera pas l'unanimité, mais elle tranche en tout cas sur les flots de bonne conscience qui se sont déversés ces dernières semaines.
Il fut un temps qui dure encore où tout antisémite récusait un témoignage, une recherche historique, venant d'un juif et décrétait vendue aux juifs toute recherche allant dans le même sens (qu'on se souvienne de l'affaire Dreyfus). Mais aujourd'hui nous commençons à assister au phénomène inverse : tout juif, tout homme même de gauche, d'extrême gauche, récuse n'importe quel témoignage, n'importe quelle recherche historique venant d'un antisémite (ce qui me paraît déjà grave) et, pire, décrète antisémite n'importe quelle recherche qui, à propos des camps de concentration sur tel ou tel point important, sans doute, met en cause la vérité devenue quasi officielle, ce qui est inacceptable.
Juif d'Extrême-Gauche, libertaire pour tout dire, je tiens à affirmer quelques principes auxquels je tiens d'autant plus aujourd'hui que tous ceux auxquels j'ai cru pendant vingt ans se sont effondrés les uns après les autres (il est long le chemin qui, du jeune communiste, opposant en 1956, m'a mené, ma dose de scepticisme augmentant à chaque étape, à des idées libertaires en passant par le Trotskysme, l'ultra-Gauche). De tous ces principes, il en est un qui peut se résumer en une seule phrase : la liberté de parole, d'écrit, de réunion, d'association doit être totale et ne supporte pas la moindre restriction. Ce qui implique qu'on laisse paraître et diffuser les textes les plus ignobles à mes yeux, qu'on refuse l'interdiction d'un seul livre, fût-ce Mein Kampf (ou demain le moindre texte de Staline ou du bêtisier de Mao), qu'on refuse l'interdiction d'un seul meeting, fût-ce de l'Eurodroite, qu'on refuse même d'empêcher la diffusion d'un seul tract, fût-il ouvertement fasciste ou raciste. Ce qui ne signifie nullement rester silencieux ou inactif. Si les fascistes avaient le droit de distribuer leurs tracts dans les facultés, on pourrait se battre, physiquement même, si nécessaire, pour que la faculté d'Assas ne reste pas leur monopole. La seule façon efficace de combattre les ennemis de la liberté est de leur accorder la liberté que nous revendiquons pour nous et de nous battre s'ils veulent nous la contester. Le fameux « de liberté pour les ennemis de liberté » est en fait le fourrier de tous les systèmes totalitaires et pas, comme on l'a cru, le rempart le plus efficace contre eux.
Pas le moindre mythe, pas le moindre mensonge
Alors que ceux qui nient l'existence des camps de concentration et du génocide le disent ! A nous d'empêcher que ce mensonge devienne crédible. En a-t-il fallu des années à la gauche pour trouver le courage de combattre les mensonges du P.C. sur l'existence des camps en U.R.S.S. ! En 1948, qui l'osait, mis à part quelques isolés d'extrême gauche, quelques libéraux, et la droite ? Si nous voulons être crédibles pour la génération à venir, et d'autant plus que le temps passera, il ne nous faut pas laisser subsister le moindre mythe, le moindre mensonge, la moindre erreur. Battons-nous donc pour qu'on détruise ces chambres à gaz que l'on montre aux touristes dans les camps où l'on sait maintenant qu'il n'y en eut point, sous peine qu'on ne nous croie plus sur ce dont nous sommes sûrs Les nazis avaient des camps modèles à montrer aux bonnes âmes de la Croix-Rouge ne nous laissons pas aller à faire l'inverse.
Je ne veux pas ici entrer dans la discussion sur les chambres à gaz : y en eut-il ou pas ?
S'il y en eut, dans quel camp exactement ? Ont-elles été l'instrument systématique ou accessoire du massacre ? Car pour moi, si ce fait a son importance, j'avoue ne pas comprendre l'attitude qui consiste à penser que si cette pièce était enlevée en partie, voire en totalité, au système concentrationnaire, tout s'écroulerait.
Le nazisme cesserait-il alors d'être une horreur ? Deviendrait-il justifiable ? Les chambres à gaz, voilà l'horreur, et non les millions de morts ? Sans gaz, plus d'horreur, simplement de graves entorses à la légalité, comme diraient nos staliniens de service ?
Même problème quand on discute du chiffre des victimes juives du nazisme. La difficulté de fixer un chiffre, que cela choque ou non notre sensibilité, apparaît à tout historien et rend tout chiffre discutable, là encore, je ne comprends pas qu'il faille atteindre absolument un certain seuil au-dessous duquel on semble craindre que tout puisse devenir acceptable et donc, fasse le jeu du nazisme.
Une logique absurde
On peut, quand on a vécu cette époque, et vu disparaître une partie de sa famille, répugner à la discussion sur le mode d'extermination et le nombre des victimes. Mais l'historien ne peut évacuer ce problème. Je trouve monstrueuse cette conclusion d'un certain nombre d'historiens (le Monde, 21 février 1979 : « Il ne faut pas se demander comment techniquement, un tel meurtre de masse a été possible. Il a été possible techniquement puisqu'il a eu lieu. Tel est le point de départ obligé de toute enquête historique sur ce sujet. Cette vérité, il nous appartenait de la rappeler simplement : il n'y a pas, il ne peut y avoir de débat sur l'existence des chambres à gaz. »
Malgré le respect que j'ai pour les historiens signataires de cet article dont certains ont même joué un rôle non négligeable dans mes positions actuelles, je me demande : « quelle est donc cette logique absurde ? » C'est justement parce que le meurtre de masse a eu lieu, ce que pour leur part, ni Rassinier, ni Faurisson ne mettent en doute, qu'on peut se demander justement comment, y compris techniquement, il a pu avoir lieu. Il n'y a que ceux qui nient le génocide qui n'ont pas en toute logique à se poser la question du comment.
Il serait trop long et pourtant fondamental d'étudier tout ce qu'on a depuis plus de trente ans, justifié au nom de la lutte contre le nazisme, à commencer par feu le stalinisme les millions de Juifs morts sont utilisés constamment comme contre-argument à toute critique de la politique d'Etat d'Israël par exemple.
Quant à moi je préfère pour garder leur souvenir, défendre sans relâche le droit à la liberté, empêcher toute velléité de chasse aux sorcières, de persécutions vis-à-vis de groupes, minorités, individus, pensant et agissant autrement que moi. Ce que je me refuse à faire, y compris aux néonazis, je ne suis pas prêt à accepter qu'on le fasse à des hommes comme Rassinier ou Faurisson dont je sais qu'ils n'ont rien à voir avec eux, et le procès intenté à ce dernier me rappelle plus l'Inquisition qu'une lutte contre le retour du pire.
Libération, 5 mars 1979
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