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Les responsables de la seconde guerre mondiale

Paul Rassinier

1967

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PREMIERE PARTIE

LE TRAITÉ DE VERSAILLES, L'ALLEMAGNE HITLÉRIENNE ET LE DÉSARMEMENT GÉNÉRAL

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CHAPITRE PREMIER

LE TRAITÉ DE VERSAILLES ET L'ACCESSION DE HITLER AU POUVOIR EN ALLEMAGNE


1. - Les élections du 14 septembre 1930.

C'est le 14 septembre 1930 que, pour la première fois, les milieux politiques allemands traditionnels qui s'étaient, dans leur ensemble, beaucoup plus passivement que par conviction, laissé orienter vers la forme républicaine des institutions par les conditions dans lesquelles s'était terminée, pour eux, la guerre de 1914-1918 1, prirent conscience du danger que le parti national-socialiste [18] (N.S.D.A.P. ou National-Sozialistische-Deutsche-ArbeiterPartei) et son Führer Adolf Hitler, représentaient pour le régime.

Des élections avaient eu lieu, ce jour-là, pour régler un différend brusquement surgi entre le chancelier Brüning (Centre catholique) et sa majorité, alors qu'il venait à peine de succéder (29 mars) au social-démocrate Müller.

A la surprise générale, y compris de Hitler lui-même, le parti national-socialiste recueillait 6 407 000 suffrages (18,3 % du corps électoral) et se retrouvait au nouveau Reichstag avec un groupe parlementaire de 107 députés. Aux élections précédentes (20 mai 1928) il n'avait obtenu que 810.000 suffrages (2,6 % du corps électoral) et 12 députés : le bond en avant était spectaculaire et ne pouvait manquer d'alerter les bons esprits.

Il y avait peu de bons esprits dans le monde de cette fin d'année 1930 - du moins parmi ses dirigeants politiques. A sa décharge, il avait d'autres soucis.

Un an avant, le 24 octobre 1929, s'était produit à New York un événement provoqué par un développement démesuré des forces productrices des U.S.A., une spéculation effrénée et une inflation de crédit si considérable que la consommation intérieure en était arrivée à ne plus pouvoir l'éponger : le krach de Wall Street qui faisait éclater au grand jour une crise nationale latente depuis quelques années et d'une ampleur sans précédent. D'une ampleur telle qu'elle s'était étendue au monde entier, notamment en Europe, et depuis, bien que tous ses efforts fussent tendus dans ce sens, le monde entier n'arrivait pas à la surmonter.

Le mécanisme en était simple : le chômage et la mévente avaient provoqué le krach de Wall Street parce que la masse de ceux dont les revenus se trouvaient diminués ou réduits à zéro ne pouvait plus rembourser les dettes contractées par le moyen du crédit et des ventes à tempérament. En Europe, l'équilibre déjà précaire entre les possibilités de la production et celles de la consommation en avait été plus gravement atteint qu'aux U.S.A. Ruinée par la guerre, l'Europe était forcément plus sensible à la crise que les États-Unis qu'elle avait enrichis et qui, non seulement n'avaient pas de dettes, mais disposaient encore [19] d'importantes réserves de crédits un peu partout. La mévente qui, dans le monde entier, entraînait le chômage, lequel, dans un cercle vicieux infernal, aggravait encore la mévente, ne pouvait manquer d'y avoir des conséquences plus redoutables. On ne possède pas de statistiques très précises sur ce point, mais on parlait d'une trentaine de millions de chômeurs dans le monde industrialisé de l'époque, et les marxistes qui avaient le vent en poupe annonçaient triomphalement son proche écroulement dans une crise générale du capitalisme...

Dans cette atmosphère de catastrophe qui s'aggravait en chaîne, sauver le régime par des mesures d'ordre économique était devenu la préoccupation dominante. Malgré la montée en flèche du national-socialisme qu'elles accusaient, les élections allemandes du 14 septembre 1930 apparurent, au monde entier, comme un événement tout à fait secondaire en ce que, sur le moment, le monde entier ne fit pas de relation entre elles et le krach de Wall Street, qu'il les considéra comme un fait exclusivement politique et rigoureusement local, donc aisé à endiguer. L'expérience, d'ailleurs, était là qui encourageait à ne pas les prendre au tragique : le 4 mai 1924, le parti national-socialiste avait recueilli 1.918.000 suffrages (6,6 % du corps électoral) ce qui lui avait donné trente-deux députés et, déjà, l'alerte avait été chaude. Le 7 décembre suivant, il n'en était pas moins tombé à 908.000 suffrages (3 %) et quatorze députés, à 810.000 (2,6 %) et douze députés le 20 mai 1928.

Les Allemands, seuls, ne partageaient pas cet optimisme : depuis dix ans, aux prises avec les difficultés économiques auxquelles le Traité de Versailles les avait affrontés, ils en connaissaient l'exacte nature et ils savaient qu'il n'y avait rien de comparable ou de commun, dans les situations, entre l'Allemagne de 1924 et celle de 1930. Pour bien comprendre leur appréciation des deux conjonctures, il faut remonter à 1914.

En 1914, l'Allemagne était un pays prospère et en pleine expansion. Son industrie qui était la première du monde, tant par l'importance que par la qualité de sa production, avait été choisie comme fournisseur à peu près exclusif par l'empire austro-hongrois et toute l'Europe centrale et balkanique, la Roumanie, la Bulgarie et l'Empire otto[20]man. Elle s'était imposée dans une importante partie de l'Afrique et jusqu'en Extrême-Orient. Elle mordait sur les deux Amériques et venait provoquer jusque chez elles la France et son empire colonial, l'Angleterre et son commonwealth. La Russie s'ouvrait à elle. Un marché de plusieurs centaines de millions de consommateurs et qui ne cessait de s'étendre. Le niveau de vie allemand était le plus élevé du monde, ses lois sociales à la pointe du progrès et cela n'allait pas sans susciter beaucoup de jalousies.

Cet immense marché, le Traité de Versailles l'avait démantelé et fait passer tout entier dans le clan des vainqueurs, notamment dans le clan anglais qui s'y était taillé la part du lion avec la complicité des États-Unis. Épuisée par un effort de, guerre de plus de quatre années, l'Allemagne revenait à une économie de paix, ses possibilités de production diminuées, par le rapt de quelques-unes de ses zones riches en matières premières (Sarre), d'une importante partie de son équipement industriel (démontage d'usines que les Alliés s'étaient appropriées), et commercial (chemins de fer, flotte maritime et fluviale). Elle était, en outre, privée de tous ses clients et dans l'impossibilité d'exporter quoi que ce soit où que ce soit. Sa main-d'oeuvre, à peu près intacte, était réduite au chômage par la fermeture de ses usines (sauf de celles qui travaillaient pour la réparation des dégâts de la guerre). Une dette de guerre astronomique 2 l'écrasait et la condamnait à emprunter à l'extérieur pour y faire face.

On ne prête qu'aux riches : dans les premières années, malgré le président Hoover qui avait vu le danger, elle ne trouva guère de prêteurs ou pas suffisamment pour éviter l'effrondrement économique en 1923, quand ce qui lui restait de son stock d'or fut épuisé. La clientèle des Russes (comme elle réprouvés par le Traité de Versailles dont ils avaient été tenus à l'écart en raison de leur régime politique) que lui avait ramenée le Traité de Rapallo (16 avril 1922) n'avait pas non plus suffi à rétablir l'équilibre dans sa balance commerciale.

[21]

Alors, la peur du bolchevisme aidant, les Anglo-Américains comprirent ce que la France ne comprit jamais : ils volèrent au secours de l'Allemagne et investirent, dans son économie, les capitaux nécessaires à son relèvement. Surtout les Américains.

Les Américains étaient d'ailleurs les mieux placés pour le faire : ils étaient sortis les grands vainqueurs de la guerre. Leur réserve d'or était passée de 2.930 millions de dollars en 1913 à 4.283 en 1919 ; l'excédent de leurs exportations sur leurs importations de 691 millions à 4 milliards, et leur créance globale sur les autres pays qui était de 8.750 millions de dollars en 1919, n'avait cessé de s'améliorer ; l'Angleterre leur en devait 21 millions, la France 14,5, l'Italie 8 au titre de la guerre 3. Ils étaient riches, très riches. C'est tout cet argent qui leur permit de développer leur équipement industriel, de devenir la première puissance économique du monde, d'instituer à grande échelle, chez eux, le mécanisme du crédit qui leur fut si dommageable en 1929, etc.

En sus, ils pouvaient prêter à l'extérieur. Ils prêtèrent donc à l'Allemagne. D'abord prudemment (1924) puis massivement à partir de 1928. Hantés par la même peur du bolchevisme, les Anglais les suivirent dans cette voie, mais, moins à l'aise qu'eux, de loin seulement.

En 1929, toujours privée de ses marchés extérieurs de 1914, l'Allemagne vivait à peu près exclusivement de ces prêts qui, s'additionnant depuis 1924, avaient fini par atteindre, à cette date, la somme énorme de 7 milliards de dollars 4.

A la même date, les États-Unis avaient totalement utilisé en investissements intérieurs et en prêts extérieurs l'immense fortune amassée pendant la guerre. L'Angleterre, la France et l'Italie auprès desquelles l'Allemagne [22] ne pouvait plus s'acquitter d'une dette de guerre d'ailleurs réduite à zéro ou presque, de plan Law en plan Dawes et finalement en plan Young, ne pouvaient, à leur tour, plus les rembourser de la leur. Enfin, le krach de Wall Street les mettait non seulement dans l'impossibilité de continuer à investir à l'extérieur, mais, pour faire face aux difficultés qu'il leur créait chez eux, dans l'obligation de rapatrier leurs investissements extérieurs.

L'Angleterre, que cet effondrement financier des Américains devait acculer à l'abandon de l'étalon-or en 1931, suivit le mouvement. L'Allemagne souffrit cruellement de ces retraits : le 1er juillet 1930, sa statistique officielle accusait, de nouveau, 1.061.000 chômeurs. Il n'y avait, au surplus, pas d'apparence que la conjoncture se retournât et que la prospérité revint aux États-Unis et en Angleterre. La manne dont elle avait vécu jusqu'alors lui échappait pour longtemps sinon pour toujours, l'ombre d'une nouvelle faillite se profilait sur son avenir.

Ici prit naissance, dans l'esprit de ses dirigeants politiques comme dans son opinion publique, pour la seconde fois, un courant dont la suite révéla qu'il était irréversible et selon lequel il fallait, au plus tôt, se libérer du Traité de Versailles dont les clauses économiques étaient responsables de cette situation.

De fait, la situation empira . les résultats des élections du 14 septembre n'y furent pas étrangers. A l'autre extré[23]mité de l'éventail politique, faisant pendant aux 107 députés hitlériens, les communistes qui avaient gagné 1.250.000 suffrages (4.500.000 contre 3.250.000 le 20 mai 1928) revenaient au Reichstag avec 77 députés contre 64. Les sociaux-démocrates, par contre, perdaient 500.000 suffrages (8.500.000 contre 9.000.000) et ne s'y retrouvaient plus qu'à 143 contre 153. Le parti national-allemand (Hugenberg) un peu moins à droite que la N.S.D.A.P., tombait de 4.000.000 à 2.000.000 de suffrages et n'avait plus qu'une trentaine de députés au lieu de 71. Seul le Centre catholique restait sur ses positions avec 3.750.000 suffrages et 69 députés. Le reste : une poussière de petits groupes, démocrates ou conservateurs divers, paysans, etc. et non inscrits qui se défendaient mal contre l'attirance qu'en fonction des résultats du scrutin le national-socialisme exerçait sur eux.

Le nouveau Reichstag comprenait 491 membres.

Au regard des règles du jeu parlementaire, le parti désigné par le corps électoral pour former le nouveau gouvernement était le parti social-démocrate. Il l'était dans l'ancien Reichstag et, au lendemain des élections du 20 mai 1928, c'était lui qui l'avait formé autour de son leader, le chancelier Max Müller. Le 29 mars précédent, devant le retrait des capitaux anglo-américains et le chômage consécutif, les milieux politiques et économiques allemands, l'entourage du maréchal von Hindenburg, président du Reich, le Dr. Schacht, président de la Reichsbank et les grands chefs d'industrie, étaient arrivés à cette conclusion que la crise serait grave. Il ne serait possible de la surmonter que par des moyens classiques, non par ceux de la Social-démocratie férue de marxisme, subjuguée par la démagogie communiste et encline aux dépenses somptuaires pour la classe ouvrière, alors que la conjoncture commandait les économies.

Au Reichstag, le chancelier Müller avait été renversé par une coalition de fortune groupant le parti national de Hugenberg, le Centre catholique et les communistes. Le parti national et le parti communiste, conjonction étonnante des extrêmes, votaient systématiquement contre tous les gouvernements dans tous les scrutins. La faible représentation nazie et les députés non alignés avaient fourni [24] l'appoint 5. Le chef du Centre catholique, Brüning, qui avait provoqué la crise, se trouvait désigné par les règles du jeu parlementaire pour prendre la relève.

Au lendemain de ces élections du 14 septembre 1930, il ne pouvait plus être question de faire appel à un social-démocrate pour former le gouvernement : d'entrée de jeu, cette fois, le nouveau Reichstag leur était plus hostile encore que l'ancien et, de surcroît, ils étaient en perte de vitesse dans l'opinion. Reconnaissant, en leur for intérieur, que la politique du chancelier Brüning était mieux adaptée aux circonstances que la leur - pour ne pas se déjuger ils ne pouvaient pas le reconnaître publiquement - ils s'étaient, le 29 mars précédent, très facilement fait une raison du mauvais coup du sort qui les frappait : ne tenant aucune rigueur au Centre catholique de ce qu'il les avait écartés du pouvoir, ils étaient très docilement entrés dans sa majorité, justifiant leur attitude, non par l'approbation de sa politique, mais par celle du parti communiste et le souci dans lequel ils étaient d'éviter la formation d'un gouvernement plus à droite (Hugenberg). Ils feraient de même cette fois.

[25]

Ayant choisi de ne pas faire trop de concessions aux sociaux-démocrates pour ne pas perdre les conservateurs et nationaux divers que Hitler n'avait pas encore irréversiblement séduits, de n'en pas faire trop non plus à ces derniers pour ne pas perdre les premiers, le chancelier Brüning reconduit dans ses fonctions avait trouvé une majorité dans le nouveau Reichstag. Une majorité très fragile : il suffisait du déplacement de 23 voix pour qu'elle devînt minorité. Compréhensive pourtant : dans la suite, le chancelier Brüning ayant dû, dans certaines circonstances difficiles, avoir recours à l'article 48 de la Constitution qui prévoyait l'état d'urgence et l'autorisait à gouverner par décret présidentiel, elle n'éleva jamais de protestation contre la méthode que dans des formes telle qu'elles ressemblaient étrangement à un assentiment tacite. Ceci s'est produit notamment quand les sociaux-démocrates qui ne pouvaient pas voter pour lui, ne voulaient pas voter contre et s'abstenaient.

Ainsi atteignit-on sans trop de peine l'année 1932...


2. - Les élections présidentielles.

L'année 1932 fut d'abord marquée par les élections présidentielles : le mandat du maréchal Paul von Hindenburg, président du Reich, arrivait à expiration. L'évolution de la situation voulut qu'elle le fût aussi par deux élections législatives qui eurent lieu à la suite de deux dissolutions du Reichstag.

Depuis 1930, la situation avait encore empiré. Les difficultés à eux créées par le krach de Wall Street s'étant aggravées, les Anglo-Américains avaient continué à rapatrier leurs capitaux. Les clauses économiques du Traité de Versailles étant intangibles - du fait de la France, surtout, à laquelle un vulgaire escroc du nom de Klotz avait réussi à imposer ses vues - l'Allemagne n'avait pas retrouvé le moindre de ses marchés d'avant guerre : elle n'exportait guère que les produits qu'elle était seule à fabriquer (moteurs Diesel), dont la qualité n'avait pas de concurrent (lampe Osram) ou de luxe (porcelaines, verreries ... ). C'était insuffisant pour occuper sa main-d'oeuvre et [26] faire tourner ses usines, notamment son industrie lourde. Le marché russe apporté par le Traité de Rapallo, limité par les possibilités de la Russie, sévèrement contingenté par la dictature bolchevique, n'était qu'un faible appoint. Ses réserves d'or étaient de nouveau épuisées. Le chancelier Brüning supplia en vain qu'on lui redonnât le marché autrichien : les Autrichiens, aussi fortement atteints par la crise que les Allemands, étaient d'accord.

Le 24 mars 1931, les deux pays décidèrent de former une unité économique. La France poussa les hauts cris : elle y vit un premier pas vers la fusion des deux pays en un seul, vers l'Anschluss, qu'ils réclamaient tous deux depuis le 4 novembre 1918, et une Allemagne redevenue forte. Or, elle voulait, à ses côtés une Allemagne faible - éternellement faible pour se protéger à jamais d'une aventure du type de celle de 1914-1918. Elle traduisit l'Allemagne et l'Autriche devant la Société des Nations, invoquant l'article 88 du Traité de St-Germain qui déclarait inaliénable l'indépendance de l'Autriche et lui interdisait de s'incorporer directement ou indirectement à un autre État sans son consentement 6. La S.D.N. embarrassée, renvoya l'affaire devant la cour de La Haye, mais avant même que celle-ci ne se soit prononcée 7, l'Allemagne et l'Autriche, renoncèrent à leur projet.

Alors, le président Hindenburg se tourna vers les États-Unis et les informa que l'Allemagne était dans l'impossibilité totale de payer ses dettes de guerre, même aménagées et considérablement diminuées par le plan Young. Prenant cette information au sérieux, le 20 juin 1931, le président Hoover saisit officiellement l'Angleterre, la France et les créanciers du Reich d'une proposition de moratoire d'un an, éventuellement renouvelable au bénéfice de l'Allemagne. Tout le monde fut d'accord, sauf la France qui en était [27] toujours à la doctrine du triste Klotz - « Le Boche paiera ». Cette fois les États-Unis et l'Angleterre passèrent outre : le moratoire fut décidé mais cette mesure n'apporta pas à l'Allemagne l'argent frais dont elle avait besoin et la situation ne s'y améliora pas.

Le charbon s'entassait sur le carreau de ses mines : le 1er janvier 1932, sa statistique officielle accusait 5.392.248 chômeurs 8. Dans la rue, encouragés par leur succès électoral du 14 septembre 1930 et excités par la misère grandissante, nationaux-socialistes et communistes se disputaient le haut du pavé à main armée - aveugles et inconscients du sens dans lequel évoluaient les événements, confiants dans la radicalisation des masses qui était leur doctrine de l'époque, et sûrs de leurs sentiments qui les portaient de préférence vers eux, les communistes avaient entrepris d'interdire par la force toute manifestation publique aux nationaux-socialistes, et non l'inverse comme on le croit communément 9. Entre les deux extrêmes, d'une part, entre eux et la majorité gouvernementale, de l'autre, le ton grimpait dangereusement dans les hauteurs.

C'est dans cette atmosphère que, le 13 mars 1932, eurent lieu les élections présidentielles.

Le vieux maréchal Paul von Hindenburg (quatre-vingt-six ans) qui avait succédé au social-démocrate Ebert en 1925 était un Junker conservateur et monarchiste de l'Est (né à Posen). En 1925, il avait été élu par une coalition qui allait du Centre à l'extrême-droite, sous le signe du danger marxiste représenté par les sociaux-démocrates et les communistes entre lesquels si, au Centre, on considérait que les premiers pouvaient être un rempart contre les seconds, à droite et à l'extrême droite on ne faisait pas de différence, les premiers y étant considérés comme faisant le lit des seconds. Les sociaux-démocrates l'avaient alors violemment combattu, l'accusant notamment d'être un nostalgique de l'ancien régime et le pilier de la pire réaction. Ils n'en avaient pas, pour autant, gagné l'estime des communistes [28] aux yeux desquels c'était eux qui étaient le pilier de la pire réaction et qui les traitaient rien moins que de traîtres à la classe ouvrière, de renégats, de social-fascistes etc.

En fait, ayant été porté à la présidence pour y être le gardien des institutions issues de la volonté populaire - au moins théoriquement - que le Reich s'était données, le maréchal Hindenburg, ce conservateur, ce monarchiste qui avait il est vrai, la nostalgie de l'ancien régime et ne les avait acceptées que par la force des choses, s'y comporta très correctement. Loin, par exemple, de garder rancune aux sociaux-démocrates de la campagne à boulets rouges qu'ils avaient faite contre lui, leur parti restant, au lendemain de son élection, désigné pour le pouvoir, il fit très bon ménage avec leurs chanceliers successifs et il ne se sépara du dernier d'entre eux, Max Müller, que lorsque celui-ci ayant été mis en minorité au Reichstag (27 mars 1930) il ne lui fut plus possible, ni à aucun autre social-démocrate, d'y retrouver une majorité. Les sociaux-démocrates n'avaient pas été sans le remarquer.

Entre temps, l'opinion allemande s'étant portée sur les extrêmes, le danger que représentait, pour les institutions, le national-socialisme associé au communisme leur était clairement apparu. Et ils avaient acquis la conviction qu'il ne pourrait être enrayé que par une coalition de tous les partis qui leur étaient attachés.

Sous la pression des événements, l'idée leur vint que, si le maréchal Hindenburg qui s'était si bien comporté pendant son mandat, acceptait de se faire le rempart des institutions contre le national-socialisme et le bolchevisme comme il s'était fait, en 1925, leur rempart contre le marxisme-bolchevisme, il pourrait être le candidat de cette coalition. C'était, il l'avait prouvé, un homme d'honneur : s'il prenait un engagement, il le tenait, on pouvait avoir confiance en sa parole. Il accepta. Le malheureux ne savait pas à quoi il s'engageait, ni qu'un jour les événements plus forts que lui le contraindraient à manquer à sa parole.

Les sociaux-démocrates popularisèrent l'idée de sa candidature sous le signe d'une organisation que, pour les besoins de leur propagande dans les secteurs de l'opinion qui échappaient à leur influence, ils avaient créée avec des objectifs plus larges et plus souples que ceux de leur parti, [29] mais qu'ils avaient conçue dans une forme telle que la direction leur en fût assurée : la Reichsbanner ou Bannière d'Empire 10. Pour tout ce qui était modéré ou démocrate, pour le Centre catholique, il n'y eut pas de problème : le principe de la candidature unique en la personne de Hindenburg fut accepté.

Hitler fit, tout de suite et bruyamment, remarquer que, si les efforts de la Reichsbanner était officiellement dirigés contre lui et les communistes, il ne dépendait que des communistes d'y entrer et qu'alors, ils étaient surtout dirigés contre lui. Ils n'y entrèrent pas. Mais un très grand nombre d'électeurs hostiles aux communistes en découvrit les vertus du national-socialisme et, s'il ne fut pas plus grand, on ne le dût qu'au prestige du vieux maréchal.

Voici les résultats du scrutin du 13 mars :

Hindenburg    = 18.651.697 suffrages = 49,6 %
Hitler                = 11.339.446          - = 39,1 %
Thaelmann     =   4 .983.341          - = 13,2 %
Duersterberg =   2 447 729            - = 6,8 % 11

Il y avait ballotage : malgré tout son prestige, le maréchal avait manqué la majorité absolue de 0,41 % et c'était inattendu. Au second tour, le 10 avril, il fut élu par 19.359.983 suffrages (53 %) n'en gagnant que moins d'un million, tandis qu'avec 13.418.547, Hitler en gagnait plus de deux millions (approximativement ceux de Duersterberg qui s'était retiré en sa faveur). Entre les deux tours, Thaelmann qui avait maintenu sa candidature en perdait plus d'un million (approximativement ce que Hindenburg avait gagné).

Pour Hitler, c'était plus qu'un succès : un triomphe. Par rapport au scrutin du 14 septembre 1930, il avait doublé les suffrages du parti national-socialiste. Au Reichstag, les dispositions d'esprit en furent bouleversées dans tous les groupes, notamment dans le groupe du Centre catholique : le baron von Papen et le général Kurt von Schleicher, le [30] premier député, le second, bras droit du général Groener, ministre de la Défense, tous deux ayant leurs entrées à la Présidence et y ayant une grande influence, furent très sensibles à ses attraits. L'idée qu'il faudrait, tôt ou tard, composer avec Hitler y fit, par voie de conséquence, de très rapides progrès.

Dès lors, les événements se précipitèrent. L'Allemagne ne pouvait sortir de la situation tragique dans laquelle elle se trouvait qu'avec l'aide de ses anciens ennemis. Or, malgré l'insistance du président Hoover et les bonnes dispositions de l'Angleterre ils la lui refusaient toujours, la France y ayant opposé son véto. Elle essaya pourtant de durer en s'en remettant à des expédients intérieurs et au jeu stérile de la politique, espérant contre tout espoir qu'un jour la France comprendrait qu'il s'agissait, non seulement de son sort mais de celui du vieux monde, et fléchirait.

La France ne fléchit pas. Des intrigues se nouèrent, fruits de contacts secrets entre Papen et Schleicher d'une part, Papen, Schleicher et Hitler de l'autre. Des problèmes se posèrent, notamment la dissolution des S.A. (Schutzabteilung = section de protection, soit quatre cent mille hommes chargés du maintien de l'ordre manu militari, dans les réunions du parti national-socialiste) et le rachat par l'État, pour être distribuées aux paysans sans terres, de celles de certains Junkers de l'Est en faillite, etc. Tout cela créa, entre le président du Reich et son chancelier, des dissentiments adroitement entretenus par Papen et Schleicher, tant et si bien qu'ils se traduisirent par la démission de Brüning (30 mai), après celle de Groener (13 mai), la nomination de Papen pour succéder à Brüning (1er juin), la dissolution du Reichstag (4 juin) et de nouvelles élections (31 juillet).

Ici commença contre les institutions le dernier et incoercible assaut du national-socialisme qui, en six mois jour pour jour, porta Hitler à la chancellerie du Reich.

Tel fut le premier résultat de l'entêtement de la France.

Le second fut la guerre. Car rien, jamais - même pas la guerre quand elle fut venue - ne réussit à faire prendre conscience à ses dirigeants, de la criminelle sottise de cet entêtement qu'en novembre suivant, l'élection de Roosevelt à la présidence des U.S.A. encouragea encore.

[31]

3. - Les élections des 31 juillet et 6 novembre 1932.

Les élections du 31 juillet 1932 portèrent à 230 le nombre des députés nationaux-socialistes au Reichstag (au lieu de 107) et augmentèrent encore de plus de 300.000 le nombre de leurs suffrages par rapport au second tour des élections présidentielles (13.745.000 au lieu de 13.418.000). Les communistes y revenaient à 89 au lieu de 77 (gain de douze sièges), le Centre catholique à 73 au lieu de 69 (gain de quatre sièges) et les sociaux-démocrates à 133 au lieu de 143 (perte de dix sièges). Il y avait 608 députés dans le nouveau Reichstag 12. Le reste, soit 83 députés, était réparti entre le parti national, les conservateurs démocrates ou modérés, etc. Hitler et ses adversaires s'y partageaient à peu près également les sympathies.

Goering en fut nommé président, le Centre catholique ayant voté pour lui dans l'espoir que ce respect des règles du jeu parlementaire amadouerait les nationaux-socialistes qui, ainsi, marquaient un point en faisant leur entrée dans les institutions : le loup dans la bergerie.

Les communistes votant systématiquement contre tout gouvernement, la caractéristique de ce nouveau Reichstag était que tout gouvernement hostile à Hitler était inconcevable, la conjonction des extrêmes (230 nationaux-socialistes + 89 communistes = 319 opposants) y dépassant largement la majorité absolue.

D'autre part, tout gouvernement constitué par Hitler y était tout aussi inconcevable (230 nationaux-socialistes + une trentaine de divers = environ 260 députés seulement)... Il lui eût fallu l'adhésion du Centre catholique [32] (73 députés) qui eût porté sa majorité aux environs de 330 députés. Or, au Centre catholique, malgré les efforts de Schleicher et de Papen, les esprits n'étaient pas mûrs pour une telle adhésion.

Un Reichstag « introuvable » en somme.

Il y avait bien la proclamation de l'état d'urgence et l'application de l'article 48 de la Constitution qui permettait la formation d'un cabinet gouvernant par décrets présidentiels. Mais autant il avait été possible, sous Brüning, d'utiliser cet article 48 occasionnellement et dans des circonstances bien définies, sans mettre en cause les institutions parlementaires, autant il ne l'était pas de l'utiliser de façon permanente ­ ce qui revenait à mettre les institutions en vacances : la fièvre entretenue dans les rues par les nationaux-socialistes était montée à un tel degré que c'était sûrement provoquer la guerre civile - une guerre civile que l'armée, très troublée par la démission du général Groener, très partagée sur la personne de Schleicher, n'était plus en état de mater.

D'autre part, si l'article 48 de la Constitution permettait de prendre des mesures par décret présidentiel, il disposait que ces mesures devaient « être immédiatement portées par le président à la connaissance du Reichstag » et qu'elles cessaient « d'être en vigueur à la demande de ce dernier » : jamais ce nouveau Reichstag n'approuverait le décret présidentiel.

Le chancelier Papen était donc condamné à l'immobilisme.

Ce que voyant, Schleicher, au surplus dépité de n'avoir pas été choisi comme chancelier, entra en contact avec Hitler. Le 5 août, aussitôt après les élections, ce dernier lui avait fait connaître ses exigences : la chancellerie et les pleins pouvoirs ou rien du tout. En sus : le poste de premier ministre de Prusse pour son parti, le ministère de l'Intérieur du Reich et de la Prusse, ceux de la Justice, de l'Économie et de l'Aviation, un ministère de la Culture populaire et de la Propagande pour Goebbels. Naturellement, Schleicher qui convoitait pour lui le poste de chancelier en cas de départ de Papen, refusa. Hitler s'obstina : il ne vit pas qu'au cas où il accepterait d'entrer dans un gouvernement de coalition qui gouvernerait avec [33] l'assentiment du Reichstag, un accord pouvait être aisément scellé entre lui et le Centre catholique, que la chancellerie, il la pouvait aisément conquérir de l'intérieur. Le 13 août, il revint à la charge : Schleicher lui dit qu'au mieux, ce qu'il pouvait obtenir, c'était la vice-chancellerie et, comme Hitler haussait les épaules, il le fit le lendemain convoquer par le maréchal Hindenburg qui le reçut debout, lui renouvela la proposition, et même, lui offrit la chancellerie dans un gouvernement de coalition qui eût gouverné en accord avec le Reichstag, fit appel à son sens du sentiment national, etc. Hitler resta sur ses positions. Le soir même, la Présidence publia un communiqué qui prit l'appareil de propagande de Goebbels au dépourvu et, pour la première fois depuis longtemps, porta un coup à la cause de Hitler : il y était regretté que « Herr Hitler ne s'estimât pas en situation de soutenir un gouvernement national désigné avec la confiance du président ». Et, continuait le communiqué, « le président a exhorté Herr Hitler à diriger de façon chevaleresque l'attitude du parti national-socialiste dans l'opposition, à ne pas oublier sa responsabilité envers l'Allemagne et le peuple allemand 13».

C'était très adroit pour l'opinion, mais sans effet sur le Reichstag où, seule, la loi des nombres comptait. Papen resta chancelier, mais il était clair qu'une nouvelle dissolution du Reichstag était inévitable à brève échéance.

L'échéance arriva le 12 septembre sur une motion de censure déposée par le groupe communiste et que les nationaux-socialistes votèrent : ainsi mis en minorité par cette conjonction des extrêmes, Papen se résolut à démissionner avec l'accord du président Hindenburg 14. Ce scrutin porta un second coup - et un rude - à la cause [34] de Hitler en ce qu'il permit de parler de sa collusion avec les communistes.

Aux élections qui avaient été fixées au 6 novembre, il perdit, en effet, 2.000.000 de suffrages et 34 sièges au Reichstag, n'y revenant plus qu'avec 196 députés contre 230. Les communistes qui amélioraient leurs positions de 750.000 suffrages, en gagnaient 11 et y revenaient à 100. Les sociaux-démocrates qui perdaient les 750.000 suffrages gagnés par les communistes et 12 sièges ne s'y retrouvaient plus qu'à 121 contre 133. Le parti national de Hugenberg gagnait près de 1.000.000 de suffrages, 15 sièges et revenait avec 52 députés contre 37. Le Centre catholique n'améliorait pas très sensiblement sa représentation : 79 sièges contre 73 (gain 6).

Au regard de la nécessité d'une majorité de gouvernement, la géographie politique du nouveau Reichstag n'était pourtant pas meilleure que l'ancienne : cette majorité y était tout aussi introuvable. Il n'y en avait toujours que deux possibles : une de gauche rassemblant sociaux-démocrates et communistes autour du Centre catholique qui s'y serait rallié, ou une d'extrême-droite, rassemblant autour du parti national-socialiste, le parti national de Hugenberg et le Centre catholique mais qu'au Centre catholique seuls Papen, Schleicher et une petite minorité qui leur était attachée eussent acceptée. En refusant la première, les communistes rendirent, à la longue, la seconde inévitable.

Ce qui frappait, dans ces élections, c'était le recul de Hitler. Léon Blum en conclut qu'il était « désormais exclu, non seulement du pouvoir mais de l'espérance même du pouvoir » (Le Populaire, 8 nov. 1932). Ce recul s'expliquait par son refus, le 14 août, d'accepter la vice-chancellerie ou la chancellerie sans les pleins pouvoirs, son association avec [35] les communistes pour renverser le gouvernement au Reichstag, le 12 septembre, et par une troisième faute qu'il commit le 28 octobre, huit jours avant les élections : ce jour-là, le parti national-socialiste s'associa, une seconde fois, aux communistes qui avaient déclenché, contre l'avis des syndicats et des sociaux-démocrates, une grève dans les Transports à Berlin.

Aux yeux de ses bailleurs de fonds de la grosse industrie, la première de ces trois décisions le fit apparaître, par son intransigeance, comme ayant jeté l'Allemagne dans une impasse, et les deux autres comme ne voyant d'autre possibilité de l'en sortir qu'en la précipitant dans le chaos, de concert avec les communistes et dans le même style qu'eux. L'argent pour la propagande devint de plus en plus difficile, puis, dans la dernière semaine, à peu près impossible à trouver : ce fut une campagne électorale au rabais dans une atmosphère où, au recul de l'argent devant les conséquences de la politique de Hitler, correspondaient, dans l'opinion publique, les questions qu'on se posait à son sujet.

Le refus opposé par Hitler à la proposition de Hindenburg du 14 août avait, d'autre part, créé un profond mécontentement dans le parti national-socialiste : un courant y était né qui en avait pressenti les répercussions sur la politique du parti qu'il orientait vers la provocation au désordre et la collusion avec le parti communiste, sur sa caisse de propagande et, finalement, sur les résultats du scrutin. Au fur et à mesure que ses appréhensions se vérifiaient, ce courant grandit. A sa tête, Gregor Strasser, un des deux hommes qui, avec Joseph Goebbels, avaient le plus d'influence dans le parti après Hitler. Une importante fraction des cadres militants - on a dit un tiers 15 et c'est vraisemblable quoique non vérifié et donc conjectural - soutenait Gregor Strasser et, au Reichstag, une bonne soixantaine de députés.

La thèse des opposants était que le problème essentiel se ramenait à la prise du pouvoir quitte à ne pas tenir sa promesse, que Hitler pouvait s'engager soit à participer à un gouvernement, soit à en former un qui gouvernerait en [36] accord avec le Reichstag et qu'on verrait bien après. De toutes façons, l'influence dont on disposait dans le pays permettrait, une fois qu'on serait tout ou partie du pouvoir, de s'y comporter comme on l'entendrait. Ce n'était pas si mal raisonné. Toujours est-il que le parti s'était présenté aux élections très divisé contre lui-même, une menace de scission pesant sur lui, que le manque d'allant qui résultait de cette situation s'était ajouté au manque d'argent, et que, finalement, tout cela s'était traduit par ce recul électoral tant redouté par Gregor Strasser et ses partisans, mais qui les avait encore affermis dans leurs convictions.

Avec un parti divisé à ce point et pas d'argent dans la caisse, s'étaient dit, chacun pour son propre compte, Papen, chancelier en titre, et Schleicher son rival, au lendemain des élections du 6 novembre, Hitler ne peut pas provoquer une nouvelle dissolution du Reichstag et se mettre dans le cas d'avoir, de nouveau, le corps électoral à affronter. S'il s'obstine dans son intransigeance, de toutes façons, la soixantaine de députés qui, pensent-ils, l'abandonneront, suffira pour constituer une majorité de gouvernement qui permettra d'éviter la dissolution. Cet éclatement du national-socialisme ouvrait, au surplus, de larges fenêtres sur un avenir désormais sans embûches en ce que l'attrait déjà en baisse que Hitler exerçait sur l'opinion publique ne lui survivrait pas.

Là-dessus intervint Mgr Kaas, président du groupe parlementaire du Centre catholique. Mgr Kaas prisait assez peu la politique personnelle et d'intrigues dans la coulisse de Papen et Schleicher : en présence des résultats des élections du 6 novembre, il pensa que le moment était venu de lui substituer, au grand jour, une politique de groupe.

Dès la première réunion du groupe parlementaire dont il était le président, le 10 novembre, il procéda, devant lui, à une analyse de la géographie politique du nouveau Reichstag et conclut que, si l'on voulait éviter des troubles graves, il était urgent que l'Allemagne retrouvât la stabilité gouvernementale qu'elle avait perdue depuis le départ de Brüning, que tout autre moyen d'y arriver étant exclu par l'attitude des communistes, le seul qui restât était une collaboration loyale avec le national-socialisme. Le Centre [37] catholique, pensait-il, se devait de préparer le climat favorable à cette collaboration loyale et, à peu près unanime ; son groupe parlementaire fit sienne cette manière de voir 16.

A la suite de quoi, le 19 novembre, le président Hindenburg convoqua Hitler et lui renouvela sa proposition du 14 août en commençant par le poste de chancelier sous condition qu'il respectât les formes constitutionnelles : contre toute attente, Hitler refusa encore. Alors il lui offrit le poste de vice-chancelier dans un gouvernement qui, sous la direction de Papen, gouvernerait par décrets présidentiels si la nécessité s'en faisait sentir : Hitler refusa de même. On se retrouvait, si on voulait éviter une dissolution du Reichstag, devant la nécessité envisagée par Papen et Schleicher, de détacher Gregor Strasser de Hitler. Mais le lieutenant de Hitler atermoyait, ce qui permit à Schleicher de persuader le président Hindenburg que, si Papen n'arrivait pas à sortir de l'impasse, c'était que, n'ayant pas la confiance de Hitler, il n'avait pas davantage celle de Gregor Strasser, tandis que lui, Schleicher...

Le 2 décembre, il succédait à Papen, à la chancellerie du Reich. En vain celui-ci représenta-t-il au vieux maréchal qu'avec la proclamation de l'état d'urgence, il pourrait s'en tirer.

Le 23 janvier 1933, soit 52 jours après son accession au poste de chancelier du Reich, Schleicher en était au même point que Papen le 2 décembre. C'est que [38] prenant soudain peur qu'il n'en vînt à instaurer une dictature militaire, Hitler avait enfin assoupli ses positions et laissé entendre que, sous certaines conditions, il pourrait accepter le poste de chancelier sans exiger les pleins pouvoirs. Alors, Gregor Strasser était rentré dans le rang. Le parti national-socialiste s'était retrouvé plus uni que jamais autour de son Führer qui l'avait repris en mains. La confiance des bailleurs de fonds était progressivement revenue, l'argent avait recommencé à tomber dans les caisses.

Hitler avait été bien inspiré.

Car, ce 23 janvier 1933, le chancelier Schleicher alla justement proposer au président Hindenburg la proclamation de l'état d'urgence dans une interprétation toute nouvelle de l'article 48 de la Constitution : dissolution du Reichstag, pleins pouvoirs pour éviter de nouvelles élections et permettre cette élimination qu'on dirait provisoire du Reichstag. Avec l'appui de l'armée dont il se disait assuré, Schleicher ajouta qu'il n'y avait aucune chance que l'opération ne fût pas rondement menée et dans l'ordre.

C'était demander au président Hindenburg beaucoup plus que ce qu'il avait refusé à Papen et que ce qu'il refusait à Hitler, à cette différence près qu'il s'agissait d'une dictature militaire au lieu d'être, comme dans le style de ce dernier, appuyée sur des formations para-militaires : il refusa et, invoquant la constitution dont il était le gardien, pria Schleicher de tenter encore un essai dans le sens du gouvernement d'assemblée qu'il lui avait promis. Mais, doutant de sa réussite, en même temps, il chargea Papen d'une mission d'information sur les possibilités qu'il y avait de former un tel gouvernement avec Hitler comme chancelier, Papen comme Vice-chancelier et la garantie du respect des formes constitutionnelles, formule vers laquelle évoluait Hitler.

Non qu'il fût acquis à Hitler, bien au contraire : la veille encore, évoquant sa personne, il parlait avec mépris de « ce caporal de Bohème ». Mais parce qu'il y avait six mois que l'Allemagne n'était plus gouvernée, que la situation économique se dégradait, que le nombre des chômeurs continuait à monter, que la fièvre montait parallèlement dans les rues [39] en faveur de Hitler, que la situation était devenue explosive, qu'il fallait en sortir et que, sur le moyen d'en sortir, il avait finalement faite sienne l'opinion de Mgr Kaas, président du groupe parlementaire du Centre catholique. Il n'avait, d'autre part, pas été insensible à l'évolution de Hitler, au moins en apparence, vers des positions politiques plus souples.

Cinq jours durant, Schleicher se débattit dans une atmosphère où tout jouait contre lui : le 28, il apprit que le cabinet Hitler-Papen était virtuellement formé et que des manifestations, dont tout disait qu'elles seraient monstres, étaient organisées dans toute l'Allemagne par le parti national-socialiste, pour le 30. Il n'y avait donc plus aucune chance que Hitler ne fût pas appelé par le président Hindenburg et désigné par lui pour le poste de chancelier. Il lui porta sa démission.

Tout se passa comme il l'avait prévu : le 30, en fin de matinée, Hitler était chancelier du Reich et, le soir, au balcon de la Chancellerie sous lequel la manifestation prévue à Berlin défila, il fut acclamé dans une explosion de joie de tout un peuple 17.

Et ici commence le vrai drame.

Sur onze membres, le cabinet Hitler-Papen ne comprenait que trois nationaux-socialistes. On voit jusqu'à quel point Hitler s'était assoupli en matière de concessions. C'était un cabinet créé et conçu pour gouverner dans les formes constitutionnelles. Hitler y était en minorité : à trois contre huit. Papen qui en avait été le deus ex machina pensait s'être mis en mesure d'y dominer et de tenir Hitler d'autant plus facilement en bride qu'il était assuré de l'appui du président Hindenburg. Ce fut Hitler qui y domina : dans les formes constitutionnelles, il obtint la dissolution du Reichstag, de nouvelles élections fixées au 5 mars suivant et qui, avec 43,7 % du corps électoral, l'y ramenèrent avec 288 députés, son associé Papen obtenant 8,3 % des suffrages et 52 députés. Total : 340. Il y avait 640 dépu[40]tés dans ce nouveau Reichstag : la majorité absolue largement dépassée. Et, dans l'opinion, 52 % des suffrages, la majorité absolue largement dépassée aussi.

Un cabinet Hitler-Papen - où, cette fois, ce dernier était en minorité - se présenta devant le Reichstag le 21 mars : la déclaration de politique générale de Hitler y fut approuvée par 441 voix contre 94 (celles des sociaux-démocrates présents à la séance et de quelques isolés : le Centre catholique avait voté pour Hitler). Deux jours après. le 23 mars, sous le nom de Gesetz zur Behebung der Not von Volk und Reich (= Loi pour le soulagement de la détresse du peuple et du Reich) les pleins pouvoirs lui étaient accordés par 441 voix contre 84 (les sociaux-démocrates présents à la séance seulement).

Les communistes avaient été exclus du Reichstag et décrétés d'arrestation . un certain nombre d'entre eux, déjà, étaient sous les verrous, les autres se cachaient ou s'enfuyaient à l'étranger. Une douzaine de sociaux-démocrates aussi avaient été soit arrêtés, soit décrétés d'arrestation et n'assistaient pas aux séances.

La dictature hitlérienne était en place.


4. - Hitler chancelier.

Que la politique de Hitler ait été et soit encore très contestée, il n'y a là rien que de très naturel : d'abord parce que c'est un droit qu'en naissant on apporte, de tout contester et donc toutes les politiques, même les plus rationnelles, même les plus solidement assises sur les principes moraux les plus indiscutables dans notre conception de l'Humanisme ; ensuite, parce que, dans cette conception de l'Humanisme, celle-ci était éminemment contestable au regard des droits que nous considérons comme les plus sacrés et les plus imprescriptibles de la personne humaine. Pour donner tout son sens à cette étude, peut-être n'est-il pas indifférent de rappeler que son auteur figure parmi ceux qui l'ont contestée jusqu'à l'extrême limite - la déportation - et que, contrairement à ce que prétendent les adversaires de ses thèses, dans les campagnes de presse [41] qu'ils déclenchent périodiquement contre lui, il n'a pas varié dans cette opinion.

Ce que, par contre, on ne peut pas contester, au moins dans un monde où il est à peu près universellement admis que le gouvernement des sociétés repose sur la règle de la majorité 18, c'est la légitimité de Hitler : il est arrivé au pouvoir, désigné pour le poste de chancelier du Reich par un minimum de 52 % du corps électoral, à l'avance décidés à lui accorder inconditionnellement les pleins pouvoirs, étant seulement entendu que Papen serait son vice-chancelier 19.

Du moins est-ce sur ce thème qu'il fit sa campagne et le corps électoral était prévenu. Au Reichstag, cette majorité se traduisait par 53,13 % des députés (340 sur 640). De fait, il en obtint les pleins pouvoirs à une majorité de plus des deux tiers : par 441 voix sur 640 soit 68,9 %. Il est vrai que la déclaration par laquelle il les réclamait (23 mars) contenait le passage suivant : « Le gouvernement ne fera usage de ces pouvoirs que dans la mesure où ils sont essentiels pour prendre les décisions d'une nécessité vitale. Ni l'existence du Reichstag, ni celle du Reichsrat, ne sont menacées. La position et les droits du président demeurent inchangés. On ne touchera pas à l'existence individuelle des États de la Fédération. Les droits des Églises ne seront pas diminués et leurs relations avec l'État ne seront pas modifiées. Le nombre des cas où une nécessité interne exige d'avoir recours aux pleins pouvoirs est, en soi, limité ».

S'adressant plus spécialement au Centre catholique, il ajouta même que « la foi chrétienne [était] un élément essentiel de la sauvegarde de l'âme du peuple allemand », que son gouvernement « ambitionnait de parvenir à un [42] accord entre l'Église et l'État » et « qu'il espérait améliorer ses bonnes relations avec le Saint-Siège 20».

On pourrait soutenir que, si la déclaration d'intentions de Hitler n'avait pas contenu ces assurances, le Centre catholique n'eût pas voté pour lui et il est hautement probable qu'on aurait raison. Pour qu'il fût mis en minorité au Reichstag et que sa légitimité devint contestable, il eût pourtant fallu que le groupe parlementaire de Papen votât aussi contre lui et, le 23 mars, cette hypothèse était totalement exclue, même si Hitler n'avait pas donné ces assurances : il ne faut, en effet, pas oublier que, le 1er décembre précédent, sans en donner tant, Papen avait demandé pour lui les pleins pouvoirs au président Hindenburg qui les lui avait refusés, que le 23 janvier Schleicher les avait demandés assortis de la mise en vacances du Reichstag, qu'ils étaient tous deux liés par cette attitude et que, même s'ils avaient su que Hitler ne tiendrait pas ses promesses, ils ne pouvaient lui refuser ce qu'ils avaient demandé pour eux. Papen faisait d'ailleurs partie du gouvernement au nom duquel Hitler les demandait.

En admettant même que la déclaration de Hitler n'eût pas contenu ces assurances et qu'alors le groupe parlementaire de Papen se fût joint au Centre catholique pour le mettre en minorité au Reichstag, il restait la volonté populaire, source de toute légitimité en régime démocrati[43]que. Le Reichstag n'ayant pas été dissous, il n'y fut pas fait référence : en Histoire, on n'a pas le droit de tirer des conclusions d'un événement qui ne s'est pas produit, donc de supposer quelles eussent été ses réactions. Il est cependant raisonnable de penser qu'ayant le vent en poupe, Hitler en serait sorti encore grandi... étant admis que des élections étaient encore possibles dans le calme, ce qui, étant donné l'atmosphère dans laquelle s'était déroulé le scrutin du 5 mars, était tout de même fort douteux.

Le 5 mars, il y avait plus de 6 millions de chômeurs 21 en Allemagne soit un minimum de 15 % de la population active et, les économistes contemporains prétendant que 5 % est le seuil des troubles sociaux, ce seuil était largement dépassé. Il y en eut d'ailleurs pendant la campagne électorale : le 27 février, le Reichstag fut incendié par un déséquilibré, ou un psychopathe, et Hitler fut assez adroit pour mettre ce crime, qui ne contribua pas peu à faire grimper la tension des esprits dans les hauteurs, au compte des communistes 22; la plupart des réunions publiques se transformaient en batailles rangées ; 51 militants anti-nazis et 18 nazis furent assassinés 23.

Il n'est donc pas très osé de prétendre que de nouvelles élections eussent signifié, dans la rue, une épreuve de force dans laquelle Hitler l'eût emporté de haute lutte. D'autant plus qu'il fût apparu, aux yeux d'une écrasante majorité de l'opinion publique, comme un chancelier désigné par le suffrage universel auquel le Reichstag eût refusé le poste : de nouvelles élections eussent alors pris les proportions d'une insurrection contre la décision du Reichstag.

Car, il ne faut pas se faire d'illusions : si les militants des partis (10 à 12 % de la population comme dans tous [44] les pays) étaient sensibles aux problèmes de politique intérieure évoqués dans les assurances données par Hitler, l'opinion publique y était totalement indifférente. Une seule chose la préoccupait : les six millions de chômeurs qu'elle mettait au compte du Traité de Versailles et, depuis 1930, toutes les élections se firent sur ce thème central. Aux yeux du plus grand nombre, Hitler apparaissait comme étant seul capable de la délivrer de cette servitude.

A ce sentiment à peu près général correspondaient, d'autre part, les dispositions d'esprit des grands hommes d'affaires. Le 20 février eut lieu, au palais du président du Reichstag (Goering) une réunion secrète à laquelle participaient, outre Goering et Hitler, le Dr. Schacht, président de la Deutsche Bank, Krupp von Bohlen, Bosch et Schnitzler (I.G. Farben), Voegler (Vereinigte Stahlwerke), Thyssen et une vingtaine d'autres grands magnats de l'industrie lourde : tous applaudirent, avec enthousiasme, Hitler, quand il leur déclara qu'il allait mettre un terme à ces élections infernales, à la démocratie, aux clauses économiques et autres du Traité de Versailles, au désarmement, etc. « Je fis passer un plateau, déposa le Dr. Schacht à Nüremberg, et je recueillis trois millions de marks 24. »

Cette conjonction des puissances d'argent et de l'opinion publique ne pouvait manquer d'assurer le triomphe de Hitler. Sans même le recours à l'armée dont l'appui lui était assuré par le général Kurt von Schleicher (l'ancien chancelier) et dont les seules préoccupations, l'unité du Reich, le retour à l'ordre intérieur et aux frontières de 1914 à l'Est, allaient dans le sens des siennes.

On sait que Hitler ne tint pas ses promesses. Dans les trois mois qui suivirent, l'Allemagne était enveloppée dans une toile d'araignée de Gauleiter et de Kreisleiter (chefs de région et, dans les régions, de cercles) ayant tous pouvoirs. L'opposition y était muselée par une police implacable, les camps de concentration ouverts, etc. Mais dès lors, elle se trouvait dans une situation telle qu'elle avait à sa tête un chancelier qui avait, moralement, perdu une légitimité que, politiquement, c'est-à-dire du seul point de vue qui compte socialement, elle n'avait, dans sa majorité, [45] aucune intention de lui contester. A plusieurs reprises, on eut des preuves de l'assentiment donné par l'Allemagne à la dictature hitlérienne : le 1er avril 1933, lors des premières mesures (économiques) contre les juifs, il n'y eut aucune réaction populaire sinon, souvent d'approbation et il n'y en eut non plus aucune, le 14 juillet, lors de la proclamation du parti national-socialiste comme parti unique du peuple allemand, tous les autres étant interdits et dissous. Le 1er mai, lors de la célébration des fêtes du travail, les syndicats, alors opposants, se rallièrent à Hitler dans d'immenses démonstrations publiques.

Les opposants irréductibles se cachaient peureusement ou s'enfuyaient à l'étranger (où ils allaient donner des leçons de jacobinisme que leur incapacité à empêcher ce qui était arrivé en Allemagne ridiculisait, ou prêcher la guerre contre le nouveau régime pour pallier leur défaillance). Il n'y eut pas de député Baudin dans l'Allemagne de 1933, ou s'il y en eut, personne ne le sut. Hitler y était vraiment l'expression de la volonté populaire et sa légitimité devenait ainsi incontestable. Aussi bien, tous les gouvernements du monde reconnurent le sien.

Il a été dit aussi que, le scrutin du 5 mars 1933 s'étant déroulé sous le contrôle de Hitler, ses résultats n'étaient que ceux de la pression du pouvoir sur le corps électoral. Il n'est pas douteux qu'il y ait quelque chose de vrai dans cette accusation. Ce qu'il faut alors mesurer, c'est cette pression. Le 13 mars, aux élections présidentielles qui se firent sous le contrôle de Brüning, le parti national-socialiste avait obtenu 39,1 % des suffrages, 37,3 % aux élections législatives du 31 juillet suivant, et 33,1 % à celle du 6 novembre. Moyenne des pourcentages de ces trois scrutins dont aucun n'eut lieu sous le contrôle de Hitler : 36,5 %. Aux élections du 5 mars 1933, il obtint 43,7 % soit une augmentation de 7,2 %. Si, dans ces 7,2 %, on pouvait faire la part de ceux qui, en vertu de la loi qui veut que l'eau aille à la rivière, que le pouvoir exerce un attrait, particulièrement sur les gens tout disposés à voler au secours de la victoire, ont voté pour les candidats de Hitler, sans qu'aucune pression soit exercée sur eux, je ne doute pas que, tous comptes faits, le pourcentage de ceux qui ont obéi à la pression, serait très minime.

[46]

Il ne paraît pas utile d'épiloguer plus longuement sur l'accession de Hitler au pouvoir en Allemagne : on a tout dit ou, du moins, l'essentiel a été dit, lorsqu'on a constaté qu'il y était et qu'il y était avec l'assentiment du peuple allemand lequel, pendant dix ans (jusqu'à Stalingrad) lui témoigna une extraordinaire confiance, quoi qu'il y fit. La seule question qui reste posée est la suivante : dans une démocratie, un peuple a-t-il le droit de renoncer démocratiquement à la démocratie ? A cette question, la réponse est, à la fois, simple et claire : « Et s'il me plait à moi d'être battue ? »

A ce moment du discours, une question subsidiaire se pose : aucun peuple ne prenant jamais aucune décision à l'unanimité, quels rapports doivent exister entre la majorité et la minorité ? A ma connaissance, il n'a jamais été répondu à cette question, au plan des principes et dans le cadre du respect qui est dû à la dignité de la personne humaine, que sur le papier et seulement par P.-J. Proudhon : Du principe fédératif qui est une sorte de Contrat social d'une autre élévation de pensée et d'une autre valeur que celui de Rousseau, quoique peut-être un peu plus touffu. Au niveau du gouvernement des sociétés, la majorité impose, pratiquement partout, sa loi à la minorité et lui fait violence. Entre les divers régimes, il n'y a toujours, en 1967, que des différences de nuances, et encore ne portent-elles pas sur le principe de la violence que la majorité fait à la minorité, mais sur son degré. Il est tacitement entendu qu'il y a un degré qu'il ne faut pas dépasser. Mais ce degré est assez mal défini puisqu'il n'est, nulle part, fixé dans aucune loi. Si vaguement fixé qu'il soit, l'Allemagne de 1933, pourtant, l'avait sûrement largement dépassé à l'égard de tous les opposants, communistes, sociaux-démocrates, juifs, etc.

Mais il s'agissait là d'un problème de politique intérieure et aucun peuple, jamais, n'a le droit de s'immiscer dans les affaires intérieures d'un autre. D'autant que, dans tous les autres Peuples, un phénomène semblable s'est produit à un moment ou à un autre de leur histoire et souvent, concomitamment : la France démocratique de 1944, par exemple, n'eut rien à envier à l'Allemagne de 1933. Et la Russie d'avant et d'après 1944 ? Et la You[47]goslavie depuis ? Et la Chine ? Et Cuba ? Le moins que l'on puisse dire - tout en réprouvant la politique de la majorité du peuple allemand de ce temps-là -, c'est que les donneurs de leçons sont précisément ceux-là qui devraient commencer par balayer devant leur propre porte. Enfin, la pire de toutes les violences étant celle qu'on fait à l'homme à qui on ne donne pas de travail ou qu'on fait travailler pour un salaire indécent, au moins doit-on reconnaître qu'à aucun Allemand Hitler n'a fait celle-là : c'est, d'ailleurs, ce qui fit son succès.

Qu'au niveau de la spéculation intellectuelle ceci ne suffise pas pour faire admettre le reste de sa politique intérieure, est indiscutable. Mais il reste à savoir si, au plan pratique, il n'était pas acculé à ce reste par la situation que la politique des autres peuples avait créée en Allemagne, et s'il n'y aurait pas une responsabilité collective dont il serait exclu, n'ayant en rien contribué à la création de cette situation. Sans doute est-il encore trop tôt pour poser cette question : de toute évidence, la vague de germanophobie qui, depuis plus de vingt ans, déferle sur le monde et dont le prétexte est une imaginaire renaissance du nazisme, ne s'y prête pas. Il faut pourtant espérer que les historiens et les sociologues de l'avenir - les sociologues surtout - la pourront poser avec succès, le jour plus proche qu'on ne croit où, les esprits étant apaisés, la sérénité sera revenue.

Le problème posé par l'accession de Hitler au pouvoir en Allemagne étant ainsi dépouillé des principaux faux problèmes qui ont été greffés sur lui dans une intention de propagande, il est maintenant possible d'aborder le vrai, devant lequel tous les autres n'apparaissent plus, aux yeux du spectateur impartial, que comme des broutilles : la seconde guerre mondiale.

Près de trente ans après les événements, l'opinion qui prévaut toujours est que Hitler et le peuple allemand sont, seuls, responsables de cette guerre mondiale 25. Raisonnons par l'absurde : nous vivons dans un tel état de délabrement intellectuel que, si cette opinion était de hasard [48] fondée, ceux qui la professent ne s'aperçoivent même pas qu'alors la responsabilité de la guerre retomberait tout entière sur ceux qui ont porté Hitler au pouvoir, je veux dire ceux dont la politique a poussé le peuple allemand à cette solution extrême. Et qu'elle leur reviendrait sur la conscience à la façon d'un boomerang puisqu'ils sont précisément ceux qui ont fait ou encouragé cette politique : la poule est responsable de son oeuf.

Au seuil de cette étude qui se propose de fixer les responsabilités réelles, il était donc indispensable de suivre pas à pas la montée de Hitler au pouvoir et de la mettre en parallèle avec la politique qui lui a servi de support. On pense avoir irréfutablement établi que ce support fut, sous la houlette de la France, l'intangibilité des clauses économiques du Traité de Versailles et que ce traité était inique. Il paraît évident que si, au moment où s'est produit le krach de Wall Street, au lieu de s'entêter sur cette iniquité, la France, l'Angleterre et les États-Unis avaient fait, à l'égard de l'Allemagne, la politique rationnelle de solidarité qui s'imposait, jamais Hitler ne serait arrivé au pouvoir.

Hitler étant arrivé au pouvoir, c'est parce que la France, l'Angleterre et les U.S.A. ont continué à faire la politique qui l'y avait porté, qu'à la fin il y a eu la guerre.

Pour qu'on pût faire grief au peuple allemand de s'en être remis à Hitler du soin de son destin quand toutes les .autres solutions qu'il avait choisies eurent échoué, et accuser ce dernier d'être responsable de la seconde guerre mondiale, il eût fallu que cette politique fût soutenable.

Or, elle ne l'était pas et c'est alors sur elle, qui est la cause initiale, que se reportent toutes les responsabilités. On vient de démontrer qu'elle était responsable de l'accession de Hitler au pouvoir : il n'est pas moins aisément démontrable que, Hitler étant au pouvoir, la seconde guerre mondiale n'était pas pour autant inévitable.

Et c'est ce que, examinant dans le détail l'évolution des événements, nous allons faire.

 


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Déclaration internationale des droits de l'homme, adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948

 

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