| Police de la pensée |

Communiqué

L'affaire de la croix de Dozulé


Table des matières

| Tu n'en croiras pas tes yeux ! | Les Révélations de Nancray |

 


Tu n'en croiras pas tes yeux !

 

Dimanche 30 janvier, vers 10 heures du matin, mon attention est attirée par des affichettes jaunes placardées sur un tableau d'affichage municipal: NON À LA CROIX! et: NANCRAY, PAS NANCROIX.

Au centre du panneau recouvert d'affichettes, une feuille blanche dactylographiée invite à se rendre à une manifestation, le 25 janvier, pour protester contre l'érection d'une croix lumineuse de sept mètres qui dérangerait le voisinage et demander à la mairie d'intervenir pour interdire cette croix. La date de la manifestation était donc dépassée.

J'habite irrégulièrement la région depuis plusieurs années. Je n'y ai pas de racines et j'ai une grande ignorance de ses réalités politiques, associatives et idéologiques. A l'évidence pourtant, j'avais constaté que la région était à peu près totalement déchristianisée. Beaucoup d'églises sont désaffectées, fermées, et les municipalités organisent régulièrement des fêtes profanes (expositions de peintures, culturelles, etc.) dans de nombreuses, et souvent belles, églises du voisinage. Celles des églises qui ne sont pas désaffectées sont très peu fréquentées, en dehors des enterrements. Un prêtre passe très épisodiquement dire la messe un samedi ou un dimanche sur quatre, tout au plus. C'est du moins ce dont je m'étais rendu compte en me rendant moi-même, il y a plus d'un an, à l'enterrement de mon voisin. J'avais lu les affichettes et les avis qui figuraient dans le porche de l'église. J'estimais beaucoup ce voisin, qui lui-même d'ailleurs n'était pas religieux du tout. J'avais été étonné, lors de la cérémonie, d'entendre le prêtre dire qu'on pouvait croire ou ne pas croire, et même préciser que les gens qui voulaient rendre un dernier hommage au défunt en processionnant autour du cercueil, pouvaient avec le goupillon, faire tout signe qu'il leur plairait, autre que le signe de croix, ou pas de signe du tout.

Cette histoire de croix monumentale vivement éclairée, dans un lieu public (c'est du moins ce que j'imaginais à la lecture du panneau d'affichage), et la mobilisation antagonique qu'elle suscitait, m'intriguait. Je suis moi-même athée, et je me méfie beaucoup des croyances de toutes sortes, et surtout des fanatismes qu'elles induisent parfois. Je souhaiterais pour ma part aller en toutes choses de la croyance à la connaissance.

Mais l'expérience de la vie m'a convaincu de l'impossibilité de réduire complètement, et même sensiblement, le rôle et l'empire des croyances irrationnelles sur les hommes, même si je le déplore et si j'essaye, pour ma part, de m'en libérer autant que possible. Toutes les tentatives historiques d'éliminer telle ou telle croyance, y compris des croyances que je juge personnellement néfastes, se sont révélées mille fois pires que le mal, et ont alimenté, ou dénoté, un fanatisme idéologique tout aussi dangereux.

Ce qui m'importe donc, c'est moins de lutter contre telle ou telle croyance, que de lutter contre l'impérialisme, l'exclusivisme, le totalitarisme, de telle croyance ou de telle idéologie. Il me parait donc essentiel de défendre la liberté d'expression, et plus généralement la liberté d'être ce que l'on est et de dire ce que l'on pense, pour tout individu quelque qu'il soit, et de refuser de toutes ses forces les tentatives de normalisation collectives, d'où qu'elles viennent.

Cela dit, l'érection d'une croix monumentale, violemment éclairée, dans un endroit public, ou du moins commun, me paraissait constituer une provocation, ou à tout le moins la manifestation d'une volonté impérialiste potentiellement totalitaire à l'état naissant, parce que ce que j'ai dit plus haut sur l'état réel du christianisme dans la région ne permettait guère de s'inquiéter d'un totalitarisme effectif.

C'est dans cet état d'esprit que je décidais de me rendre à Nancray sur Rimarde, pour voir de mes yeux la croix du scandale.

Dimanche 30 janvier, vers 11 h 30. Je me rendais donc à Nancray, distant d'une douzaine de kilomètres. Je zigzaguais dans le bourg et les hameaux environnants sans rencontrer personne et sans apercevoir la fameuse croix. Je m'apprêtais à renoncer et à rentrer chez moi quand, sur la place du bourg je vis un jeune homme sortir d'une voiture et entrer dans un café-restaurant. Je lui demandai donc où se trouvait la fameuse croix qui défrayait la chronique. «J'y vais justement. Vous n'avez qu'à me suivre». Il me conduisait effectivement dans un hameau près duquel j'étais déjà passé sans rien remarquer, et s'arrêtait devant une maison, genre ferme retapée, avec visiblement des travaux banaux en cours. Le portail était grand ouvert. Dans le jardin se dressait une haute croix, faite d'un tube rond de 10 à 15 cm de large, de couleur blanchâtre. Je découvrais ainsi qu'elle était installée dans un jardin privé, à une dizaine1

de mètres d'un poteau électrique d'EDF, beaucoup plus haut et beaucoup plus visible et disgracieux, en ceci notamment qu'il comportait en son sommet des ferrures rouillées. La croix elle-même, en tout cas, ne correspondait absolument pas à ce que j'avais imaginé.

Je demandai à mon guide ce qu'il en pensait lui-même. Il me répondit que: «lui-même ça ne le dérangeait pas, mais que c'était surtout la nuit, parce qu'elle était lumineuse. Elle se voyait de la route. Il était pompier et il avait déjà relevé des voitures dans le fossé, parce que le conducteur regardait la croix au lieu de regarder la route!». C'est du moins ce qu'il m'a dit. Et il m'indiquait à l'autre bout du hameau, le domicile de la personne qui avait pris la tête de la lutte contre la croix. Je m'y rendais donc, mais il n'y avait personne. Je revenais à la maison de la croix, pénétrais dans le jardin en appelant, mais comme personne ne répondait, je rentrais chez moi.

Dimanche fin d'après midi. Je décidai de retourner à Nancray pour rencontrer les protagonistes. La maison à la croix était toujours inoccupée, le portail ouvert. Je me rendis donc chez les anti-croix où deux femmes charmantes me faisaient entrer et appelaient le maître de maison en m'informant que justement une réunion était en train de se tenir au sujet de cette croix. Le maître de maison me faisait entrer dans une salle où se trouvaient une vingtaine de personnes. Je leur indiquais que je ne voulais pas troubler leur réunion, mais que je souhaitais m'informer. «J'étais pour ma part athée et je désapprouvais l'expression ostentatoire et impérialiste des croyances. Mais après avoir vu la croix, je m'interrogeais sur le bien fondé de leurs réactions. «Le remède proposé, (manifestation et intervention de la mairie pour interdire. Autrement dit l'intervention de l'ÉTAT dans ce domaine) n'était-il pas pire que le mal? Cette croix violait-elle un règlement? et si non, était-il judicieux de réclamer une restriction supplémentaire de la liberté individuelle?»

Autant que je puisse en juger moi-même, je m'exprimais avec courtoisie et manifestais un réel désir de débattre de questions qui étaient celles que je me posais réellement, et une majorité de la salle me semblait le comprendre ainsi et être désireuse de discuter honnêtement de ces questions, mais un "leader" me répondit en glissant progressivement dans sa réponse des allusions sur un ton désobligeant, laissant entendre que je serais venu défendre les sectes alors que je n'avais rien dit de tel, ou qui pouvait le laisser supposer. Mais il devenait clair qu'il me considérait comme un gêneur et qu'il souhaitait poursuivre la réunion hors de ma présence. Dans ces conditions je ne pouvais que me retirer. Je saluais donc l'assistance en déclarant que j'étais désolé d'avoir troublé leur réunion, mais que leur réaction me paraissait en la circonstance aussi sectaire que celle qu'ils reprochaient aux intégristes catholiques.

Au cours du très bref échange qui avait eu lieu, et en dehors de mon interlocuteur principal qui se comportait comme un bureaucrate tout à fait classique, cinq personnes étaient intervenues très brièvement. J'ai relevé plusieurs interventions qui m'ont paru significatives.:

«Et le foulard islamique, vous acceptez ça vous, chez nous, en France?»

Cette sortie de quelqu'un qui m'a paru être un ouvrier de quarante à cinquante ans, dénotait une sensibilité liée à la perte des repères identitaires nationaux, du fait de l'immigration massive et des perturbations qui en découlent. Le ton de son intervention m'a paru signifier que l'interdiction d'une manifestation extérieure chrétienne ne le mobilisait que dans la perspective de pouvoir interdire toute manifestation religieuse, et l'islam semblait le préoccuper plus que le christianisme. Sa voisine précisait immédiatement: «En tant qu'enseignante laïque je suis tout à fait contre tout signe extérieur religieux». Une autre femme, qui m'a paru anormalement tendue et passionnée est intervenue pour dire, sur un ton catastrophé: «Il faut protéger nos enfants!» en évoquant les menaces épouvantables que les sectes faisaient planer sur le monde. Je n'ai pas retenu exactement les propos car plusieurs personnes parlaient en même temps, mais il fut question de scientologie et de temple solaire. Quelqu'un accusa leurs voisins à la croix de vendre illégalement des produits liés à la scientologie et de diverses pratiques commerciales illégales, en particulier de se livrer au commerce non déclaré dans une habitation privée. Ces gens, fut-il soutenu, appartenaient à la scientologie, et la preuve en était qu'ils vendaient des produits Herbalife, «qui était une couverture de la scientologie». C'est du moins ce qui fut péremptoirement affirmé par quelqu'un qui se présentait comme bien informé sur les pratiques et les combines sectaires.

J'avais fait remarquer que ces accusations n'avaient plus aucun rapport avec l'affaire de la croix, et que si leurs voisins avaient des pratiques illégales et dangereuses qui menaçaient leurs enfants, ce n'est pas en faisant interdire la croix par la mairie qu'ils remédieraient à la situation.

En sortant, je m'interrogeais sur ce qu'il pouvait bien y avoir de vrai dans ces accusations, et dans quelle mesure elles ne relevaient pas d'accusations émissariales et d'amalgames fantasmatiques. Mais tout l'échange avait été émaillé d'allusions à la luminosité agressive de la croix la nuit. «Ah mais il faut la voir la nuit. Elle empêche de dormir. Imaginez celui qui a ça devant sa fenêtre. Le jour vous ne pouvez pas vous rendre compte», etc.

Finalement je quittais donc la réunion et je repassais devant la Croix. Le portail était toujours grand ouvert, mais les occupants toujours absents.

Dimanche 21 heures. Afin d'en avoir le c_ur net, je repasse, de nuit cette fois, devant la croix. Elle est éteinte, mais il y a de la lumière dans la maison. Malheureusement le portail est fermé. Il n'y a pas de sonnette. Je hèle, sans trop insister: «Il y a quelqu'un?», mais rien ne bouge. Dans le jardin il y a une voiture garée. En haut du pare-brise avant, un bandeau publicitaire: «HERBALIFE». Je me dit in petto que les activités "Herbalife" du couple ne sont en tout cas pas clandestines, ni même dissimulées.

Je rentre donc chez moi. Je me couche et je dors du sommeil du juste.

Lundi 31 janvier, 5 heures du matin. Décidément cette affaire m'intrigue. Et je veux voir cette croix allumée. Mes interlocuteurs ont tellement insisté la-dessus que j'imagine une lumière intense, provocante, clignotante. Et j'imagine que peut-être ceux qui ont érigé cette croix provoquent leurs voisins de façon particulièrement perverse. J'ai été dans ma jeunesse employé chez un syndic d'immeubles. J'ai géré des immeubles et tenu des assemblées de copropriétaires, en particulier dans un immeuble qui a connu des luttes homériques pendant des années, pour des broutilles, et qui sont montées en Cour de cassation. Je connais des cas de conflits de voisinage particulièrement pervers, et je sais qu'il existe des emmerdeurs professionnels capables de jouer les Saintes Nitouches, et cela me paraissait bien être le cas du couple à la croix. Mais j'avais été sévèrement refroidi par l'accueil et le comportement des anti-croix, ou du moins de certains d'entre eux.

Deux points essentiels me semblaient donc devoir être éclaircis pour rester objectif et honnête: Les éventuelles activités sectaires et délictueuses du couple dans le cadre "Herbalife" et l'agressivité de l'éclairage, la nuit, de la croix. Il me semblait également indispensable de recueillir le point de vue des "provocateurs". Mais il me fallait, avant de les rencontrer, aller voir la croix éclairée de nuit. Ce que je fis.

En m'y rendant, alors que j'étais encore à plusieurs kilométres du lieu, j'apercus un halo l4

umineux distinct dans la nuit noire, qui me semblait provenir de la direction de la fameuse croix, et je ne doutais pas d'abord que la croix en était effectivement l'origine. Je ne pouvais me retenir de rire, en pensant: «Mais quelle histoire!» et je ne pouvais me retenir de penser que ce couple était effectivement des provocateurs particulièrement habiles. Mais en approchant, je dus me rendre à l'évidence: le halo lumineux, que j'avais perdu de vue, provenait d'une autre direction, et d'une autre source lointaine que je n'ai pas identifiée. La croix n'est visible que lorsque on arrive à proximité. Elle est bien visible sur une courte portion de la route départementale 29 2. Elle est luminescente bleue clair et attire irrésistiblement l'attention. Mais elle n'est aucunement agressive et ne provoque aucun éblouissement ni aucun halo lumineux. Elle ne correspondait absolument pas à ce à quoi je m'attendais après avoir entendu les détracteurs. En particulier, il me paraissait rigoureusement impossible qu'elle gênât des voisins pendant qu'ils regardaient la télévision, comme je l'avais entendu dire, ou qu'elle put empêcher quiconque de dormir, même sans volets et la fenêtre ouverte. Pour en avoir le coeur net je stationnais ma voiture près du poteau électrique déjà évoqué, donc à la clôture du jardin, et à une dizaine de mètres de la croix 3. Je pouvais regarder la croix, puis regarder ailleurs dans la pénombre, sans ressentir le moindre éblouissement et sans que cela ne nécessite un délai d'accommodation. Pour donner une référence objectivable, lorsque je tournais exactement le dos à la croix et que je regardais ma main ouverte à 40 centimètres de mon visage, la luminescence de la croix ne provoquait aucune ombre portée. Si je déplaçais ma main de droite à gauche et de haut en bas, je ne percevais aucune différence selon que mon corps se trouvait ou non entre la source luminescente et ma main. Pour fixer encore les idées, la croix émettait moins de lumière que la lune, même un jour de très faible quartier.

J'étais abasourdi. Cette croix luminescente, très visible, ne provoque rigoureusement aucune gêne physique, aucun trouble matériellement identifiable en dehors du fait qu'elle est visible!

Par conséquent, ce n'est pas un trouble environnemental, physiquement impossible à objectiver que ressentent les opposants à la croix, mais un trouble symbolique. Ce qui gêne les opposants à la croix, c'est le fait que les époux Chelly affichent publiquement une croyance religieuse, en l'occurrence chrétienne, de façon très visible. Tous les arguments de trouble environnemental physique n'étaient donc que des leurres, des accusations émissariales, des auto-justifications, ou des fantasmes!

Mais immédiatement éclate un paradoxe de toute l'affaire: Si les croyants accordent apparemment une puissance bénéfique, au moins symbolique, à la croix, les opposants accordent à ce symbole une puissance, maléfique, mais tout aussi indéfinissable matériellement.

Si les anti-croix n'étaient pas des croyants qui s'ignorent, ils considéreraient cet objet avec ironie et patience, en se disant que la courtoisie et le bon voisinage, le respect du droit à la différence et de l'altérité de l'autre, y compris avec des voisins un peu allumés, sont beaucoup plus importants pour la paix civile que le désagrément qu'ils ressentent du fait d'avoir un nouveau voisin pas comme eux.

En rentrant chez moi, je passais devant une enseigne lumineuse Renault, à dominante jaune, violemment éclairée, et qui apparemment n'empêchait pas les voisins de dormir, ni de regarder la télévision. Plus loin, je distinguais un halo lumineux visible à plusieurs kilomètres (différent de celui remarqué à l'aller), provoqué pas des projecteurs autour d'un centre commercial Super U. L'enseigne lumineuse elle-même, en dehors du U, rouge vif, était exactement du même bleu que la croix, mais infiniment plus violemment éclairé, il se voit à des kilomètres. L'affirmation ostentatoire de la religion de la marchandise et l'affirmation identitaire des marques commerciales de marchandises ne dérangent donc personne. Mais l'affirmation d'une identité chrétienne devrait être interdite!

Perdu dans mes pensées et ma perplexité, je me souvenais avoir vu, de chez moi, certains soirs, des faisceaux lumineux rotatifs multicolores qui zébraient la nuit, et provenaient probablement d'une de ces boites de nuit quelconques dont la réclame érotique assez vulgaire s'affiche sur les murs de la région. Personne semble-t-il n'intervient pour demander à la mairie de prendre une mesure d'interdiction. Et d'ailleurs le maire refuserait La religion de la marchandise est la religion dominante, et pas question d'imposer des limites à sa liberté d'expression et d'affirmation de soi.

En tout cas il devenait clair pour moi que toute cette affaire de croix devait être posée en des termes radicalement nouveaux, et des termes absolument différents de ceux aux travers desquels ils avaient été posés par les adversaires locaux de la croix et par les médiats. (Au sujet des médiats, c'était plutôt une impression à travers des allusions qui y étaient faites par divers interlocuteurs, car je n'avais rien lu, et je n'ai pas la télévision).

Restaient les accusations connexes d'activités commerciales illégales, de pratiques sectaires diverses et menaçantes pour les enfants. Et là, je ne savais plus très bien comment m'y prendre et par où commencer.

Lundi 31 janvier, 10 heures du matin. Je me présente à nouveau devant la maison des époux Chelly. Le portail est ouvert. La voiture avec le bandeau Herbalife est rangée comme la veille. Je vais frapper à la porte de la maison, qui s'ouvre rapidement. Je ne note aucun dispositif de sécurité particulier, ni aucune méfiance. Un jeune homme, à qui j'attribue une trentaine d'années m'ouvre. Le visage est ouvert, légèrement interrogatif. Je me présente: «Je suis un particulier sans aucun titre qui a eu l'attention attirée par des affichettes sur la croix qu'il a érigé dans son jardin. J'ai eu la veille le point de vue de ses voisins anti-croix. Je souhaiterais avoir aujourd'hui son point de vue. Je lui précise que je suis venu la nuit voir la croix et que mon opinion est qu'elle ne présente de toute façon pas les nuisances pour le voisinage qui m'avaient été décrites. Cela dit j'étais athée, et partagé entre la crainte du fanatisme religieux, d'où qu'il vienne, et le soucis de préserver le droit pour chacun de s'exprimer, tel qu'il est A cet égard j'avais été choqué par l'intolérance manifestée par le comité anti-croix, et j'avais trouvé leur méthodes pires que le mal».

Monsieur Chelly me faisait immédiatement entrer et asseoir, tout en me présentant son épouse. La aussi, contact direct, simple et sympathique. Je remarquais sur la cheminée un belle statue en bois de la vierge à l'enfant, et sur la table une gravure polychrome de la Vierge, de facture plus criarde et "populaire". Je réaffirmais que j'étais athée, et l'épouse m'interrompait: «Oh vous savez, nous avons des amis juifs, musulmans, mais la plupart sont athées. De toute façon la région est complètement déchristianisée, et nous sommes parfois les seuls à assister à la messe, les rares fois où un prêtre vient la dire à Nancray. Nous sommes catholiques pratiquants». J'appris qu'ils étaient installés là depuis peu de temps, qu'ils recherchaient à la campagne le calme et la tranquillité, qu'ils avaient un voisin charmant avec qui ils entretenaient des rapports sympathiques. Ils ignoraient les autres «qui ne leur avaient jamais adressé la parole et dont ils n'avaient appris la mobilisation anti-croix qu'indirectement et par les médiats».

Ils avaient découvert qu'on racontait toutes sortes d'histoires sur eux. Elle pensait que la cause principale en était la jalousie. Parce qu'ils avaient une grosse voiture et avaient entrepris des travaux d'aménagement relativement importants de leur maison et de leur jardin. Ils ne voulaient même pas savoir ce que l'on racontait sur eux. Mais leur droit de mettre une croix chez eux leur paraissait indiscutable. Comme ils avaient appris qu'on avait même dit que cela dérangeait des voisins qui regardaient la télévision, ils avaient décidé de l'allumer beaucoup plus tard, quand eux-mêmes se couchaient, en tout cas après le film télé, bien qu'ils ne croyaient pas que ce fut vrai, puisque la croix se trouvait juste devant leur baie vitrée, et que la lumière n'entrait pas dans la pièce. Ils me précisaient que l'éclairage de la croix faisait 180 4 watts.

«Comment gagnez vous votre vie?

Nous vendons tous les deux les produits Herbalife en vente directe de réseau.

Justement, vos ennemis disent qu'Herbalife est une couverture de la scientologie.

Ils disent ce qu'il veulent.

Ils disent que vous faites du commerce au noir, que vous n'êtes pas déclaré et que ce que vous faites est illégal?

Ah!

Vous vendez les produits Herbalife. Vous ne vous en cachez d'ailleurs pas puisque j'ai remarqué un bandeau publicitaire sur votre voiture. Mais qu'est-ce que c'est?

Des produits naturels, des compléments alimentaires, des produits diététiques

Avez-vous un catalogue?

Pas vraiment un catalogue ici, mais je peux vous remettre une brochure de présentation d'Herbalife.(que madame Chelly va chercher et me remet)

Pouvez-vous m'indiquer un numéro de téléphone où je puisse vous joindre et joindre Herbalife. (Madame Chelly inscrit un numéro de téléphone au dos de la brochure).

Que pensez-vous des rapports éventuels d'Herbalife et de la scientologie?

Ben, on n'en sait rien. Il est possible que des scientologues vendent des produits Herbalife, comme des juifs ou des chrétiens. On n'en sait rien. En tout cas ceux qu'on connaît dans le réseau ne sont pas scientologues, enfin je ne pense pas.

Je m'aperçois que je vous pose des questions comme un juge d'instruction! Je vous demande de m'en excuser. Vous auriez le droit de m'envoyer paître, d'autant plus que je pense que cela a dû vous arrivez, de la part de gens plus mal intentionnés que moi à votre égard.

Ah ben vous auriez vu les médiats, ils sont tous venus nous poser des questions, nous demander ce que nous avions à répondre, pour nous donner la parole, disaient-ils, et ils n'ont absolument rien passé de ce que nous avions dit.

?

Rien, absolument rien. Ou des bouts de phrases, mais c'est encore moins que rien!

Savez-vous que vos voisins anti-croix ont manifesté l'intention de porter plainte contre vous pour vos activités commerciales qu'ils jugent illégales?

Qu'ils portent plainte si ils le veulent. J'avoue que je ne les comprends pas. Ça me dégoûte Mais lisez la brochure Herbalife. Vous verrez bien»

Je prenais congé de mes hôtes en les assurant de ma sympathie face au lynchage et à l'ostracisme dont ils étaient l'objet pour l'érection de cette croix, nonobstant le fait que je ne partageais pas du tout leur croyance.

«Je ne suis pas avec vous, mais je sais maintenant que je suis contre les sectaires anti-croix».

Lundi après midi. Rentré chez moi, je lisais soigneusement la brochure Herbalife. Il s'agit d'un système de vente directe en réseau. Herbalife France est la filiale d'Herbalife international, d'origine américaine, sociétés régulièrement déclarées. Le marketing en réseau, c'est à dire sans magasin, est beaucoup plus développé aux États-Unis. Le système est encadré par la loi pour éviter les abus que sont la vente pyramidale et la vente ferme de stocks aux nouveaux "vendeurs" recrutés. C'est un peu connu en France par l'exemple "Tupperware", c'est à dire la vente directe au cours de réunions "d'information" organisées chez des amis.

Je désapprouve complètement le système. Il a l'inconvénient de transformer le vendeur en militant permanent de la marque, transforme les amis et relations en clients potentiels. La foi en la qualité des produits devient un enjeu ou l'amical, le relationnel, l'économique et le profit, tendent à fusionner. Mais cet inconvénient, à mes yeux, constitue précisément l'avantage qu'y voient les promoteurs. La soumission de l'ensemble de la vie à la logique de la marchandise n'est pas très différente dans tous les autres systèmes de vente modernes. Certains, qui s'y investissent, gagnent bien leur vie. Le système a aussi une certaine souplesse qui a permis à des gens en difficulté passagère (c'est fréquent à notre époque) de se dépanner provisoirement. Le système ne me parait en soi ni mystérieux, ni sectaire. Il fait partie de la religion générale de la marchandise.

Il peut, bien sûr, constituer une couverture idéale pour une activité délictueuse. Mais ni plus ni moins que la totalité sans exception des activités sociales! Herbalife est-il noyauté par les scientologues? Comment le savoir?

Je téléphonais donc à un ami généralement mieux documenté que moi sur à peu près tout se qui se dit, parce qu'il lit encore régulièrement la presse.

 

«Herbalife, oui, c'est de la vente en réseau. Il y a eu des histoires parce que des témoins de Jéhovah vendaient ces trucs, mais je n'en sais pas plus, tu devrais téléphoner à l'ADFI. Tu verras bien ce qu'ils te racontent. En tout cas, si il y a un problème, eux ils le sauront».

L'idée me parut bonne, mais je ne l'ai pas réalisée tout de suite.

Le lendemain je rentrais à Paris, où mon activité et mon attention étaient absorbées par d'autres sujets. Peu à peu j'oubliais cette affaire, en pensant que les choses allaient plus ou moins se tasser et que, de toute façon, je n'y pouvais pas grands choses.

Mais certaines des péripéties de cette exploration d'un "fait divers" local continuaient cependant à me turlupiner et alimentaient mes réflexions "anthropologiques" si je puis dire. Comment fonctionne l'humanité? Comment fonctionnent les groupes humains ? D'où provient, comment naît la conflictualité?

J'avais l'impression d'avoir dans cette affaire un stock inépuisable d'observations et de réflexions. Mais mais mais j'avais totalement abandonné mon enquête. Et je pensais probablement ne jamais la reprendre Les époux Chelly, avec ou sans croix, se livraient-ils à des activités commerciales illégales et étaient-ils des scientologues camouflés comme l'avaient prétendu devant moi les anti-croix? Ou, au contraire, était-ce tout simplement le bandeau Herbalife sur la voiture des époux Chelly, et les rumeurs de connexion d'Herbalife avec des "sectes", qui avaient alimenté l'hystérie collective d'accusations émissariales à l'encontre d'un mouton noir. Je n'en savais rien. Un point m'intriguait cependant, si les époux Chelly se livraient à des activités illégales, quelles qu'elles fussent, il n'était pas très malin d'attirer par cette croix l'attention sur eux, et les anti-croix les présentaient au contraire comme diaboliquement malins!

J'en serais probablement resté la si

Vendredi 11 février 10 heures. Je suis allé à la poste. Sur le panneau d'affichage, sur le parking, devant ma voiture, je remarque deux nouvelles affichettes jaunes. L'une, en gros caractères, d'une typographie recherchée: POINT DE / CROIX A / NANCRAY. A coté, en typographie variée: Que cache la Croix de Nancray? / Réunion d'information / sur la secte de Dozulé./ Vendredi 11 février 2000 à 20 h. / Salle des fêtes de Nancray / Avec la participation de Monsieur Éric CLAVEAU / Président de l'Association D.M.S. (Délivrez-moi des sectes) / Et d'un représentant du CCMM (Centre contre les manipulations mentales) / Pensez à vous et à vos enfants! Venez nombreux! Entrée libre / Affiche éditée par l'Association «Non à la croix de Dozulé», imprimée par nos soins.

Toute l'affaire me remonte en mémoire. C'est la première fois que je vois mentionner: «Croix de Dozulé». Il est possible que la «secte de Dozulé» ou «de la Croix de Dozulé» ait été mentionnée, parmi d'innombrables autres sectes par les anti-croix, au cours de mon court passage à leur réunion le dimanche 30 janvier, mais je n'en avais gardé aucun souvenir, et, de toute façon la «secte de Dozulé» n'avait pas été évoquée comme centrale, et ne jouait aucun rôle dans les accusations diverses portées contre le couple.

J'en déduisais que des instances nationales, habituées à lutter contre les sectes, intervenaient dans cette affaire jusqu'ici locale, qu'elles disposaient d'informations et d'expérience, et aborderaient le fond du problème. Le titre: «Que cache la Croix de Dozulé?» me semblait indiquer que le mouvement duquel participait l'initiative du couple Chelly avait été identifié, et que j'allais enfin apprendre quelque chose de sérieux et d'objectivable. Je décidais donc d'assister sans faute à cette réunion d'information le soir même et de rédiger, sans attendre cette réunion, un résumé le plus rigoureux possible de ma découverte progressive de l'affaire et mon cheminement.

Vendredi 11 février 2000, 12 heures 53 (relevé sur mon ordinateur). Je commence à rédiger le présent texte, centré sur mon expérience locale de "piéton de Paris". Persuadé que j'apprendrai le fin mot ce soir, et que je pourrai défendre mon point de vue sur une manière plus intelligente de lutter contre l'impérialisme des croyances et l'envahissement par l'irrationnel.

Dimanche 13 février 2000, 11 heures 30. Je dis tout de suite que j'ai été totalement et absolument déçu, et abasourdi par ce à quoi j'ai assisté. J'ai même été, pour tout dire, bouleversé et atterré. Ce que j'ai vu et entendu me paraît extrêmement grave, inquiétant, dangereux.

Si grave que j'ai décidé de le raconter et de l'analyser, avec toute la rigueur et la précision dont je serai capable. Mais cela nécessite un certain temps, et de la réflexion. Cela m'oblige à TOUT repenser, d'une affaire qui a cessé d'être une affaire locale de voisinage, pour devenir une affaire nationale, et même universelle.

Paradoxalement, cette réunion du vendredi 11 février, qui m'a éc_uré, m'a cependant donné toutes les informations dont j'avais besoin pour clore la partie "locale" de ma propre enquête "locale". Je vais donc extraire ces quelques informations du galimatias auquel j'ai assisté pour clore ici cette enquête locale, et j'exprimerai plus tard, dans un autre texte, les réflexions qu'a suscité en moi la réunion du 11 février.

Monsieur Éric Claveau, président de l'association D.M.S., a déclaré de la façon la plus claire et la plus explicite que la société Herbalife n'était absolument pas en cause. Que ses activités de vente en réseau étaient légales et régulières. Que des scientologues et des témoins de Jéhovah avaient bien vendu ses produits, mais la société n'y était pour rien et était désolée. Paradoxalement cette admission était énoncée dans le cadre d'une stratégie visant à faire perdre leur emploi aux époux Chelly. Mais l'admission demeure: L'activité commerciale des époux Chelly n'était ni illégale, ni répréhensible, ni occulte.

A aucun moment de toute la réunion le moindre rapport, la moindre connexion des époux Chelly avec la scientologie ne fut évoqué. En dehors de la manifestation d'une haine et d'un mépris incandescent contre eux pendant toute la réunion, aucune accusation portant sur un fait, une activité quelconque des époux Chelly, ne fut articulée.

Par ailleurs, et bien qu'un Niagara d'insanités incontrôlables aient été proférées, qui rendent suspectes jusqu'aux informations véridiques quand elles circulent en de telles bouches, j'ai cru comprendre que «Les Amis de la Croix glorieuse de Dozulé» militaient, d'une part pour faire reconnaître officiellement par l'Église des apparitions qui seraient survenues à Dozulé, d'autre part pour obtenir à terme l'érection d'une croix monumentale à Dozulé (je ne sais pas où c'est), et qu'ils militaient enfin plus généralement pour que l'Église affiche avec plus de fermeté et de dignité son identité catholique.s

Je n'ai pas entendu énoncer par Monsieur Éric Claveau de preuves bien convaincantes de ce que les époux Chelly entretiendraient des liens directs avec ce mouvement, ni qu'ils y serait soumis par des liens de subornation ou de dépendance sectaires. Par contre, il est évident que le troisième point de ce que j'ai cru comprendre qui caractérisait la «secte de Dozulé», correspond exactement à la démarche des époux Chelly, telle qu'ils la définissent eux-mêmes, et j'ai l'intime conviction 5 que leur démarche n'est en tout cas pas complètement indépendante de celle des «Amis de la Croix glorieuse». Militent-ils aussi pour la reconnaissance par l'Église des apparitions, et pour l'érection d'une croix monumentale?

Je n'en sais rien.

Que ceux que cela intéresse continuent l'enquête.

Mais le déchaînement de haine auquel j'ai assisté le 11 février, dans la salle des Fêtes de Nancray m'a fait peur et m'a fait honte. L'appel au harcèlement judiciaire, aux amendes, aux gendarmes, à l'évêché, à l'ostracisme et à l'exclusion professionnelle J'avais révélation des abîmes de la nature humaine. Donc aussi de la mienne. Ce que j'ai vu,ce que j'ai appris, ce que j'ai compris, lors de cette réunion fera l'objet d'un prochain texte intitulé: «Les Révélations de Nancray».

Dimanche 13 février 2000, 12 heures 43.


Fin de la partie locale de mon enquête.

 

Don Quichotte de la Manche



Ce texte a été envoyé ou remis, pour information, à:

Association "Non à la croix de Dozulé", chez Monsieur Gérard Nez * ; Monsieur et Madame Chelly * ; Monsieur le Maire, Mairie de Nancray;

Monsieur le commandant de la brigade de gendarmerie de Beaune la Rolande; Monsieur le Maire de Beaune la Rolande.


Les Révélations de Nancray



Ce texte fait suite à «Tu n'en croiras pas tes yeux!», six pages dans lesquelles je relatais comment mon attention avait été attirée sur un "événement" local : un conflit autour d'une croix, érigée dans son jardin, par un particulier, dans un hameau de Nancray-sur-Rimarde. Dans ces six pages, j'exposais les premières découvertes et les premiers enseignements que m'avait apportés l'enquête locale que j'avais été conduit à entreprendre.


Vendredi 11 février 2000. 19 heures 40. En ce temps-là, je me rendais à la "Réunion d'information sur la secte de Dozulé" organisée à la salle des fêtes de Nancray-sur-Rimarde, à 20 heures, par l'association "Non à la croix de Dozulé".

Au terme d'une enquête personnelle locale, j'étais parvenu à la conclusion que les accusations lancées à l'encontre du couple Chelly ne reposaient à peu près sur rien d'autre que des on-dit, et n'étaient, selon toute apparence, que des accusations émissariales, selon le principe "Qui veut tuer son chien l'accuse de la rage". C'est du moins ce que je soupçonnais, sans l'avoir encore complètement vérifié. J'avais en tout cas constaté que toutes les accusations invoquant un trouble, une gêne matérielle provoqués par la croix étaient parfaitement injustifiées.

L'activisme du comité anti-croix local me paraissait donc dangereux. D'une part, en invoquant des troubles qui n'existaient pas, ce comité "visait à coté de la plaque". Et par conséquent, au lieu de contribuer à réduire l'empire des croyances irrationnelles, il les alimentait au contraire, en leur donnant du grain à moudre. Les attaques injustes, perverses ou mensongères, dont sont victimes les tenants de n'importe quelle croyance ne peuvent que les conforter dans le sentiment de la justesse et du bien-fondé de leur propre conviction, et dans la certitude de la malignité de toutes les critiques. Mais ce qui me préoccupait surtout c'était le fait que ce comité anti-croix recherchait, comme solution à ses préoccupations légitimes, une mesure de restriction, imposée par l'État et les gendarmes, de la liberté individuelle d'expression. Et le remède me paraissait pire que le mal.

En réclamant l'interdiction de cette croix, ils réclamaient l'interdiction pour eux-mêmes de construire dans leur propre jardin quelque chose qui viendrait un jour à déplaire à l'État !

Un détail m'avait frappé lors de la réunion du comité anti-croix chez M. Nez, dans laquelle j'étais tombé par hasard. Deux personnes, dont une enseignante, s'étaient élevées avec véhémence contre le port du foulard islamique avec, semble-t-il, l'approbation générale. Et justement, à l'époque de cette polémique vestimentaire médiatisée, j'avais ressenti la même gêne. Je crains l'impérialisme et le fanatisme religieux, mais j'avais eu le sentiment que, de part et d'autre, c'était la confusion qui l'emportait... et que les véritables questions n'étaient, de ce fait, jamais abordées.

Il m'était paru évident, au terme de mon enquête locale, que ce qui motivait l'activisme des anti-croix, c'était uniquement un trouble symbolique, que constituait pour eux, et en soi-même (ipso facto) l'érection d'une croix par leur nouveau voisin, dans son jardin, autrement dit l'affirmation publique et ostentatoire (mais chez soi) d'une foi chrétienne.

Cela étant dit, et même si j'avais pu expérimenter plus d'ouverture d'esprit et de civilité à mon égard de la part du couple Chelly que de la part des anti-croix, il n'en restait pas moins que cette croix, que j'avais vue de mes propres yeux, conservait certains mystères. Elle ne me semblait pas pouvoir être une initiative purement individuelle du couple. S'inscrivait-elle simplement dans le cadre d'une spiritualité chrétienne simplement réaffirmée ? ou dans le cadre d'un intégrisme militant ? ou dans un cadre sectaire ? Et dans ce cas, lequel ?

Je me rendais donc à cette réunion afin d'avoir enfin réponse à ces questions, invité par des affichettes dont le libellé répondait exactement à mes interrogations du moment: «Que cache la Croix érigée à Nancray ? Réunion d'information sur la secte de Dozulé».


Mais qui était l'homme qui se rendait ainsi, un vendredi soir, sur le chemin de Nancray ?

Je suis athée. Simplement athée. J'ai été baptisé, et j'ai reçu une éducation catholique traditionnelle. Entre 17 et 19 ans, j'ai constaté que je ne croyais plus à rien et que la pratique religieuse ne signifiait plus rien pour moi. Et je l'ai dit. Mes parents, mes soeurs ont fait à ma suite la même constatation, et rapidement toute pratique religieuse a cessé dans la famille. Les trois enfants se sont mariés civilement. En 1985 mon père a été enterré civilement. Chez nous, on dit ce qu'on fait, et on fait ce qu'on dit.

Cela étant dit, pendant mon adolescence, j'avais constaté que la vie "religieuse" et la vie "profane" se déroulaient à l'époque, dans deux univers différents, à peu près complètement étanches et étrangers l'un à l'autre. La vie quotidienne et ses situations réelles n'étaient, en pratique, absolument pas différentes selon que l'on soit croyant ou pas, ni les solutions adoptées dans les situations concrètes de la vie. Seul changeait le cadre spirituel dans lequel chacun justifiait éventuellement, pour lui-même ou pour les autres, ensuite, des comportements dont le choix et la décision me semblaient résulter d'autres causes.

Dès lors, je ne partageais pas l'illusion de certains athées selon laquelle tout le mal proviendrait de la religion, ni qu'il suffirait de détruire l'Église, ou plus généralement les religions, pour retrouver une fraternité naturelle entre les hommes. Pas plus que je n'avais partagé l'illusion de certains religieux selon laquelle tout le mal proviendrait de l'incroyance, et qu'il suffirait que tous croient pour que les hommes retrouvent une fraternité naturelle en Jésus-Christ, ou entre ceux qui ne sont soumis qu'à Allah, ou que sais-je encore.

Si on analyse, comme je le faisais en gros, la croyance religieuse comme une béquille spirituelle dont le croyant a besoin pour faire face aux difficultés et aux interrogations de la vie, casser ou arracher la béquille ne me paraissait pas la solution la plus appropriée, tant que l'on n'est pas en mesure de remédier aux difficultés bien réelles de la vie.

Je m'étais engagé, à l'age de dix-neuf ans, avec passion, dans le groupe "Socialisme ou Barbarie", qui se revendiquait du mouvement ouvrier et de Marx, sur une base radicalement antiléniniste. Je m'y suis "formé" au contact de la génération précédente Cornélius Castoriadis, Jean-François Lyotard, Pierre Souiyri, Daniel Mothé, Véga et bien d'autres... L'athéisme y était un postulat qui allait de soi, et je ne m'étais plus préoccupé le moins du monde de religion, ou de lutte antireligieuse, et je pensais bien n'avoir jamais plus à m'en préoccuper. Il m'est arrivé de rencontrer des individus religieux tout à fait admirables, et d'autres, tout à fait odieux, et j'ai fait la même constatation en ce qui concerne des individus non-religieux ou antireligieux.

Pour ma part, l'idée de Dieu me paraissait projeter dans un au-delà inaccessible ces facultés tout simplement humaines que sont l'aspiration au dépassement, la nostalgie/aspiration à une communauté structurée par une conception du monde partagée, et le besoin de rechercher, ou d'inventer, un sens à l'aventure de l'espèce humaine. J'aimais bien la formule de Sade : «L'idée de Dieu est le seul crime que je ne puisse pardonner aux hommes»... Mais je n'aime pas Sade. Son acharnement blasphématoire n'est pas de l'incroyance, mais de l'hostilité, et de la haine, qui me paraît une forme de croyance. Et je déteste le sadisme. L'idée de Dieu me semblait constituer un "crime contre l'humanité", puisqu'elle retire à l'homme lui-même ses facultés pour les attribuer à un Dieu inaccessible. Mais je n'oubliais pas qu'il en est nécessairement de même de l'idée du diable, qui retire à l'homme certaines facultés qui sont également en lui.

Je m'avançais donc sur le chemin de Nancray ému et partagé. Partagé, parce que l'expression ostentatoire d'une foi chrétienne m'intriguait, et me dérangeait, mais surtout perturbait mes repères. Cette expression était manifestement extrêmement minoritaire, et au surplus persécutée ! La croix c'est inévitablement le symbole de l'Église et l'Église a connu des périodes non seulement triomphantes, mais triomphalistes. Je venais justement de terminer la lecture de l'excellent livre du professeur Munchenbled Sorcières. Justice et Société au 16· et 17· siècles 1, mais je pensais surtout à la manière dont les chrétiens, minuscule secte protojudaïque, avaient conquis l'empire Romain et persécuté les païens puis les hérétiques, y compris ceux qui s'étaient montrés très tolérants envers eux, jusqu'à falsifier et faire disparaître presque complètement leur souvenir. L'_uvre écrite si remarquable, de Celse (et de bien d'autres) a été censurée et détruite. Elle n'a pu être que partiellement reconstituée par les citations qu'en avaient faites les apologistes chrétiens au temps où ils polémiquaient avec lui 2!

De même a-t-on tenté de faire disparaître les traces de l'oeuvre de Marcion ou d'Arius.

Je n'ignorais donc pas qu'un persécuté peut devenir persécuteur.

D'un autre coté, je venais de lire le témoignage bouleversant de Grégoire Dumitresco L'Holocauste des âmes 3, où il raconte son séjour dans ce laboratoire monstrueux que fut en Roumanie, la prison de Pitesti, où la fine fleur de l'appareil stalinien avait tenté de fabriquer "l'homme nouveau", d'éradiquer les "croyances anciennes", et de remodeler idéologiquement les "traîtres à la classe ouvrière" pour en faire des robots déshumanisés, serviteurs du régime. C'est donc un fait dont il faut tenir compte : la foi chrétienne peut aussi constituer un pôle de résistance et un rempart face à une infamie totalitaire plus monstrueuse encore.

Cela étant dit, j'avais adhéré en novembre 1982 à l'Union des Athées (n·1613), et je participe toujours aux activités de cette union. J'ai, par exemple, participé le 26 février 2000 à l'assemblée générale, dans les locaux prêtés par la "Libre Pensée" au 12 rue des Fossés St-Jacques, à Paris V·, où j'ai remis à l'ensemble des participants la première partie de ce texte, intitulée : «Tu n'en croiras pas tes yeux !».

Il n'y a là nulle contradiction de ma part. Je pense que l'athéisme doit, et peut être soutenu par des moyens qui ne soient pas infâmes, et donc des moyens qui ne soient ni politiciens ni manipulateurs. A cet égard, l'Union des Athées ne doit pas être confondue avec la "Libre Pensée". Cette dernière association, qui me semble adepte d'une sorte de religion laïque et républicaine, infestée de francs-maçons et noyautée par les trotskistes de la tendance Lambert, sombre assez facilement dans des pratiques inquisitoriales. La "Libre Pensée" (que néanmoins je remercie de nous avoir prêté son local pour notre congrès) pense fort peu et n'est pas libre. J'ai eu l'occasion d'en faire l'expérience et la démonstration en d'autres circonstances qu'il n'est pas temps d'évoquer ici.

J'avais donc adhéré à cette Union parce que j'étais sensible à la montée d'un climat nouveau de sectarisme et d'intolérance, à la montée de l'irrationalisme dans tous les domaines, et parce que cette association pratiquait réellement la liberté d'expression et ne comportait pas de bureaucratie dirigeante pour contrôler ses membres. Par la volonté de son fondateur, Albert Beaughon, les noms et adresses de tous étaient à la disposition de tous.

Les religions, quand elles sont vivantes, me semblaient exprimer et refléter l'identité culturelle et stylistique 4 d'une communauté. La montée de l'intolérance exprime donc l'émergence de conflits réels, et dénote le risque d'affrontements réels et matériels à venir. Les religions jouent dans les affrontements, y compris guerriers, un rôle de réarmement moral des communautés qui s'affrontent, et d'évitement face à l'analyse des problèmes concrets dans leur matérialité conflictuelle. C'est une observation que j'ai très souvent faite (toujours ?) : Dans les conflits, chacune des parties utilise le conflit pour se masquer à elle-même ses propres problèmes et sa propre nature conflictuelle.

Dans mon esprit, l'athéisme constitue au contraire une tentative de désarmement moral, préalable nécessaire à une appréhension réaliste des conflits, alors que l'idéologie fonctionne comme un substitut de religion, sans avoir les garde-fous que la tradition, c'est-à-dire l'histoire et la durée, a donné aux religions.

Enfin, last but not least, j'avais été amené, il y a de cela plusieurs années, à lire successivement la Thora, c'est à dire les cinq premiers livres de la Bible, puis le livre de Josué, les Juges et le livre d'Esther, et enfin le Nouveau testament. Et cette lecture m'avait conduit à des réflexions nouvelles, sans beaucoup de rapport avec l'enseignement religieux que j'avais pu recevoir dans mon enfance et mon adolescence. Enfin j'avais découvert l'oeuvre de René Girard, et plus particulièrement La Route Antique des hommes pervers. Cette oeuvre m'avait fait percevoir un aspect complètement nouveau et inattendu pour moi, d'une interprétation possible du christianisme, et du catholicisme traditionnel. Ces lectures m'avaient conduit à des découvertes paradoxales, sur lesquelles je reviendrai, qui me conduisaient, sur beaucoup de points, à adopter une attitude prudente, et à suspendre mon jugement sur bien des questions qui naguère encore me paraissaient assurées...

En ce temps-là, donc,je me rendais de nuit, à Nancray sur Rimarde, une petite commune du Loiret, à quelques kilomètres au nord-ouest de Beaune la Rolande, et au sud de Pithiviers.

Je pensais que cette réunion attirerait tout au plus une cinquantaine de personnes. Surprise En arrivant à la salle des fêtes, à la lisière de Nancray, le parking est complètement plein et les gendarmes de Beaune la Rolande sont présents.

Il est 8 heures exactement lorsque j'arrive. Le public est sympathique et débonnaire. On est venu en famille. Tous les âges sont représentés. On s'interpelle. A l'entrée de la salle un journaliste interviewe une enseignante. Elle demande qu'on ne cite que son prénom, et j'entends un peu plus tard, sur un ton pathétique : «il faut protéger les enfants !». J'entre dans la salle. A l'entrée, une table où est proposé à la vente un petit livre d'Éric Claveau (dont je n'ai pas noté le titre). Je m'apprête à l'acheter, puis je me ravise. Puisqu'il fait partie des orateurs annoncés, il sera temps de l'acheter à la sortie si l'auteur se révèle intéressant.

Tout le long de la salle ont été apposées des affichettes concernant des "sectes" qui ont défrayé la chronique internationale. Il y est question de massacres ou suicides collectifs, d'armes, d'explosifs, de drogues, de "gourou" divers... Rien sur les "croix de Dozulé".

Je suis surpris de voir la salle, déjà à moitié pleine, continuer à se remplir. Finalement j'évalue le public entre 180 et 200 personnes. C'est un événement local. Je suis un peu abasourdi que cette affaire suscite une telle mobilisation, alors que des problèmes qui me paraissent infiniment plus graves ne suscitent rien. On peut bombarder l'Irak, et maintenir depuis dix ans un embargo criminel; on peut bombarder la Yougoslavie... Mais une croix dans un jardin !

Une pétition circule contre la "croix de Dozulé". Plusieurs personnes et des enfants autour de moi signent. Je demande : «Qu'est-ce que c'est des croix de Dozulé ?» La personne qui me tendait la pétition me répond avec un grand sourire, «Eh bien, on va vous le dire Vous signerez après la réunion si vous voulez... Vous avez raison !...». Mais sa voisine me jette un regard suspicieux et furibond. Je sens que je suis catalogué.

La séance commence à 8 heures 30. Cinq personnes sont à la tribune. Le représentant du CCMM (Centre Contre les Manipulations Mentales) prend la parole en premier. Je n'ai pas noté son nom 5. Ses déclarations sont confuses et hésitantes. Il déclare que tout est très compliqué, «mais les manipulations mentales, ça existe !». Son intervention est relativement brève, et il passe la parole à son voisin Éric Claveau. Sur le moment, j'avais murmuré : «Tu as raison, quand on a rien à dire, il vaut mieux se taire !», ce qui m'a valu un regard furieux de ma voisine immédiate. Mais j'étais déçu. Parce que justement j'attendais du représentant du CCMM une clarification de ce que l'on appelle des «manipulations mentales». Et d'ailleurs la suite de la cérémonie à laquelle j'allais assister ne devait qu'augmenter mes interrogations sur ce sujet.

Puis, M. Éric Claveau prit la parole. Dés les premiers mots, le couple Chelly et sa croix étaient stigmatisés. Une jeune femme, à trois rangs derrière moi, l'interrompait en disant qu'elle ne voulait pas assister à «ça». Elle protestait contre le fait que l'on fasse signer avant le début de la réunion une pétition contre «la croix de Dozulé» à des gens qui, pour la plupart, ignoraient ce que cela signifiait, et même à des enfants, et quel rapport cela avait-il avec la croix à Nancray ? Elle s'indignait du fait que la jeune femme qui tenait la table à l'entrée, où était vendu le livre de M. Claveau, ait déclaré «qu'on ferait disparaître cette croix, par tous les moyens, y compris violents, si il le fallait». Enfin il n'y avait personne pour défendre le point de vue des Chelly «ont-ils été invités ?» Dans ces conditions, elle préférait partir.

Une légère rumeur hostile sourdait de l'ensemble de la salle, ce qui me faisait découvrir que le public dans sa quasi totalité était hostile aux époux Chelly et à la croix, alors que j'avais cru qu'un débat s'instaurerait. Le caractère débonnaire et la convivialité qui m'avaient agréablement impressionné au début et m'avaient fait espérer une discussion entre gens raisonnables s'expliquaient par le fait qu'il n'y avait qu'un seul camp dans la salle ! Je comprendrai pourquoi en découvrant la préhistoire de l'affaire, mais n'anticipons pas.

M. Claveau invitait cette femme à rester au contraire pour connaître le résultat de son enquête, et à signer la pétition après la réunion, en connaissance de cause. Cette réaction était habile et correcte, mais la suite allait montrer qu'il s'agissait d'une pure habileté purement rhétorique. Pour ma part, je disais à la jeune femme que j'appréciais son comportement et que je souhaitais qu'elle restât. Elle se ravisait donc, et s'asseyait mais quelques minutes plus tard, en entendant de nouvelles imputations proférées par M. Claveau «Mais non, ce n'est pas vrai ! Non, non, c'est pas possible !» et elle quittait effectivement la salle, suivie d'un murmure réprobateur.

J'ai failli la suivre. J'ai l'expérience de réunions et de situations très tendues, et de conflits dont les enjeux sont graves et importants, mais là, j'étais vraiment très mal à l'aise, d'autant que je ne parvenais pas à comprendre ce qui se passait. La salle manifestait un parti pris et une hostilité qui me stupéfiait. Comme si une énergie latente, frustrée, ne demandait qu'à exploser. J'avais peur. Je ne plaisante pas. Je découvrais un abîme insoupçonné, et tout cela pour une croix ! C'est justement l'absence d'enjeux réels, d'intérêts identifiables, qui me donnait l'impression d'assister à un phénomène qui révélait des mécanismes humains à l'état pur en quelque sorte. Il y avait là près de deux cents personnes qui manifestaient une hostilité systématique envers un couple pour une histoire de croix, sans qu'il soit possible de discuter réellement. Le seul fait de ne pas jeter sa pierre sur le couple Chelly suffisait à vous rendre suspect de tous les crimes possibles et imaginables. Et je dois le dire, dés l'instant du départ de la jeune femme, j'ai ressenti profondément l'impression d'assister à quelque chose de honteux. J'ai pensé à "Scènes de chasse en Bavière", et aux "Sorcières de Salem".

Et à ce moment-là j'apprenais par les propres paroles d'Éric Claveau, président de DMS (Délivrez-Moi des Sectes), dont j'attendais une information plus sereine, fondée sur une connaissance des sectes que je lui supposais, qu'il avait déjà participé à la manifestation du 25 janvier à la mairie de Nancray, antérieure donc à ma propre découverte de l'affaire, à travers les affichettes qui avaient attiré mon attention un dimanche matin.

Mais voilà un détail qui changeait tout.

J'avais cru jusque-là à un conflit de voisinage tout à fait local, qui avait pris spontanément des proportions considérables, probablement parce qu'il y avait dans le coin, à la fois un chrétien militant, et un anticlérical militant. J'accordais aux organisations qui luttent contre les sectes, sans les connaître autrement que par l'information qui m'arrive spontanément par divers canaux sociaux, un certain crédit, et je pensais que leur intervention serait de nature à corriger certains excès. J'avais tout faux.

C'était exactement le contraire.

L'association DMS, et son président Éric Claveau étaient intervenus dès le départ et avaient manipulé le public local, en introduisant cette tonalité "sectaire" que j'avais ensuite détectée. Dès avant le 25 janvier, DMS était à l'oeuvre, et c'est sous sa pression qu'avait été pris l'arrêté municipal "demandant" aux époux Chelly d'éteindre leur croix. M. Claveau se vantait explicitement d'avoir fait "craquer" le maire et d'avoir arraché cet arrêté ! C'est fort de ces succès qu'il proposait ses services de dirigeant au public conquis. Il se vantait d'avoir mis le maire, un homme âgé, au bord des larmes.

Je comprenais pourquoi, avec de pareils antécédents, seuls soient venus des anti-croix-anti-sectes convaincus, et que j'avais été naïf.

Une fois la jeune femme partie, on assista à un crescendo où l'orateur prenait un plaisir manifeste à constater sa propre capacité à manipuler la salle.

M. Claveau se rengorgeait d'être un spécialiste de la lutte contre les sectes. Et fournissait un tableau de chasse flatteur. Il avait, avec DMS et ses avocats, obtenu de lourdes condamnations et détruits plusieurs sectes. Je notais immédiatement un amalgame systématique. Telle secte avait commis tel délit, tel gourou avait été condamné, donc cela devait renforcer la détermination de tous dans la lutte contre les Chelly ! sans que soit jamais explicité le lien qu'il pouvait bien y avoir entre des pratiques effectivement condamnées par tel ou tel tribunal et l'érection d'une croix dans son propre jardin ! Mais DMS étant l'incarnation du bien, tout ce qui s'opposait à DMS était l'incarnation du mal. Un point c'est tout. Il fallait les détruire.

A ce moment, Éric Claveau me semblait concentrer en lui le pire de tout ce que je réprouve chez les pires prédicateurs religieux. Et la salle gobait...

Or même si les époux Chelly avaient été membres d'une secte, et pas la moindre preuve n'en fut apportée, leur maison et leur train de vie n'a rien de luxueux. Tout au plus l'aisance relative d'un couple de commerciaux sans enfant. Ils n'étaient donc, de toute façon, pas des "gourous", ni des dirigeants du genre de ceux qu'on évoquait par ailleurs pour susciter la haine et le mépris. Et s'ils étaient des victimes embrigadées 6, le rôle des organisations «anti-sectes» aurait été, à mon avis, de les aider à se libérer de leurs exploiteurs et non pas de les écraser un peu plus. En tout cas la tactique préconisée par ce spécialiste de la lutte anti-secte a été exposée sans aucune ambiguïté : Le harcèlement judiciaire. Multiplier les plaintes et les procès. «Les avocats de DMS se chargeraient de tout et les frais seraient couverts, mais il fallait absolument que le public, les voisins, même lointains, invoquent un trouble à l'ordre public, ou un trouble quelconque, multiplient les plaintes, submergent la gendarmerie pour obliger le préfet et les autorités à réagir, puis le parlement». «Sans vous nous ne pouvons rien faire !». Puis vint une déclaration sur la nécessité de faire une enquête sérieuse, documentée, solide, comme lui, Éric Claveau, DMS, et son équipe de courageux avocats, savaient les faire.

Manifestement M. Claveau répondait là à des objections possibles qui lui avaient été probablement déjà opposées, mais tel qu'il parlait, il était clair que ces enquêtes et ces documents n'étaient pas destinés à rechercher une vérité, connue d'avance, mais seulement à pulvériser les objections des défenseurs des sectes, qui sont évidemment puissants, pervers et retors Et M. Claveau affirmait qu'il avait fait une enquête extraordinaire et complète. Il brandissait des documents, et un magnétophone, et que sais-je encore, dans une confusion qui ne permettait de rien comprendre, où il était question d'innombrables sectes et d'abominations toutes plus abominables les unes que les autres.

Je pensais in petto : mais ce sont des techniques d'illusionnistes !

Il brandissait une lettre. Proclamait que le maire avait eu raison de ne pas la lire à la réunion du 25 janvier cette lette que les Chelly avaient eu le culot d'envoyer ! parce que cette lettre était un tissu d'absurdités ! «Je ne vais pas vous la lire en entier !» puis il lisait, comme preuve, deux phrases, qui n'avaient d'ailleurs rien d'absurde...!

Je découvrais ainsi qu'une lettre adressée au maire par les propriétaires de la croix n'avait même pas été lue au conseil municipal consacré à cette croix !

Et la salle marchait... approuvait... et Éric Claveau, sentant la partie gagnée, poussait son avantage...

Mais la société Herbalife devait être totalement mise hors de cause !

Éric Claveau répétait... et insistait...!

J'observais M. Nez à la tribune. Chez lui, le dimanche 30 janvier, une personne "bien informée" avait expliqué qu'Herbalife était une couverture de la Scientologie...

Rien... Pas une réaction. Quant à la Scientologie, qui était au coeur des accusations lancées jusqu'ici contre les époux Chelly, il n'en fut même pas question ! Et M. Claveau décrivait sans vergogne son "enquête" et se rengorgeait : Le nom d'Herbalife avait effectivement dans le passé été associé aux sectes parce que des scientologues et des témoins de Jéhovah avaient vendu des produits Herbalife, mais la société n'y était pour rien, et déplorait que cette affaire puisse nuire à son image de marque.

Eh bien, l'habile lutteur anti-secte se vantait d'avoir téléphoné à la direction d'Herbalife, et, ayant perçu que la direction semblait très ennuyée de cette nouvelle affaire concernant deux de ses vendeurs liés aux sectes (selon M. Claveau) il se vantait d'avoir multiplié fax et appels téléphoniques, et il espérait bien obtenir que les époux Chelly soient bientôt licenciés !

Cela a même été annoncé comme une quasi-certitude, dont la révélation allait tomber sous peu comme un coup de tonnerre sur les Chelly !

Cela a été dit sans vergogne et n'a suscité qu'un murmure d'approbation et de contentement ! Le président de la séance et voisin de M. Claveau, qui devait plus tard se présenter comme chrétien et catholique pratiquant, n'a pas manifesté la moindre réprobation, ni la moindre compassion envers un couple menacé de perdre, ensemble, leurs deux emplois en même temps, sans parler de charité chrétienne ! M. Nez n'a pas bougé, ni le cinquième orateur, un conseiller municipal de Nancray, de gauche, proche du parti communiste m'a-t-on dit.

Mais que penser de la valeur morale, de la valeur humaine, de politiciens qui ont certainement de beaux discours et de belles idées, mais qui acceptent sans sourciller que quelqu'un puisse être privé de son gagne-pain parce qu'il n'est pas conforme à...

A quoi au fait...

Pendant une heure, il n'a absolument pas été question de la moindre action répréhensible commise par l'un ou l'autre des époux Chelly à l'encontre de quiconque. Mais le chasseur de secte faisait vibrer la salle, orchestrait la corrida, à l'aide d'adjectifs péjoratifs et d'allusions perverses. J'ai entendu de mes oreilles Éric Claveau dire : «Imaginez que vous conduisiez vos enfants à l'école, et que soudain le camion devant vous se mette en travers de la route» (sous-entendu, parce que le chauffeur regarde la croix) et la salle a frémi...!

Je n'y peux rien, un murmure approbateur a accompagné la fin de cette (je ne sais pas comment qualifier).

Du coup, je me suis demandé si le jeune homme qui m'avait indiqué la maison à la croix, et la maison de . Nez, au début de mon enquête, et qui s'était dit pompier, ne colportait pas lui aussi la parabole "laïque" du chauffeur qui regarde la croix sous l'influence et les conseils de quelque prédicateur de DMS, spécialiste en pédagogie anti-secte.

Ne s'agit-il pas de manipulation mentale ? Susciter ainsi des émotions pour diriger ensuite la conduite des "émotionnés".

Donc, de l'aveu même du président de DMS, les époux Chelly étaient totalement lavés de la totalité des accusations que j'avais entendu proférer contre eux jusqu'ici ! Étaient-ils innocents? Bien au contraire ! C'est pourquoi il fallait les réduire au chômage !

Car les "sectes" sont terriblement dangereuses et puissantes, et savent se dissimuler (comme le diable) et qu'y a-t-il de plus dangereux qu'un "sectaire" innocent. Son innocence est la pire chose qui soit. Elle lui permet de continuer librement ses coupables activités et d'échapper au traitement spécial préconisé par DMS !

De quoi étaient donc coupables ces innocents ? De participer à une "secte", évidemment !

Exit Herbalife, Exit la Scientologie. Mais l'enquête rigoureuse du rigoureux Claveau lui avait permis d'établir une nouvelle accusation, encore beaucoup plus grave que toutes les précédentes ! De quoi sont coupables les innocents à la croix ? Ils sont coupables d'avoir érigé, non pas une croix, mais une Croix de Dozulé.

Suivirent une longue diatribe, et un historique de ces Croix de Dozulé auquel, sur le moment, je n'ai à peu près rien compris. Il y était question d'apparitions, de "message de Dozulé" laissé par le Christ ou la Vierge, et de la construction d'une croix monumentale de 738 mètres de hauteur... 738 mètres... plus de deux fois la tour Eiffel.

Comme je n'avais jamais entendu parler de tout cela et ne savais pas même où était Dozulé, c'est le déchaînement et la passion du président de DMS qui m'étonnaient sur le moment. Le risque de voir se construire une croix de 738 mètres de hauteur quelque part en France ne me semble pas la plus grave menace qui pèse actuellement sur l'humanité. Le projet me semble comporter suffisamment de difficultés et d'obstacles techniques, financiers, administratifs, politiques et autres, pour que, livré à ses seules forces, le projet avorte... Mobiliser contre un tel projet, c'est déjà lui attribuer une réalité, une effectivité, et unepublicité, qu'il n'aurait jamais pu acquérir motu proprio .

Mais laissons cette question pour le moment. Les problèmes que posent à la pensée rationnelle (à ne pas confondre avec le rationalisme), à la pensée scientifique (à ne pas confondre avec le scientisme), et à la réflexion athée (à ne pas confondre avec le cléricalisme laïc issu de la révolution bourgeoise) d'une part, le phénomène des apparitions, révélations, communications avec l'au-delà, et d'autre part, les pèlerinages et mouvements de masse "animés par la foi", sont beaucoup trop vastes pour pouvoir être abordés ici.

En ce qui concerne Dozulé, j'ai demandé à un ami qui surfe sur Internet de me glaner les informations qu'il pourrait trouver, et 24 heures plus tard j'avais toutes les informations nécessaires 7. Quelques jours plus tard, cet ami me signalait un article de Xavier Ternisien dans la livraison du dimanche-lundi 5-6 mars 2000 du journal Le Monde, consacré à ces "Croix de Dozulé" et un article d'Acacio Pereira consacré à l'une de ces croix «qui divise un village du Var». Par contre, à l'exposé de M. Claveau, je ne comprenais rien. Il était questions de gens pervers, et retors, crétins à ce point qu'un enfant déjouerait leurs bêtises, et néanmoins extrêmement puissants, riches, et dangereux, et représentant une menace si sérieuse qu'il fallait se mobiliser sans tarder (devant, et sous la direction d'Éric).

Et ce fut l'apothéose Je vais essayer de résumer, en substance, la "démonstration" :

Donc, au départ, il y a la secte des «Amis de la Croix glorieuse de Dozulé». Cette association (loi de 1901) est citée comme secte dans le rapport parlementaire, dit Rapport Vivien. (M. Éric Claveau, enquêteur téméraire qui affronte le dragon, omet néanmoins de dire que ces «Amis de la Croix glorieuse de Dozulé» sont bien répertoriés dans le Rapport Vivien, mais dans la catégorie des sectes inoffensives). Proche de cette secte, l'association «Ressource». Proche encore, une autre association dont j'ai oublié le nom. Proche encore, le mage Raël, qui est venu dire que ce n'était pas le Christ qui était venu ou allait venir grâce à ces croix, mais les extra-terrestres. Et tenez vous bien, des proches du mage Raël, ou des Raëliens, ont publié une affiche, il y a quelques années, où l'on pouvait voir une étoile de David et une croix gammée entrelacées. Et Raël, ou les Raëliens ont été impliqués dans des viols d'enfants...

Murmures d'horreur dans la salle.

La boucle est bouclée.

Et voilà pourquoi, en plus du risque de percuter le camion d'un chauffeur inattentif parce qu'il regarde la croix, en conduisant vos enfants à l'école, vos voisins, les Chelly, sont dangereux, et vos enfants risquent de se faire violer !

Et voila pourquoi vous allez venir porter plainte à la Gendarmerie demain matin, où je [Éric] serai là pour vous encourager à partir de 8 heures 30.

Et voila pourquoi les brillants et courageux (héroïques ?) avocats de DMS s'occuperont de tout, dès lors que vous aurez porté plainte contre vos voisins...

Je jure que je n'exagère rien. C'est bien la "démonstration" que j'ai entendue le vendredi 11 février 2000, vers 21 heures 30 dans la salle des fêtes de Nancray sur Rimarde. Et j'ai vu une femme manifestement bouleversée à l'idée des sévices indicibles dont étaient menacés les enfants de Nancray !

J'ai dit plus haut combien j'étais mal à l'aise. J'agitais, ou plutôt j'étais agité, de toutes sortes d'idées incontrôlables qui bouillonnaient dans ma tête. Je fus pris d'un sévère mal de crâne. Je m'étais intéressé à cette affaire de croix, au départ parce que j'avais cru qu'il s'agissait d'une croix dans un lieu public, qui prétendait donc engager la communauté. J'avais découvert qu'il n'en était rien. J'avais trouvé les époux Chelly sympathiques, et sectaires leurs adversaires, mais en me rendant à Nancray, je continuais à penser que l'initiative des Chelly était critiquable. Cette manière d'affirmer ostensiblement une foi qui m'était étrangère continuait à me choquer. M'agacer serait plus exact. N'était-ce pas affirmer qu'on était en relation avec des forces supérieures ? qu'on était différents des autres... Et j'espérais encore discuter d'une manière de s'y opposer plus raisonnable que celle qui avait été adoptée par les anti-croix. C'était impossible. Totalement impossible.

Soudain, souvenir d'enfance, je pensais que la messe était, se donnait pour, le renouvellement sacramentel du sacrifice du Christ. Et j'avais l'impression d'assister à Nancray, à une messe noire : le renouvellement de la mise à mort du Christ. Éric Claveau et les quatre orateurs étaient le Grand Sanhédrin, et demandaient aux Romains, les gendarmes, la mise à mort des blasphémateurs de la religion laïque Une autre idée me traversa l'esprit : Au cours de la réunion chez M. Nez, un participant m'avait demandé :  «Mais vous n'avez pas vu à la télé?» et lorsque j'avais déclaré que je n'avais pas la télé, plusieurs personnes m'avaient regardé avec des yeux ronds, partagées entre l'incrédulité et la commisération. Et je pensais soudain que si le monde futur devait être partagé entre des "visionnaires" allumés qui mettent des croix dans leur jardin, et des "télé-visionnaires" abrutis qui gobent tout ce qu'on leur montre, je préférais encore les "visionnaires" aux "télé-visionnaires". C'est plus poétique.

C'était une idée nouvelle pour moi. Mais à cet instant mon sévère mal de tête disparut soudain pour faire place à une grande sérénité, et même à cette sorte de jouissance spirituelle que l'on ressent quand on vient de résoudre un problème mathématique ardu.

J'étais travaillé par l'idée que je devais absolument intervenir pour ne pas laisser s'accomplir sous mes yeux l'inacceptable sans réagir, puisque je n'avais pas eu la sagesse de quitter la salle comme la jeune femme au début. En même temps je sentais que cette intervention était inutile, et impossible. Je résolus soudain de n'en rien faire, et je me fis le serment, s'il arrivait quelque chose aux époux Chelly, ou s'ils étaient contraints de retirer leur croix, d'ériger une croix semblable dans mon propre jardin !

Je ne prétends pas justifier ce serment. Dans une large mesure, je ne le comprends pas. Mais je raconte ce qui m'est arrivé, ce qui s'est passé, au cours de la réunion de Nancray.

Sur la route du retour je m'interrogeais et je ne comprenais pas ce qui s'était passé, mais je me souvenais avec nostalgie de l'état de jubilation dans lequel j'étais au moment où j'ai fait ce serment. Et je m'en souviens comme d'un rêve dont je ne retrouve que des bribes, comme si une foule de pensées contradictoires s'étaient soudain organisées dans mon cerveau sans que j'en ai complètement conscience, et que je doive maintenant en retrouver les traces et les linéaments.

Cela dit, sur la route du retour, je craignais de faire part de mon serment à ma femme, de peur qu'elle n'appelle le médecin pour me prescrire un calmant !

Il faut préciser que, lorsque je dis : «s'il arrivait quelque chose aux époux Chelly», je n'ai pas pour eux de craintes réelles, bien que la réunion fût inquiétante et les propos menaçants. M. Claveau a d'ailleurs dit : «S'il n'en tenait qu'à moi, et s'il n'en tenait qu'à vous, nous savons bien quelle serait la solution», et devant moi, quelqu'un a précisé : «Une bonne chaîne et un tracteur, et tu vas voir sa croix». Mais je pense qu'il s'agit là de hâblerie. Il y avait dans tout cela une atmosphère bizarre, de simulacre. C'est pourquoi j'avais pensé à une "messe" noire 8.

Mais revenons à la réunion. Je ne me souviens plus très bien de ce qu'a dit M. Nez. Donc rien d'important ni de décisif. Quant à l'adjoint au maire, Alain Guinois, il s'est borné à rappeler que la mairie avait peu de pouvoir, qu'il avait fait ce qu'il avait pu pour pousser le maire. Il a évoqué l'arrêté municipal et espéré que les gendarmes dressent des procès verbaux...

Mais l'intervention du conseiller régional François Bordry qui présidait la réunion, allait constituer pour moi un nouveau coup de théâtre.

Il se présentait lui même comme croyant, catholique pratiquant...

«Oh ! Je ne prétends pas être un saint», précisait-il immédiatement, comme pour s'excuser vis-à-vis d'une salle qui pourrait n'avoir pas de sympathie pour un moraliste trop rigoureux...

Mais pour bien comprendre la situation, il faut revenir en arrière. Tout au long de son exposé, Éric Claveau avait évoqué tel ou tel prêtre qui aurait refusé de bénir la croix. Il avait invoqué l'autorité de l'évêque, qui aurait désapprouvé l'érection de cette croix. Il avait répété qu'il n'avait rien contre les chrétiens qui vont à la messe, ni contre les croix qui sont dans les églises, et l'Église condamnait "Dozulé". Mais cette attitude me paraissait purement tactique. Cet agitateur professionnel jugeait opportun d'isoler les Chelly, de désarmer une opposition éventuelle à sa flibuste, et donc d'accréditer l'idée que l'Église officielle elle-même rejetait les moutons noirs "sectaires" qu'étaient les Chelly. J'avais plus ou moins pensé que la caution de l'Église qu'il n'avait cessé d'invoquer résultait de citations abusives et sollicitées, détournées de leur contexte. Toutes les citations d'extrêmes réticences de l'Église face aux "apparitions" et au "message de Dozulé" en particulier, ne signifiaient rien, puisque l'histoire montre que l'Église a toujours fait preuve de telles réticences (prudence, dit-elle) envers les manifestations mystiques, y compris à l'égard de manifestations qu'elle a, poussée par la ferveur populaire, reconnues et promues par la suite. L'Église n'a-t-elle pas condamné Jeanne d'Arc avant d'en faire une "Sainte".

Il n'en était rien. Cette réunion, qui m'était apparue comme d'abord et évidemment anti-chrétienne, n'était pas désapprouvée par l'Église officielle ! et l'intervention du conseiller régional catholique pratiquant François Bordry en était la preuve !

Là aussi, beaucoup de paradoxes se mettaient à exploser dans mon cerveau.

Et que faisaient les prétendus "libres penseurs", rationalistes, sceptiques, anticléricaux, dans cette galère ? Il devait bien s'en trouver quelques uns dans l'assistance ? Et même une majorité ! Ils avaient ri de bon coeur aux plaisanteries un peu lourdes d'Éric Claveau sur les "apparitions de Dozulé". Mais pas de plaisanteries à l'égard des apparitions de Lourdes, par exemple !

L'Église officielle approuvait que l'on interdise l'érection d'une croix dans un jardin privé, parce que cette croix pouvait être rattachée (par une rationalisation idéologique) aux activités d'une "secte". Cette attitude était pour le moins surprenante, et démontrait que l'Église, en la circonstance, n'avait pas foi en la capacité du symbole qu'elle prétend revendiquer, de dépasser, de subsumer, les petitesses humaines... Mais la foi de l'Église officielle n'est pas mon problème.

Le problème, c'est que l'assaut mené contre la liberté d'expression et le droit d'afficher chez soi ses propres convictions, en quoi me semblait se résumer la flibuste anti-secte et anti-croix, en dépit de la mobilisation qu'elle suscitait, me semblait jusqu'ici voué à l'échec pour un ensemble de raisons que j'exposerai tout à l'heure. Mais si l'Église participait à la flibuste des anti-sectes, probablement dans le souci de contrôler une religiosité qui tendait à lui échapper, alors l'opération pouvait réussir, et c'est cela qui devenait grave.

Les rodomontades d'Éric Claveau prenaient une toute autre signification. De même que DMS avait créé un événement à partir de rien, il suffisait maintenant d'un relais médiatique pour mettre en scène une situation intolérable, un risque de trouble à l'ordre public, que DMS saurait très bien organiser. Une intervention législative, à la faveur de laquelle l'État viendrait renforcer son pouvoir de contrôle dans un domaine où il n'avait rien à faire, et sous prétexte d'apaiser des passions qu'on avait fabriquées, et le tour était joué.

Une loi interdisant l'expression ostensible de croyances particulières, jusque dans son propre jardin passerait comme une lettre à la poste, si l'Église officielle n'y faisait pas obstacle. Et le reniement de la croix par l'Église servirait à renforcer l'État ! Et le reniement de la liberté d'expression, et l'abandon de la simple honnêteté par tout le monde concourrait au même résultat.

Paradoxalement M. Bordry, juste après avoir déclaré qu'il n'était pas un saint, comme pour reconquérir la bienveillance de la salle après qu'il eut déclaré qu'il était catholique pratiquant, mit en garde contre le risque liberticide (le mot a été employé) que pouvait comporter une réglementation. Mais comme il avait assisté sans broncher à la mise à mort symbolique des Chelly, et comme il se ralliait à la stratégie définie par son voisin, cela ressemblait à une dénégation préventive et rhétorique de ce qu'il était en train de faire précisément. Il précisa bien qu'il n'était nullement question d'interdire les croix, raisonnables et discrètes, mais uniquement les activités "sectaires" dont ces "croix de Dozulé" étaient la manifestation. Un chrétien devait faire preuve d'humilité, et ne pas choquer ses voisins.

C'était du pur "jésuitisme" comme se le représentent les ennemis des Jésuites.

Mais cela donnait une portée toute nouvelle aux invocations par Éric Claveau de l'autorité des prêtres, des évêques, et de l'Église officielle, et à ses appels répétés à l'intervention des gendarmes. L'alliance effective du sabre et du goupillon, c'est là qu'elle se trouvait, au moins en gestation

Et, dernière surprise, M. Bordry terminait son intervention en faisant un rapprochement entre l'initiative des Chelly, les croix "sauvages", et ceux qui, par antisémitisme, et pour dénier «que les Juifs aient été exterminés», avaient tenté d'ériger des croix du même genre autour d'Auschwitz !

L'allusion était pour le moins perfide. Et visait vraisemblablement à mettre dans le même sac, pour mieux les noyer ensemble, des chats bien différents. Mais cette nouvelle accusation, lancée in fine, contre les Chelly, m'a paru indécente, obscène. Et cet acharnement contre des croix, d'un homme politique qui avait pris bien soin de se présenter comme un catholique pratiquant, avait quelque chose de monstrueux, de contre nature, comme son alliance tactique avec un Éric Claveau.

Il y avait dans tout cela quelque chose de révoltant. De révoltant à titre humain.

Tant de duplicité m'accablait, et m'accablait plus encore parce que M. Bordry avait l'air d'un brave homme, soucieux de préserver "les libertés", sans avoir l'air de se rendre compte de ce qu'il faisait et du sens de ce qu'il disait ! Et l'accusation d'antisémitisme m'apparaissait soudain comme le type même de l'accusation émissariale, l'accusation qui détruit, l'accusation qui fait de vous un coupable du seul fait d'en être accusé. Et je devinais la campagne médiatique qui pourrait se déchaîner dès lors que ce nouveau wagon serait accroché au train de la lutte anti-croix.

J'eus envie d'intervenir. Un violent mal de tête se manifesta à nouveau et toutes sortes d'idées contradictoires ou paradoxales me venaient à l'esprit sans que je puisse en fixer aucune. J'étais totalement incapable de prendre la parole. Mais le mal de crâne, qui montait rapidement avec une force angoissante, disparut soudain. Et j'entendis distinctement : «hoc signo vinces !». Et je ressentis calme et apaisement, mais troublé d'agacements persistants, comme pour me dire que la satisfaction intense que j'avais ressentie précédemment était un idéal difficilement accessible et auquel je pouvais aspirer, mais que mes tribulations n'étaient pas terminées.

La réunion touchait à sa fin. La salle, semblait-il, adhérait massivement aux "idées" qui avaient été développées à la tribune. La réunion s'était terminée par l'appel d'Éric Claveau à venir massivement porter plainte contre les Chelly. On se levait, et je me levais, quand un voisin, qui m'avait entendu au début de la réunion prier de rester la jeune femme qui était intervenue, et qui m'avait entendu bougonner une ou deux fois des remarques consternées, mais correctes, clama :

« Il y a un Monsieur qui n'est pas d'accord, il veut dire quelque chose».

Je levais la main en hochant la tête en signe de dénégation, et me bornais à dire à mes voisins immédiats : «Je suis abasourdi. Je ne comprends pas très bien ce qu'on reproche aux Chelly. Le remède [proposé] me semble pire que le mal [supposé]». A quoi on me répondait agressivement : «Vous ne comprenez pas ? Vous avez des enfants ?»

Je pensais que, décidément, les enfants servent à tout. J'ai deux filles, et si j'ai parfois des inquiétudes pour elles, ce n'est pas précisément du fait des agissements des Chelly, ni des ondes maléfiques émises par la croix. Je ne répliquais cependant pas. A quoi bon.

Je sortais.

En quittant la salle, j'entendis une femme, qui ne me voyait pas, dire à ses amis «Ils sont quand même courageux d'être venus comme ça, à deux tout seuls». Cette remarque me fit plaisir, mais je remarquais que cela impliquait que, dans son esprit, la présence de la jeune femme, au début, et la mienne, avaient été préméditées, et que nous nous connaissions. Ce qui était entièrement faux.

Enfin, je prenais la route du retour, en agitant toutes sortes de pensées, avec l'idée qu'il me faudrait beaucoup de temps pour les mettre en ordre, mais avec la certitude que je venais d'assister à quelque chose d'important, d'instructif, de significatif et de révélateur.

Révélateur de quoi ?

Le désarroi de mes propres pensées ne me permettait pas de répondre dans l'instant. Mais l'acharnement de l'Église officielle, ou d'une partie au moins de l'Église officielle, contre cette croix, d'une part, contre des croix semblables qu'elle ne contrôlait pas, d'autre part, constituait une "révélation" qui, une fois de plus changeait tout.

Je pensais pourtant que ce serait bien le diable s'il se trouvaient 2 ou 3 personnes pour passer effectivement à l'acte, et pour aller porter plainte à la Gendarmerie, comme cela leur avait été demandé 9. Je ne ressentais ni haine, ni hostilité contre le public. En dehors de quelques agités du bocal, la masse me semblait simplement complètement éberluée et manipulée. Heureuse de se retrouver, hors du train train et des soucis quotidiens, heureuse de participer à un événement qui devenait réel puisqu'on en parlait à la télé. Heureuse d'exister, tout simplement, ou heureuse de l'illusion d'exister.

Mais la facilité avec laquelle ce public se laissait manipuler constituait pour moi la pire des révélations. Elle anéantissait mes espoirs de jeunesse, à Socialisme ou Barbarie, de voir la masse s'émanciper et prendre en main ses propres intérêts en s'organisant contre les politiciens et les bureaucrates manipulateurs. Par contre, toutes les analyses de cette même jeunesse, à Socialisme ou Barbarie, sur la malfaisance et la perversité de ces bureaucrates manipulateurs, se trouvaient entièrement confirmées, vérifiées, illustrées, jusque dans le moindre détail.

Une autre idée s'imposait à moi sur le chemin du retour.

Tout au début de cette affaire, l'évocation d'une croix monumentale avait suscité en moi la crainte d'une manifestation d'impérialisme et de fanatisme religieux qui contredisait tout ce qu'il me semblait percevoir du devenir du christianisme actuel. Je craignais l'impérialisme de la croix, et je venais de découvrir un "christianisme" anti-croix (?!) plus inquiétant encore Je craignais la foi. Pire encore, je découvrais la "mauvaise foi" et l'alliance dans la mauvaise foi de religieux et d'anti-religieux !

La repentance de cette même Église, dont je venais de voir une facette inquisitoriale se révéler à moi au cours de la réunion, La repentance dont on parlait beaucoup depuis quelques années, sans que j'y porte grande attention, prenait soudain une saveur inattendue. S'agissait-il bien de repentance ? ou de la reprise et de l'aval d'accusations lancées, en méconnaissance du contexte, contre les générations antérieures de l'Église, qui faisaient, à tout prendre, preuves de plus de rigueur, de constance et de dignité.

S'agissait-il de repentance vraie ? et méritoire ? rassurante pour l'avenir, ou d'une simple soumission aux exigences d'un judaïsme devenu sûr de lui-même et dominateur ?

L'Église confessait-elle ses péchés, ou nolens volens, se ralliait-elle hypocritement aux accusations lancées par les puissants du jour ?

Bien d'autres idées me traversaient la tête. L'Église catholique a d'abord été une secte protojudaïque qui a finalement conquis de l'intérieur l'empire romain. Elle s'inscrit à la fois dans une filiation et dans une rupture avec le judaïsme. Elle tient du judaïsme une tendance et une logique dominatrice et totalitaire, en même temps qu'elle est porteuse, en opposition avec le judaïsme, d'un message universaliste, en rupture avec le judéocentrisme mono-ethnique.

La doctrine de l'Église, et le rapport des forces plus ou moins occultes à l'intérieur, oscillent entre ces deux tendances qui l'habitent essentiellement. La théologie traditionnelle, celle des "Pères de l'Église" constitue donc un ancrage, un môle de résistance et un rempart face aux prétentions judaïques. Dès l'instant où l'Église abandonne ses positions traditionnelles, de rempart spirituel contre les empiétements judaïques, elle se transforme, du même mouvement, en cheval de Troie du judaïsme.

La "repentance" de l'Église, dès lors qu'elle omet ses "péchés" à l'égard du paganisme comme à l'égard de l'athéisme 10, pour ne se concentrer que sur ses "péchés" à l'égard du judaïsme, qui, lui, ne se reconnaît aucun "péché", aboutit à laisser au judaïsme la voie libre. La liberté d'expression et l'attitude rationnelle, sceptique, scientifique, n'y gagne rien. Au contraire même, puisque l'impérialisme judaïque devient de ce fait même hégémonique.

Autre pensée fulgurante qui me traversa l'esprit : A l'époque [supposée] du "sacrifice" [supposé] du Christ sur le mont Golgotha, l'orthodoxie judaïque régnait en Palestine, occupée par les Romains, au point d'obtenir de la puissance romaine l'exécution d'un Juif, successivement accusé, sans preuves, d'être un agitateur politique contre la souveraineté romaine, puis, devant l'échec de cette accusation, d'être un blasphémateur du judaïsme. Le judaïsme officiel, pour vaincre les réticences du procurateur de Judée, Ponce Pilate, disposait de moyens de pression à Rome même et dans tout l'empire romain, du fait d'une diaspora active. Et l'empire romain représentait l'ensemble du monde connu.

Cette situation n'est pas sans analogie avec la situation mondiale qui prévaut à 2000 ans de distance. Mutatis mutandis l'empire américain domine le monde, et le judaïsme qui domine en Palestine aujourd'hui grâce à l'impérialisme américain, n'est pas sans influence à Washington, et dans l'ensemble du monde, du fait d'une diaspora très active, qui, à l'échelle de la planète, et non plus seulement en Palestine, persécute les "blasphémateurs" sous l'accusation dirimante d'antisémitisme. L'essence de la réaction chrétienne et du message évangélique n'a-t-il pas consisté à dire, dans la Palestine, puis le monde romain du premier siècle : «Celui que NOUS 11 venons de crucifier est innocent». Le christianisme est allé un peu plus loin, en déclarant : «Non seulement il est innocent, mais il est le fils de Dieu. Il est Dieu !...».

Mais la situation mondiale qui prévaut actuellement n'est pas sans analogie avec celle qui prévalait en Palestine à l'époque du Christ, peut-être simplement parce que la logique émissariale, qui cherche à reconstituer le lien social dans la participation collective à la mise à mort du "blasphémateur", de celui qui est différent, de celui qui n'adhère pas aux valeurs de la collectivité, est un ressort puissant de l'histoire humaine. Ce "molochisme" dévorant qui demeure jusqu'ici la logique cachée "depuis la fondation du monde" qui habite la gemeinewesen, l'être ensemble, l'être collectif, des groupes humains. Ce "molochisme" à l'oeuvre chaque fois que l'on désigne un ennemi dont l'extermination rétablira "la paix", qu'il s'agisse des nouveaux Hitler : Saddam Hussein, Milosevitch, Haider, ou des nouveaux Allemands : les Arabes, les Serbes, et qui sais-je encore.

N'est-ce pas la situation elle même qui provoque perpétuellement une réincarnation christique, et qui appelle de toutes ses forces, ou de toute son impuissance, LA réaction chrétienne : «Il est innocent !» qui est le préalable nécessaire à une analyse réaliste et objective de la situation.

Mais la nécessité où je me trouve aujourd'hui d'écrire des phrases cohérentes pour rendre compte des idées qui me traversaient la tête sur le chemin du retour de Nancray me conduit à rationaliser dans une certaine mesure des idées qui se présentaient en fait toutes ensembles, avec leurs contraires, leurs objections, leurs paradoxes, et que j'explore moi-même avec curiosité.

En passant devant la gendarmerie de Beaune-la-Rolande, j'étais ramené à des pensées plus immédiates et plus concrètes : combien de personnes viendraient, demain à 8 heures 30, accompagner Éric Claveau, pour porter plainte contre les Chelly ?

Sous le coup de l'indignation à l'encontre de ce à quoi j'avais assisté, je pensais encore qu'il y en aurait fort peu, et toute l'affaire me semblait devoir capoter lamentablement, en dépit de l'enthousiasme des inquisiteurs laïques. Quant à la violation par les Chelly de l'arrêté municipal, et la perspective d'une cascade d'amendes, cela me paraissait une rodomontade pour donner du coeur aux futurs plaignants. Un autre détail m'intriguait. Éric Claveau avait soutenu que la croix électrifiée se trouvait à moins de dix mètres d'un poteau EDF, que cela contrevenait à un règlement de sécurité, et que cela suffirait à obtenir la destruction de la croix. Tout était faux. Là encore cela m'apparaissait comme une manipulation pour donner du courage aux futurs plaignants et de l'espoir aux militants anti-sectes et anti-croix.

Mais en fait, même l'arrêté municipal arraché par Claveau et les manifestants au maire de Nancray, et dont Claveau était si fier, se contentait de «demander» aux Chelly l'extinction de la croix la nuit !

Pour la bonne et simple raison qu'il n'existait aucune base légale ou réglementaire qui aurait permis d'exiger, d'ordonner, cette extinction. Par conséquent, et contrairement aux affirmations réitérées du président de DMS, cet arrêté ne constituait pas une base suffisante pour permettre aux gendarmes de dresser un procès verbal d'infraction*. Au surplus, Éric Claveau avait bien insisté à plusieurs reprises sur le fait que DMS et ses brillants avocats prendraient tous les frais, et la suite, à leur charge.

Indépendamment du caractère peu banal de ce recrutement de "clients" pour des avocats, les plaignants s'exposaient quand même à des indemnités pour "dommages", ou pour dénonciation calomnieuse, ou procédure abusive, ou à des demandes reconventionnelles, selon la manière dont leurs plaintes seraient rédigées. M. Éric Claveau s'était bien gardé de le dire, mais peut-être les gendarmes avertiraient-ils les "victimes" de la croix, et cela refroidirait-il les énergies.

Erreur totale de ma part, puisque ce sont au moins cinquante personnes qui ont porté plainte, parmi lesquelles je me demande combien se sont effectivement assurées que DMS couvrirait bien tous les frais et paierait bien toutes les amendes ou dommages que ces plaintes de moutons de Panurge pouvaient leur valoir.

Mais nous n'en étions pas là.

Au moment où je passais dans la nuit du 11 février devant la gendarmerie, je ne doutais pas que, s'il se trouvait simplement cinq ou six personnes pour venir porter plainte le lendemain matin, la mayonnaise imaginée par Éric Claveau et DMS pouvait prendre, si personne ne défendait la croix Il ne manquerait pas ensuite de bonnes volontés pour apporter toute l'huile qu'il faudrait pour que la mayonnaise remplisse le saladier et même déborde de tous les cotés.

A la suite de quoi l'État interviendrait. Prétendument pour calmer le jeux et apaiser les passions, il restreindrait un peu plus la liberté d'expression, la liberté de ne pas être comme les autres, la liberté d'avoir des idées qui ne plaisent pas aux voisins. Inévitablement l'État deviendrait le dénominateur commun... et le dénominateur commun deviendrait l'État totalitaire.

Mais plus la société sur laquelle s'exerce la juridiction de cet État est multiculturelle, plus le dénominateur commun est restreint entre les membres de la société. Le Plus Grand Commun Dénominateur (PGCD, quand on apprenait quelque chose à l'école) doit peser d'autant plus lourdement sur chacun des membres de la société... qu'il est moins grand...! Plus le totalitarisme se doit d'être pesant et systématique sur chacun, pour maintenir l'ordre public.

Alea jacta est !

Cette croix devait être défendue, à tout prix, non pas pour ce qu'elle pouvait représenter pour les uns ou pour les autres, mais pour ce qu'elle était pour les Chelly : l'expression de leur liberté, l'expression de leur individualité.

La liberté commence où commence celle des autres !

Et peu importait qui étaient, ou que pensaient, ou que croyaient les Chelly... !

Seule importait la menace totalitaire que faisaient planer sur les libertés individuelles la manipulation en cours et la coalition monstrueuse des anti-croix.

Mais j'étais bien embêté !

Le moyen de faire comprendre à ma femme. Je l'avais quittée en lui disant que j'allais à une réunion contre la croix de Nancray. Et...! J'étais devenu un défenseur acharné de cette croix, et j'envisageais même, si cela s'avérait nécessaire, d'en construire une dans notre jardin !

Comment expliquer la même chose à mes amis, et à mes ennemis, dans l'Union des athées ?

Comment expliquer la même chose à mes compagnons les plus proches déjà attelés au rocher de Sisyphe et vieillis sous le harnais ?

J'avais besoin de me détendre...

Au lieu de rentrer chez moi, je poussais vers Pithiviers. En passant à Boynes, je saluais au passage la maison de Louis Veuillot. Je pensais à Maurice (*) , et à la phrase de Bordiga : «Le marxisme ne connaît ni "immortels" ni morts. Avec ceux que l'art oratoire vulgaire désigne ainsi, la vie dialogue.»

Soudain, ma voiture, une polo Volkswagen rouge dont la clef de contact porte inexplicablement les initiales AH, devenait spacieuse. A ma droite était assis Laborde, alias Jean-François Lyotard. Derrière lui était assis Guy Debord, avec qui, en tournant la tête, je pouvais échanger des sourires énigmatiques. Derrière moi, qui renaudait parce qu'il n'était pas sûr de bien comprendre ce qui était en train de se passer et craignait que nous n'eussions constitué une "tendance", ou même une "fraction", sans l'avoir mis dans la confidence, se tenait Barjot, alias Delvaux, alias Chaulieu, alias Cardan alias Castoriadis. Je discutais surtout avec Lyotard. Je l'avais rencontré une ultime fois au salon du livre, peu de temps avant sa mort physique, mais nous n'avions échangé que quelques mots

J'avais appris, grâce au remarquable exposé d'Élisabeth de Fontenay, lors du colloque qui lui fut consacré sous les auspices du Collège international de philosophie, qu'il avait, ces derniers temps, particulièrement étudié Saint Augustin et les Pères de l'Église en rapport avec la réponse goy à la fausse question juive, et je souhaitais beaucoup partager, et profiter, de ses réflexions 12.

Debord souriait, ironique et amusé à entendre nos discussions "théologiques", mais il n'en perdait pas un mot. A l'exposé de ce que j'avais cru comprendre à travers les "explications" d'Éric Claveau, du projet des Amis de la Croix glorieuse de Dozulé, il se borna à ponctuer :

«C'est un projet qui présente l'avantage d'avoir peu de chances de se réaliser».
«Au point que, si il se réalisait finalement, on pourrait vraiment parler de Miracle.»
«Et d'un miracle qui prouverait aux chrétiens, qui n'y croient pas vraiment, que Dieu existe et qu'il fait encore des miracles»
«Et qui prouverait aux athées, surtout si c'est eux qui relancent le schmilblick, qu'ils peuvent aussi faire des miracles, tout en restant athées !»
«Je ne suis pas sûr qu'ils apprécient. Il faudra tourner ça autrement !»
«En tout cas, une croix qui ne serait que le symbole d'un homme mis à mort par l'État, à la demande d'une religion dominante, ne devrait pas déplaire aux athèes.»
«Et cette croix symboliserait tout autant le sacrifice du Christ, mis a mort par les Romains sur demande du judaïsme, représenté par le Grand Sanhédrin, que le supplice du Chevalier de La Barre, mis à mort par le bourreau du Roi sur demande de l'Inquisition.»
«Elle symboliserait aussi tous les Juifs injustement mis à mort.»
«Et les révisionnistes, persécutés par les juifs»
«Ce serait donc une croix vraiment _cuménique, dans laquelle personne ne se renierait, contrairement à l'_cuménisme marécageux qui domine actuellement»
«Ad augusta per angusta»
«Pour tous les chrétiens, ce serait un retour aux sources christiques authentiques, et les catho traditionalistes les plus sourcilleux pourraient adhérer sans se renier»

[...] Et nous continuions ainsi.

Cette conversation à bâtons rompus me faisait du bien

Mais quand j'évoquais mon indignation viscérale après ce que j'avais vu à Nancray, Lyotard rétorqua simplement : «Ben, t'as vu l'humanité, il n'y a pas de quoi en faire un plat !». Quant à l'éventualité d'ériger une croix dans mon propre jardin... Debord éclata de rire... «Tu sais ce qu'il est arrivé à Don Quichotte contre les moulins à vents», mais son rire ironique était "amusé", pas hostile.

«Il faut une longue cuiller pour souper avec le diable, mais une cuillère plus longue encore pour déjeuner avec l'Église», et pour préciser sa pensée : «Ce ne serait jouable que si tu trouvais un truc pour rendre cette croix irrécupérable. Mais les choses étant ce qu'elles sont...»

«Dans cette éventualité, la situation n'appellerait-elle pas à la constitution d'une nouvelle internationale ?».

Je garde la suite pour moi, tant qu'elle ne se sera pas matérialisée, ce qui ne saurait tarder. Debord, Lyotard et Barjot, nécessairement, feront de même.

Mes hôtes me quittaient près de Dadonville, chacun dans leur direction, chacun avec leurs tâches respectives.

En partant, Debord me lançait : «Tu feras toujours preuve de trop peu de rigueur dans ton activité pour être considéré comme un révolutionnaire, et tu devras souffrir la présence prolongée et les discours d'imbéciles, et même de pro- Vidal-Naquet »

«Mais s'il n'existait pas celui-là13, il faudrait l'inventer !»

Nous étions bien d'accord :

IN GIRUM IMUS NOCTE ET CONSUMIMUR IGNI


Ma Volkswagen polo retrouvait ses dimensions plus normales, et je rentrais chez moi.

Mon épouse était endormie, et je me gardais de l'éveiller.

A chaque jour suffit sa peine... Demain est un autre jour.


Don Quichotte de la Manche

Romainville. Le 22 mars 2000

L'an prochain à Aelia Capitolina



P.S. : Bien sûr, chacune des "révélations" que j'évoque dans ce texte nécessite, comme tout dans la vie, enquêtes, vérifications, réflexions et dialogues.

Le présent récit se termine le 11 février vers minuit. Depuis, et bien que d'autres occupations et préoccupations impérieuses aient requis mon attention et mon temps, toutes sortes d'informations nouvelles ont continué à me parvenir, qui ont alimenté de nouvelles réflexions.

Mais, comme chaque fois que l'on croit découvrir l'Amérique, on ne découvre que soi-même, et c'est dans le chemin parcouru, et non dans le but, que réside l'enseignement.

J'ai donc finalement découvert que ce que j'avais découvert, d'autres l'avaient découvert avant moi, et en particulier la logique "diabolisante" et "inquisitoriale" des justiciers anti-sectes. Il existe même une littérature abondante, de qualité variable, qui permet de faire l'historique et d'analyser les origines et les causes. Je pense même pouvoir dire qu'un vaste mouvement libérateur de résistance, dont j'ignorais tout, est en cours de constitution. Le livre de Joël Labruyère, L'État inquisiteur : la spiritualité en danger 14 me semble constituer une analyse et une synthèse remarquable, qui comporte un historique des persécutions "anti-sectes" et des associations inquisitoriales sponsorisées par l'État.

Ce livre m'a permis de vérifier, une fois de plus, que l'on peut parfaitement ignorer complètement des persécutions dont sont victimes de très nombreuses personnes, et des groupes entiers, alors même que des multitudes d'échos (déformés) sont passés dans les médiats, que des tracts, des brochures et des livres ont été publiés, que des victimes ont hurlé leur innocence.

Je vérifiais donc, une fois de plus, que, quoi que l'on fasse, on est toujours en retard quelque part sur l'histoire et c'est rassurant !

Je renvoie donc à ceux qui m'ont précédé, et je vais maintenant me limiter à l'approfondissement de l'étude du cas de Monsieur Éric Claveau, qui me paraît être un personnage bien intéressant. Il m'a été rapporté une circonstance où il avait prétendu, pour surmonter une objection, avoir lui-même une croix autour du cou ! En d'autres circonstances, il se prétend Musulman ! Il me semble être un agitateur professionnel, et vivre de cela.

Je ne crois pas qu'il soit un agitateur indépendant. Sa pratique du harcèlement dénote une doctrine sous-jacente qu'on pourrait nommer : le créationnisme légalo-judiciaire. Cette doctrine n'est pas sans parentés avec la pratique et les thèses sur l'utilisation de la justice défendues par le père et le fils Klarsfeld.

Je remercie toute personne susceptible de m'aider à mieux cerner la personnalité d'Éric.


D. Q.


| Police de la pensée |