La justice d'abord, la presse ensuite s'intéressent à M. Roland Dumas, président du Conseil constitutionnel (les membres y sont nommés), pendant dix ans ministre des Affaires étrangères sous la présidence de François Mitterrand, avocat mondain fort connu, spécialiste, entre autres, des successions d'artistes, marié dans la riche bourgeoisie bordelaise. Il est également président de la fondation Mitterrand qui a, semble-t-il, pour charge principale d'archiver les papiers de l'ancien président.
Il est soupçonné d'avoir été le destinataire d'une fraction non encore évaluée des énormes quantités d'argent détournées par la direction de l'entreprise pétrolière d'Etat, Elf, pour des fins de corruption. S'il faut en croire la presse, les juges d'instruction n'auraient pas en main la preuve qu'il a reçu une fraction de cet argent. Il est assuré en revanche que l'une de ses maîtresses, Mme Deviers-Joncour, a servi, elle, de récipiendaire à des sommes très importantes, plus de 50 millions de Francs, hébergées sur des comptes suisses. Elle est en prison depuis novembre 1997. Le principal manipulateur des fonds, M. Sirven, employé d'Elf pour ses activités politiques occultes, a disparu depuis l'été 1997.
Avec une belle unanimité qui fait sentir l'odeur d'une campagne bien orchestrée, la presse donne à penser que Roland Dumas aurait reçu de l'argent, et l'aurait reçu, qui plus est, sur son compte en banque à Paris. Cette affirmation est tellement imbécile que nous devons tout de suite chercher quel est le véritable but de la manoeuvre.
Il faut commencer par rappeler qui est Roland Dumas, non pas l'homme ou l'avocat, mais chercher dans la fonction très spéciale qu'il a remplie depuis près de cinquante ans: il a été l'ombre de Mitterrand. Il a été l'avocat, certes, qui pouvait organiser la défense de Mitterrand, ancien avocat mais surtout homme politique mêlé à toutes sortes d'affaires, mais surtout celui qui organisait l'obscurité autour de Mitterrand quand celui-ci la jugeait nécessaire. Dumas, qui a laissé sa riche épouse dans un manoir du Bordelais, avait les mains libres à Paris pour mener plusieurs existences, y compris celle de l'ombre de Mitterrand. Il a été de tous les coups tordus. Lorsque Mitterrand abandonnait une nouvelle maîtresse, et elles furent légion, Dumas était chargé de consoler, de dédommager, de recaser l'abandonnée dont il fallait bien acheter le silence. Nous ne donnerons pas de noms mais nous savons ces choses de source directe. Ce système a très bien marché jusqu'à l'élection de Mitterrand en 1981. Ainsi personne n'a jamais posé ouvertement la question de la fortune de Mitterrand qui lui a permis d'acheter un immeuble rue de Bièvre. Une partie a certes été payée par la vente de son appartement de la rue Guynemer, un appartement que Mitterrand avait volé à la Libération. L'ancien propriétaire était un collabo qui ne l'a pas réclamé.
Arrivé au pouvoir, Mitterrand le florentin recevait des institutions anti-démocratiques de la Cinquième république, qu'il avait lui-même dénoncées, un pouvoir quasi-absolu dont il allait jouir jusqu'à la dernière goutte, pendant quatorze ans. Il avait placé son âme damnée, Roland Dumas, au poste-clé des Affaires étrangères. Dans son palais, Mitterrand entretenait à la fois une police privée (Prouteau et les gendarmes), ses hommes d'affaires véreux (Pelat) et ses maîtresses que de nouveaux factotums pouvaient recaser dans des postes avantageux (il y en a encore plein les ministères).
Avec Dumas aux Affaires étrangères, Mitterrand pouvait s'inventer un nouveau rôle, mais il avait surtout là un homme qui pouvait organiser les ponctions financières que la raison d'Etat allait rendre invisibles. Tout le monde sait que Mitterrand était fondamentalement malhonnête et totalement dépourvu de moralité. Jamais aucune enquête n'a été faite sur la fortune que Mitterrand a laissée et qui, pour une grosse part, celle justement qui n'est pas avouable, revient à sa fille adultérine, la fille Pingeot. La question complexe de la reconnaissance de cette fille par Mitterrand apporte des lueurs sur cette succession. Certes, des rumeurs ont fait état de comptes en Suisse dotés de sommes colossales. Mais la fameuse presse d'investigation n'a pratiqué aucune investigation. Elle aurait pu nous dire, par exemple, comment Mitterrand s'est acheté un palais à Venise.
On commence à comprendre. Les grandes sociétés nationales étaient amenées à pratiquer, dans leurs opérations à l'étranger, des paiements de certains "services" en dehors des règles comptables. Le ministère des finances fermait les yeux. Dumas, au Quai d'Orsay, pouvait alors piloter l'acheminement des fonds vers les comptes suisses. Il utilisait pour cela les services de quelques-unes de ses maîtresses, dont sans doute une bonne partie était passée par les mains de Mitterrand auparavant. Et s'il prélevait une commission au passage, elle ne devait pas figurer dans ses relevés de banque du boulevard Saint Germain.
Voila de quoi on peut penser que Dumas est innocent: d'avoir pris l'argent qui était destiné au patron, à Mitterrand lui-même. Dans un geste défensif, il vient de dire, d'ailleurs, que les détournements étaient beaucoup plus importants que le montant examiné par les juges. Il a parlé de 250 millions pour Elf (50 million $).
Avant de mourir, Mitterrand avait pris deux précautions pour bloquer la situation: il avait nommé Dumas au Conseil constitutionnel, un poste qui dure neuf ans et assure une forte protection judiciaire, pensait-il. Et il lui a confié ses papiers.
Les socialistes français ont compris depuis longtemps que leur survie politique serait proportionnelle à la distance qu'ils sauraient prendre par rapport au petit monde machiavélique et pourri de Mitterrand. Mais l'effet de sidération et la capacité de chantage des barons du mitterrandisme, au premier rang desquels il faut placer le maire du Palais de l'Elysée pendant la dernière période, Charasse, ont permis aux profiteurs du système de se maintenir sans être pris à partie par leurs collègues avides de pouvoir.
Voici Dumas en première ligne. Il est abondamment pourvu de munitions. On l'attaque sur un mauvais terrain. Il pourra évidemment justifier sa comptabilité parisienne. C'est le BA BA. il s'en sortira en n'y laissant que quelques plumes. Ce sont les comptes suisses qu'il faut analyser. On connaît les noms de quelques-uns des comptes qui ont servi à Mme Joncour: "oror", "sissi", "nersiv" en quoi la presse a facilement reconnu "Sirven", "nitram" en quoi elle a curieusement omis de voir "mitran", prononciation classique de "Mitterrand".
L'homme de main, Sirven, a disparu. Il y a deux façons de disparaître. L'une d'entre elle est définitive. Si notre analyse est juste, cet homme-là avait toutes les raisons de choisir la première pour éviter la seconde. Mais en a-t-il eu le temps?
Le monde politique redoute l'explosion d'une affaire Mitterrand. Les institutions vermoulues de la Cinquième république n'y survivraient peut-être pas. Mais on voit bien, en même temps, que le dégel de ces quinze ans de glaciation a commencé. Gare aux icebergs. Dumas ferait bien d'aller voir Le Titanic.
Paris, 22 mars 1998
Le lendemain du jour où nous avons fait circuler notre premier texte sous ce même titre, M. Roland Dumas se plaignait devant la presse de ce que "certains" voulaient attaquer ce qu'il a appelé "l'héritage de François Mitterrand". L'héritage de François Mitterrand ne peut être la personne de l'avocat Roland Dumas quelque peu décrépit et dévalué. Or personne, sauf nous, ne mentionne François Mitterrand dans cette affaire. Il faut donc voir dans le lapsus de Dumas une forme d'aveu: l'argent disparu fait bel et bien partie de "l'héritage de François Mitterrand". Michel Rocard, qui aime bien faire son naïf, affirme (Le Monde, 3 février 1998) que Mitterrand "aimait à s'entourer de gens un peu à la limite", ce qui, en bon français, veut dire de franches canailles. Rocard, toujours scout protestant, l'explique par un penchant qu'aurait eu Mitterrand pour "une sorte d'esthétisme". Cette affirmation est grotesque. Feu Tonton aimait à s'entourer de crapules parce qu'il était lui même une manière de patron mafieux et qu'il avait besoin de main d'ouvre pour faire ses coups.
Dans la presse apparaissent de sourdes plaintes: si Dumas n'a pas touché, il s'agit peut-être alors d'un rideau de fumée. Mais qu'est devenu l'argent? Aucun journaliste ne voudra désigner le coupable évident. Quand le roi est nu, ces gens-là se taisent. Céline avait raison de traiter les journalistes de: "blablas catastrophes tant par mois, chasseurs de pourliches émargeurs, mégottiers, crevards, tâtonneurs, bourriques, faux-fileurs, double-jetonneurs, provocantistes, invertistes, renversistes, cyclistes, fileurs de trains, d'échafauds, de croisades, de pêche à la ligne, Bérésinas des Nogents, fous, hannetons tous les sens de bon droit" (Maudits soupirs pour une autre fois, p. 62).
A ceux qui voudraient s'accrocher à l'idée enfantine d'un Mitterrand propre, il est bon de rappeler les propos d'une victime rapportés dans Le Monde du 7 mai 1996 (p. 12): M. Antoine de Galembert, ex-PDG de la compagnie fermière de Vichy, a dit le 12 avril 1996 devant le juge d'instruction que les enveloppes d'argent liquide données par lui ou sa secrétaire à François de Grossouvre, d'un montant total de plus de 1,5 million de Francs "avaient été versées à la demande de François Mitterrand lui-même, afin de subvenir à certaines dépenses liées à l'entretien de sa fille Mazarine."
Voici donc les faits que la justice ne semble pas avoir examinés tout à fait à fond: Mitterrand s'adresse à une importante société; il leur dit qu'il a besoin d'argent, pour sa fille, paraît-il. Le PDG trouve 150 millions de centimes en liquide et les envoie à l'Elysée. Point. Ajoutons que de Grossouvre, qui semblait se désinfatuer de Mitterrand et qui annonçait qu'il allait parler a été tué d'une balle dans la tête dans son bureau de l'Elysée. Affaire classée sans suite.
Sa fille, logée gratuitement dans un appartement du Quai Branly, avec résidence secondaire dans le château de Souzy-la-Briche, près d'Arpajon, propriétés de l'Etat, ne devait pas coûter tellement cher. Le président Chirac, soucieux de maintenir cette tradition néo-monarchique, a maintenu l'héritière dans ses meubles. Si Mitterrand abusait les gens à qui il extorquait de fortes sommes en prétextant de sa fille, qu'a-t-il fait de l'argent? Cette question va hanter la gauche et contribuera, si elle n'est pas résolue, à sa destruction politique. Ce ne sera pas une grande perte.
Avec une droite en train d'exploser et une gauche menacée d'implosion, on pourrait avoir quelques jolis lendemains qui déchantent.
(18 avril 1998): Voir "Roland Dumas ou les tribulations d'un milliardaire de gauche", Marianne, 6 avril 1998
Voir "Une vie à l'ombre de Roland Dumas" (Christine Deviers-Joncour), Libération du 10 avril 1998.
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