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Pierre Vidal-Naquet, In Memoriam (31 juillet 2006)

Deux points de vue opposés: Le Monde et Serge Thion 






L'"historien militant" Pierre Vidal-Naquet est mort

 

L'historien Pierre Vidal-Naquet est décédé dans la nuit de vendredi à samedi à l'âge de 76 ans, à l'hôpital de Nice, ont annoncé dimanche 30 juillet les éditions La Découverte. Il était dans le coma depuis lundi à la suite d'une hémorragie cérébrale.

Né le 23 juillet 1930 à Paris, cet intellectuel engagé se définissait lui-même comme un "historien militant". Fils d'un avocat entré très tôt dans la Résistance pour ne pas devenir "un juif errant", Pierre Vidal-Naquet était docteur ès-lettres et agrégé d'histoire. Il a consacré ses recherches à la Grèce antique, l'histoire juive et l'histoire contemporaine.

Il est intervenu dans la plupart des grands débats des dernières décennies. Dénonciateur de la torture durant la guerre d'Algérie, adversaire du pouvoir des colonels en Grèce, il multipliera pétitions, lettres à la presse, création de comités de soutien, intervenant sans relâche dans les principaux dossiers judiciaires et politiques.

Il sera aussi l'un des premiers à démonter les thèses des négationnistes, notamment dans ses ouvrages "Assassins de la mémoire" et "Réflexions sur le génocide".

 

Le Monde, 30 juillet 2006

 


 

Le polymorphe souple a cessé de nuire

 

Par Serge Thion

 

Confortablement calé au pied d'un grand saule, nous voyons passer au fil de l'eau le cadavre boursouflé d'un des plus grands faiseurs de notre époque, celui qui restera immortel sous le nom de Vidal-Caquet. Il pleut des éloges, comme le veulent les circonstances. 85 articles dit le perroquet Google, qui reste maussade sur son perchoir. Tous pareils: la louange mécanique, guindée. Rares en effet étaient ceux qui aimaient le défunt. Il inspirait une crainte diffuse. Il était sujet aux foucades, obsédé par ses désirs de vengeance. Nous qui ne sommes pas tenus aux convenances, nous pourrons dire la vérité sur cet homme qui prétendait la vouloir.

Commençons par le commencement: c'était un énorme vaniteux, de la pire espèce, celle qui la cache sous un hypocrite voile de modestie. Tartuffe! Il se croyait permis d'intervenir sur tous les sujets en dépit de sa vaste ignorance, toujours masquée par sa prétention. Il avait en particulier développé un système de notes de bas de page qui était une véritable subversion de l'habitude universitaire parfaitement justifiée de citer ses sources en note, pour permettre au lecteur de vérifier éventuellement le bien-fondé de telle ou telle affirmation. Si on passe au crible tel ou tel article plus ou moins polémique du sieur Vidal-Croquignolet, on constate qu'une bonne partie des notes n'ont aucun rapport direct avec le sujet traité dans le corps du texte, mais qu'elles veulent donner à voir que l'auteur est savant dans de multiples disciplines, qu'il a tout lu et que le lecteur, bah dame! est un idiot plus ou moins inculte. C'est un vieux truc: l'étalage de la fausse science qui est un l'indice certain d'une vanité envahissante.

Dans les deux volumes de ses Mémoires, la vanité et la prétention sont portées au point d'incandescence. Là, pas de notes infrapaginales, mais le texte n'est qu'une longue litanie de ce que les Anglosax appellent name-dropping: laisser tomber négligemment le nom de personnes connues afin de faire savoir au lecteur ébaubi que l'auteur connaît du beau linge, des célébrités et même des stars. Chez Vidal-Crochet, c'est une manie qui tourne à l'avalanche et qui en rend la lecture extrêmement fastidieuse. Certes, l'auteur ne fait pas dans la vanité simple, la vantardise grossière à la Tartarin. Il admet qu'il a eu tort, dans telle ou telle circonstance (il en oublie), il reconnaît avoir fait des erreurs de jugement, mais c'est pour mieux rebondir et nous faire admirer son extraordinaire humilité, son exemplaire honnêteté, sa prodigieuse bonne foi. Tout cela n'est que du tape-à-l'œil.

On comprend bien, dès les premières pages du deuxième volume, qui commence avec son premier emploi de jeune professeur agrégé, dans un lycée d'Orléans, que la vie de prof ne lui suffira pas. Même le salaire lui apparaît comme indigne et il nous rassure en disant qu'il reste de l'héritage familial où il pouvait puiser pour avoir une existence digne de ses aspirations. Dès le début, il est démangé par le prurit d'écrire des articles un peu partout, sur n'importe quel sujet. Son effrayante vanité le pousse à croire que ses opinions sur tout et sur rien pourront intéresser qui que ce soit. C'est par milliers qu'il va pondre des articles, articulets, notes, lettres, interventions et autres balbutioles, et surtout des préfaces à la tonne, pour se faire connaître, se faire voir et se faire admirer. Une vraie crevure de gloriole. Tout cela serait évidemment illisible aujourd’hui. Mais le système est une sorte de boule de neige: ayant réussi à placer quelques papiers par ci par là, il pouvait arguer de leur publication pour en placer d'autres dans différents journaux ou publications, établir des liens personnels avec un membre de la rédaction (Robert Gauthier, au Monde, par ex.) et s'en servir comme conduit pour d'autres papiers, qui ensuite serviront... etc. etc.  Car ce qui alimente la vanité, c'est l'ambition. Comme il lui fallait bien en rabattre sur les ambitions de carrière universitaire, à cause de son manque évident de foi dans le travail, il fallait faire une carrière externe, médiatique, politique, fondée sur une notion à la mode et très élastique: l'engagement. La garantie, c'est le modèle dreyfusard. Il dit que son papa lui a raconté l'affaire Dreyfus quand il avait une douzaine d'années et qu'ensuite il a toujours voulu s'engager, que c'était l'attitude la plus enviable et les gens qu'il admire le plus sont certainement de cette espèce. C'était surtout la garantie d'un carrière médiatique, sans les risques du métier de journaliste.

L'engagement permet tout, pardonne tout, efface tout. Puisqu'il est la quintessence de la justice et de la justesse. Toutes les conneries qu'il a pu dire ou faire (et qu'il reconnaît assez facilement, après coup) sont justifiées par la nécessité de l'engagement. Le dossier du révisionnisme? Il me l'a montré, dans sa bibliothèque: il avait le livre de Butz et deux ou trois Rassinier! Point final. Il s'est lancé dans l'affaire sans aucune connaissance, sans travail préparatoire, sans autre nécessité que celle de «s'engager», uniquement pour assouvir es rancunes personnelles. Mais avec des certitudes établies, préalables à toute enquête. Le contraire de l'attitude historienne.

C'est bien la génération façonnée par Sartre: comment le petit bourgeois crédule peut-il échapper à sa propre culpabilité? Vidal-Laquais dit avec fierté qu'il a cessé d'employer des domestiques en 1977! Quelle intéressante problématique! Mais il laisse entendre que les tâches du ménage incombent à sa femme et pas à lui. Bref, l'engagement, dans ce qu'il a de systématique, est absurde mais il cache magnifiquement toutes les petites manœuvres du carriériste. Dans le domaine qui fut le sien, il a toujours été un redoutable maœuvrier de couloir, participant à toutes sortes de commissions, imposant ses candidats, écartant rudement ses adversaires: le type même de l'intrigant, qui cache la main, haï par tout le monde. Il lui arrive de s'en vanter dans ses Mémoires.

C'est peut-être le moment de dire un mot de sa carrière universitaire: elle fut d'une affligeante médiocrité. Incapable de faire une thèse, il s'est fait nommer docteur d'État à la sauvette, "sur travaux", à Nancy, un endroit où nul ne le connaissait. Il n'a jamais pu se faire nommer professeur d'université et il a dû se contenter de rester dans l'antichambre que constitue l'École Pratique, suivi, comme c'est l'habitude, par une dizaine d'étudiants, le plus souvent étrangers. L'École n'est pas réellement un lieu de l'univesité, mais une petite structure pour chercheurs atypiques ou marginaux. C'est sur sa notoriété de plumitif et de polémiste qu'il s'appuyait pour pénétrer toutes sortes de commissions, et non sur sa renommée de savant, à laquelle il était le seul à croire. Car, en effet, tous ceux qui le louangent aujourd'hui d'avoir été un "historien", un "remarquable helléniste" n'ont aucune idée de ce que fut le domaine de l'hellénisme et de l'histoire grecque.

Historien, il ne l'était pas. Ce qu'il a tenté de faire était d'introduire de la "sociologie" ou de l'"anthropologie" dans l'histoire de la Grèce ancienne. Or d'autres grands esprits l'avaient fait bien avant lui: Gernet, Vernant, Levêque, Meyerson, Momigliano et beaucoup d'autres. Il a donc recopié, réarrangé quelques dossiers, cosigné des articles ou des livres avec plus forts que lui. Sa contribution originale est à peu près égale à zéro. Il n'a été, pour la science de son temps, qu'un petit compilateur,  et pour ne pas employer le vilain terme de plagiaire, disons qu'il a fait le vulgarisateur, commode à lire, sans aucune audace de pensée. Il y a plus 'audace de pensée dans une page de Florence Dupont (par ex. L'insignifiance tragique) que dans cinquante articles de Vidal-Miquet. D'ailleurs, il n'avait pas beaucoup de temps à consacrer à des recherches qui étaient surtout des compilations: ses articles de polémique politique, ses innombrables préfaces à toutes sortes de bouquins plus ou moins minables, ses tournées de conférences payées par le Quai d'Orsay, ses innombrables jetons de présence dans des commissions de ceci et de cela, des comités de rédaction de revue aussi prestigieuse que Partisans, tout cela lui bouffait du temps. Ajoutez les voyages, les longs séjours à l'hôpital ou dans sa grande maison de Fayence, les prétentions culturelles, les festivals... Comment voulez-vous qu'il ait pu faire une vraie carrière de chercheur? Il a fait semblant et, dans la profession, on protège ceux qui font semblant. On serait surpris par le nombre de mythomanes et de menteurs qualifiés qu'elle recèle, sans aucune volonté de les éliminer. La raison en simple. C'est la règle d'or du monde de la recherche, au moins dans les sciences humaines: N'examine jamais ce que fait ton collègue, il pourrait examiner ce que tu fais. C'est la survie assurée pour les baudruches du genre Vidal-Piquet. Ce n'est pas par hasard qu'il a ce mot pour se qualifier, dans ses Mémoires (II, 217): "polymorphe souple".

 

Ce type était d'une malhonnêteté rare, et très bien dissimulée. Lorsqu'il a rédigé une longue attaque contre le révisionnisme, et surtout contre les révisionnistes, il a exigé de Paul Thibaud, directeur de la revue Esprit, qu'il ne me montre par son article avant publication (septembre 1980) car il avait peur d'une réponse qui aurait paru dans le même numéro. On pourrait considérer cette petite malhonnêteté comme vénielle mais il y a bien pire. Les révisionnistes – ils furent plusieurs, séparément – ont répondu à ce malheureux qui s'égarait loin de ses domaines de compétence, et point par point. Des réponses terribles, qui le renvoyait à ses ignorances, à ses petits coups bas, à ses digressions inutiles, bref, des réponses qui le liquidaient en tant qu'intervenant, pseudo-historien, dans cette querelle qui portait sur des faits, et non sur des imputations de suppositions de prétentions de motivations politiques. Dans ses mémoires, il se croit obligé de dire qu'en khâgne, à Henri-IV, Faurisson "tenait des propos hitlériens" (I, 210). C'est typique du besoin, à l'orée d'une discussion polémique, de déconsidérer l'adversaire, éventuellement par un mensonge, pour ne pas avoir à discuter du fond. L'immense malhonnêteté a consisté à ignorer toutes ces réponses et leurs arguments, et couvrir cette incapacité avec ce slogan imbécile: on discute au sujet des révisionnistes mais pas avec les révisionniste. C'est la formule de la lâcheté intellectuelle et elle a fait immédiatement florès. Il est impossible à toute personne informée de garder la moindre estime intellectuelle pour un dégonflé de cette espèce. Tout le reste n'est que paillettes et poudre aux yeux.

 

Il y a sans doute une clé pour comprendre un personnage aussi double, pour ne pas dire duplice. On peut la saisir si l'on pratique une lecture attentive de son pensum mémoriel, ses 600 pages de flatterie de son propre ego. Lorsque ses parents sont arrêtés par les Allemands, à Marseille, en 1944, le jeune Pierre a 14 ans. Il est manifestement écrasé par son père, Lucien, avocat brillant, grande gueule, qui aurait très bien pu se soustraire à cette arrestation. Le jeune Pierre est averti par des copains que la traction avant noire est devant la porte et il échappe au coup de filet. Si on lit bien entre les lignes, on voit qu'il ne prend pas du tout cette affaire au tragique. Comme bon nombre de garçons de cet âge qui rêvent que leurs parents disparaissent dans une catastrophe quelconque, il se sent brusquement libéré. Certes, il reste des frères et une sœur, et de la famille, qui va le prendre en charge. Mais enfin, c'est quand même une libération. La guerre et ses événements sont aussi, pour des enfants de cet âge, des "grandes vacances" (titre de Francis Ambrière). Longtemps, après la fin de la guerre, il attend le retour des parents. Quand enfin il réalise qu'ils ne reviendront pas, la souffrance et la culpabilité s'installent. Sa faute, irréparable, c'est de s'être réjoui de cette liberté brusquement donnée. Et cette culpabilité lui procurera une sorte de rage contre ceux qui viennent perturber ce qu'il a imaginé comme la fin de ses parents, sur laquelle il n'a strictement aucun renseignement. Cette absence de savoir sera comblée par les fantasmes, et en particulier celui des "chambres" où il voit périr son père et sa mère. Ces choses sont compréhensibles. La douleur et le deuil sont choses intimes, impossibles à transmettre. Elles expliquent la rage tenace qui l'a saisi quand les révisionnistes ont fait surface. Mais, sur le long terme de l'enquête historique, elles ne tiennent pas la route. Vidal-Cruchet a fini par se replier sur le silence et abandonner le terrain. Qu'aurait-il pu faire d'autre, avec le peu qu'il avait dans son sac?

 

Quelques perles:

"J'ai toujours jugé des hommes et des événements en fonction du destin auquel j'avais échappé" (la déportation), tome I, p. 178

 

"L'Épuration ne me choqua pas; je la trouvai même un peu molle. J'estimais que les intellectuels devaient assumer leurs responsabilités. Brasillach fut courageux, mais j'aurais volontiers participé au peloton qui l'exécuta." I, 195

 

"Je n'étais pas anticolonialiste par doctrine, par réflexion sur l'impérialisme, mais par universalisation des principes qui avaient animé la résistance à Hitler, ce en quoi je manquais, assurément, d'originalité". I, 197

 

Comment se forment les mythes: «Lui qui avait beaucoup étudié la mémoire dans l’histoire, et en particulier celle de la Shoah, s’était énergiquement élevé contre les révisionnistes, Robert Faurisson en tête – au point de le gifler, au sens propre comme dans ses publications». Pure élucubration d'un misérable hagiographe, Skander Houidi, dans le torchon appelé Marianne, le 1er août 2006. Le pauvre Vidal-Parquet avait trop peur des coups pour prendre le risque de gifler quiconque. Il rêvait de tuer Faurisson, il l'a dit à plusieurs reprises. En loucedé. On l'attend encore. Aucun courage.

http://www.marianne-en-ligne.fr/exclusif/virtual/histoire/e-docs/00/00/6B/03/document_web.phtml

 


7 août 2006.



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