Commentaires sur Les assassins de la mémoire (Éditions La Découverte, Points Essais, 1987, dépôt légal mars 1995)
UN EICHMANN DE PAPIER
1) Dans le texte Anatomie d'un mensonge, qui ouvre l'article Un Eichmann de papier, Vidal-Naquet se justifie de s'être aventuré "dans une période qui n'était pas "la (s)ienne": "Ayant toujours combattu l'hyperspécialisation des corporations historiennes, ayant toujours lutté pour une histoire désenclavée, j'avais l'occasion, nullement nouvelle, de passer à la pratique. Au surplus, le sujet n'est pas d'une difficulté telle qu'il ne soit possible de se mettre au courant rapidement." (p. 11-2): or, pour discréditer la thèse d'Henri Roques, il adoptera le principe inverse: "Le jury était composé de personnes peu compétentes, J.-C. Rivière, J.-P. Allard (médiévistes)... " (p. 196, note 51 de la p. 43).
2) L'idée "d'admettre l'inadmissible argument des deux "écoles historiques", la "révisionniste" et l'"exterminationniste" " (p. 12), représente pour Vidal-Naquet "quelque chose d'obscène" (p. 13). Comme l'acception courante du mot "obscène" est sexuelle, ne faut-il pas comprendre celui-ci dans son sens étymologique, explicité par Freud (selon Littré): "de mauvais augure", sens qui traduit bien le caractère sacré du "débat" ?
3) Pour clore son introduction, Vidal-Naquet décrète: "Répondre comment, puisque la discussion est impossible? En procédant comme on fait avec un sophiste, [...] dont il faut démonter pièce à pièce les arguments pour en démasquer le faux-semblant " (p. 13) Le spécialiste de l'Antiquité devrait savoir que précisément face aux sophistes Socrate n'aurait jamais menacé a priori d'abandonner la discussion au profit d'un monologue polémique.
4) A propos du cannibalisme, Vidal-Naquet observe comme une vérité semble-t-il générale que "des observateurs extérieurs (sont) très empressés à traiter de non-hommes ceux qui sont simplement autres" (p. 15): que ne donne-t-il donc l'exemple d'un regard plus tolérant envers ces "autres" que sont pour lui les révisionnistes... Cela lui éviterait des attaques aussi basses que celles du genre: "Une petite secte se constitue autour du professeur en mal de délire et de publicité. Elle groupe, comme d'autres sectes, quelques fous, quelques pervers et quelques flagellants, sans parler de la proportion habituelle de gogos et d'imbéciles que compte ce genre d'organisme. [...] Il faut certes prendre son parti de ce que ce monde comporte des Faurisson comme il comporte des maquereaux et des sociétés de films pornographiques. " (p. 105 et 184)
5) "Je me suis intéressé à l'histoire des mythes, à l'histoire de l'imaginaire, estimant que l'imaginaire est un aspect du réel, et qu'il faut en faire l'histoire " (p. 17 -- je souligne): cette remarque vient compléter l'avant-propos: "Entre la mémoire et l'histoire, il peut y avoir tension, voire opposition. Mais une histoire du crime nazi qui n'intégrerait pas la ou plutôt les mémoires, qui ne rendrait pas compte des transformations de la mémoire serait un bien pauvre histoire." (p. 8 - je souligne): le propos de Vidal-Naquet est défendable, mais s'inscrit-il dans la même recherche positiviste que celle des révisionnistes?
6) Comparaison n'est pas raison, et Vidal-Naquet démontre involontairement cette règle logique, lorsqu'il reproche aux révisionnistes de se comporter comme quelqu'un qui nierait l'existence du législateur athénien Clisthène: "Chacun saura que ma théorie est absurde, mais, comme j'aurai respecté les règles du jeu, ma considération n'en souffrira pas." (p. 20) On ne voit pas quelles "règles" les révisionnistes ont bien pu respecter, sinon celles de Descartes, ni surtout en quoi leur "considération" fut préservée. D'autres parallélismes abusifs visant à discréditer le révisionnisme apparaissent d'ailleurs dans ce recueil:
7) Si Vidal-Naquet qualifie d'"admirable" l'"esquisse sur Mauthausen" écrite par Michel de Boüard, on peut penser qu'il admet la "conclusion" selon laquelle "quand auront disparu les survivants de la déportation [...] la principale source leur [=les archivistes de l'avenir] fera défaut: je veux dire la mémoire vivante des témoins" (p. 26 -- je souligne): décidément, les preuves matérielles ne sont pas pour demain.
8) Après avoir dénoncé le "principe" révisionniste "numéro 5" selon lequel "Tout témoignage nazi postérieur à la fin de la guerre [...] est considéré comme obtenu sous la torture ou par intimidation" (p. 38), Vidal-Naquet en déduit: "il est un peu surprenant dans ces conditions qu'aucun dirigeant SS n'ait nié l'existence des chambres à gaz." Sans même parler de la réfutation faite par Faurisson, une telle conclusion est absurde: il est logique et non pas surprenant que, sous la torture, le SS crache le morceau, vrai ou faux, réclamé par son bourreau, à savoir l'aveu des chambres à gaz.
9) Quand, pour évacuer le délicat problème des arguments techniques, Vidal-Naquet fait le malin à propos des chambres à gaz américaines, en disant que leur étude revient à "comparer des choses incomparables, aussi éloignées l'une de l'autre que la voracité d'un affamé et un dîner chez Maxim's" (p. 39), il oublie justement que le goinfre et le gourmet sont des êtres humains dotés d'une langue, d'un palais, d'un estomac, auxquels on présente un menu accompagné d'ustensiles, etc. Dans les deux cas, la comparaison est donc tout à fait possible.
10) Vidal-Naquet prête aux révisionnistes une stupide "preuve non ontologique": "On peut dire que, chez les "révisionnistes", les chambres à gaz n'existent pas parce que l'inexistence est un de leurs attributs" (p. 39). Le sarcasme est périlleux, car il s'applique a contrario à la fameuse déclaration des trente-quatre historiens dans Le Monde du 21 février 1979, rédigée par Vidal-Naquet lui-même et Léon Poliakov, selon laquelle: "Il ne faut pas se demander comment, techniquement, un tel meurtre de masse a été possible. Il a été possible techniquement puisqu'il a eu lieu."
11) Vidal-Naquet veut nous faire croire que ni Hoess dans ses mémoires ("Il n'y a rien là qui sente le fabriqué et le dicté" [p. 45]), ni Eichmann interrogé "selon la procédure anglo-saxonne" par le capitaine Less ("Quelle force au monde -- puisqu'il ne fut pas torturé --, aurait pu le contraindre à prononcer cette phrase" [p. 48]) n'ont adopté "le langage de (leurs) accusateurs", comme c'est de règle d'après lui dans les procès de type "moscovite" (p. 44). Or, en dépit du "modèle libéral" (p. 47) de la procédure anglo-saxonne, Hoess fut bel et bien torturé, même si Vidal-Naquet n'en convient qu'à demi-mots ("battu par eux à plusieurs reprises" [p. 45]). Quant à Eichmann, nul besoin d'invoquer la torture physique, puisque sa situation le soumet à une torture morale évidente: et le capitaine Less ne croit pas si bien dire quand il remarque chez son interlocuteur une volonté de le satisfaire: "et pour vérifier l'effet produit, contrairement à son habitude, (Eichmann) s'arrêta un long moment " (p. 48).
12) Dans l'hommage rendu par Faurisson à Rassinier, Vidal-Naquet remarque une "insistance sur l'amour de la vérité qui caractérise tous les faussaires" (p. 50). Malheureusement, il tenait en avant-propos un tout autre langage, en accusant la "secte" révisionniste de vouloir "détruire non la vérité, qui est indestructible, mais la prise de conscience de la vérité" (p. 7), puis en affirmant sa propre exigence de vérité: "Il ne s'agit pas ici de sentiments mais de vérité. Ce mot qui fut grave a tendance aujourd'hui à se dissoudre" (p. 8-9) -- on remarquera que les "sentiments", chassés d'un ton solennel, reviennent au galop dans les adjectifs ("indestructible", "grave"). Et tout à la fin du recueil, il s'attendrira sur "ce monde qui est le nôtre, où pousse tout de même parfois quelques fleurs de vérité qui donnent espoir et dont j'essaie, du mieux que je peux, d'être un jardinier" (p. 185).
13) Vidal-Naquet s'abrite derrière sa qualité d'historien pour récuser "l'antisémitisme" de Rassinier, et notamment ses attaques contre l'empire financier du judaïsme antique: "Un historien de l'Antiquité est-il obligé de préciser que tout cela est intégralement grotesque" (p. 52 -- je souligne). Or, à tout le moins, Cicéron permet de constater une fois de plus que Vidal-Naquet ne prend guère au sérieux sa propre spécialité: "Tous les ans, de l'Italie et de vos provinces, on exportait de l'or à Jérusalem pour le compte des juifs. Un édit de Flaccus prohiba, en Asie, cette exportation." (Pro Flacco, XXVIII)
14) Essayer de prétendre que Chaim Weizmann, dans sa "déclaration de guerre" du 5 septembre 1939 à l'Allemagne, "n'ait eu ni qualité pour parler au nom des juifs du monde entier, ni d'ailleurs l'intention de le faire" (p. 59 -- je souligne), sous prétexte qu'il était président de l'Organisation sioniste et de l'Agence juive, mais pas du Congrès juif mondial, c'est négliger d'une part ses propres paroles -- " les juifs font cause commune avec la Grande-Bretagne et combattront dans le camp des démocraties " (ibid. -- je souligne) --, d'autre part, le simple fait qu'il soit devenu premier président d'Israël (1948-1952), après s'être employé, depuis son émigration en Angleterre (1904) à obtenir la déclaration Balfour (1917), favorable à l'établissement d'un foyer national juif en Palestine, ce qui s'appelle avoir de la suite dans les idées.
15) Pour "interpréter" le journal de Kremer, Vidal-Naquet nous promet de "faire appel, par exception, à une règle exégétique posée par R. Faurisson [...] chercher un sens et un seul à ce qu'on dit" (p. 66). Mais à peine a-t-il donné quelques exemples de "langage direct" du médecin d'Auschwitz (p. 67-8), le voilà qui nous parle de "langage codé" (p. 69) à propos de "ce que le texte appelle des actions spéciales" (p. 68).
16) Au début de ce recueil, Vidal-Naquet déplorait que, parmi les nombreux historiens signataires de sa déclaration publiée dans Le Monde du 21 février 1979, très peu se fussent "mis au travail" (p. 12). Mais à propos d'Arthur Butz, dont il considère pourtant que la "mystification" "représente, par moments, une réussite assez effrayante" (p. 74), ne succombe-t-il pas à la même paresse en avouant: "Réfuter Butz? Cela est possible, bien entendu, cela est même facile, à condition de connaître le dossier, mais cela est long, cela est fastidieux." On notera la contradiction entre une tâche à la fois "long(ue)", "fastidieu(se)", et néanmoins "facile" -- il est vrai que "bien entendu" dispense son auteur de passer aux actes. Mais peut-être Vidal-Naquet encourageait-il sciemment l'indolence de ses confrères, lorsqu'il leur faisait signer de ne pas se demander "comment, techniquement, un tel meurtre de masse a(vait) été possible."
17) Vidal-Naquet trouve "extraordinaire" que l'Australien John Bennett, "une des figures de proue du révisionnisme à l'étranger" (p. 79), ait utilisé comme épigraphe "la fameuse formule de George Orwell: "Qui contrôle le passé contrôle le futur. Qui contrôle le présent contrôle le passé." On ne saurait mieux condamner son propre raisonnement." (p. 80) Il est étonnant -- mais pas extraordinaire, car c'est un de ses traits caractéristiques --, que Vidal-Naquet ne voie pas combien l'aphorisme d'Orwell condamne tout aussi bien les adversaires du révisionnisme, dont la thèse contrôle l'interprétation du passé en s'appuyant sur la répression présente (loi Gayssot, notamment).
18) "Il y a dans la façon dont a été traitée, dans l'Université et hors de l'Université, l'affaire Faurisson quelque chose de mesquin et de bas." (p. 84) Vidal-Naquet va-t-il enfin se montrer beau joueur, concéder au moins à son adversaire un point de droit, à défaut d'un point de fait? Même pas, puisqu'aussitôt après il ajoute: "Que l'Université ait prétendu qu'il n'a rien publié -- si vraiment elle a prétendu cela [...] -- me paraît lamentable. Les publications de Faurisson sont ce qu'elles sont -- essayez donc de lire Nerval dans la "traduction" de Faurisson --, mais elles existent" (ibid. -- je souligne). Un sommet de pharisaisme est atteint au dernier paragraphe de l'article: "Vivre avec Faurisson? Toute autre attitude supposerait que nous imposions la vérité historique comme la vérité légale." (ibid.) Si un lecteur tant soit peu perspicace avait décelé chez Vidal-Naquet des signes avant-coureurs de la loi Gayssot, cette déclaration vertueuse pourrait le rassurer.
DE FAURISSON ET DE CHOMSKY (1981)
19) La préface dont Noam Chomsky a fait "l'aubain" au professeur Faurisson relève, selon Vidal-Naquet "d'un genre assez nouveau dans la République des lettres. En effet, Noam Chomsky n'a lu ni le livre qu'il préface, ni les travaux antérieurs de cet auteur, ni les critiques qui en ont été faites, et il est incompétent dans le domaine dont il traite." (p. 94) Certes, si tout cela est exact, l'autorité de Noam Chomsky ne saurait fournir à la cause révisionniste d'autre argument que celui du droit à la liberté d'expression. Vidal-Naquet oublie seulement que le "genre" de cette préface a pour précédent la caution non moins douteuse que trente-quatre historiens célèbres ont apportée à sa propre déclaration dans Le Monde (21 février 1979): "C'est hélas un fait que, dans son ensemble, la corporation historienne s'est, en France, peu intéressée à ces questions. [...] Il n'est que de voir l'état de nos grandes bibliothèques. Ni à la Sorbonne ni à la Bibliothèque nationale n'existe la documentation de base sur Auschwitz [...] Bon nombre d'historiens ont signé la déclaration [...] très peu se sont mis au travail." (p. 12)
20) Dans Un Eichmann de papier Vidal-Naquet contestait l'interprétation qu'avait faite Faurisson de la "déclaration de guerre" du 5 septembre 1939 à l'Allemagne par Chaïm Weizmann (p. 59 -- supra numéro 14). Mais ici, encouragé sans doute par "l'incompétence" de Noam Chomsky, il escamote carrément le problème: "Inventer de toute pièce une imaginaire déclaration de guerre à Hitler, au nom de la communauté juive internationale, par un imaginaire président du Congrès juif mondial, est-ce de l'antisémitisme ou est-ce un faux? peut-être Chomsky peut-il pousser l'imagination linguistique jusqu'au point de découvrir qu'il existe des faux antisémites?" (p. 96 -- je souligne)
21) On pourrait légitimement demander à Vidal-Naquet de nous donner, en allemand, des exemples du "jeu" linguistique auquel il se croit autorisé dans l'interprétation du vocabulaire scientifique, en l'occurrence anglais: "Findings fait partie du vocabulaire scientifique, et c'est légitimement que je pouvais jouer sur sa valeur étymologique." (p. 97) Nous pensions en effet qu'en dehors du langage "codé", c'est plutôt à la poésie qu'il réservait les jeux sémantiques: "la poésie joue toujours sur la polysémie" (p. 67).
22) "Drapé dans un orgueil impérial et dans un chauvinisme américain digne de ces "nouveaux mandarins" qu'il dénonçait autrefois, Chomsky accuse d'être liberticides tous ceux qui se permettent d'être d'un avis différent du sien." (p. 99) Vidal-Naquet devrait se demander de quoi il accuse ceux qui se permettent d'être d'un avis différent du sien...
DU CÔTÉ DES PERSÉCUTÉS (1981)
23) Sous le titre généreux de cet article se cache malheureusement un procédé ignoble. D'une part, on dénonce la violence exercée notamment contre les révisionnistes: "Du côté de certains groupes juifs, la riposte [aux attentats antisémites] a été dégradante: la chasse à l'homme, le vitriolage de nazis réels ou imaginaires, l'emploi de la force physique la plus brutale, [...] [moyens] qui semblent s'inspirer du fascisme ou du nazisme." (p. 104): "Le 6 février dernier, quatre personnes ont détruit plusieurs centaines de livres de la secte révisionniste chez le diffuseur de son éditeur, La Vieille Taupe" (p. 106). Mais d'autre part, on continue à désigner la même "secte" au bras séculier en la ridiculisant, en l'insultant ou en la calomniant: "Un adepte de la méthode paranoïaque hypercritique [...] une petite secte se constitue autour du professeur en mal de délire et de publicité. Elle groupe, comme d'autres sectes, quelques fous, quelques pervers et quelques flagellants, sans parler de la proportion habituelle de gogos et d'imbéciles" (p. 105). Entre l'agression verbale et l'agression physique, Vidal-Naquet prétend mettre une frontière: "Face à un Eichmann réel il fallait lutter par la force des armes et, au besoin, par les armes de la ruse. Face à un Eichmann de papier, il faut répondre par du papier." (p. 106) Alors, qu'il nous explique comment l'idéologie nazi (Mein Kampf, Le Mythe du XXe siècle...) a pu passer aux actes, ou pourquoi un Brasillach fut exécuté.
THÈSES SUR LE RÉVISIONNISME (1985)
24) "On ne réfute pas un système clos, un mensonge total qui n'est pas de l'ordre du réfutable, puisque la conclusion y est antérieure aux preuves." (p. 112) Autant dire qu'aucun des "systèmes clos" que forgèrent les idéologies passées (mouvement du soleil autour de la terre, génération spontanée...) n'aurait pu être réfuté, puisque la conclusion en avait été fixée par des préjugés, et non par des preuves. C'est précisément le rôle et la démarche du chercheur, de reprendre l'examen de toute thèse contestable en amont de sa conclusion. On constate une fois de plus avec étonnement que Vidal-Naquet semble peu familiarisé avec la méthode socratique: qu'est-ce qu'un dialogue pour Socrate, sinon la mise à l'épreuve logique d'une opinion hâtive? Au travail, donc, si "mensonge total" il y a.
25) S'appuyant sur un aveu d'Eichmann au capitaine Less ("L'été 1941 était déjà bien avancé quand Heydrich me demanda de venir le voir. "Le Führer a donné l'ordre de supprimer les juifs" " [p. 48]), Vidal-Naquet précise que "l'emploi de l'acide prussique (Zyklon B), inauguré en septembre 1941 sur des prisonniers de guerre soviétiques, était courant à Auschwitz depuis le début de 1942" (p. 115 -- je souligne): mais dans la note 33 (p. 207), se basant cette fois sur "un document capital" écrit par Eichmann en Argentine avant sa capture, donc encore plus fiable, Vidal-Naquet note "une légère différence" de date, puisque l'entretien avec Heydrich se situerait cette fois "vers la fin de 1941" (je souligne). D'après cette variante, "l'ordre de supprimer les juifs" aurait donc été donné après que l'arme du crime eût été "inaugurée" sur des Soviétiques, autrement dit le moyen aurait précédé la fin... Bien plus, l'"inauguration" elle-même fait l'objet d'une datation contradictoire, puisque Vidal-Naquet écrit ensuite: "Dès le 1er septembre 1939 (date donnée rétrospectivement), Hitler en personne [...] avait autorisé le Reichsleiter Bouhler et le Dr Brandt à "accorder une mort miséricordieuse". Ce fut le début de l'Opération T4 et les chambres à gaz furent un des moyens qui servirent à l'euthanasie des incurables et des malades mentaux." (p. 144)
26) Ironisant sur la mauvaise foi des révisionnistes, Vidal-Naquet dénonce la distinction entre "l'extermination du judaïsme" et "l'extermination des juifs." (p. 121), qui pour lui reviennent évidemment au même. Mais quand Voltaire signe: "Ecrasez l'infâme", prétendra-t-on qu'il veut anéantir les fanatiques, ou bien le fanatisme?
27) "Mais, s'agissant d'Israël, peut-on s'en tenir à l'histoire? La Shoah déborde celle-ci, d'abord par le rôle dramatique qu'elle a joué aux origines mêmes de l'État, ensuite par ce qu'il faut bien appeler l'instrumentalisation quotidienne du grand massacre par la classe politique israélienne." (p. 130 -- je souligne) De là à dire que la « catastrophe » fut le mythe fondateur d'un Etat aussi "politique" qu'un autre, mais qui prétend sortir de la cuisse de Jupiter, il n'y a qu'un pas, que seul un juif précisément peut franchir sans risquer les foudres antiracistes.
28) S'il est bien un événement présenté aujourd'hui comme absolu, c'est celui de l'Holocauste -- absolu par sa finalité (anéantissement des juifs) et par sa méthode (chambres à gaz), sinon par son efficacité. Or Vidal-Naquet, tout en concédant qu'un "discours historique est un réseau d'explications qui peut céder la place à une "autre explication" " (p. 132), dénie aux révisionnistes le droit d'opérer envers l'Holocauste une telle rectification, au motif que "l'entreprise révisionniste, dans son essence, ne (lui) paraît [...] pas relever de cette recherche d'une "autre explication". Il faut plutôt chercher en elle cette négativité absolue dont parlait Adorno". A quoi on peut rétorquer que la négation d'un absolu ne fait pas basculer forcément dans l'extrême opposé: par exemple, les révisionnistes n'ont jamais nié les camps de concentration, comme on le prétend si souvent.
LES ASSASSINS DE LA MÉMOIRE (1987)
29) Le texte commence par une étude sur La destruction des hilotes de Sparte, où "l'historien de l'Antiquité" se révèle décidément très approximatif et tendancieux. D'après l'épisode rapporté par Vidal-Naquet, et toutes proportions gardées, les Spartiates auraient fait subir à leurs hilotes une sorte d'holocauste comparable à celui des juifs. Résumons l'affaire: ayant fait miroiter leur affranchissement aux hilotes "qui estimeraient avoir rendu à Sparte les services les plus éclatants sur le champ de bataille", et ayant ainsi sélectionné "les hommes que leur caractère résolu pourrait le plus porter à la révolte", les Spartiates "les firent disparaître et personne n'a jamais su dans quelles conditions ils furent tous mis à mort." (Thucydide, IV, 80, édition "La Pléiade", p. 996-7).
Sur la réalité du fait, Vidal-Naquet ne laisse guère planer de doute: "Aucun d'entre [les historiens des XIXe et XXe siècles] à ma connaissance -- mais je peux évidemment me tromper --, n'a soutenu qu'il s'agissait d'une pure fiction, n'a suggéré que cette explosion de ruse et de haine avait été inventée par quelque proche des victimes". (p. 138 -- je souligne) Or, dans l'édition de La Pléiade, Denis Roussel, dont les notes sont systématiquement hostiles à Sparte, observe à propos de cet épisode: "Certains commentateurs ont cru pouvoir contester l'authenticité de cette sinistre histoire. Pour les Grecs de l'antiquité, comme pour nous, le régime spartiate était fort mystérieux. On racontait les anecdotes les plus abominables sur la façon dont les hilotes étaient traités [...] Il est difficile de faire la part de l'exagération ou de l'invention pure dans tout cela" (note 1 de la page 997).
"Les sources dont dispose l'historien sont incontournables, enchaîne Vidal-Naquet, et il lui appartiendra toujours de les interpréter." (p. 138) Malheureusement, il confond "interpréter" un texte et le "solliciter": "Etrange texte, en vérité, écrit en un langage partiellement codé. Les hilotes "disparaissent", ils sont "éliminés" (on pourrait traduire aussi "détruits"), mais les mots qui désignent le meurtre, la mort, ne sont pas prononcés, et l'arme du crime demeure inconnue." (p. 135) En somme, Vidal-Naquet reproche à Thucydide de ne rapporter que ce qu'il sait -- ou plutôt, il le soupçonnerait volontiers de mentir par omission: "Mais Thucydide a-t-il su plus qu'il ne dit?" (p. 138). S'il est pourtant un historien dont on ne cesse d'admirer le recul et l'objectivité, c'est bien Thucydide. D'ailleurs, l'Athénien prouve ensuite que les Spartiates pouvaient se montrer au contraire généreux à l'égard des hilotes méritants: "Les Lacédémoniens décidèrent que les hilotes qui avaient combattu sous les ordres de [Brasidas] seraient affranchis et pourraient s'établir où ils voudraient." (V, 34, p. 1060)
Mais puisque atrocité il y eut peut-être, pourquoi Vidal-Naquet n'a-t-il pas rappelé que dans cette guerre civile, la démocratique Athènes n'était pas en reste de tyranniser ses propres alliés ("ce qui nous liait, nous et les Athéniens, c'était la peur", proclame Lesbos dans sa révolte [III, 9], sans parler du dernier discours de Périclès [II, 63-64]), non plus que de traiter l'ennemi abominablement. Une vingtaine de pages avant l'épisode imputé aux Spartiates, il aurait pu étudier chez leurs adversaires un "crime contre l'humanité" avéré, où les détails, cette fois-ci, abondaient:
Toute la Grèce connaît alors une rivalité acharnée entre "oligarches" (alliés de Sparte), et "démocrates" (alliés d'Athènes). Les oligarches de Corfou, vaincus mais placés sous la protection relative d'Athènes, sont finalement récupérés par les "démocrates" au moyen d'un stratagème aussi perfide que celui des Spartiates à l'encontre des hilotes. Les chefs athéniens ont fermé les yeux par intérêt personnel. "Une fois maîtres des prisonniers, les Corcyréens les enfermèrent dans un grand édifice, d'où ils les firent ensuite sortir par groupes de vingt. Enchaînés les uns aux autres, ceux-ci durent avancer entre deux haies d'hoplites [fantassins]. Chaque fois qu'un soldat voyait passer devant lui un ennemi personnel, il l'accablait de coups et de blessures. Des hommes avec des fouets avançaient aux côtés des prisonniers pour forcer ceux qui marchaient trop lentement à presser l'allure. Une soixantaine d'hommes furent ainsi extraits de leur prison et massacrés sans que les autres se fussent rendus compte de ce qui arrivait à leurs camarades. [...] [Avertis par quelqu'un, les prisonniers restants refusent de sortir] Les Corcyréens, renonçant à entrer de force par les portes, montèrent sur le toit de l'édifice et pratiquèrent une ouverture dans le plafond. Ils se mirent alors à jeter des tuiles et des flèches sur les hommes en bas, qui se mettaient autant qu'ils le pouvaient à l'abri. La plupart décidèrent de se donner eux-mêmes la mort, soit en s'enfonçant dans la gorge les flèches qui tombaient près d'eux, soit en se pendant avec les sangles de quelques lits qui se trouvaient là ou avec des bandes d'étoffe déchirées dans leurs vêtements. [...] Quand vint le jour, les Corcyréens entassèrent les corps sur des charrettes et les transportèrent hors de la ville. Quant aux femmes qui avaient été prises dans la forteresse des oligarches, elles furent toutes vendues comme esclaves. " (ibid. IV, 47-48)
30) Après nous avoir répété que le journal de Kremer est "un document important, direct, authentique" (p. 151 -- je souligne: cf numéro 15), Vidal-Naquet précise: "Kremer ne mentionne qu'une fois directement les gazages, le 1er mars 1943" (ibid. -- je souligne): or cette mention "directe" intervient plus de trois mois après son départ d'Auschwitz, et pour cause: elle s'appuie sur un tract aperçu alors chez un cordonnier de Münster, "dont il ressortait que nous avions déjà liquidé deux millions de juifs par balles ou par gaz." (ibid.) Si donc le journal de Kremer prouve ici quelque chose, c'est plutôt que son auteur témoigne indirectement des gazages. Quant au " langage semi-codé ", censé dissimuler la vérité des "actions spéciales" (ibid. mais Vidal-Naquet n'a pas précisé aux yeux de qui), on voit mal comment le concilier avec cette mention "directe" du gazage, surtout si le journal contient par ailleurs "des signes d'émotion violente et même d'une certaine épouvante" (p. 68), révélant un homme "qui ne dissimule pourtant pas son horreur." (p. 151)
31) Lorsqu'on lit les phrases de Kremer: "J'ai assisté pour la première fois à une action spéciale, à l'extérieur, à 3h du matin. En comparaison, l'Enfer de Dante m'apparaît presque comme une comédie. Ce n'est pas pour rien qu'Auschwitz est appelé le camp de l'anéantissement [...] Thilo avait raison de me dire aujourd'hui que nous nous trouvions à l'anus mundi " (p. 68-69), cette dernière image semble naturellement résumer le dégoût du médecin pour Auschwitz. Mais Vidal-Naquet l'interprète comme une allusion aux juifs, de façon à noircir encore le tableau: "L'anus mundi, c'est-à-dire le lieu où sont déchargés les excréments du monde." (p. 151)
32) Vidal-Naquet décrète qu'un récit "ne porte pas, en lui-même, la preuve qu'il est (partiellement ou totalement) véridique ou mensonger. Même un témoignage aussi direct et aussi factuel que le journal du Dr J.P. Kremer s'interprète à l'aide du contexte." (p. 154) L`historien semble oublier que le premier contexte d'un récit, c'est précisément lui-même, comme nous avons pu le constater en examinant les contradictions internes qui sous-tendent le présent recueil. De même, un récit défiant les lois physiques (mettons, 20 hommes par mètre carré) ne saurait, sur ce point, prétendre au bénéfice de l'inventaire.
33) "Ce que voulaient les nazis, et, cela s'exprime parfaitement dans l'idéologie SS, c'était remplacer les juifs dans leur fonction mythologique de peuple élu [...] En ce sens, on peut bien dire que le nazisme est une perversa imitatio, une imitation perverse de l'image du peuple juif." (p. 164) Si Vidal-Naquet était conséquent, il comprendrait que cette dernière "image" du peuple juif n'est peut-être elle aussi qu'une "perverse imitation" de ce que la Bible appelle peuple élu, "race" qui se propage par "l'esprit saint", et non par le sang. Le Dieu de l'Ancien Testament n'avait certainement pas besoin du national sionisme pour reconnaître les siens.
34) A plusieurs reprises (pour une raison d'ailleurs stratégique, et non par principe), Vidal-Naquet prétend se porter garant de la liberté d'expression des révisionnistes: "Vivre avec Faurisson? Toute autre attitude supposerait que nous imposions la vérité historique comme la vérité légale" (p. 84): "Il ne faut pas charger un tribunal de dire la vérité historique" (p. 106): "De toutes les historiographies, la pire est évidemment l'historiographie d'Etat" (p. 161). Dans l'article intitulé hypocritement Du côté des persécutés (supra, numéro 23), il reproche même aux juifs d'avoir envisagé un "éventuel boycottage du Monde", coupable d'avoir publié en première page une "Lettre ouverte" de Jean-Marie Paupert "à ses amis juifs", "où se manifest(ait) surtout sa radicale incompréhension de ce (qu'étaient) ses interlocuteurs." (p. 105)
Mais lorsqu'en 1987 un tract révisionniste "parvient au lycée Voltaire avec une mention invitant à la distribution aux délégués des élèves" -- bref, en empruntant la voie hiérarchique --, Vidal-Naquet s'indigne que le proviseur, "qui n'est ni nazi ni antisémite, s'exécute tranquillement, et fait envoyer le tract sous le tampon du lycée sans même joindre un mode d'emploi." (p. 180-1 -- je souligne) Ceux qui connaissent les circulaires de l'Education nationale en matière de morale apprécieront l'humour involontaire de "mode d'emploi". En revanche, que Serge July procède à la "mise à pied de son responsable du service du Courrier", parce que celui-ci a publié "deux lettres révisionnistes" (ibid.) ne semble pas effaroucher Vidal-Naquet. Du reste, si "le mépris est peut-être un arme plus sûre" (p. 183) que le "châtime(nt), que les procès, (p. 182), ou qu'une "législation spécifiquement adaptée aux négateurs" (p. 183), Vidal-Naquet "n'entend[s] pas pour autant dire qu'on ne doit jamais se servir de l'arme judiciaire. Il existe une loi sur la diffamation et une loi visant les activités racistes." (ibid.) Le tout est "qu'on ne demande pas aux tribunaux de trancher un point d'histoire, mais un point de droit" (ibid.).
On voit ainsi le cercle vertueux mis en place pour isoler les révisionnistes au nom de la santé morale: d'un côté, on proclame l'impartialité de la justice; d'autre part, on amalgame révisionnisme et antisémitisme; enfin, on demande à la justice de condamner en toute objectivité. Un tel sophisme ne résiste pas à l'épreuve des faits, puisque précisément l'apparition de la loi Gayssot traduira quelques années plus tard la volonté de dicter aux tribunaux une sentence déjà décrétée ex cathedra par les historiens de cour (supra numéro 10). D'ailleurs, le système de défense adopté par Vidal-Naquet dans cet ouvrage aura surtout consisté de façon péremptoire, pour intimider les ignorants à retourner contre les révisionnistes la charge de la preuve technique que ceux-ci avaient réclamée.
35) "Parler d'un million de morts [à Auschwitz] est une hypothèse raisonnable et énorme. [...] Claude Lanzmann a eu tort d'écrire que "les estimations les plus sérieuses tournent autour de trois millions et demi." (p. 184 -- je souligne) Vidal-Naquet nous expliquera d'après quels critères il a pu, dans le même essai, considérer le film de Claude Lanzmann -- Shoah -- comme "une grande oeuvre d'histoire" (p. 149), et comment, à son tour, il concilie raison" et "énormité".
36) "Savoir et voir, c'est aussi arracher à ceux qui la détiennent cette espèce de monopole de la mémoire qu'ils s'arrogent et qu'ils présentent au public des médias. Inutile de les nommer, chacun aura compris." (p. 185) A l'en croire, Vidal-Naquet ne ferait donc pas partie des privilégiés autorisés à dépeindre l'Holocauste? Dans Un Eichmann de papier, il feignait pareillement de voir le contrôle du débat public échapper au juifs: "Que la tragédie soit, en quelque sorte, laïcisée, c'est ce qu'il faut bien admettre, même si cela entraîne pour nous, je veux dire pour nous les juifs, la perte de cette sorte de privilège de la parole qui a été dans une large mesure le nôtre, depuis que l'Europe a découvert le grand massacre." (p. 82)
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Texte inédit daté de novembre 1999.
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