COMITÉ INTERNATIONAL DE LA CROIX-ROUGE

DOCUMENTS

sur l'activité du Comité international de la Croix-Rouge en faveur des civils détenus dans les camps de concentration en Allemagne (1939-1945)


PREMIÈRE PARTIE

INTRODUCTION

Désireux de répondre à diverses questions qui lui sont posées par des Autorités gouvernementales, des Sociétés nationales de la Croix-Rouge, des associations et des particuliers, le Comité international de la Croix-Rouge a jugé devoir publier une suite des plus importants documents de ses archives, propres à illustrer l'activité qu'il a déployée pendant la guerre en faveur des civils en mains ennemies et notamment en faveur de ceux qui étaient détenus en Allemagne dans des camps de concentration 1.

Il a paru nécessaire de faire précéder ces documents d'une brève introduction décrivant la situation générale des civils en mains ennemies, lors de la première guerre mondiale, et son évolution pendant le récent conflit. Le régime auquel ces civils étaient soumis, allait de la liberté relative et de l'internement à celui de la détention dans des camps de concentration. Cette introduction relate également les efforts entrepris par le Comité international, en vertu de son droit d'initiative humanitaire, pour tenter d'assurer à ces civils une certaine protection et améliorer leur sort.

Dans son œuvre pour les détenus des camps de concentration - à laquelle se rapportent la plupart des documents que nous publions ici - le Comité international a rencontré des difficultés très ardues et parfois insurmontables. Aucun instrument de droit


1 Voir page 27.

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international n'assurait, en effet, à ces détenus une protection effective et ne sanctionnait une intervention de la Croix-Rouge en leur faveur.

D'autre part, le Comité international déployait en Allemagne, comme dans la plupart des autres pays, une importante activité, conforme à sa mission primordiale, au bénéfice des nombreux prisonniers de guerre internés dans ce pays. Cette activité était la plus efficace parce que reconnue par les belligérants sur la base d'une complète réciprocité et fondée sur les Conventions internationales dont les Etats intéressés sont signataires.

Il ne pouvait donc pas formuler en faveur des civils des exigences impératives - que les Autorités allemandes, vu leur attitude générale, auraient jugées intolérables - sans par là compromettre l'ensemble de son activité pour les prisonniers, qu'il était en mesure d'exercer de façon satisfaisante dans son ensemble. Il dut même tenir compte de la menace, évoquée à plusieurs reprises par ces Autorités, de suspendre l'application de la Convention de 1929 relative au traitement des prisonniers de guerre.

Le Comité international ne pouvait donc user que d'arguments de patiente persuasion et de sa force morale, ne possédant pas tous les pouvoirs qu'on est enclin à lui attribuer.

Il a d'ailleurs pu constater en maintes occasions que des protestations publiques, réclamées parfois par l'opinion, sont malheureusement stériles et même susceptibles de compromettre ce que la Croix-Rouge peut accomplir utilement. Aussi considère-t-il que son devoir primordial est d'apporter partout où il le peut une aide pratique et efficace.

C'est pourquoi, dans ses efforts en faveur des détenus se trouvant en Allemagne dans les camps de concentration, le Comité international, agissant selon les circonstances et suivant de près l'évolution de la situation politique, n'a pas manqué de saisir toutes les occasions et de tirer parti de toutes les possibilités qui s'offraient à lui pour obtenir des résultats tangibles que, si faibles soient-ils en regard des maux à soulager, il est le seul peut-être à avoir atteints. C'est ainsi qu'il a peu à peu préparé les négociations qui ont, dans la phase ultime des hostilités, ouvert à ses délégués et à ses camions les portes de certains camps de concentration.

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Première guerre mondiale

Jusqu'à une époque relativement récente, le droit de la guerre était fondé sur le principe que les opérations militaires doivent se limiter aux forces armées et que la population civile jouit d'une immunité générale. Cette notion était si largement admise que la Conférence de La Haye, en 1907, renonça à l'idée d'introduire dans le Règlement sur les lois et coutumes de la guerre sur terre une disposition qui aurait précisé que « les ressortissants d'un belligérant habitant sur le territoire de la partie adverse ne seront pas internés », jugeant que ce principe était hors de discussion.

Cependant, la guerre de 1914 allait profondément modifier la conception traditionnelle. Dès l'ouverture des hostilités, en effet, la plupart des Etats fermèrent leurs frontières, retinrent sur leur territoire tous les étrangers et internèrent les civils de nationalité ennemie.

Dans le rapport qu'il a présenté à la Xe Conférence internationale de la Croix-Rouge, le Comité international s'exprimait à leur sujet de la façon suivante :

« Des civils se virent assimilés d'une heure à l'autre à des criminels, conduits dans des camps de concentration ou dans des dépôts plus ou moins improvisés, absolument insuffisants. Ici, hommes, femmes, enfants, malades, gens de toutes conditions, entassés dans une promiscuité lamentable et privés de toute espèce de confort, ont vu ce provisoire se perpétuer, tandis que l'indifférence, quand ce n'était pas la haine et les menaces, leur étaient largement prodiguées. Des mesures qui, au début, semblaient devoir viser à la sécurité de l'Etat et se justifier de ce fait, si elles n'avaient été que temporaires, se sont transformées bientôt en un instrument de représailles et de rétorsions, faisant du civil capturé un simple gage entre les mains du détenteur. A l'intérieur des Etats même, rien ne semblait avoir été prévu pour régler le sort des internés civils. »

Aussi, dès le début des hostilités de 1914, les demandes de nouvelles et d'intervention relatives à des civils affluèrent-elles à Genève. Le Comité international qui s'occupait d'organiser

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l'Agence internationale des prisonniers de guerre, se trouva soudain devant une tâche imprévue et nouvelle qui s'imposait à lui. Cependant il n'hésita pas et mit sur pied, dans le cadre de l'Agence, une section chargée d'obtenir des renseignements sur les civils internés, évacués et déportés. La tâche était ardue, car tandis que les listes des prisonniers militaires étaient transmises régulièrement à l'Agence, aucune liste d'internés civils n'était établie ni prévue. Ce ne fut qu'à la suite de démarches réitérées du Comité international que certains Gouvernements consentirent à inscrire les civils internés sur les listes de prisonniers. Mais d'autres s'y refusèrent et ne répondaient pas aux demandes d'enquêtes faites à leur sujet, laissant ainsi les familles dans la plus douloureuse angoisse.

La Section civile de l'Agence à Genève s'occupa d'obtenir des Autorités détentrices que les internés fussent autorisés à transmettre des messages sommaires à leurs parents domiciliés en territoires ennemis ou occupés par l'adversaire, soit sous la forme de brèves lettres originales acheminées vers les destinataires par l'Agence, soit en transcrivant des nouvelles sur des formulaires spéciaux établis par ses soins.

De plus, le Comité international organisa la visite de camps d'internés civils par ses délégués ou ceux de pays neutres. Mais, pour toutes ces démarches et interventions, le Comité international ne pouvait s'appuyer sur aucun texte de droit positif.

Quelques conventions particulières ad hoc furent cependant conclues pendant les hostilités; une des premières fut établie à Genève sous les auspices du Comité international, en 1917, par les représentants des Croix-Rouges bulgare et serbe. Mais la plupart furent passées par l'intermédiaire de Gouvernements neutres et notamment du Gouvernement suisse. Ces conventions conclues pour la durée des hostilités, devinrent caduques après la conclusion de l'armistice de 1918.

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Période de 1918 à 1939

La fin des hostilités survenue, le Comité international étudia les moyens d'éviter le retour d'une situation aussi douloureuse. A cet effet, il proposa, en 1921, à la Xe Conférence internationale de la Croix-Rouge, réunie à Genève 1, que le texte d'une convention protégeant les civils ennemis et les populations des régions occupées fût étudié en même temps que le statut des prisonniers de guerre. Le rapport qu'il présenta dans ce sens devait servir de base à un « Code des prisonniers de guerre, déportés et réfugiés », comprenant, outre les dispositions relatives au statut des prisonniers de guerre, des articles relatifs aux populations civiles des territoires tombés au pouvoir de l'ennemi. Ces articles limitaient notamment le droit de l'occupant quant aux déportations, aux évacuations des populations et aux prises d'otages.

Les représentants des Sociétés nationales de la Croix-Rouge et des Gouvernements qui participèrent à la Xe Conférence acceptèrent à l'unanimité les propositions du Comité international et le chargèrent d'élaborer sans délai le texte d'un projet de convention, selon les principes énoncés. Les travaux aboutirent cependant, en fait, à l'établissement de deux projets séparés : l'un relatif au statut des prisonniers de guerre (avant-projet de la Convention de 1929), l'autre relatif au statut des civils (ébauche du Projet dit de Tokio, dont il sera parlé plus loin), la disjonction des sujets en deux instruments distincts ayant été en définitive adoptée par les auteurs des projets.

En exécution de son mandat, le Comité international ne manqua pas de prendre aussitôt toutes les dispositions utiles en vue de réaliser les vœux de la Xe Conférence. Néanmoins, il ne lui fut pas possible alors de faire passer ses suggestions dans le domaine des réalisations. Nombreux en effet étaient ceux qui, mettant tous leurs espoirs dans l'idée du désarmement général des nations, ne voulaient plus envisager la possibilité d'une


1 La Conférence internationale de la Croix-Rouge, qui groupe les représentants de toutes les Sociétés nationales de la Croix-Rouge, du Comité international, de la Ligue des Sociétés de la Croix-Rouge et des Gouvernements, est la plus haute autorité délibérante de la Croix-Rouge. Elle se réunit en principe tous les quatre ans.

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guerre. Diverses personnalités officielles firent valoir auprès du Comité international que le moment paraissait inopportun pour proposer aux Gouvernements l'élaboration d'un statut des civils en temps de guerre et qu'une telle initiative pourrait même être considérée comme desservant la cause de la paix que soutenait la Société des Nations. L'introduction dans le droit international d'un nouveau chapitre fondé sur l'extension possible de la guerre à des non-belligérants ne semblait guère compatible avec les efforts du moment qui tendaient au contraire à limiter la notion même de belligérant.

C'est la raison pour laquelle, contrairement au vœu du Comité international, la Conférence diplomatique réunie à Genève en 1929 par les soins du Conseil fédéral suisse ne s'occupa que du sort des prisonniers de guerre, en faveur desquels fut conclue la Convention relative à leur traitement sur la base du projet établi par le Comité international 1. Cependant, sur les instances de ce dernier, le vœu suivant fut inscrit dans l'Acte final :

« La Conférence, faisant siennes les résolutions unanimes de ses deux commissions générales, exprime le vœu que des études approfondies soient entreprises en vue de la conclusion d'une convention internationale concernant la condition et la protection de civils de nationalité ennemie qui se trouvent sur le territoire d'un belligérant ou sur un territoire occupé par lui ».

La XIVe Conférence internationale de la Croix-Rouge, réunie à Bruxelles en 1930, confirma au Comité international le mandat de poursuivre la tâche qu'il avait entreprise pour la protection des civils de nationalité ennemie.

Une commission constituée par le Comité international élabora alors, dans le cadre des principes posés par les Conférences antérieures, le projet qui fut soumis à la XVe Conférence internationale de la Croix-Rouge, réunie à Tokio en 1934, et qui est connu sous le nom de « Projet de Tokio ». Ce projet de convention


1 Rappelons qu'une Conférence diplomatique est une réunion de représentants autorisés des Etats. Elle a pour objet notamment la conclusion ou la révision de conventions internationales.

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confirmait et développait les principes que, de 1920 à 1925, le Comité international avait toujours soutenus, à savoir la limitation de l'internement aux civils mobilisables ou suspects; la possibilité pour ceux qui en expriment le vœu de rentrer dans leur patrie; la proscription des évacuations massives ainsi que celle des déportations individuelles qui ne seraient pas fondées sur des motifs précis et déterminés; la possibilité pour les civils qui restent sur le territoire ennemi de jouir de leur liberté, sous réserve de mesures de contrôle et de sécurité qui pourraient être jugées nécessaires; enfin, l'application aux civils, qui seraient internés, d'un traitement au moins aussi favorable que celui des prisonniers de guerre, la Convention de Genève leur étant au surplus applicable, par analogie, dans la mesure où elle l'est à des civils. Le projet prévoyait, quant à l'application de la future convention, les mêmes mesures de contrôle que celles qu'a établies la Convention de 1929 relative au traitement des prisonniers de guerre.

Le projet du Comité international fut adopté d'emblée par la XVe Conférence réunie à Tokio, comme base de négociations diplomatiques et le Comité international reçut de la XVe Conférence le mandat de se mettre, dans le plus bref délai possible, en rapport avec le Gouvernement suisse en vue de réunir au plus tôt une Conférence diplomatique analogue à celle qui, en 1929, aboutit à la Convention relative au traitement des prisonniers de guerre. Il ne dépendit malheureusement pas du Comité international que cette Conférence pût être réunie à bref délai. Comme on n'envisageait pas la possibilité d'un conflit imminent, le caractère d'urgence d'une telle Conférence était loin d'apparaître à tous les yeux. Aussi les réponses à l'invitation du Gouvernement suisse se firent-elles attendre. Ce n'est qu'au cours de l'année 1939 que l'adhésion des Etats invités permit de fixer la date de la Conférence au début de 1940 à Genève.

L'ouverture des hostilités, comme on le sait, mit obstacle à ce projet.

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Seconde guerre mondiale

On peut distinguer plusieurs phases dans l'action du Comité international en faveur des civils de nationalité ennemie durant le dernier conflit.

La première phase (de septembre 1939 au printemps 1940) est caractérisée par les démarches générales du Comité international tendant à obtenir des Puissances belligérantes, au début de la guerre, l'adoption temporaire du Projet de Tokio ou, à son défaut, l'application aux internés civils des dispositions de la Convention de 1929 relative aux prisonniers de guerre. Les interventions du Comité durant cette période s'exercent favorablement et des résultats substantiels sont obtenus au profit des civils internés, ou surveillés en raison de leur nationalité, par les deux groupes de belligérants.

La deuxième phase (1940-1943) correspond à l'occupation de la majeure partie de l'Europe par les Etats de l'Axe. Des millions de civils tombent ainsi sous la dépendance d'un seul groupe de belligérants. L'équilibre se trouvant ainsi rompu entre les Puissances adverses, ces civils sont de plus en plus exposés à l'arbitraire des Autorités occupantes, la réciprocité n'exerçant plus guère son influence modératrice. L'activité du Comité international en faveur des civils se trouve entravée par des difficultés accrues.

Dans la troisième phase (1943-1945), le Comité international, dont les interventions générales et officielles en faveur des détenus civils se heurtent invariablement à des fins de non-recevoir, s'efforce d'alléger leur sort en multipliant des actions de caractère pratique et local.

En 1944, les Autorités allemandes, en raison de l'évolution de la situation politique et militaire, et dès l'occupation d'une parcelle du territoire allemand par les forces alliées, se décident enfin à accorder certaines facilités, notamment en permettant l'envoi dans les camps de concentration des colis de secours individuels, puis collectifs.

La quatrième phase (1945) est marquée par les concessions capitales que le Gouvernement allemand se résou[t] à accorder

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pendant les trois derniers mois de la guerre et notamment par les accords conclus en Allemagne par le Président du Comité international de la Croix-Rouge, accords qui ouvrent pour la première fois les camps de concentration aux délégués du Comité.

Première phase 1

Lorsque la seconde guerre mondiale éclata, en septembre 1939, des centaines de milliers de civils en territoire ennemi se trouvèrent dépourvus de toute protection conventionnelle.

Comme en 1914, le Comité international tenta aussitôt d'assurer à ces civils une certaine protection et, par d'inlassables démarches, il réussit à faire admettre par la plupart des Etats belligérants certaines garanties minimums en leur faveur.

Les civils qu'il s'agissait de protéger appartenaient à deux catégories distinctes :

1) Les civils de nationalité ennemie se trouvant à l'ouverture des hostilités sur le territoire d'un belligérant;

2) Les civils ressortissant à un pays occupé par l'ennemi 2.

Remarquons à ce propos que le Comité international s'en est toujours tenu au principe - et n'a cessé de chercher à le faire prévaloir - que tous les civils quels qu'ils soient doivent avoir droit aux mêmes garanties, sans distinction de race, de confession ou d'opinion politique. Si, dans la pratique, et faute d'un texte conventionnel, le Comité a dû parfois admettre certaines distinctions, c'est que celles-ci lui furent imposées par la Puissance détentrice.

Alors que les civils de la seconde catégorie peuvent se réclamer de la très insuffisante protection des articles 44 et suivants de la section III de l'annexe à la IVe Convention de La Haye de 1907, qui traitent de « l'Autorité militaire sur le territoire de l'Etat ennemi », les civils de la première catégorie ne jouissent d'aucune protection.


1 Voir page 28.
2 Les civils ennemis résidant dans un pays occupé mais étrangers à ce pays, tels que, par exemple, les civils de nationalité britannique se trouvant en France occupée, peuvent être rattachés à la première catégorie. Ils furent d'ailleurs traités de la même manière.

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Le Projet de Tokio, s'il avait été adopté à temps, aurait assuré aux civils des deux catégories une protection au moins égale à celle qu'a assurée aux prisonniers de guerre la Convention du 27 juillet 1929.

Dès le 4 septembre 1939, le Comité international, fort de l'adhésion de principe que son projet de convention avait obtenue à Tokio, proposait aux Gouvernements des Etats belligérants d'établir, sur la base de ce projet, un statut général englobant les deux catégories de civils ennemis, à savoir ceux qui se trouvent sur le territoire de ces Etats et ceux qui résident sur un territoire soumis, à quelque titre que ce soit, à la souveraineté de ces Etats. Il suggérait, à cet effet, soit la conclusion d'accords bilatéraux ad hoc soit l'application anticipée et limitée à la seule durée du conflit actuel des dispositions du Projet de Tokio 1.

Par son mémorandum du 21 octobre 1939, le Comité international, tout en reprenant ses propositions du 4 septembre, suggérait en outre aux Gouvernements l'adoption d'une solution subsidiaire en faveur des civils se trouvant à l'ouverture des hostilités en territoire ennemi, au cas où ceux-ci seraient internés : l'application à ces internés civils des dispositions de la Convention de 1929 relative au traitement des prisonniers de guerre, pour autant qu'elles ne sont pas applicables aux militaires seulement 2. Cette assimilation entraînait la communication à l'Agence centrale des prisonniers de guerre, par l'Etat détenteur, des listes nominatives des civils internés et des renseignements les concernant (articles 77 et 79 de la Convention) et la visite de leurs camps par les délégués du Comité international de la Croix-Rouge ou des Puissances protectrices.

Parallèlement à ses démarches auprès des Gouvernements des Etats belligérants, le Comité international chargeait ses délégués à l'étranger d'entreprendre une vaste enquête sur la situation des civils en territoire ennemi.

Les Gouvernements intéressés firent presque tous part de leur préférence pour cette solution subsidiaire qui fut ainsi adoptée


1 Voir page 28.
2 Voir page 32.

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et mise en pratique, au début de la guerre, en faveur des civils de nationalité ennemie se trouvant à l'ouverture des hostilités sur le territoire des Etats belligérants.

Le droit était reconnu à ces civils d'être rapatriés, sous réserve que la réciprocité serait accordée par la partie adverse, pourvu qu'ils en expriment le désir et que leur transport soit techniquement possible; de vaquer à leurs occupations, dans le cas où ils sont laissés dans une liberté relative; de bénéficier de la protection des organes diplomatiques de la Puissance neutre chargée de leurs intérêts; d'être visités par les délégués de cette Puissance ou ceux du Comité international.

En outre, le Comité obtint que la correspondance des internés civils fût mise au bénéfice de la franchise postale, comme celle des prisonniers de guerre. Il fit également, de sa propre initiative, des démarches pour que fussent groupées dans un même camp les familles d'internés; pour que la faculté de se livrer à des travaux non prohibés par les articles 31 et suivants de la Convention de 1929 fût accordée aux internés civils qui, n'ayant pas à travailler comme les prisonniers de guerre, souffrent de l'inactivité et de ses conséquences démoralisantes. Il leur a procuré des livres et les matières premières nécessaires à leurs travaux; des écoles ont été organisées pour les enfants internés; les délégués du Comité international ont facilité l'organisation des soins médicaux et dentaires dans les camps d'internés civils, particulièrement dans les pays d'outre-mer.

On le voit, l'assimilation, par les Puissances détentrices, des civils de la première catégorie aux prisonniers de guerre permit au Comité international et aux Puissances protectrices de contrôler le traitement réservé à ces civils internés qui bénéficièrent par analogie, en l'absence d'une convention ratifiée par les Etats, des droits minimums prévus pour les prisonniers de guerre.

Il n'en fut malheureusement pas de même pour les civils de la deuxième catégorie (civils ressortissant à un pays occupé par l'ennemi). Les dispositions du titre III du Projet de Tokio n'ayant pu être mises en vigueur à la suite du refus d'entrer en matière ou du silence opposé par la majorité des Gouvernements à la proposition formulée le 4 septembre 1939 par le

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Comité international 1, ces civils n'étaient plus protégés que par les dispositions incomplètes et surannées du Règlement annexé à la IVe Convention de La Haye du 18 octobre 1907.

Deuxième phase 2

L'occupation de plusieurs pays par l'Allemagne allait mettre en évidence les conséquences tragiques de cette lacune du droit des gens : des milliers de civils se virent exposés aux « évacuations administratives », aux déportations collectives ou individuelles, aux prises d'otages, à l'internement dans des camps de concentration; toutes ces mesures résultaient de l'extension toujours plus généralisée de la guerre totale.

Emu par les rumeurs qui circulaient sur les camps de concentration et par les demandes de renseignements qui lui parvenaient d'organismes officiels ou privés, ainsi que de particuliers, le Comité international s'adressa à plusieurs reprises, dès 1941, aux Autorités du Reich et à la Croix-Rouge allemande pour obtenir des informations sur le sort des civils déportés, les lieux de leur détention et le traitement auquel ils étaient soumis 3. Ses moyens d'investigation étaient extrêmement limités : le souci de ne pas nuire à ses activités fondées sur les Conventions, son principe d'agir au grand jour, lui interdisaient de recourir à des moyens clandestins de recherche. D'autre part, l'expérience lui démontra rapidement qu'il devait renoncer à des démarches officielles qui heurtaient certaines susceptibilités en touchant à un domaine qu'aucun texte de droit international ne l'autorisait à aborder. Eveiller ces susceptibilités, c'était courir le risque de voir se fermer les portes qui étaient encore ouvertes à ses délégués. Situation, comme on le voit, infiniment complexe et délicate, hérissée de difficultés.

C'est en vertu de son seul droit d'initiative humanitaire que le Comité international demandait que les civils internés dans des camps de concentration fussent mis au bénéfice des garanties minimums accordées aux civils ennemis arrêtés au


1 Seul le Gouvernement allemand se déclara prêt à discuter la conclusion d'une convention sur la base du Projet de Tokio (voir page 31).
2 Voir page 39.
3 Voir page 41.

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début des hostilités sur le territoire allemand, du seul fait de leur nationalité, c'est-à-dire des internés civils proprement dits (première catégorie du Projet de Tokio); qu'ils fussent autorisés notamment à donner de leurs nouvelles à leurs familles, à recevoir des colis et de la correspondance; qu'ils fussent visités par les délégués du Comité international et signalés par le moyen de listes officielles ou de cartes signalétiques adressées à l'Agence centrale des prisonniers de guerre.

S'appuyant sur le principe de la réciprocité, le Comité international ne manquait pas de se prévaloir du caractère universel de son activité, mise de façon identique au service de tous les belligérants : c'est ainsi qu'il pouvait faire état, auprès du Gouvernement allemand, des interventions de ses délégués en faveur des ressortissants allemands internés en pays ennemis et des résultats favorables obtenus en Grande-Bretagne, en Afrique du Nord, et dans les pays d'outre-mer - aux Etats-Unis, au Brésil, en Guyane hollandaise, au Vénézuéla, etc. - où ses délégués avaient obtenu généralement l'autorisation de visiter les camps de détenus « pour raison de sécurité » 1.

Toutes ces démarches, écrites ou verbales, se heurtèrent à une fin de non-recevoir des Autorités allemandes. Celles-ci arguaient du fait que les personnes détenues dans les camps de concentration ne l'étaient pas du seul fait de leur nationalité ennemie, mais aussi pour diverses raisons « relatives à la sécurité de l'Etat détenteur » 2 et que, par conséquent, elles ne pouvaient être assimilées aux prisonniers de guerre ni aux internés civils proprement dits. Elles étaient considérées comme des « criminels », des « ennemis de l'Etat » relevant uniquement de la police politique.

On ne peut évidemment, dans le cadre de cette publication, rendre compte des efforts, d'une rare complexité, qui ont été déployés en marge des interventions officielles et qui n'ont pas, le plus souvent, laissé de trace documentaire : travaux d'approche ou d'orientation, sondages, démarches personnelles,


1 Voir page 48.
2 Ces détenus étaient dénommés Schutzhäftlinge par les Autorités allemandes.

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conversations, qui tendaient à déterminer l'atmosphère psychologique du moment, à apprécier jusqu'à quel point l'on pouvait pousser certaines demandes sans mettre en danger l'ensemble de la négociation, à maintenir enfin les contacts jusqu'au jour où une conjoncture plus favorable permettrait d'obtenir des concessions.

On ne saurait, d'autre part, porter un jugement équitable sur l'activité du CICR dans ce domaine sans tenir compte du fait qu'il avait pour interlocuteur un Etat dont la puissance s'étendait alors sur l'Europe presque entière et que rien ne pouvait empêcher, s'il le jugeait bon, de rompre tout lien avec une institution dont la force ne réside que dans sa tradition humanitaire et son autorité morale.

Troisième phase 1

Le Comité international ne renonça pas, pour autant, à revenir à la charge chaque fois qu'il le jugeait possible 2 et il décida de chercher surtout à porter secours aux détenus des camps de concentration en faisant usage de la seule concession que le Reich ait accordée en leur faveur. En effet, au cours de l'année 1943, sur une démarche faite auprès du Ministère allemand des Affaires étrangères, la délégation du Comité international à Berlin avait été informée que des colis de vivres pourraient être remis aux civils des camps de concentration, à condition qu'ils soient adressés directement et nominalement à des ressortissants de nationalités étrangères à l'Allemagne.

Cette autorisation était illusoire, même contradictoire, puisqu'on refusait précisément au Comité les renseignements nominatifs indispensables selon la décision allemande. Le Comité international put cependant entreprendre une action secourable bien qu'il ne possédât à cette époque que fort peu


1 Voir page 50.
2 Le 9 décembre 1944, le Comité international proposait encore au Ministre des Affaires étrangères du Reich, de même qu'aux autres Gouvernements, la réunion à Genève de représentants plénipotentiaires des Gouvernements intéressés, en vue de l'adoption d'un accord pratique - en application de l'art. 83 de la Convention de Genève - sur tous les problèmes relatifs aux civils en mains de l'ennemi (voir page 74).

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de noms et d'adresses de détenus. Mais il mit tout en œuvre pour s'en procurer. Ses délégués, faisant en quelque sorte le siège des camps de concentration où ils n'entraient pas, ne négligèrent rien pour obtenir des renseignements : prises de contact avec les commandants de camps, avec des employés subalternes ou même parfois avec des détenus employés à la Kommandantur; tentatives de pénétrer dans les bureaux de la cartothèque des camps - au cours de ces tentatives, les délégués du Comité international seront parfois éconduits sous la menace du revolver -; prises de contact avec les évadés des camps de concentration; collationnement, lors des visites de camps de prisonniers de guerre, de tous les renseignements concernant les Schutzhäftlinge 1. Des milliers de noms et d'adresses de détenus parvinrent ainsi au Comité international qui créa alors le « Service des colis aux camps de concentration » (dit Service CCC); ce service prit peu à peu une ampleur inespérée.

Le résultat du premier envoi de colis individuels dépassa largement les prévisions. Quelques semaines plus tard, le Service CCC recevait déjà des accusés de réception portant la signature des destinataires eux-mêmes.

Ces quittances devenaient une nouvelle source de renseignements : outre celle du bénéficiaire, elles étaient revêtues souvent de plusieurs signatures de détenus ayant eu l'idée d'écrire leur nom et leur numéro matricule sur la quittance d'un camarade afin de recevoir à leur tour un envoi. Ces signatures constituant de plus un premier signe de vie du déporté pouvaient d'autre part atténuer quelque peu l'angoisse de sa famille. En outre le détenu était « repéré » par Genève. Même s'il appartenait à la catégorie la plus menacée, dite N.N. 2, il avait une chance, si faible fût-elle, de ne pas disparaître.

A Genève, le fichier des déportés se développa ainsi peu à peu, alimenté encore par d'autres voies. La nouvelle de l'arrivée des premiers colis s'était répandue dans les camps. Ceux des détenus qui étaient autorisés à correspondre en avisèrent leurs familles.


1 Souvent des détachements de travail formés de prisonniers de guerre se trouvaient mêlés dans les usines à des détachements venant des camps de concentration.
2 C'est-à-dire Nacht und Nebel, mots signifiant « nuit et brouillard ».

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Le Service CCC reçut de nombreuses lettres, de Norvège et de Pologne occupées notamment, qui donnaient les noms et les adresses de civils déportés auxquels des vivres devaient être expédiés. D'autres listes parvinrent clandestinement à Genève des camps ou des pays occupés par les forces armées du Reich. Une première difficulté se trouvait donc surmontée : des noms et des adresses de détenus arrivaient; le Service CCC pouvait leur adresser des colis individuels.

Mais un nouvel obstacle surgit alors. Les délégués du Comité international, n'étant pas admis à pénétrer dans les camps de concentration, ne pouvaient contrôler la distribution des colis, comme ils le faisaient dans les camps de prisonniers de guerre. Or, vu cette absence de contrôle, les Autorités alliées dont dépendaient les mesures de blocus ne permirent pas au Comité international, malgré ses nombreuses démarches, d'importer en Europe des marchandises destinées aux civils des camps de concentration. Ces Autorités s'opposaient également au transfert des fonds qui auraient permis d'acheter en Europe même, des secours en nature pour ces civils 1.

Le Service CCC, en collaboration avec la Commission mixte de secours de la Croix-Rouge internationale - organisme créé par le Comité international et la Ligue des Sociétés nationales de la Croix-Rouge pour l'achat, le conditionnement et la distribution des secours aux civils victimes de la guerre - dut donc s'ingénier à se procurer, à l'intérieur de la zone du blocus, dans une Europe épuisée et en partie affamée, les marchandises destinées à compléter les rations insuffisantes des détenus des camps de concentration. Il put acquérir en Roumanie et surtout en Hongrie et en Slovaquie, des quantités importantes de conserves de viande, de biscuits, de marmelade, de sucre, etc., qui furent groupées en port franc à Genève et emballées de nouveau. On put ainsi confectionner jusqu'à 9000 colis par jour.

Mais les fonds manquaient encore. Le Comité international s'efforça de recueillir en Suisse, avec l'aide des représentants des


1 On sait, en effet, que le Comité international ne dispose pas de moyens financiers propres lui permettant d'entreprendre des actions de secours. Il n'est que l'intermédiaire qui transmet aux bénéficiaires désignés par les donateurs les dons mis à sa disposition par les Gouvernements, les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et les organisations privées.

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Gouvernements et Sociétés de la Croix-Rouge intéressés et de diverses organisations charitables nationales et étrangères en Suisse, les moyens financiers nécessaires. Ces concours généreux lui permirent d'expédier des milliers de tonnes de colis dans les camps de concentration.

Ces colis parvenaient-ils tous à leurs destinataires ? L'absence de tout contrôle exercé par les délégués du Comité international sur leur distribution impliquait un risque que le Comité n'hésita pas à courir. A vrai dire, si des abus ont été commis dans certains camps, si des colis furent confisqués, le Comité international en eut assez rapidement connaissance et suspendit immédiatement les envois dans les camps où ces faits se produisaient; ce fut le cas, notamment, pour le camp de Mauthausen. Toutefois, dans de nombreux autres cas, l'action de secours se révéla efficace et fut même quelque peu facilitée par certains commandants de camps. D'utiles témoignages sur l'arrivée et la distribution des colis de secours étaient fournis au Comité international par des déclarations de détenus évadés et par des lettres qui lui parvenaient des camps de concentration.

C'est ainsi qu'un détenu d'Oranienburg a pu renseigner régulièrement le Service CCC sur le nombre exact des colis arrivés à bon port, ou volés. Quoi qu'il en soit, il n'est pas douteux que ces colis, même si une partie d'entre eux n'est pas parvenue aux destinataires, n'en ont pas moins sauvé des milliers d'existences. « Les paquets, écrivait un détenu, représentaient une valeur inestimable. Dans certains cas, un seul colis a suffi pour remonter le moral de malades en train de mourir de faim. »

Si des résultats satisfaisants purent ainsi être obtenus dans le domaine des secours, il fut en revanche toujours impossible au Comité international d'exercer sur le régime des camps de concentration une influence quelconque pour mettre un terme aux sévices pratiqués sur les détenus. Son action de secours elle-même était tolérée par les commandants de camps plutôt qu'officiellement autorisée par le pouvoir central.

Malgré l'importance du fichier constitué par le Comité international, le système des colis individuels avait l'inconvénient de limiter le nombre des bénéficiaires. Il importait d'en étendre le cercle le plus possible.

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C'est à cette fin que le Comité international se décida, au cours de l'été 1944, à expédier des envois collectifs de colis dans les camps de concentration et cela sans s'arrêter au fait que l'autorisation allemande ne concernait que les envois individuels.

A cette époque, l'évolution de la situation politique et militaire offrait à une telle entreprise des chances de succès qui n'existaient pas auparavant.

Bien que le contrôle de la réception de ces colis risquât d'être encore moins efficace que pour les colis individuels, le Comité international crut devoir faire cette tentative. En effet, les Gouvernements intéressés insistaient à ce moment pour que fût augmenté à tout prix le nombre des envois. Le Comité international fit alors de pressantes démarches pour obtenir que les Autorités alliées atténuent les rigueurs du blocus en faveur des détenus des camps de concentration, comme elles le faisaient pour les prisonniers de guerre. Le « War Refugee Board », comprenant que les colis du Comité international sauvaient de la mort de nombreux déportés, prit l'initiative de mettre à la disposition du Service CCC des denrées alimentaires. Cet appoint fut d'autant plus précieux que les possibilités d'achat en Europe diminuaient de plus en plus et qu'aucun envoi de vivres ne pouvait parvenir de France et de Belgique, ces pays étant encore occupés.

Les denrées américaines - qui n'arrivèrent en quantités importantes que vers la fin de 1944 - permirent de secourir des milliers de détenus dans les camps de concentration au cours des derniers mois de la guerre. En outre, en septembre 1944, le « War Refugee Board » céda au Comité international, avec le consentement des Croix-Rouges américaine et canadienne, la cargaison récupérée du vapeur « Cristina », qui avait coulé; les boîtes de conserves rouillées, mais reconnues propres à la consommation, furent accueillies avec joie par les détenus.

Les envois collectifs étaient accompagnés, comme les colis individuels, de formules d'accusés de réception qui devaient permettre aux bénéficiaires de faire connaître leurs noms. Ce système augmenta sensiblement l'importance du fichier et, au 1er mars 1945, le Service CCC connaissait les noms et le lieu de détention de 56.000 détenus.

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Si, dans certains camps, les commandants interdirent de renvoyer au Comité international les quittances qu'il avait jointes aux envois collectifs, dans d'autres, notamment à Dachau, ce renvoi fut toléré.

Comme on l'a vu, les quittances qui revenaient à Genève portaient plusieurs noms - jusqu'à quinze sur une même quittance - qui, immédiatement classés par nationalité, venaient compléter les fichiers du Service CCC et de l'Agence centrale.

D'utiles renseignements continuaient à être fournis par des détenus sur l'effectif des captifs qui se trouvaient dans les camps, renseignements qu'il s'agissait d'« interpréter ». Si le Comité international était, par exemple, avisé que dans un camp sept Polonais s'étaient partagé un colis, on en déduisait à Genève qu'il fallait multiplier par sept le nombre des colis expédiés aux Polonais de ce camp pour connaître le total approximatif des détenus de cette nationalité.

Outre les vivres, le Service CCC du Comité international put faire parvenir dans les camps une certaine quantité de vêtements. Toujours limité par le blocus au marché européen - la pénurie de textiles étant telle qu'aucun pays n'en permettait l'exportation -, il envoya des sous-vêtements en fibranne. Après la libération de la Belgique, le Gouvernement belge fit don de lainages grâce auxquels un grand nombre de déportés belges reçurent des sous-vêtements chauds au cours de l'hiver 1944-45.

Le Service CCC envoya également dans les camps des colis standard contenant des produits pharmaceutiques (decalcit, redoxon, protovit, saridon, coramine, caféine, entéro-vioforme, onguent cibazol, néocide, gaze et ouate cellulosique). Enfin de nombreux colis de secours intellectuels et spirituels furent adressés dans les camps : caisses de vin de messe aux aumôniers français, des livres, bibles et évangiles, notamment aux déportés norvégiens et français.

Ces divers envois, outre leur utilité matérielle, étaient d'une inappréciable valeur morale, ainsi qu'en témoignent les nombreuses lettres de reconnaissance des détenus qui sont parvenues au Comité international. Ces malheureux, privés de toute protection et souvent dans l'impossibilité d'échanger le moindre mot avec les leurs, voyaient dans ces colis, même lorsqu'il étaient

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parfois partiellement détournés par leurs gardiens, un « véritable message de la Providence », ainsi qu'un détenu l'écrivit. « Quelqu'un pense à nous et c'est la Croix-Rouge », disait un autre.

Il ne dépendait malheureusement pas du seul Comité international que cette action de secours fût étendue à tous les camps de concentration. De nombreux camps et détachements de travail lui sont demeurés inconnus jusqu'à la fin des hostilités. De plus, en raison des exigences du blocus, les moyens financiers et les marchandises lui ont longtemps fait défaut. Ce n'est que durant les tout derniers mois de la guerre qu'ils lui furent fournis en suffisance. Enfin, la destruction des voies de communication en Allemagne, due aux bombardements aériens qui s'intensifiaient, paralysa considérablement l'action de secours dès la fin de l'année 1944.

Ainsi, en février 1945, la situation était telle que le Comité international redoutait de devoir cesser toute activité en faveur des détenus civils des camps de concentration. Le réseau ferroviaire allemand était en effet en grande partie détruit et les camions mis à la disposition du Comité international par les Croix-Rouges américaine, britannique et canadienne ne pouvaient alors être affectés qu'à l'action de secours aux prisonniers de guerre.

Quatrième phase 1

Cette situation angoissante ne pouvait se prolonger. Le Gouvernement allemand lui-même s'en rendit compte. Le 1er février 1945, le ministre des Affaires étrangères du Reich informait le Comité international, en réponse à sa lettre du 2 octobre 1944, que l'envoi de colis - nominatifs ou collectifs - était autorisé dans les camps de concentration pour les détenus originaires des territoires français et belge. En outre, le ministre donnait l'assurance que ces détenus pourraient correspondre avec leurs familles au moyen de formulaires spéciaux établis par le Comité international de la Croix-Rouge.

Le Comité multiplia alors ses efforts et ses démarches pour tenter de remédier à la crise ferroviaire en improvisant une vaste


1 Voir page 76.

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organisation de transports routiers destinée à ravitailler d'urgence les camps de prisonniers de guerre et les camps de concentration. Il adressa un pressant appel aux Gouvernements alliés pour que quelques centaines de camions et de l'essence soient mis à sa disposition. Gagné à ces vues, le Gouvernement français céda au Comité international cent camions pour lesquels le « War Refugee Board » fournit l'essence nécessaire et le Gouvernement allemand des chauffeurs canadiens prisonniers de guerre.

Mettant à profit les dispositions plus favorables des Autorités allemandes et la possibilité offerte soudainement par une situation militaire toute nouvelle, le président du Comité international de la Croix-Rouge, M. Carl J. Burckhardt, se rendit en Allemagne plaider de nouveau la cause des détenus des camps de concentration. En mars 1945, il obtenait du général des SS Kaltenbrunner d'importants accords généraux, dans le sens suivant :

Outre des dispositions relatives au ravitaillement des prisonniers de guerre, des mesures d'une importance capitale étaient décidées en faveur des détenus des camps de concentration : le Comité international était autorisé à leur distribuer des colis de vivres; un délégué du Comité serait installé dans chaque camp à condition qu'il s'engage à y demeurer jusqu'à la fin des hostilités; un échange global des détenus français et belges contre les internés civils allemands en France et en Belgique était prévu et, en attendant sa réalisation, le Comité avait la faculté de rapatrier les enfants, femmes et vieillards des camps de concentration, de même que des déportés Israélites, notamment ceux de Theresienstadt.

Pour la première fois, les camps de concentration étaient donc ouverts aux délégués du Comité international.

Sans perdre un instant, les colonnes de camions du Comité international peints en blanc, se mirent en route - véritables « anges sauveurs », comme les nommaient ceux qui les voyaient arriver. Voyageant de jour et de nuit, sur des routes défoncées, franchissant, en dépit de tous les obstacles, des zones où la bataille faisait rage, elles apportèrent des vivres dans les camps de concentration et en distribuèrent, sur les routes même, aux flots de prisonniers et détenus évadés ou évacués, qui tous se trouvaient dans une détresse physique indicible.

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Mais les camions ainsi déchargés devaient aussitôt servir à d'autres fins : au retour vers la frontière suisse 1, ils ramenèrent de ces camps des hommes et des femmes, les sauvant ainsi d'une mort quasi certaine.

Ce que les envoyés du Comité international de la Croix-Rouge, sur les camions mis à sa disposition par le Ministère français des Prisonniers, Déportés et Réfugiés, de même que par les Croix-Rouges alliées, ont pu accomplir pendant les dernières semaines des hostilités, tient du miracle.

Un ravitaillement de grande envergure put même avoir lieu dans certains camps de concentration; le rapatriement de milliers de détenus fut effectué. En outre, les délégués du Comité international, en application des accords passés par son président avec le général Kaltenbrunner, purent souvent jouer un rôle décisif dans les camps et empêcher l'exécution de mesures extrêmes qui étaient à craindre, avant la libération des camps par les armées alliées.

Cependant, en dépit des accords précités, les pourparlers avec les commandants de camps furent malaisés. Prétendant en effet n'avoir pas reçu d'ordres, les commandants s'opposaient à l'entrée des délégués du Comité qui n'obtinrent qu'à grand'peine l'autorisation de distribuer eux-mêmes les vivres aux détenus 2. Jusqu'aux derniers instants, les commandants s'efforcèrent de dissimuler le secret des camps tragiques. Si les délégués du Comité international réussirent dans certains cas - notamment à Turckheim, à Ravensbrück, à Dachau, à Theresienstadt, à Mauthausen - à empêcher l'évacuation précipitée des camps et à en faciliter la remise aux armées alliées, en hissant eux-mêmes le drapeau blanc, comme à Dachau et à Mauthausen; il n'en fut pas de même ailleurs.

C'est ainsi qu'à Oranienburg l'évacuation du camp fut ordonnée : 30.000 à 40.000 êtres humains, hommes, femmes et enfants partirent en longues colonnes sur les routes, encadrés par des détenus de droit commun revêtus de l'uniforme de la Wehrmacht


1 Des rapatriements eurent également lieu via Lubeck et la Suède, soit avec le concours de la Croix-Rouge suédoise soit directement par elle.
2 Voir en troisième partie, les rapports des délégués et page 88 la carte des principaux camps de concentration.

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et utilisés par les SS comme personnel auxiliaire de garde. La tâche des délégués du Comité consista alors à ravitailler ces colonnes en marche, qui ne recevaient aucune nourriture.

Ainsi, pendant des jours et des nuits, les camions du Comité international firent un continuel va-et-vient entre les dépôts de ravitaillement et les colonnes d'évacués, dont la trace était marquée souvent par les corps des traînards fusillés au bord des routes. Des milliers de déportés eurent alors la vie sauve grâce aux colis de la Croix-Rouge et de nombreux retardataires furent chargés sur les camions vides et transportés vers des lazarets et des centres d'accueil. En outre, intervenant courageusement auprès des chefs SS responsables, les délégués du Comité tentèrent d'empêcher des exécutions sommaires et y parvinrent parfois.

Cependant, à Berlin même, malgré les combats terribles qui marquèrent l'occupation de la capitale, la délégation du Comité international demeura à son poste. Elle multiplia, dans cette phase ultime de la guerre, ses démarches auprès des Autorités en faveur des détenus des prisons et des camps de la région berlinoise, les prenant sous sa protection et veillant à leur ravitaillement. Grâce à ses interventions, la plupart des détenus furent libérés.

* * *

Le Comité international de la Croix-Rouge, qui a pour mission de veiller à l'application des conventions humanitaires se devait à cette tâche, pourtant si lourde en regard de ses forces et de ses ressources. On sait l'importance des résultats acquis dans ce domaine.

C'est, dans une notable mesure, grâce à l'existence d'une charte à laquelle la plupart des Etats avaient adhéré - la Convention de 1929 - que les prisonniers de guerre ont pu jouir d'un véritable statut, dont l'application a été régulièrement contrôlée par les représentants des Puissances protectrices et du Comité international. C'est grâce à cette Convention que l'Agence centrale des prisonniers de guerre, ayant établi 25 millions de fiches de renseignements, put recevoir et transmettre quelque cent millions de messages relatifs aux prisonniers et à leurs familles. C'est aussi grâce à la Convention qu'une vaste action de

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secours, comportant la distribution de centaines de milliers de tonnes de vivres aux prisonniers de guerre, leur a permis de supporter la captivité et de regagner leurs foyers dans un état physique relativement satisfaisant.

Tout autre était le sort des civils qui, on l'a vu, ne jouissaient d'aucune protection conventionnelle. Faute d'un statut analogue à celui des prisonniers, ceux d'entre eux qui, n'étant pas des internés civils proprement dits, furent incarcérés pour des raisons de sécurité se trouvèrent livrés au pouvoir discrétionnaire de la Puissance détentrice.

Néanmoins, le Comité international mit tout en œuvre pour les arracher à leur isolement et improviser, avec les ressources malheureusement limitées dont il disposait, une action de secours en leur faveur. Nombreuses, certes, sont les personnes qui n'ont pas été atteintes parce qu'inconnues ou faute de moyens techniques pour les secourir.

Néanmoins, du 12 novembre 1943 au 8 mai 1945, 751.000 colis environ, représentant 2600 tonnes de secours, furent envoyés par le Comité international aux déportés dans les camps de concentration.

Fort nombreux et infiniment touchants sont les témoignages de gratitude qui parvinrent et qui parviennent encore à Genève.

Mais la tâche du Comité international n'est pas terminée : deux guerres mondiales rendent évidentes la nécessité et l'urgence de fixer, dès le temps de paix, en droit international, le statut des civils de nationalité ennemie; qu'ils se trouvent à l'ouverture des hostilités sur le territoire des Etats belligérants ou qu'ils résident sur des territoires occupés.

Aussi le Comité international de la Croix-Rouge juge-t-il indispensable que les Puissances s'emploient dans le proche avenir à conclure une convention à cet égard. Comme par le passé, le Comité, dans la mesure de ses moyens et à la place qui lui est assignée, est prêt à collaborer à cette œuvre primordiale 1, afin que les douloureuses expériences de la guerre qui vient de se terminer ne puissent pas se reproduire.


1 Dans ce sens, il a déjà entrepris de rassembler la documentation permettant de développer et de réviser le Projet de Tokio.

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