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des juifs par les Allemands, Tome 2 : Réalités
de la "Solution finale"
LES GRANDES DEPORTATIONS DE 1942
A - LE RAPPORT KORHERR
Dans un célèbre rapport daté d'avril 43 et dont personne
ne conteste l'authenticité, Korherr, statisticien de la SS, indiquait qu'à la
fin de 1942, c'est-à-dire au terme de la terrible année au cours de laquelle
l'essentiel du drame est censé s'être joué, 2.400.000 juifs avaient été
« évacués », dont une grande partie dans l' « est russe » c'est-à-dire l'ouest de l'URSS. [1] Si on y ajoutait l'émigration, l'excès
des décès sur les naissances, les morts en Russie de l'Ouest (c'est-à-dire
massacrés par les commandos SS ?) et les évacuations en masse en
Sibérie organisées par les Soviétiques, on pouvait estimer, concluait en gros
Korherr, qu'en 10 ans de national-socialisme, la population juive européenne
(un peu plus de 10 millions sur une population mondiale de 17 millions) avait
presque baissé de moitié.
En fait, cette statistique dans laquelle les historiens trouvent -par
extrapolation- une justification a posteriori du chiffre de 6.000.000 de morts
juifs, manque singulièrement de rigueur. Les chiffres de ce rapport sont même
des plus fantaisistes qui soient, ce qui entache sa crédibilité. Ainsi, pour
Korherr, la population juive européenne d'avant-guerre était de 10 à 11
millions d'individus ; pour arriver à ce chiffre, il suffit, bien entendu, de
dresser un tableau reprenant les chiffres de la population juive, pays par pays,
et de les additionner, ce que Korherr fait consciencieusement comme l'indique
l'extrait suivant de son rapport :
| En milliers | Chiffres anciens | Derniers chiffres connus | ||
| Reich | 1933/1935 | 974 | 1943 | 78 |
| Hongrie | 1930 | 445 | 1940 | 750 |
| Roumanie | 1930 | 984 | 1941 | 302 |
| Pays Baltes | 1923 et 1935 | 249 | 1937 | 271 |
| Pologne | 1930 | 3.114 | 1937 | 3.300 |
| URSS | 1926 | 2.570 | * 1939 | 4.600 |
| Royaume-Uni | 1931/1933 | 234 | 1937 | 349 |
* (« avec l'Est de la Pologne »)
Il apparaît au premier coup d'œil que, si Korherr tient
bien compte de l'émigration des juifs du Reich (par exemple vers le
Royaume-Uni) et des transferts de population
à la suite de la modification des frontières roumaines et hongroises (la
Hongrie ayant annexé la Transylvanie roumaine), par
contre, il ne tient pas compte de la très importante émigration des juifs
baltes et polonais des années 30 (50.000 d'entre eux s'étaient, par exemple,
installés dans la seule petite Belgique) et, qui plus est, il compte deux fois les
juifs polonais de la zone russe ; le comble, c'est qu'il le signale ! Malgré
quoi, il additionne tous ces chiffres, gonflant ainsi le total des juifs européens (10.503.000 qu'il arrondit en « plus de 10
millions ») de 2 à 3 millions d'individus ! Et certains historiens
d'enchaîner : il y avait effectivement 10 à 11 millions de juifs en Europe au
moment du déclenchement de la guerre, ce qui, bien entendu, permet de gonfler
fictivement le total des morts de 2 à 3 millions, quand, après la guerre, on
constate qu'il n'y a plus que 3 ou 4 millions de juifs en Europe.
En fait, le nombre de juifs européens était très en dessous de 9 millions.
Les chiffres cités dans le rapport de la Conférence de Wannsee (qui contenait
déjà l'erreur faite plus tard par Korherr au sujet des juifs polonais, ce qui
s'expliquerait par le fait que, selon Korherr, c'est Eichmann, auteur du « Protocole de
Wannsee », qui lui aurait remis les chiffres de sa statistique)
étaient tout aussi manifestement erronés. D'une façon
générale, d'ailleurs, les statistiques allemandes concernant les populations
juives sont gonflées : ainsi, le « Protocole de Wannsee » trouvait 861.000 juifs en France ; Himmler, de son
côté, en voyait encore 600 à 700.000 en décembre 1942 alors qu'il n'y en
avait que 300.000 [2] ; on peut encore citer l'exemple -extrême- de Monaco, où
des SS spécialistes en la matière voyaient 15.000 juifs (vers 1942),
alors qu'il n'y en avait pas le dixième. Ce gonflement systématique pourrait
avoir deux origines :
D'une part, il y a la personnalité d'Eichmann, qui était le grand spécialiste des questions juives de la SS. Ce carriériste sans conviction (il n'était probablement même pas antisémite) était quelqu'un de petite intelligence et de peu d'instruction encore que roué et malin. Normalement, c'est lui qui aurait dû rédiger le rapport finalement confié à Korherr ; justifiant ce choix, Reitlinger disait : « Il est facile d'en connaître les raisons (...) Eichmann était complètement dérouté devant des dates, des chiffres et même une simple addition (...) ». A propos du chiffre fantaisiste de 2.500.000 morts d'Auschwitz que Höss disait avoir reçu d'Eichmann, Reitlinger ajoutait : « (...) Eichmann mentait tout bonnement, comme d'habitude, pour impressionner ses chefs (...) ». Malgré quoi, Korherr, semble-t-il, prit les chiffres qu'il dû bien aller chercher chez Eichmann sans guère les passer au crible, de sorte que son rapport est une monstruosité d'un point de vue statistique.
D'autre part, Eichmann ne mentait pas seulement en raison de sa nature : il n'était qu'un menteur parmi d'autres, peut-être même pas le plus grand (qu'il faudrait probablement aller chercher dans les Einsatzgruppen). La guerre du Golfe nous a remis en mémoire les méthodes de calcul des militaires (et de certains civils, aussi) : pour eux, la préservation d'un statut avantageux (c'est particulièrement le cas chez les planqués) passe par une estimation exagérée de la puissance de l'ennemi. D'une part, cela leur permet de faire prendre davantage conscience au public et aux décideurs du danger représenté par cet ennemi, de la nécessité qu'il y a de l'abattre et de l'urgence qu'il y a à se doter de moyens ad hoc. D'autre part, ils n'en tirent que plus de gloire, quand ils l'ont abattu. Ainsi est-il de tradition dans toutes les armées du monde, de gonfler les effectifs de l'ennemi et les pertes qu'elles lui ont infligées. Dans le cas de la guerre du Golfe, certains estiment que le chiffre des pertes irakiennes (200.000 militaires morts) est un mythe fabriqué par la CIA, laquelle avait déjà fabriqué le mythe de la 4ème armée du monde.
Le rapport Korherr n'est donc utilisable que si on ne perd pas de vue que ses chiffres sont gonflés, voire tout à fait fantaisistes. A cette condition, son étude peut être très utile -car il n'en constitue pas moins un document unique et même tout simplement extraordinaire- et elle permet de se faire une idée assez vraisemblable du nombre maximum de juifs dont les Allemands se sont saisi et ont éventuellement exterminés. Ainsi prévenus, nous allons pouvoir examiner le tableau le plus important du rapport.
| Rapport Korherr : Evacuation de juifs entre octobre 1939 et le 30 décembre 1942 | |
| 1. juifs du Pays de Bade et du Palatinat évacués en France | 6.504 |
|
2. Evacuation vers l'Est depuis le Reich y compris le Protectorat et le district de Bialystok |
170.642 |
| 3. Evacuation du Reich et du Protectorat vers Theresienstadt | 87.193 |
| 4. Transfert
des juifs des Provinces orientales vers l'Est russe - par les camps du Gouvernement Général : 1.274.166 - par les camps du Warthegau : 145.301 |
1.449.692 |
|
5. Evacuation des juifs d'autres pays : |
41.911 38.571 16.886 532 56.691 4.927 |
Evacuation totale |
1.873.549 1.786.356 |
| 6. En plus, il y a les chiffres du RSHA sur l'évacuation des juifs des territoires russes y compris les anciens pays baltes depuis le début de la campagne à l'Est | 633.300 |
| Les chiffres ci-dessus ne comprennent pas les juifs se trouvant dans des ghettos et dans les camps de concentration. [Par la suite, Korherr signale 381.047 juifs enfermés dans des ghettos autres que Theresienstadt, 36.932 juifs enfermés (ou morts) dans des camps ou en prison, 185.776 juifs travaillant sur des grands chantiers de fortification ou autres.] | |
Les Allemands auraient donc « évacué » 1.786.356 +
633.300 = 2.419.656 juifs à fin 1942. Si on y ajoute les juifs ghettoïsés,
enfermés ou travaillant sur les grands chantiers -mais dont une partie figurent
déjà dans les deux chiffres précédents-, on arrive à 3.023.411 juifs
arrêtés. Si on y ajoute encore ceux dont les Allemands se saisirent en 1943 et
1944 (un peu plus de 500.000, avons-nous dit plus haut) et si, enfin, on y
ajoute quelques centaines de milliers de victimes des ratonnades des Einsatzgruppen
(s'ils ne sont pas déjà repris dans le cœur d'une statistique qui serait
codée, ainsi que l'affirment les historiens), on arrive à la conclusion que
les Allemands ont pu exterminer un maximum de 4 millions de juifs, chiffre que
nous affinerons à la baisse plus loin d'une autre façon mais dont on peut se
convaincre, déjà maintenant, qu'il est artificiellement gonflé. [3]
Ainsi, cette statistique des « évacués » (c'est-à-dire des « exterminés
» pour les historiens) reprend :
- sous le poste 1. : 6.054 juifs allemands (Pays de Bade
et Palatinat) évacués en France en 1940 et internés dans les camps des
Pyrénées (sans qu'on puisse raisonnablement prétendre que les Allemands
les avaient déportés pour les gazer, un certain nombre d'entre eux ayant
d'ailleurs même été libérés) ;
- sous le poste 5. : 41.911 juifs évacués de France vers l'est, mais, comme l'écrit Gilbert lui-même, parmi eux « se
trouvaient de nombreux juifs allemands, déportés vers les Pyrénées,
deux années plus tôt » : ce sont nos Badois et Palatins qui sont
donc comptés deux fois ! En
fait, ils sont même comptés une troisième fois, car les 41.911 Français
du poste 5. se retrouvent tous une deuxième fois :
soit sous le poste 4. des 1.449.692 juifs transférés en URSS par Belzec et autres camps du Bug,
soit, plus loin, dans les 603.755 aptes restés dans les ghettos et camps de travail du Reich et de Pologne, comme les milliers de déportés descendus à Kozel (un peu avant Auschwitz) pour travailler dans l'Organisation Schmelt de Breslau.
sous le poste 4. : 1.274.166 juifs transférés des Provinces orientales vers l'Est russe en passant par les camps du Gouvernement Général ; ce chiffre provient d'un radiogramme envoyé le 11/1/43 à Heim (Cracovie) par Höfle, un adjoint de Globocnik qui avait été chargé de la déportation des juifs du Gouvernement Général (Einsatz Reinhart : sans d, cette fois !) ; il donnait notamment le nombre de juifs passés entre la mi-mars 42 et le 31/12/42 par les camps du Gouvernement Général, soit :
Lublin-Majdanek : 24.733
Belzec : 434.508
Sobibor : 101.370
Treblinka : 71.355 : il s'agit d'un lapsus et Eichmann/Korherr ont rectifié à 713.355 ;
Total : 1.274.166.
Mais, si nous prenons par exemple le cas de Treblinka, on doit bien admettre qu'on y trouve des juifs repris par ailleurs et qui sont de la sorte repris au moins deux fois :
c'est le cas d'un certain nombre de juifs allemands, de juifs autrichiens et de juifs danzigois qui avaient été envoyés dans le ghetto de Varsovie et qu'on retrouve dans le poste 2. (juifs du Reich évacués vers l'Est).
Un certain nombre de juifs du Reich ont été déportés à Theresienstadt (poste 3.) et ont pu, de là, être transférés dans l'Est vis Treblinka (poste 4.).
Il en est de même des juifs tchèques, lesquels avaient été regroupés à Theresienstadt (poste 2.) et dont un certain nombre ont été envoyés à Treblinka (poste 4.).
On peut faire la même remarque pour Lublin-Majdanek (poste 4.) où des juifs allemands et autrichiens déjà repris sous le poste 2. ont été déportés ; même chose pour Sobibor (poste 4.) où de nombreux juifs slovaques repris par la suite sous le poste 5. ont été déportés ; même chose pour Belzec.
Une étude plus poussée -mais à ce stade, elle n'est pas nécessaire- mettrait certainement en évidence d'autres doublons. On pourrait déjà faire remarquer que les chiffres donnés par Höfle sont déjà sujet à discussion.
Korherr et Eichmann manquaient donc singulièrement de méthode
: chaque fois qu'un juif passait au tourniquet, ils le faisaient entrer dans
leur statistique et, de la sorte, ils le comptaient plusieurs fois : une première
fois à sa déportation, une deuxième fois à sa mise au travail ou son expulsion
en URSS, une troisième fois à la liquidation de son nouveau ghetto, etc. Certes,
ils ne comptaient pas chaque juif cinq ou six fois, ne fût-ce que parce que
le nombre de ces malheureux allait s'amenuisant, mais, en moyenne, ils auraient
bien pu le compter deux fois, doublant ainsi le nombre des juifs pris en mains
et, éventuellement, exterminés.
Ils étaient si peu scrupuleux qu'à l'occasion, ils comptaient même des
non-juifs. (Hilberg : « Les 'évacuations'
figurant respectivement pour 222.117 et 1.274.166 incluent de toute évidence
quelques non-juifs résidant momentanément dans les ghettos. »)
Or, dans leurs analyses statistiques, les
historiens ne tiennent aucun compte de ces doublons, tout en nous donnant par
ailleurs la preuve de leur réalité ; il suffit de les lire avec attention.
Lisons par exemple l'historien Christophe Browning : « Dans le même temps [1er semestre 1942] où les juifs polonais prennent le chemin des camps d'extermination, des trains en provenance d'Allemagne et d'Autriche, du Protectorat et de l'Etat fantoche de Slovaquie, déchargent leurs cargaisons de juifs dans le district de Lublin. Quelques-uns de ces transports (...) aboutissent aussi directement à Sobibor. Mais d'autres sont déchargés dans les divers ghettos, les juifs étrangers prenant temporairement la place de ceux qui viennent d'être tués. » [4]
Dans un de ses derniers livres consacré principalement
à la tuerie de Josefow en juillet 1942, Browning donne même un exemple précis
: dans ce bourg polonais d'où les Allemands auraient déporté 300 juifs et
où ils auraient tué sur place les 1.500 autres juifs du bourg (Belzec,
pourtant tout proche, étant surchargé, dit Browning), il y avait des juifs
allemands de Cassel, de Brême et de Hambourg. Plus tard, les hommes du 101e
bataillon de police, auteurs de ce triste exploit, rencontrèrent d'autres
juifs allemands -toujours dans l'est du Gouvernement Général- à Lomazy,
à Komarowka et à Pulawy (bourgade où le chef du Conseil juif était un
Munichois). Sans doute ont-ils également rencontré des juifs occidentaux
non allemands mais pour eux, bien entendu, c'étaient des juifs sans
particularité méritant d'être relevée : ainsi y avait-il à Pulawy des
Slovaques, fait que n'ont pas relevé les hommes du 101ème bataillon.
Tous ces gens sont incontestablement comptés deux fois dans la statistique
des évacués-exterminés de Korherr.
On notera encore en ce qui concerne Josefow que, de son côté, Gilbert
relate bien le massacre de juillet 42 (sans parler des 300 déportés), mais
il relate encore :
la déportation à Sobibor de 1.000 juifs en mai 42, c'est dire antérieurement ;
la déportation ou le massacre de 1.500 juifs en septembre 42 ;
enfin, la déportation à Belzec de 600 juifs en novembre 42 .
Tous les juifs de Josefow, qui n'était qu'un bourg, ayant été massacrés ou déportés en juillet 42 (si ce n'est déjà en mai 42 ?), on en conclura que ou bien Gilbert radote ou bien la plupart de ces juifs sont, selon toute vraisemblance, des juifs occidentaux réimplantés ou en instance de réimplantation (ou sur le point d'être massacrés, il est vrai, pour un certain nombre d'entre eux). [5]
On peut aussi citer Martin Gilbert : « A Chelm, des Juifs locaux et des Juifs slovaques qui y avaient été déportés deux ans plus tôt furent déportés [le 21/5/42] à Sobibor et gazés. »)
Toujours dans Gilbert : « Dans les convois d'Opole [du printemps 1942 vers Belzec] figurent beaucoup de juifs originaires d'Autriche, déportés de Vienne vers la Pologne, deux ans auparavant. » ou encore : « Les survivants de communautés autrefois florissantes de Bavière et de Bohême sont déportés [en avril 1942] vers de prétendues zones de 'réinstallation'. Leur destination : deux camps de transit, Izbica et Piaski, d'où ils seront envoyés à Belzec, non loin de là et gazés. » En attendant, les voilà bien repris deux fois dans la statistique des évacués/exterminés de Korherr.
En dehors des citations de Gilbert et de Browning, il y a des preuves documentaires et de nombreux témoignages attestant que des juifs allemands, autrichiens tchèques et luxembourgeois furent effectivement envoyés par trains complets dans la région de Lublin (notamment à Parczew et Izbica) ; Reitlinger, par exemple, fait état des trains suivants :
six convois (3.420 personnes) venant de Berlin, Potsdam et Francfort à destination de « l'est » ou encore Twarnice (probablement Trawniki près de Lublin) ;
plusieurs convois de Vienne à Opole, Wlodawa et Izbica ;
un certain nombre de convois vers Izbica (désignée comme « Transferstelle » ou « gare de transit ») en provenance de Theresienstadt les 4/3/42 et 27/4/42, de Dusseldorf et Nuremberg en avril 42 ;
un autre convoi de Cassel à Piaski le 11/4/42 ;
d'autres convois entre le 13/3/42 et le 13/6/42 de Theresienstadt à Piaski, Zamosk et d'autres villes du district de Lublin. (Ceci est confirmé par Peter Witte qui donne les références de 15 convois de 1.000 déportés chacun au cours de la même période, tous venant de Theresienstadt sauf un de Prague et répartis entre Izbica, Lublin, Rejowiec, Piaski, Varsovie, Zamosc, Siedliszcze, Chelm, Ujazdow et Sawin.)
Mais, direz-vous peut-être, à cette époque, les grands crématoires d’Auschwitz n’avaient pas encore été mis en construction et les Allemands avaient choisi d’exterminer les juifs dans les camps du Bug ; vous auriez tort et dans l’un des prochains chapitres, nous verrons que des trains de juifs continuèrent à arriver dans cette région après la mise en service des grands crématoires d’Auschwitz.
En ce qui concerne les juifs slovaques dont il a été
question ci-dessus, de nombreux trains court-circuitèrent Auschwitz au
printemps 42 : du 27/3 au 14/6/42, 38 trains arrivèrent dans la région de
Lublin, soit 4 au camp de Maïdanek et 34 dans les « Durchgangsghettos
» (« ghettos de transit ») de Lubartow, Opole, Lukow, Chelm,
Pulawy (là où le 101e bataillon avait déjà trouvé des juifs allemands)
et d'ailleurs. Le
rapport Korherr reprend tous ces Slovaques au moins 2 fois.
On peut même dans ce cas précis donner des noms de déportés repris
plusieurs fois dans la statistique de Korherr ; ainsi Steiner cite-t-il :
Luise A., Marta B., Oswald R. qui, tous trois, furent
déportés de Slovaquie à Theresienstadt, puis de Theresienstadt à
Komarow (près de Belzec), puis de Komarow à Belzec à l’automne 42.
Ils figurent 2 ou 3 fois dans la statistique de Korherr. Armin H., Matilde P., Elwira S. qui, tous trois,
furent déportés de Slovaquie à Sobibor, puis de Sobibor à Sawin
(camp de travail près de Chelm), puis de Sawin à nouveau à Sobibor.
Leur cas est clair : ils figurent 3 fois dans la statistique de
Korherr. Boriska W., Malvine G., Alfred K., Rudolf K., Lilly
K., Koloman S., Gisella S. furent déportés de Slovaquie à Sobibor,
puis de Sobibor à Krychow (camp de travail que nous ne pouvons
localiser), puis de Krychow à nouveau Sobibor. Même remarque que pour
les précédents. Lilly M. fut déportée de Slovaquie à Sobibor, puis
de Sobibor à Osowa (camp de travail près de Wlodawa), puis d’Osowa
à nouveau à Sobibor. Même conclusion : Korherr l'a reprise 3 fois. Steiner donne également les noms de 13 juifs
slovaques déportés de Slovaquie à Chelm en mai 42, puis de Chelm à
Sobibor. Ils figurent 2 fois dans la statistique de Korherr. Steiner donne aussi les noms de 5 juifs slovaques déportés
de Slovaquie en avril 42 à Rejowiec (petit ghetto près de Chelm), puis
de Rejowiec à Sobibor en août 42. Même conclusion. Treblinka n’échappe pas à la règle et Steiner
donne les noms de 12 juifs slovaques qui furent déportés de Slovaquie
soit à Lubartow soit à Firlej (petit ghetto près de Lubartow), puis
de Lubartow et Firlej à Treblinka le 11 octobre 42. Toujours la même
conclusion. [6] On pourrait continuer à donner d’autres exemples mais
nous en ferons grâce au lecteur : il en a assez lu pour admettre que la
statistique de Korherr est gonflée comme, d’ailleurs, toutes les
statistiques de la déportation des juifs.
Il y a
aussi à dire sur les 633.300 juifs évacués des territoires soviétiques occupés
y compris les Pays Baltes (mais, probablement, non compris la Galicie orientale)
(poste 6.). Après la guerre, dit Hilberg, Korherr qualifia ce chiffre de « 'chiffre-maison',
ce qui, dans le jargon des statisticiens allemands signifiait que malgré son
exactitude apparente, on en ignorait la signification ». Pour Reitlinger,
ces 633.300 étaient le nombre de juifs soviétiques (et, pour partie, polonais)
massacrés à cette époque, nombre « probablement
basé sur les rapports des Einsatzgruppen et des autres polices et, dès lors,
objet d'exagérations ». Ce chiffre est effectivement difficile à
comprendre pour les exterminationnistes (sauf pour Reitlinger, qui s'en sort à
moitié) puisqu'ils chiffrent les massacres des Einsatzgruppen
(massacres centrés sur la fin 41/début 42) à plus de 1,3 million voire 2
millions de juifs. Et puisque ce chiffre ne correspondait pas aux affirmations
des historiens, le mieux était effectivement peut-être bien de faire dire par
un Korherr terrorisé à l'idée d'être inculpé de complicité de crime contre
l'Humanité que ce chiffre constituait un mystère.
On ne peut évidemment se satisfaire de ce tour de passe-passe. On notera
d'abord que, plus loin, dans le bilan de la déjudaïsation en Europe, Korherr
fixe le chiffre de la population juive soviétique à « environ 4 millions », chiffre qui correspond au résultat de la
soustraction de nos 633.300 des 4.600.000 juifs soviétiques qu'il comptait en
1939 (voir le premier tableau) : ces 633.300 représentent donc probablement le
nombre de juifs soviétiques pris en mains par les Allemands, c'est-à-dire
massacrés (ce qui signifie qu'Eichmann et/ou Korherr avaient singulièrement réduit
les prétentions incroyables des Einsatzgruppen)
mais aussi ghettoïsés ou mis au travail (car Korherr ne reprend aucun
ghetto ou camp soviétique dans la liste détaillée qu'il donne par la
suite). Korherr précise aussi que, s'il a pu tenir compte de l'excès de la
mortalité dans toutes les communautés juives européennes, il n'a pu, par
contre, tenir compte de tous les morts dans les territoires soviétiques occupés
(ni, bien entendu, des juifs morts au front ou dans l'espace aux mains des Soviétiques).
Et pourquoi donc ? Probablement parce qu'on avait affaire à un pays en guerre,
dévasté, sans administration et que le seul chiffre fiable dont Korherr
disposait était celui des juifs ghettoïsés ou mis au travail (puisqu'en
dehors des maquis, il n'y avait pas beaucoup de juifs soviétiques encore en
liberté), le chiffre des morts ne pouvant qu'être estimé au travers des déclarations
fantaisistes des Einsatzgruppen (déclarations qui, de plus, s'étaient taries depuis
la mi-42).
On aurait donc peut-être bien ici l'indice que la population juive soviétique
restée sur place à l'arrivée des Allemands était inférieure au million (y
compris les juifs est-galiciens transférés par les camps du Gouvernement
Général). Nous en reparlerons plus tard.
On notera enfin que les juifs du Reich déportés en URSS de 1939 à 1942
doivent faire partie de ces 633.300 personnes : ils sont donc eux aussi, repris
deux fois dans la statistique des évacués de Korherr, tout comme les juifs
badois et palatins et beaucoup d'autres, ainsi que nous l'avons vu.
Notons encore que les historiens disent aussi que le rapport, en dehors des chiffres, contient des preuves sémantiques de la réalité de l'extermination ; en effet, remarquent-ils, le document est codé lui aussi et par « réimplantation », il faut entendre « extermination ». En fait, Korherr, dans une première mouture, utilisait les mots « Evakuirung » (« Evacuation ») et « Sonderbehandlung » (« Traitement spécial »), en réservant ce mot à l'évacuation des juifs du Gouvernement Général ; il reçut de Himmler instruction de bannir le mot de « Sonderbehandlung » et de le remplacer par « Transportierung » (« transfert »). Les historiens y voient la preuve que « Sonderbehandlung » est un mot de code pour « extermination » : en effet, l'emploi de ce mot aurait constitué une gaffe de Korherr et il convenait de la réparer en remplaçant ce mot par un autre mot (dont ils nous disent, par ailleurs, qu'il était également codé) ; c'est là une nouvelle pétition de principe qui, de plus, frise le ridicule : en effet, pourquoi remplacer dans un rapport secret destiné à Hitler (auquel, il est vrai, on voulait peut-être bien cacher certaines choses) un mot de code par un autre mot de code, fût-il mieux codé ? En fait, il est plus vraisemblable que, le mot « Sonderbehandlung » étant un terme de jargon SS, Himmler a estimé qu'il n'avait pas à figurer dans un rapport qu'il semblait décidé -du moins à ce moment- à transmettre à Hitler lui-même. En l'occurrence, le « Sonderbehandlung » désigne cette grande opération affectant les juifs enfermés dans les ghettos de transit de l'est du Gouvernement Général entreprise au début de 42, les aptes étant mis au travail (quand ils n'y étaient déjà pas : dans le cas de Varsovie, par exemple, ils avaient été déportés avec leurs outils) et les inaptes étant expulsés en URSS. En 1977, dans une lettre au Spiegel, Korherr affirma que les chiffres et les textes du rapport lui avaient été remis par le RSHA (Eichmann) avec instruction de n'y rien changer [7] ; il demanda tout de même, dit-il, le sens du mot « traitement spécial » et il lui aurait été répondu que ce mot désignait l'opération de réimplantation des juifs dans le District de Lublin. Certes, ainsi que nous l'avons dit, ce projet de réserve juive avait été abandonné depuis 1940 mais peu de gens à Berlin devaient se préoccuper de l'endroit exact où les juifs étaient réimplantés (ils avaient d'autres préoccupations) et Lublin (où, tout de même, de nombreux juifs furent mis au travail) ou Nisko ou encore Kiev, c'était toujours « l'est ». Tout ceci s'inscrirait bien dans la thèse fonctionnaliste : plus les juifs s'éloignaient de Berlin et moins Berlin s'en occupait.
En résumé, l'analyse -même superficielle- du seul document statistique existant sur la question, le rapport Korherr, permet d'affirmer que les Allemands n'ont pas mis la main sur plus de 3 millions de juifs et n'auraient donc pas pu en exterminer davantage.
NOTES
| [1] |
Le Chef de la Chancellerie du Reich, Lammers, recevait, à l'époque, des lettres affirmant que la SS exterminait les juifs ; il déclara, à Nuremberg, qu'il avait interrogé Himmler à ce sujet. Celui-ci avait nié : « J'ai évacué les juifs et dans de telles opérations, il est inévitable qu'il y ait des morts ; à part ceux-là, les déportés sont logés dans des camps à l'est. ». Selon Irving, il se pourrait que le rapport Korherr ait fait suite à cette intervention de Lammers et eut pour but de permettre à Himmler de se justifier aux yeux d'Hitler. Irving pense, toutefois, qu'il n'est pas sûr qu'il ait finalement été transmis à la Chancellerie. |
| [2] |
Note manuscrite de Himmler le 10/12/1942 selon Gerald Reitlinger, p. 27 de son édition française. Voyez aussi Claude Levy et Paul Tillard, « La Grande Rafle du Vel d’Hiv », Robert Lafon, 1967, p. 214 : Le chiffre de 300.000 juifs en France est « le chiffre le plus constant et le plus vraisemblable, sur lequel tombent d’accord historiens et statisticiens. » |
| [3] |
On connaît deux analyses exhaustives du rapport Korherr : celle de Georges Wellers, qui en tire la preuve que les Allemands ont bien exterminé 6 millions de juifs (mais il n'est pas convaincant) et celle de Stephen Challen, un révisionniste anglophone, qui, lui, trouve 1.200.000 morts. Challen développe une idée intéressante : Korherr, dit-il, était un statisticien professionnel compétent qui n'a pas pu commettre d'erreurs grossières ; en fait, il aurait, sur instruction de Himmler, sous-estimé l'émigration juive de un million d'unités et aurait gonflé d'autant les évacuations. Et pourquoi donc ? Entre l'invasion de la Pologne (septembre 1939) et celle de l'URSS (juin 1941), Himmler et la SS avaient laissé les juifs polonais s'en aller par centaines de mille, soit légalement (par exemple en Palestine) soit illégalement (surtout en URSS) ; sans parler des expulsions vers l'URSS pratiquées par la SS elle-même. Tous ces juifs, ivres de vengeance et motivés plus que tous autres, avaient constitué un apport précieux aux armées alliées et même constitué, disent certains, un des fers de lance des armées soviétiques. C'était là une chose qu'Himmler ne pouvait laisser mettre en évidence à un moment où la Wehrmacht perdait l'initiative tant en Afrique du Nord qu'en URSS (Stalingrad était même tombée le 2/2/1943, ce qui avait traumatisé toute l'Allemagne). Pour éviter une éventuelle accusation de laxisme de la part de tous ceux qui cherchaient un bouc émissaire et ne pas porter un chapeau qui ne lui allait que trop bien, Himmler aurait recouru à cette fraude statistique. Ainsi s'expliquerait la mystérieuse remarque qu'avait faite Himmler à son adjoint Kaltenbrunner : « A mon avis, ce rapport est un matériau que nous pourrions peut-être utiliser à l'avenir et il est bien adapté à une opération de camouflage. » En attendant, ajoutait Himmler, il n'y avait pas lieu de diffuser ledit rapport ; par contre, il convenait de continuer à déporter vers l'est le plus de juifs qu'il était humainement possible de déporter. |
| [4] |
Christophe Browning, « Des hommes ordinaires », Les Belles Lettres, 1994 |
| [5] |
Il y a parfois des coïncidences curieuses : ainsi le
journaliste israélien Amnon Kapeliouk rapporte dans Le Monde diplomatique
de novembre1994 que, le 14/10/1953 (soit 11 ans après Josefow), aux fins de venger
la mort d'une Israélienne et de ses deux enfants, l' « unité 101 » de
Tsahal, sous le commandement d'Ariel Sharon, mena une opération de
représailles contre le village cisjordanien de Qibya, y tuant 169 hommes,
femmes et enfants et en blessant beaucoup d'autres. « Les soldats,
précise Kapeliouk, avaient reçu l'ordre de faire beaucoup de victimes.
» |
| [6] |
Aktion Reinhardt Camps sur http://www.deathcamps.org |
| [7] |
On peut évidemment prétendre que Korherr, interrogé à tout bout de champ par la Justice et par les historiens (dont Reitlinger) et terrorisé à l'idée d'être inculpé, ait cherché à nier toute connaissance du génocide des juifs. |
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des juifs par les Allemands, Tome 2 : Réalités
de la "Solution finale"