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A la mémoire de Dumitru Bacou
qui le premier fit la lumière
sur l'horreur ici décrite.
Préface de l'éditeur
Il ne s'agit pas de fiction. Encore moins de science. De technique, assurément.
La ville de Pitesti, en Roumanie, a abrité, entre 1949 et 1953, un de ces laboratoires de cauchemar, mais, hélas, trop réels, où des spécialistes expérimentèrent un procédé de destruction intégrale de l'homme. Les résultats obtenus prouvent que la transformation de l'homme en robot, plus décisive que la désormais banale domination de l'homme par le robot, peut s'obtenir assez vite si l'on exploite toutes les ressources de la souffrance simultanément infligée et subie.
Le témoignage dont nous présentons la traduction française n'a pas pour seul mérite la tenue littéraire qui en souligne la véracité. A coup sûr, l'auteur construit et conduit son récit de manière intensément dramatique, par son art d'intégrer le dialogue à la narration, de mettre en perspective le vécu personnel avec l'histoire ou de traiter le rapport entre spéculation et sensation. Mais l'opportunité de le faire connaître au public français, après l'original roumain paru à compte d'auteur en Allemagne, et après d'autres publications touchant le même sujet, vient de ce qu'il dénonce par anticipation posthume, pourrait-on dire, une entreprise très actuelle d'étouffement de la mémoire.
Il est, en effet, nécessaire, il est urgent, de combattre l'étrange séduction que le pire des extrémismes exerce présentement sur nos compatriotes. Et, pour cela, de faire entendre la voix de l'étranger, un étranger en l'espèce trop souvent négligé, sinon méprisé. A en croire certain sondage, un Français sur trois -- proportion jugée révélatrice par un ci-devant Président de la République -- voit d'un bon oeil la réinstallation du Parti Communiste dans la vie politique, tandis que l'actuel Premier Ministre renforce sa cote de popularité en se disant fier de compter des communistes dans son gouvernement. Par ailleurs, le Secrétaire Général du même Parti Communiste choisit le moment pour reconnaître qu'il aurait fallu prendre ses distances avec Moscou "à partir de 1956"; ce qui comporte l'idée que l'asservissement à l'URSS du communisme français se justifiait avant cette date; ce qui inclut l'approbation d'un extrémisme consistant à pousser à l'extrême limite le crime et le mensonge.
Les entreprises criminelles n'ont pas manqué, sous divers étendards, tantôt associés, tantôt en lutte, avant 1956, date de l'écrasement de la révolte hongroise, avant même 1945, année qui marque la fin du nazisme en Allemagne et l'extension du communisme hors de l'URSS, en Roumanie notamment. On a tué des millions d'êtres humains dans les camps ou chez eux. Mais seul le communisme a cherché, et partiellement réussi, à détruire l'humanité de l'homme. A consumer totalement, quoique souvent à petit feu, ce qui constitue l'être humain en tant que tel. A fabriquer, moyennant terreur et désespoir, le robot humain, golem d'un genre inédit.
L'originalité du texte de Grégoire Dumitresco, en fin de compte son intérêt majeur, si on le compare avec d'autres évocations du phénomène Pitesti, lequel ne fut pas une horreur unique, plutôt une horreur spécifique sous l'angle de la mise au point et du perfectionnement, réside dans l'explication qu'en donne l'auteur, peu enclin à se satisfaire de la simple description ou à cultiver avec complaisance le détail sadique. Le fonctionnement du laboratoire, c'est-à-dire de la fameuse "chambre-hopital No 4", est mis en rapport avec ce qui, implacablement, le produit après l'avoir décidé et programmé dans le cadre, bien défini, de la transformation de l'humanité, et par cet exercice totalitaire du pouvoir qui reste inhérent à l'utopie révolutionnaire en général, à sa variante communiste-léniniste en particulier. Car il est dans la nature de l'appareil communiste de faire souffrir en vue de produire un nouvel homme. C'est là, à n'en pas douter, un caractère sacrificiel, donc religieux, mais d'une religion radicalement pervertie, et concernant un sacrifice total.
Ainsi le lecteur verra-t-il, avec une éclairante précision, se mettre en place les dispositifs, s'engager les manoeuvres, intervenir à tel moment tel personnage. Au long de ce texte, où il est si fréquemment question de masques arrachés, se découvre le secret d'une mécanique funeste, qui ne fonctionne qu'à l'instigation de ceux qu'elle est destinée à broyer, la finalité ultime consistant à faire en sorte que bourreau et victime ne fassent qu'un. Le cercle, à l'évidence infernal, de la Révolution se parachève en devenant son propre court-circuit.
Grégoire Dumitresco est de confession orthodoxe et, par surcroît, d'une exemplaire piété. Néanmoins, nous ne jugerons pas outrecuidant, au nom d'une aspiration commune au sauvetage des valeurs, plutôt que d'un oecuménisme convenu, de citer des propos récents de Jean-Paul II: "Il ne faut pas oublier qu'il y a eu dans ce monde plusieurs holocaustes". Pour notre part, chrétiens que nous sommes et attachés au plus éminent des droits de l'homme qui est le droit à la vérité de son destin, nous ne l'oublions pas. Soixante ans après le jugement d'un autre Pape sur l'intrinsèque perversité du communisme, nous croyons, nous aussi, au devoir de mémoire. Nous y croyons avec plus de conviction, sans doute, que ceux pour lesquels il ne saurait y avoir de mémoire que sélective et orientée. Non, nous n'oublions pas qu'à Pitesti a fonctionné, avant 1956, un institut de déshumanisation par la souffrance, la terreur et le désespoir, dont les techniciens parlaient d'arrachage de masques, sans peut-être se souvenir qu'en latin masque se dit persona. Imaginerait-on un crime contre l'humanité plus avéré que celui qui consiste à faire méthodiquement disparaître toute trace d'humanité en l'homme? A vouloir détruire la personne jusqu'à l'âme?
La vie entière de Grégoire Dumitresco s'accomplit sous les signes conjugués de la rectitude et du sacrifice. Aucun élément, pour infime qu'il paraisse, n'est, dès lors, à négliger. Le fait qu'il s'oriente vers des études de Droit, par exemple, reste, avec la sincérité de sa foi chrétienne, le moteur autant que la pierre de touche de son action. C'est au cours de sa deuxième année universitaire que la Securitate l'arrête. Il n'a strictement rien à se reprocher, même du simple point de vue de la légalité définie par les communistes, qui venaient de prendre le pouvoir. A croire qu'il représente à leur yeux la proie idéale. Libéré sous conditions, après les effroyables épreuves dont ce livre se fait l'écho, il montre le même souci d'obéir, quoi qu'il en coûte, aux exigences d'une justice supérieure. Il lui en coûtera, malgré l'apaisement tout relatif d'un exil laborieux, la santé et, en fin de compte, la vie. A cet égard, une remarque s'impose tout de suite concernant une particularité du texte et sa résonance, rendue ainsi plus douloureuse. Le lecteur ne manquera pas d'être frappé par les multiples allusions que fait Grégoire Dumitresco à l'état de son coeur: palpitations, battements accélérés, défaillance. Nous sommes aux antipodes du cliché. Ce coeur, déjà fragile, et soumis à un traitement ravageur, le harcèlera constamment, jusqu'à se rompre, alors que réfugié depuis vingt-cinq ans en Allemagne, le rescapé de Pitesti venait d'exorciser le souvenir de son calvaire. Discret par nature, maintenant silencieux, il nous laisse peu d'informations sur lui-même. Celles qui suivent nous viennent de sa veuve à qui nous exprimons notre vive gratitude.
Fils d'officier, Grigore Dumitrescu est né le 24 mai 1923 à Cepale, dans le département de Curtea de Arges. Mais Pitesti ne tarde pas à le happer, d'abord sous un jour paisible, puisqu'il y suit les cours du lycée I. C. Bratiano. En 1946, il s'inscrit à l'Université de Bucarest, comme étudiant en droit. Le 7 février 1948, moins de deux mois après l'abolition de la monarchie, il est arrêté pour activité anticommuniste et nationale-royaliste. On sait ce que représente ce genre d'imputation. Il connaît alors l'horreur des geôles de Pitesti, de Jilava, de Pitesti à nouveau, pour y subir le tristement célèbre arrachage des masques, enfin du mortifère Canal Danube-Mer Noire. Libéré en août 1951, il va résider à Curtea de Arges, en relégation à domicile. C'est là qu'un membre de l'organisation locale du P.C.R., cherchant à l'enferrer par quelque compromission, le contacte en ces termes: "Cher camarade, comme tu es un peu plus propre que d'autres, je te propose d'être nommé Président de l'A.R.L.U.S. (Association roumaine pour le rapprochement avec l'Union Soviétique, antenne de Curtea de Arges)". La réponse mérite, elle aussi, de s'inscrire dans notre mémoire: " D'abord, ne m'appelez pas camarade, mais Monsieur Grégoire, ou, simplement Grégoire. Je ne suis pas votre camarade. Ensuite, je ne peux pas être nommé président de votre association: j'ai été prisonnier politique, et, à ce titre, on ne peut pas me faire confiance. Enfin, je ne tiens pas du tout à votre sinécure".
Mais le système concentrationnaire porte bien son nom: les degrés de liberté de plus en plus restreinte dont jouit l'individu constituent autant de prisons concentriques, depuis le pays lui-même, devenu un immense pénitencier, jusqu'à la plus petite cellule de souffrance. Le couple Dumitresco veut en finir avec ce régime carcéral. Laissant tout derrière eux, Grégoire et son épouse s'évadent dans des conditions aussi dures que risquées. Grégoire travaillait dans une scierie. Le premier mars 1957, les deux époux se glissent dans une niche pratiquée au milieu d'un tas de planches, sur un wagon-tombereau à destination de la R.F.A. Le voyage durera neuf jours. Neuf jours d'angoisse, de froid, de faim, et, surtout de soif. "Nous prenions l'air, raconte Madame Dumitresco, par une petite ouverture, tentant d'attraper quelques flocons de neige. Nous avions emporté des pommes et des oranges, mais la soif nous empêchait d'avaler quoi que ce soit. A plusieurs reprises nous sommes restés sur une voie de garage en Hongrie. Le moindre mouvement aurait pu alors signaler notre présence. Mais Dieu nous a protégés. En Tchécoslovaquie, un soldat est monté sur le tas de planches. S'il avait fait un pas de plus, il serait tombé dans notre refuge. Mais ce pas, il ne l'a pas fait. Notre ange gardien nous a sauvés".
De 1959 à 1968, Grégoire Dumitresco travaille à la Station de Radio Europe Libre, à Munich, d'où Noël Bernard le chasse pour cause d'excès d'intégrité morale. S'en suit un procès de deux ans. De 1970 à 1983, on le retrouve à la compagnie d'assurance Deutsche Lloyd. Il meurt subitement le 20 juin 1983, à peine âgé de 60 ans. Le 10 mai précédent, jour anniversaire de la Déclaration d'Indépendance et de l'avènement de la Royauté, il récitait le célèbre poème de Radu Gyr, Lève-toi, Jean! Lève-toi, Georges!, devant une assistance prise par les larmes. Dans son oraison funèbre, Mgr. Bârlea devait rappeler ce moment. Il dit, s'adressant au défunt: "Voici peu de temps, tu as récité un poème que nous avons tous écouté avec ferveur. Personne au monde n'aurait pu l'interpréter comme tu le fis alors. Aujourd'hui, sur le chemin de ta dernière demeure, nous avons le devoir de te le rappeler à toi-même: Lève-toi, Grégoire, au ciel, et prie pour ton pays auquel tu as sacrifié ta vie".
Quant à nous, Français, nous ne croyons pas qu'il y ait rien à ajouter après cette évocation, sinon de la crier à la face des repus qui par leur souci de défendre le communisme et de ne défendre que lui, avec tant d'acharnement et de méticulosité, nous rappellent la campagne haineuse lancée voici 50 ans -- encore un anniversaire, les communistes y tiennent beaucoup -- contre Kravchenko. Ce sont les mêmes méthodes, les mêmes calomnies, et presque les mêmes mots. Prétendre changer le monde, tout en se montrant incapable de changer les vieilles formules, telle est sans doute la fonction assignée au nouvel homme. Assurément, l'obligation constante de tourmenter soi-même un être cher, parent, ami, compagnon de lutte ou d'infortune, constitue-telle une nouveauté, voire un progrès dans l'évolution de l'espèce humaine. Mais la rigueur des temps nous incline à croire que l'Occident n'aura plus besoin des tortionnaires de Pitesti pour se muer en monde de robots.
Les pages qui suivent dévoilent (1) la terreur déclenchée par le régime communiste en Roumanie, dans les années 1949-1951, notamment à la prison de Pitesti, ainsi que mes pensées et mes sentiments durant la période où j'y fus détenu.
A Pitesti il était question de se démasquer car, selon les dirigeants du parti, tous les prisonniers politiques portaient un masque, qu'ils devaient, coûte que coûte, arracher.
Le lecteur jugera peut-être certains faits incroyables. Mais, si jamais lumière est faite sur le crime contre l'humanité perpétré à Pitesti, on devra convenir que mes paroles sont loin d'exprimer toute la torture physique et morale à laquelle furent soumis les quelque mille détenus politiques de ce pénitencier.
Il a bien fallu que la terreur décrite au long de ces pages, et sa méthode diabolique, eussent un commencement; les mystérieuses prisons communistes de la première vague de terreur n'y sont évidemment pas étrangères. La rééducation pratiquée au Pénitencier de Pitesti constitue sans nul doute une nouvelle édition, trente ans après, de la première rééducation soviétique par le fer et par le feu, une nouvelle version encore plus élaborée de crime contre l'humanité: un crime dont le mobile était l'anéantissement de la personnalité humaine.
Ce qui s'est passé à Pitesti devait être étendu à l'ensemble du vaste système carcéral roumain. Dieu nous a cependant épargnés. Alors que la terreur touchait à son apogée, et que Pitesti était devenu un enfer, l'ordre arriva de tout faire cesser. Comment cela s'explique-t-il? Quelles forces secrètes sont intervenues? La réponse est beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît.
J'ai tâché de rendre le plus fidèlement possible l'inhumanité criminelle manifestée sous des formes bestiales à Pitesti. J'ai dû certes la revivre, tout revivre, mais je me suis efforcé d'oublier les sentiments épouvantables que j'avais éprouvés, pour ne rien exagérer, pas même le moindre détail. Peine inutile, dira-t-on. Quelle folie maladive, en effet, pourrait imaginer une chose plus épouvantable encore?
Bien entendu, les noms des prisonniers encore vivants ou que je tenais pour tels, ont été changés.
Munich, février 1978
Nous sortons de la Prison de Jilava. Le portail franchi, nous montons la pente qui mène à l'extérieur. Nous sommes un groupe de vingt-deux prisonniers politiques. Devant nos yeux s'étend l'infini de la plaine valaque, tellement triste aujourd'hui! Comment pourrais-je la trouver autrement avec son aspect désertique en ce 21 décembre 1949, début de l'hiver?
Mille sentiments se pressent dans ma tête; l'infini de la plaine me rappelle de façon obsédante que l'on peut être libre. Il y a six mois, par une merveilleuse fin de juin, j'avais laissé derrière moi la même plaine, verdoyante, pour entrer à Jilava, par le même portail sous la haute voûte.
Un camion nous attend. La perspective d'une nouvelle vie carcérale inconnue, dans une autre prison, me tourmente, mais je voudrais être le plus vite possible loin de cette ancienne forteresse aux prisons souterraines, où, dans les ténèbres, j'ai vécu un calvaire. Jilava a marqué ma mémoire tel un fer rouge.
On nous met des chaînes aux pieds. La mesure a dû être prise pour nous impressionner. A quoi sert de nous enchaîner pour aller de ce lieu au comble du désespoir vers un avenir accablant d'incertitude? Je sais seulement que notre groupe est transféré à la "prison universitaire" de Pitesti, où j'ai déjà fait un séjour entre octobre 1948 et juin 1949.
On nous entasse sans ménagement dans un camion découvert. Un gardien aboie un ordre:
-- Recroquevillez-vous!
Il ne faut pas qu'on nous aperçoive au cours du trajet; très probablement jusqu'à un certain point aux alentours du triage de Bucarest-Nord, où un wagon cellulaire devrait nous attendre. Je constate que les chaînes me font oublier la faim qui m'a tourmenté six mois de suite, jour après jour, heure après heure, seconde après seconde. Deux cent cinquante grammes de pain, une sorte de tisane le matin, une louche de lavasse à midi et une autre le soir. La soupe de gruau ou de pommes de terre doit contenir sept grammes d'huile, ration officielle de graisse pour un détenu politique en Roumanie communiste.
Je ne sais pas ce qui pourrait, à l'échelle mondiale, être plus hypocrite que le communisme. Dans la Roumanie de l'an de grâce 1949 il y a plus de cent mille prisonniers politiques, ce qui n'empêche guère la presse communiste (il n'en existe plus d'autres depuis deux ans) de hurler sans cesse contre l'injustice et la terreur qui frappent les communistes des pays capitalistes: quelques centaines en Espagne, à peu près le même nombre au Portugal, quatre ou cinq en Allemagne de l'Ouest, quelques dizaines ailleurs... On écrit tant sur ces communistes-là, on proteste, on organise des meetings!
Pour nous autres, aucun mot, cela va de soi. Il en est de même pour les prisonniers politiques d'autres pays de l'Est européen, lesquels sont tous devenus entre-temps des "démocraties populaires".
Un rideau de fer a été abaissé sur nous. Je me sens un paria parmi des millions d'autres, tous oubliés ici à la suite du partage irréfléchi du monde en zones d'influence. Tout s'est passé comme si Dieu avait partagé les gens en deux grands groupes: les bons à l'Ouest, face au Rideau de Fer, les méchants à l'Est, derrière ce rideau. Un point, c'est tout.
Nous, les Roumains, nous avons été classés parmi les méchants, auprès des Bulgares, des Albanais, des Serbes, des Croates, des Hongrois, des Tchèques et des Slovaques, des Polonais et d'une partie des Autrichiens, (2) d'un tiers des Allemands, pour ne rien dire de nombreux peuples de l'Union Soviétique proprement dite.
Nous sommes tous dans le camion, entassés sur le plancher comme on nous l'a ordonné. Six gardiens nous escortent: un à chaque coin du camion et deux dans la cabine du chauffeur, tous armés de pistolets mitrailleurs. Baleanou, étudiant en médecine, donne son avis d'une voix étouffée. La dictature, selon lui, change d'uniforme; avec l'ancien, elle risquait de passer inaperçue; maintenant, ceux qui nous escortent ne semblent plus de simples gardiens, mais plutôt des KGB-istes.
L'un des gardiens nous regarde fixement. Aurait-il deviné nos pensées? Nous affichons un air indifférent. Sur un ordre bref, le camion se met en route. Nous roulons un bon moment. Le ciel est maussade; il fait froid. Enfin, le camion change de cap, s'engage sur un chemin plus étroit et franchit un portail gardé par des sentinelles.
Nous arrivons dans la cour de la Prison de Vàcàresti. Les murailles se dressent devant nous. On voit partout des fenêtres munies de barreaux. De l'endroit où je suis, mes yeux fixent les clochers de l'ancienne église. Autrefois, c'étaient les moines du Monastère de Vàcàresti qui se trouvaient là pour occuper leur temps (3).
Nous attendons. Pourquoi? Au fond, cela m'est égal. Privé de liberté, on devient inerte puisque l'on sait que, désormais, il ne sera plus possible de passer de la volonté à l'acte. Seul le droit de penser reste souverain. C'est pourquoi ils tentent d'atteindre ce dernier refuge de la liberté.
L'hiver est bien là; il tombe quelques flocons. Nous serrons instinctivement contre nous nos vêtements en loques.
Les gardiens amènent un nouveau prisonnier. On lui met des chaînes aux pieds et on le jette parmi nous, ce qui porte notre nombre à vingt-trois. Après l'avoir regardé quelque peu, je me dis qu'il doit être Juif. Blond, de haute stature, vingt-quatre ou vingt-cinq ans. A en juger d'après sa bonne mine et sa silhouette, il s'agit d'une capture récente de la Securitate. L'un des gardiens assis à côté du chauffeur émerge à moitié de la cabine. Il vocifère par dessus la ridelle: "Nous allons entrer dans la capitale de la République Populaire; interdiction de laisser dépasser la tête". Puis, il donne l'ordre du départ. Le froid est de plus en plus vif.
Je me demande pourquoi nous devrons rester recroquevillés. Seule la Securitate connaît la raison pour laquelle il ne faut pas être vu. Le fait que les passants puissent apercevoir des prisonniers n'est certainement pas le motif. Tout le monde sait maintenant que les arrestations se font en masse, sans distinction d'âge ni d'appartenance sociale.
Cent mille personnes croupissent dans les prisons du pays. Bien évidemment, le Ministère de l'Intérieur n'a donné aucun communiqué sur ce point. Un tel communiqué ne saurait être signé par aucun ministre de l'Intérieur à travers le monde. Cependant, nous connaissons le chiffre. A Jilava, avec la venue de nouveaux prisonniers ou des prisonniers transférés des diverses prisons du pays nous avons donc fait le calcul: cent mille prisonniers politiques -- voilà le bilan glorieux de la démocratie populaire à la fin de l'année 1949. Comment en est-on arrivé là?
Cinq années ont passé depuis 1944 (4). Entre-temps, de nombreux changements sont intervenus: l'ordre ancien a été renversé, toutes sortes d'institutions ont été créées, de nouveaux partis ont pris la place de ceux que l'on a interdits; il y a eu des purges; de nouvelles têtes sont apparues.
Le 23 août 1944, le Parti Communiste de Roumanie comptait 802 membres (5). Un an après, à l'exception de quelques figures plus ou moins importantes, il n'avait réussi qu'à puiser dans la lie de la société. Son impopularité ne l'a pas découragé, bien au contraire. Furieux et poussé par l'armée d'occupation soviétique, ce parti a essayé de prendre le contrôle du pays. Finalement, son impopularité ne faisant que croître, il s'est dissimulé derrière d'autres partis: les nouveaux partis politiques "progressistes" ont poussé comme des champignons.
Le Général Radesco a formé un nouveau gouvernement. Les deux anciens cabinets du Général Sanatesco n'ont pas été, semble-t-il, assez "démocrates" pour les communistes, qui ne voulaient rien de moins que la totalité du pouvoir. Les pressions et les immixtions de l'Union Soviétique dans les affaires de Roumanie n'étaient plus un secret pour personne.
Le Général Radesco avait mis le pays en garde, lors d'un discours tenu dans la salle du cinéma Aro. Il déclara abruptement: "Des étrangers sans foi ni loi veulent s'emparer de notre pays!"
La terreur instaurée par les communistes prit alors une telle ampleur que le Général Radesco, chef du gouvernement, dut se réfugier à l'étranger. Il en réchappa d'extrême justesse, en passant par le chas d'une aiguille, pourrait-on dire.
Le BPD (Bloc des partis prétendus démocratiques), désormais au pouvoir, était une espèce de Front populaire. En fait, les communistes dirigeaient tout. Le devant de la scène politique était à la merci de leurs antennes, le Parti National populaire et le Front des laboureurs. En seconde ligne se situaient péniblement les dissidences des anciens partis de la Roumanie libre. Refusant tout concours aux communistes, le Parti social-démocrate choisit la vocation nationale: pas d'alliance ni de compromis avec les communistes. Il s'est trouvé toutefois dans ses rangs, comme on devait s'y attendre, un dissident: Stephane Voitec.
Avec le Front Populaire, les communistes se sont présentés aux élections législatives le 19 novembre 1946. Ces élections ont consacré la victoire écrasante de l'opposition formée par le Parti national paysan, le Parti national libéral et le Parti social-démocrate indépendant.
Mais le gouvernement communiste inversa le résultat des urnes, annonçant avec cynisme la grande victoire du Bloc des partis démocratiques. On cria sur tous les toits que le Peuple Roumain avait choisi la lumière, que les ténèbres étaient chassées pour toujours du pays (6).
Si le renversement du résultat électoral a indigné la majeure partie de la population, il l'a surtout démoralisée et désorientée. Timidement, en cachette, certains épousèrent la cause communiste. La terreur portait ses premiers fruits parmi les timorés.
Quelques-uns se bercèrent encore d'illusions quant à la dissidence libérale de Gheorghe Tataresco; ils devaient s'apercevoir bien vite et à leurs frais que c'était de la simple naiveté. L'heure était à l'éradication de la pluralité d'opinion. Les partis national-paysan, national-libéral et social-démocrate furent mis hors la loi, leurs dirigeants emprisonnés.
Improvisant des meetings avec les opportunistes de tout poil, les communistes exigèrent la mort de Iuliu Maniu et de Ion Mihalache, le traître qui s'était porté volontaire contre l'Union Soviétique (7).
En mai-juin 1947, eut lieu une arrestation en masse des nationaux-paysans, des libéraux et de beaucoup d'autres. Quand les communistes voulaient trouver un prétexte, ils jetaient un revolver rouillé dans le jardin de la future victime. Le lendemain, la perquisition à domicile fournissait sans problème la pièce à conviction.
Le 30 décembre 1947, la monarchie constitutionnelle fut abolie. Petre Groza, Président du Conseil et du Front des Laboureurs, grand propriétaire terrien et marionnette des communistes, auteur du livre Dans l'ombre de la cellule (il avait été emprisonné trois jours pendant le régime du Maréchal Antonesco), déclara au Roi: Sire, le temps du divorce est bel et bien arrivé.
C'est ainsi que nous sommes tous devenus citoyens de la République Populaire Roumaine. Pendant quelques jours, les journaux ne parlèrent que de la classe ouvrière et de ses représentants. Aux meetings, on demanda la purge des dissidents Antoine Alexandresco et Gheorghe Tataresco. Ce dernier était encore ministre des affaires étrangères, mais son pouvoir s'affaiblissait de jour en jour.
A la page des événements étrangers, toute la presse publiait des faits divers hautement significatifs. "Bruxelles: le secrétaire de la légation roumaine a demandé l'asile politique" (il était dans le sillage de Tataresco). Ce genre d'information paraissait tous les deux ou trois jours.
Politiquement, Gheorghe Tataresco était mort. Les communistes envoyaient leur ancien compagnon de route en relégation à domicile. On lui accorda cependant une faveur particulière: il avait le droit de se promener dans son propre jardin. Le ministère des affaires étrangères échut à Ana Pauker (8), alors numéro un du Parti Communiste.
Les Etats-Unis et l'Occident restaient l'unique espoir du pays, espoir que le plan Marshall paraissait justifier. Mais les communistes et la très pacifique Union Soviétique étaient en alerte: l'impérialisme américain voulait attaquer, semble-t-il, le camp de la paix. En effet, l'armée américaine, tous muscles bandés, ruminait la chiquette face au Rideau de Fer. A en croire la presse, les diverses réunions des ministres des affaires étrangères occidentaux cachaient des préparatifs de guerre. Seigneur Dieu, s'il avait pu en être ainsi!
En mai 1948 un grand espoir se leva pour nous tous: l'Amérique ne tolérera pas la dictature communiste dans l'Est de l'Europe. C'est du moins ce que racontaient les radios occidentales. Les communistes, toutefois, poursuivaient leur plan sans être inquiétés.
Dès février 1948 une nouvelle constitution ultra-progressiste et démocratique fut votée par ce vaste ramas auquel on a donné le nom de Grande Assemblée Nationale. Tous les Roumains savaient ce que voulait dire cette constitution progressiste...
Le programme du Bloc des partis démocratiques avait été, lui aussi "progressiste et démocratique", mais en moins de deux ans, tout était tombé en poussière, y compris les libertés civiles.
La bande manisto-légionnaire (9) devint la nouvelle trouvaille. Mais que pouvait-on encore reprocher aux manistes? Ils étaient tous en prison, à commencer par leur chef de file luliu Maniu! Il ne pouvait donc s'agir que des légionnaires. Le 15 mai 1948, en une seule nuit, l'arrestation scélérate frappa cinq mille d'entre eux (10). Les communistes bouleversaient tout le pays. L'ancienne Sûreté de l'Etat fut remplacée par la "Sécurité du peuple" (Securitate, N. d.T.), la Police devint la Milice, du Peuple toujours, les mairies s'appelaient déjà soviets, l'armée revêtit de nouveaux uniformes, à l'image de ceux de l'armée russe d'occupation. L'armée, il fallait s'y attendre, appartint, elle aussi, au peuple...
Ceux qui avaient hurlé à tue-tête dans les meetings communistes ne l'avaient pas fait pour rien. D'un seul coup, ils se retrouvaient tous présidents de soviets ou de coopératives (coopératives bidon, puisque totalement vides); les plus exigeants entraient dans la diplomatie, d'autres devenaient P.D.G. d'entreprises, présidents d'organisations syndicales, officiers de la vaillante "Armée du Peuple". Plus besoin d'études ou de quelque formation que ce soit; la seule chose qui comptait était de clamer très fort son attachement au peuple.
Une fois les comptes réglés avec les "manisto-légionnaires", la presse et la radio désignèrent le nouvel épouvantail: la social-démocratie des pays capitalistes. Tous les sociaux-démocrates étaient étiquetés porteurs de valises des capitalistes. Les chefs syndicalistes, tous en bloc, passèrent pour les instruments des patrons. Ceux des sociaux-démocrates roumains qui avaient joué les compagnons de route, comprirent enfin que leur tour était venu de passer au poteau.
Et voici que, tout à coup, le Parti communiste engloba la dissidence social-démocrate pour former ensemble le Parti ouvrier roumain! On répéta à tous les échos que la classe ouvrière ne saurait être représentée que par un seul parti marxiste. L'appellation d'origine, Parti communiste, devait être reprise plus tard (11). Ainsi donc, d'un trait de plume, la social-démocratie roumaine en tant que telle partageait le sort des "manisto-légionnaires" et de tous les autres.
Le nouveau parti unique régnait en maître absolu. La moindre opposition était écrasée. Très vite, ce nouveau parti verrouilla ses portes, acte à signification politique sans équivoque: désormais, nous n'avons plus besoin d'aucun allié; nous pouvons parfaitement nous passer de tout compagnon de route.
En effet, le pays entier était réduit à deux classes sociales: en haut les membres du parti, en bas le peuple. Les dissidents sociaux-démocrates devenus nolens volens communistes avaient pour seule consolation d'appartenir, malgré tout, au parti; leur malheur n'en était pas pour autant négligeable: à terme, leur "origine malsaine" social-démocrate s'avérera fatale.
Sitôt les partis liquidés, le communisme s'attaqua au peuple lui-même, grâce à un nouveau slogan: "le peuple doit être défendu contre ses ennemis".
Les ennemis en question n'existaient que dans l'imagination maladive des communistes, mais cela permettait la militarisation de la Securitate. L'anéantissement final commençait. Ceux qui devaient l'accomplir étaient déjà en place. La police secrète recruta ses cadres parmi la pègre, les fainéants de tout poil, les anciens déserteurs, les crapules de Bucarest, les piliers de bistrots (maintenant privés de leur licence commerciale).
Pourtant, le peuple ne se laissait pas faire. La résistance active et passive entra alors en action. Certains prirent le maquis, se réfugiant, comme les haidoucs aux pires moments de notre histoire, dans les montagnes et les forêts.
Mais les communistes se moquaient de la volonté du peuple. Sans trêve ni répit, les arrestations massives se succédaient. De nuit comme de jour, dans la rue ou dans les entreprises. Partout ils procédaient à des enlèvements. La colère du peuple était générale.
Le roulement du camion me dégourdit les jambes et me réchauffe.
Nous arrivons au triage de Bucarest-Nord. Je reconnais certains édifices. Il y a bien des années, je suis passé par là...
Sitôt le camion arrêté, les gardiens descendent et se dirigent vers un groupe qui paraît les attendre. Quel n'est pas notre étonnement de reconnaître six autres gardiens de Jilava. J'aperçois Ivanica (12) le gardien en chef de la prison. Ils parlent et gesticulent en nous regardant. Se préparerait-il quelque chose?
Non loin de nous, une horloge indique 13h 30. Ivanica est visiblement en proie à une préoccupation dévorante, dont la cause nous échappe. Pourquoi diable notre embarquement dans un wagon cellulaire exige-t-il douze gardiens armés jusqu'aux dents?
Nous restons immobiles jusqu'à quatorze heures puis Ivanica nous ordonne de descendre. Nous nous mettons en rang en traînant nos chaînes. J'aperçois, à une cinquantaine de mètres à gauche, le wagon cellulaire.
Les gardiens nous entourent, cinq de chaque côté et un derrière; Ivanica prend la tête de la colonne. Comprenne qui pourra. Pourquoi traverser cinquante mètres sous une telle escorte? Ivanica ordonne le départ, mais, à notre grande surprise, il se dirige à droite, de l'autre côté du wagon cellulaire.
Traversant les voies ferrées, nous marchons environ deux cents mètres, jusqu'à nous trouver en face d'un groupe de bâtiments de la C.F.R.(13). Les gardiens s'écartent de quelques pas et épaulent leurs pistolets mitrailleurs.
Un frisson terrible me parcourt le dos. Les visages de mes compagnons de malheur expriment la même angoisse; certains d'entre nous semblent au bord du désespoir. Soudain, comme sur un ordre invisible, les douze gardiens commencent à hurler de toutes leurs forces:
-- Salopards! Où est-ce que vous regardez? Tous couchés! Que personne ne bouge!
Nous nous empressons d'obéir. Que pouvons-nous faire d'autre? Les gardiens agitent leurs mitraillettes et lancent plusieurs fois de suite le même ordre:
-- Debout! Couchés!
Cela dure depuis quatre ou cinq minutes. Je reprends haleine.
Une fois n'est pas coutume, la panique que j'avais éprouvée au début a disparu en un clin d'oeil. Ce coup-ci, les gardiens ne paraissent pas se moquer de nous. C'est de tout autre chose qu'il s'agit.
A notre gauche, sur une longueur de deux cents mètres, s'alignent les bureaux centraux de la CFR, où des gens regardent, agglutinés derrière les fenêtres. J'observe la façon dont ils se bousculent pour ne rien manquer.
Les gardiens crient toujours. Ivanica vise lui aussi les fenêtres, le regard en coin. Nous nous sentons tous soulagés. Il ne s'agit que d'une représentation. Nous sommes les acteurs d'un spectacle qui se veut exemplaire.
Quant aux spectateurs, les fonctionnaires des Chemins de fer roumains, ils sont épouvantés. Leurs visages portent l'empreinte grotesque et cadavérique de la peur.
-- Debout!... Couchés!... Debout!... Couchés! Le regard à terre, salopards, on va vous apprendre à vivre sans taper sur la classe ouvrière!
Aux fenêtres, la classe ouvrière regarde avec terreur...
Quelque cinquante mètres à notre droite, derrière un wagon, cinq ou six personnes observent attentivement le spectacle. Gardien ou prisonnier, chacun exécute son rôle dans ce cinéma sui generis de la fraîche démocratie populaire.
Cent mètres plus loin, en face des bureaux de la CFR, une multitude de cheminots nous observent aussi, tous pareillement épouvantés, cela va sans dire. Ils n'osent plus en croire leurs yeux. Ivanica, satisfait de l'effet produit, nous ordonne de nous mettre en rang pour former la colonne. Enfin, nous nous dirigeons vers le wagon cellulaire; les ouvriers du rail s'écartent devant nous.
Tout près du wagon, nous voilà entassés par terre comme des animaux.
Les pieds sont enfin soulagés des chaînes. Les deux gardiens du wagon cellulaire nous prennent en charge. L'un après l'autre, passant par la porte largement ouverte, nous pénétrons dans l'obscurité du wagon. Destination Pitesti.
Nous traversons la plaine valaque. Entre temps, le soir est tombé; à peine aperçoit-on encore, par les fentes du wagon, les derniers faisceaux de lumière.
Nous sommes tous fourbus et affamés. Le matin, à Jilava, nous avons reçu la tisane et les 250 grammes quotidiens de pain. On nous a fait sauter la lavasse de midi.
Nous attendons tous avec impatience l'arrivée à Pitesti. Une place sur le prici(14) dans la prison, tel est, pour l'heure, notre unique désir. Une promiscuité ignoble suffit pour nous consoler de ce jour affreux. Jusque-là, nous resterons entassés dans le wagon cellulaire. Je suis d'autant plus malheureux que ma saleté et ma puanteur me dégoûtent.
A côté de moi, Dinu Georgesco, un collègue de la Faculté de Droit de Bucarest, les yeux fixés sur le fragment de plancher visible entre ses jambes, rompt soudainement le silence.
Selon lui, les communistes ont vraiment rempli d'effroi les ouvriers de la CFR.
Le nouveau parti qui se dit ouvrier compte trop de membres d'origine social-démocrate qui n'ont pas encore digéré leur métamorphose forcée en communistes. Ils ont voulu à tout prix leur montrer que, dorénavant, aucune déviation ne serait tolérée.
J'abonde dans son sens.
S'ils n'ont même plus, dis-je, les ouvriers de la CFR avec eux, il ne leur reste qu'à instaurer la terreur. La vérité n'a jamais triomphé par la force.
Il ne s'agit pas uniquement des sociaux-démocrates. De nombreux membres du Parti Communiste n'ont rien à voir ni avec le communisme ni avec la social-démocratie. J'en connais pas mal qui ont d'autres opinions!
Entre-temps, le nouveau prisonnier, celui qu'on a récupéré à la prison de Vàcàresti, s'est présenté. Il s'appelle Fuchs. Arrêté il y a quatre mois, alors qu'il essayait de passer clandestinement la frontière hongroise, il en a pris pour quatre ans. Cet étudiant en chimie industrielle est face à moi, entre Miulesco et Baleanou qui s'est lié d'amitié avec lui, au point de l'appeler Fuchsi.
Le train court toujours vers l'Ouest. Une heure s'écoule encore. Le bruit régulier des roues change soudain. On entend crépiter des aiguillages. Le train s'arrête. Nous sommes probablement arrivés à Pitesti. Le wagon cellulaire finit par s'immobiliser.
La porte s'ouvre et Ciobanu, le Gardien en chef de la nouvelle prison, apparaît. Je le reconnais sans peine: il est de petite taille, costaud, l'air fat, le képi rabaissé sur le front. Sans nous laisser le temps de respirer, il jette un ordre:
-- Prenez vos affaires et en bas! Exécution!
Nous nous exécutons. On dirait que nous sortons des profondeurs d'un terrier, tellement nous nous ruons vers l'issue pour happer au plus vite une bouffée d'air. Toutes mes articulations sont engourdies et je meurs de faim. Nous nous trouvons dans le triage de la gare de Pitesti, à une centaine de mètres du quai. Je ne comprends pas pourquoi ils ne nous ont pas amenés jusqu'à la halte située à cinq kilomètres d'ici, juste derrière la prison. Tourmenté comme je le suis par la faim, la perspective de faire cinq kilomètres à pied est encore plus désolante. Mais, pour le Ministère de l'Intérieur, nous ne sommes guère que des objets utilisables en fonction des besoins. Je finis par admettre que dans des situations de ce genre mieux vaut ne pas réfléchir.
A la lueur d'une lampe fixée au bout d'un poteau télégraphique, j'examine mes vêtements. La pelisse déchirée me semble encore plus large et l'unique bouton qu'il lui reste ne tient plus qu'à un fil. La crasse lui donne un lustre répugnant. Il en est de même pour mon pantalon et mon veston. Cela fait six mois que je ne me suis plus changé; jour après jour, j'ai gardé les mêmes vêtements, les employant aussi comme oreiller. Les chaussures ont une drôle de couleur qui provient de la poussière et des gouttes d'urine des tinettes que je devais sortir en courant, le soir, à Jilava. Les autres ont, eux aussi, le même aspect pitoyable.
Les gardiens nous regardent avec un dégoût nuancé de compassion. Après avoir consulté ses dix subalternes, Ciobanu, le gardien chef, ordonne de se mettre en rang pour le départ.
Quatre gardiens de chaque côté, deux derrière et Ciobanu en tête. Avant de partir, ce dernier nous donne quelques détails.
-- Nous allons marcher jusqu'à la prison... Personne n'a le droit de regarder ni à gauche ni à droite. Chacun regardera uniquement le dos de celui qui le précède et rien d'autre.
Les gardiens épaulent leurs mitraillettes. Nous traversons les voies du triage et, contournant la gare, nous empruntons le boulevard qui mène vers le centre de la ville.
Mon voisin, Dinu Georgesco, devine mes pensées:
-- Ce sera la seconde représentation.
L'horloge de la gare indique six heures et demie. Nous marchons comme on nous l'a ordonné. Du coin de l'oeil, je lance des regards furtifs vers le trottoir de droite. Les piétons, peu nombreux à cette heure, s'arrêtent; à nous voir ainsi défiler, ils éprouvent un certain désarroi.
Nous nous approchons du centre. Les piétons sont de plus en plus nombreux. Ciobanu se dirige vers l'artère principale où, comme dans toutes les villes roumaines de province, la soirée incite à une courte promenade.
Toujours en tête, Ciobanu dicte la cadence: une, deux, une, deux...
Je risque encore un coup d'oeil rapide sur le trottoir. A la vue du spectacle, les gens s'arrêtent brusquement et nous fixent, ébahis. Certains cherchent à découvrir, parmi nous, l'un des leurs. Tous ces visages expriment l'inquiétude et l'horreur.
Ciobanu commande toujours: une, deux, une, deux...
Sur les deux trottoirs, les gens nous regardent; certains, non sans hésitations, nous suivent. C'est ainsi que le groupe traverse le centre de la ville et s'approche de la prison, dont j'aperçois déjà les contours. Deux sentinelles veillent au portail central.
Gardiens et prisonniers, nous sommes tous pressés. Ciobanu, toujours en tête de file, monte les quelques marches menant à la prison proprement dite. Devant nous, s'ouvre un dégagement à peine éclairé.
-- Suivez-moi, crie Ciobanu.
Nous descendons au sous-sol, puis nous traversons un corridor étroit où des sentinelles montent la garde. Au fond du corridor, s'ouvre une porte par laquelle nous pénétrons dans une chambre. La porte se renferme sur nous. Terminus! Le voyage de Jilava à Pitesti prend fin dans cette chambre au sous-sol. Le mercredi 21 décembre 1949 touche à sa fin.
Les lits en fer sont renversés et amoncelés en désordre; les paillasses gisent de tous côtés. Derrière le coin de la porte s'étale un monceau de couvertures d'un gris noirâtre.
L'unique fenêtre est munie de gros barreaux de fer; elle donne sur un mur intérieur. Au centre du plafond, une lampe minable jette une pâle lueur.
Nous sommes tous à bout de forces et tourmentés par la faim. Une faiblesse terrible m'envahit, je vacille sur mes jambes, mes mains tremblent.
Je constate qu'il n'y a que quinze lits, et nous sommes vingt-trois. Peu importe, du moment qu'il y a possibilité de s'allonger quelque part et que l'on nous laisse tranquilles. Nous disposons tout, de manière qu'au milieu de la chambre reste un espace libre. Les couvertures sont tachées de gouttes de soupe de haricots blancs ou de pommes de terre. Je partage mon lit avec Dinu Georgesco.
La clé tourne dans la serrure. Des pas, dont l'intensité va diminuant dans le couloir, indiquent que le gardien a fini sa journée. Il est trop tard pour pouvoir compter sur un repas. Le sommeil me gagne.
Incontestablement, je me réveille beaucoup trop tôt; par la fenêtre qui donne sur le mur intérieur de la prison il fait noir. Après avoir gardé un certain temps les yeux fixés sur le dessous du lit supérieur, je jette un coup d'oeil sur Dinu Geogesco qui dort toujours. Il est horrible à voir avec une barbe de plusieurs semaines sur sa peau cadavérique, les yeux enfoncés dans les orbites, la tête tondue, sauf quelques cheveux qui, ici et là, ont échappé au rasoir. Ses vêtements sont chiffonnés et cirés par la crasse.
La faim me torture à nouveau. Je regrette de m'être réveillé si tôt. La bouillie du matin est sans doute encore loin.
J'attends.
La chambrée se réveille petit à petit.
Le couloir connaît un certain mouvement. On entend des ordres brefs donnés par les gardiens; peut-être aux prisonniers de droit commun. Ils sont les seuls à faire du nettoyage ou de la cuisine. La porte s'ouvre brusquement et un gardien pousse dans la chambre un panier avec des cuillères, des gamelles et des quarts.
-- Que chacun prenne un nécessaire et attende en silence la bouillie. Vous recevrez une portion double parce que ce soir vous n'aurez rien.
-- On veut se raser, dit Miulesco.
-- Et... s'il était possible de se laver aussi... nous sommes tellement sales, rajoute un autre.
Le gardien donne l'impression qu'il n'a pas beaucoup de temps à perdre avec nous et, tournant le dos:
-- Tu vas avoir de l'eau pour te raser, répond-il. Et que deux d'entre vous soient prêts à sortir la tinette!
Au bout d'un quart d'heure le gardien revient à la porte.
-- Allez! Que les deux prennent la tinette et viennent avec moi.
Miulesco et Paraschivesco attendaient à la porte depuis un certain temps pour y aller.
Quelques minutes après, à leur retour, tous deux, parlant à la fois, nous disent:
-- Il n'y a plus personne, c'est comme si tout le monde était sous terre. On dirait que nous sommes les seuls occupants de la prison.
Etrange! L'an passé Pitesti était plein de vie; des prisonniers de droit commun s'occupaient dans la cour où on les entendait crier. D'une fenêtre sortaient parfois les bribes d'une chanson...
Nous attendons avec impatience la bouillie. Entre-temps nous avons nettoyé soigneusement les gamelles qui avaient des taches noires sur l'émail ébréché et nous avons enlevé le noir des cuillères. Finalement, la bouille arrive.
Sur un signe du gardien, Miulesco attrape la louche, la plonge dans le liquide épais et jaunâtre et verse attentivement dans la gamelle de celui qui est en tête de rang; il verse ensuite la deuxième louche.
Le partage fini, nous nous asseyons à nos places, les gamelles sur les genoux. Je m'impose d'attendre un long quart d'heure. Le mais bouilli devient ainsi plus consistant. Nous avons stoppé provisoirement notre faim.
Nous frappons à la porte et demandons une cuvette et de l'eau. Au bout d'une heure il est possible de se laver. On se rafraîchit dans une certaine mesure, puis on nettoie ses vêtements à la fenêtre qui donne sur le mur intérieur de la prison. Le temps passe lentement.
Je ne comprends pas pourquoi nous sommes gardés à l'écart dans cette cellule en demi-sous-sol.
A part le bruit du transport des baquets le matin, à midi et le soir, on n'entend rien. C'est un silence total. Le sentiment m'étreint que nous nous trouvons dans un caveau. J'ai connu dans ma vie pas mal de périodes pénibles, mais le silence ici me fait perdre espoir. Nous sommes tous dans une lourde attente, que le manque de contact avec la vie extérieure charge d'inquiétude. On en vient à désirer que quelque chose se passe, qu'un ordre fuse, qu'on soit mis en mouvement comme les pièces d'un jeu d'échecs. Rien!
Trois jours s'étant ainsi écoulés, le premier gardien, Ciobanu, ouvre la porte et nous dit que nous devons rester ici quelques semaines; sans autre explication. Nous savons au moins combien de temps nous aurons à supporter l'isolement.
Je regarde la misère de cette chambre autour de moi et je pense que l'homme a été fait pour porter seul ses malheurs. C'est pour cela qu'il a une si grande résistance morale. Je pense qu'il peut supporter beaucoup à condition qu'il puisse se supporter lui-même et rester capable de raisonner.
Dinu Georgesco rompt le silence:
-- Dès le début de mon incarcération j'ai vu tant de choses dans les prisons de Rahova et Jilava! J'ai subi de telles humiliations et de telles tortures que je me demande comment on va pouvoir résister à ces vagues de souffrance. J'espère ne pas être jeté dans un océan de désespoir.
Bien qu'il ait parlé à voix basse tout le monde l'a entendu.
-- Avec la volonté de Dieu, dit un autre, on supportera tout. Ayons confiance en Lui!
Nous nous taisons tous. C'est un silence pesant. Je tends l'oreille avec l'espoir d'attraper un bruit de la prison, une bribe de parole. Rien, toujours rien.
Je m'allonge sur le lit et ferme les yeux. J'ai l'impression que le silence est encore plus profond. Jilava passe devant mes paupières closes...
Un fourgon cellulaire nous avait transportés de Rahova à Jilava.
Nous étions un groupe de trente personnes. A la descente du fourgon j'avais devant moi l'étendue de la plaine verdoyante qui appelle à la liberté. C'était une merveilleuse journée de juin.
Les militaires qui nous accompagnaient n'avaient pas l'air pressés, comme s'ils voulaient prolonger notre contact avec la nature. Après quelques centaines de mètres, la route descend brusquement. Je me retournai pour regarder la plaine une dernière fois. Je ne la voyais plus. Nous descendîmes vers la porte encastrée dans le mur de la prison. Au-dessus, sur un écriteau était inscrit l'effectif de la journée: 5300 prisonniers.
La porte se ferma avec de lourds grincements. C'est seulement après sept à huit pas que nous sortîmes de la voûte pour tomber sur d'énormes murs, vétustes et moisis. Je regardai autour de moi et me demandai comment des gens avaient pu vivre ici année après année et comment de telles murailles avaient pu être bâties sous le soleil brûlant du Baragan, terre de liberté.
Nous nous retrouvâmes dans une cour où les rayons de soleil ne parvenaient que durant quelques heures, aux environs de midi. Le soleil à cette heure était de l'autre côté des murs. A notre gauche fumaient sur un feu doux d'énormes marmites. Quelques prisonniers de droit commun aux vêtements rayés s'affairaient autour d'elles. A côté s'alignaient des baquets en attente de remplissage.
Par une voûte, qui paraissait être plus longue que celle de l'entrée, nous pénétrâmes dans un couloir sombre. Deux galeries humides et moisies s'ouvraient de chaque côté. Elles étaient si longues que je n'en voyais pas l'extrémité. Des lampes fixées de loin en loin dans la voûte y dispersaient une lueur blafarde. Les portes de cellules se succédaient aussi loin qu'on pouvait voir. Partout s'élevaient d'énormes murailles et je me sentais écrasé. Vivre dans un tel endroit me remplissait d'inquiétude. Le coeur serré, je ne me sentais même plus capable de raisonner.
Une dizaine de gardiens nous attendaient. Sur l'ordre de l'un d'entre eux, au type tzigane, les gardiens nous entourèrent comme s'ils avaient peur que l'un de nous s'échappât.
-- Posez vos affaires à vos pieds et déshabillez-vous entièrement, cria le gardien chef.
J'avais posé mon baluchon qui contenait deux chemises, deux paires de caleçons et des souliers.
Je me déshabillai sous les regards d'un gardien planté devant moi. Il prenait mes vêtements au fur et à mesure et les vérifiait centimètre par centimètre. Dans la pochette de mon veston il repéra deux lames de rasoir, aussitôt confisquées. Il prit ma tête entre ses mains et la palpa. Il regarda les oreilles et le nez. Il regarda sous les aisselles et entre les doigts de pieds. Puis, m'ayant ordonné de me retourner et de me pencher en avant, il s'agenouilla pour regarder mon orifice anal. Il faisait son devoir.
On nous laissa nous rhabiller. Les gardiens rassemblèrent dans une boîte les objets interdits: crayons, petits carnets, lames de rasoir, montres-bracelets, peignes...
Nous attendîmes.
Un nouvel ordre vint:
-- Suivez-moi.
Les gardiens nous poussent dans un couloir étroit. Nous traversons un espace large d'une vingtaine de mètres entre des murs courbes dont on ne voit pas la fin. Passant sous une nouvelle voûte, nous enfilons un autre couloir obscur. Au bout de quinze mètres nous nous arrêtons devant une vieille porte, massive et renforcée par des fers plats. Quelques gardiens nous comptent. Le gardien chef ouvre la porte et nous ordonne de foncer à l'intérieur.
C'était une vraie catacombe. Des hommes vêtus seulement d'un slip se tenaient assis, avec précaution apparemment, sur quatre pricis longs d'environ vingt mètres; deux de chaque côté.
Une vague de chaleur nous envahit et une odeur lourde nous coupa la respiration. Au fond, une petite fenêtre teintée de gris laissait entrer une faible lumière dans la cellule. Deux cents hommes se tenaient là-dedans. C'est ainsi qu'était Jilava, dont j'avais tellement entendu parler!
Je regardai attentivement autour de moi.
De chaque côté de la porte se trouvait une grande
tinette faisant office de W-C. Il y avait aussi un baquet d'eau
à couvercle. Le plafond était voûté
et la muraille dans laquelle la fenêtre s'encastrait faisait
un mètre et demi de large. Des couvertures usagées
couvraient les pricis. Vivre dans un tel endroit! Que pouvait-on
devenir ici? Il semblait que l'on dût renoncer à
faire quoi que ce soit; mais, en même temps, l'espoir que
nous portions en nous-mêmes nous faisait penser au jour
où cette triste épreuve finirait.
Nous sommes depuis quatre jours dans cette chambre de la prison de Pitesti. Ces quatre jours me paraîtront beaucoup plus longs que ceux que j'ai passés à Jilava, ou ici à Pitesti, il y a huit mois, dans les étages supérieurs.
Notre situation isolée et le silence sépulcral qui nous imprègne à travers les murs étirent les secondes. Cela donne le frisson et un sixième sens m'avertit que des choses étranges se passent ici. Je m'interroge. Tous les autres détenus ont été emmenés quelque part, on ne sait où, et nous qui nous trouvons dans ce demi sous-sol, allons peut-être avoir le même sort.
C'est le réveillon de Noël. Je pense au sapin, aux sarmale (15), au cochon rôti, à la brioche, à la neige et au givre... C'est le deuxième Noël que je passe en prison, complètement coupé de l'extérieur. Je n'ai aucun contact, aucune lettre, pas de journaux, pas de radio. A Jilava, au moins, j'arrivais à savoir ce qui se passait à l'extérieur par les récits des nouveaux incarcérés.
Ici, par contre, notre présence même et le régime qui nous est réservé constituent un secret absolu, sauf pour ceux qui nous gardent et pour leurs chefs.
Voilà deux heures que nous avons mangé la soupe du soir. Nous restons allongés en silence à nos places, avec au-dessus de nous toujours le même silence mortuaire. C'est une soirée triste et douloureuse pour ceux qui ne peuvent rien faire d'autre qu'attendre. Personne n'ose dévoiler ses sentiments, comme si sa propre tristesse devait alourdir celle des autres. J'essaie de m'endormir pour en finir avec ce triste réveillon, mais le sommeil ne vient pas et les autres ne dorment pas non plus.
Tout d'un coup l'épaisseur du silence est traversée par un hurlement qui s'arrête net, comme étranglé. En un instant nous sommes tous debout. La peur fait battre mon coeur. Le sang coule fébrilement dans mes veines. J'ai l'impression qu'avec le brusque arrêt de ce hurlement la vie aussi s'est arrêtée autour de moi; j'ai la tête qui tourne. Non, dans la prison de Pitesti il n'y a pas de silence. C'est la terreur qui a tout étouffé. Comment se fait-il qu'en quatre jours la supposition ne me soit pas venue que le silence dans lequel baigne la prison amène la mort avec lui? Ici on tue des hommes!
Qui peut être l'assassin du détenu qui a poussé cette clameur, ultime révolte de l'homme en train de mourir?. Peut-être a-t-il a voulu crier: "Aidez-moi à échapper à la mort!" Dinu Geogesco me fait un signe qui signifie que c'est ici que tout va finir. Nous nous rassemblons au milieu de la chambre. Ainsi, ensemble, on a l'impression d'être plus en sécurité. Matasaru, étudiant à l'école polytechnique, dit d'une voix faible:
-- Devant quel danger peut-on émettre un tel hurlement?
Personne ne répond et nous restons pensifs. Je tends l'oreille. Peut-être pourrais-je entendre encore un bruit, si faible soit-il. Silence total. C'est comme si rien ne s'était passé. Je réfléchis un peu, avant de dire:
-- Le hurlement est venu de la chambre-hôpital No 4, au deuxième étage. C'est une grande chambre d'environ vingt-cinq mètres de long et douze mètres de large. L'année dernière nous étions là-bas environ soixante-dix personnes.
-- Ne prenons pas les choses si mal, dit Burcea, un étudiant en médecine. Il n'est pas exclu qu'un détenu de droit commun soit battu par un gardien. Et vous savez comment est le Tzigane: il en rajoute quand il a peur. On conçoit mal qu'un détenu politique soit maltraité de la sorte.
Nous approuvons à l'unanimité, mais personne n'est convaincu. Il doit être tard, peut-être un peu plus de onze heures. Nous nous allongeons, chacun à sa place, comme pressés d'en finir avec ce terrible réveillon.
La pensée du hurlement, dont je n'imaginais pas qu'il en pût exister de semblable, me tient éveillé tard dans la nuit. J'ai peur de m'endormir. Je veux être ma propre garde.
Nous avons passé les jours de Noël tristement, la faim aux entrailles, sans reparler du cri épouvantable. Dans la geôle le présent s'écoule lentement, péniblement et l'avenir est dans le brouillard. C'est à ces moments-là qu'on se sent le plus lié aux souvenirs, désagréables ou non. On est plus ou moins triste, comme les souvenirs... Je me rappelle ainsi la chambre No 8 de Jilava...
A Jilava régnait un perpétuel va-et-vient. Certains étaient emmenés pour des enquêtes, d'autres étaient transférés. De nouveaux prisonniers prenaient leurs places sur les pricis. Quand on apprenait les dernières nouvelles, on avait l'impression de participer à la vie extérieure.
Jilava avait une population hétérogène. On y trouvait toutes les couleurs politiques, depuis les communistes usés et devenus inutiles jusqu'à l'extrême-droite. Jilava était le dépôt de la Securitate de Bucarest, un dépôt où étaient jetés pêle-mêle, coupables et non-coupables, combattants anticommunistes, politiciens peu ou prou démocrates et collabos de tous calibres.
Juillet 1949... Dans la pièce numéro 8 de Jilava, nous étions presque deux cents hommes. Lorsque deux ou trois sortaient, il en entrait trois ou quatre à leur place. Ainsi étions-nous toujours plus nombreux...
Le soir, la vidange des latrines donnait la seule occasion de sortir des catacombes. Ce travail était fait par quatre personnes seulement, deux par tinette, en petite foulée dans la cour du Réduit (16) jusqu'à l'endroit où se trouvent de grands tonneaux. Il était rigoureusement interdit de laisser tomber des gouttes dans le couloir. Tout s'est bien passé jusqu'au jour où le transport a été fait par deux généraux de la chambre voisine.
Dans le couloir, se trouvait alors Moromete, le directeur de Jilava, qui voulait voir, de ses propres yeux, comment se faisait le transport de l'urine. En petite foulée! Les généraux laissèrent tomber quelques gouttes. Moromete se mit à hurler:
-- Allez-y, salopards, dégueulassez la prison que la classe ouvrière m'a confiée! Vous bouffez le pain des travailleurs et vous n'êtes même pas foutus de transporter votre propre pisse. Nettoyez ça tout de suite avec la langue. Exécution!
Je suivais la scène.
Le directeur de Jilava, aidé par quelques gardiens, sauta sur le dos des deux hommes dont les visages s'écrasèrent sur le ciment sali. Tout était si simple!
Le gardien en chef Szabo, le Hongrois, était là. Une occasion excellente pour montrer qu'il était homme d'initiative. Il avait dans les mains exactement ce qu'il lui fallait: un solide gourdin.
Les généraux fixaient tristement le vide, les lèvres crispées par la révolte, mais les mains croisées sur la poitrine en signe de résignation.
Szabo n'hésita pas un instant. Il frappa. Les généraux gémissaient de douleur. Il n'y a rien de plus triste que de voir humilier deux généraux qui ont lutté pour la libération de nos frères de Bessarabie. Des hommes qui ont combattu pour l'honneur, salis par des envahisseurs sans Dieu. Je n'avais même pas la possibilité de leur faire le moindre signe de compassion. Dieu a donné aux hommes une patience illimitée!
Szabo frappait toujours. La scène se déroulait devant mes yeux horrifiés. L'état épouvantable des généraux roumains était désolant. Mon coeur battait fort. Je fermais les yeux. Satan était là!
Moromete regardait, les mains derrière le dos, appuyé contre le mur du Réduit, un sourire moqueur aux lèvres, dans une rigidité de pierre. Il regardait comment Szabo frappait deux généraux de l'armée roumaine. Ses yeux exprimaient la haine dans un visage creux, sa langue pendait. On avait l'impression que toutes ces humiliations ne lui suffiraient jamais.
Moromete! Rien que son nom remplit de dégoût. Il fait partie de ceux qui nous haissent. Il est un de ces nombreux produits de la racaille toujours utilisée par les régimes totalitaires et particulièrement le communisme. Il a apporté le feu infernal dans les catacombes de Jilava pour humilier ceux qui n'ont pas voulu se vendre ni lutter sous un drapeau qui n'était pas le leur. Tout tournait autour de moi. Ici, ils outragent la mémoire des martyrs et des héros tombés dans la lutte contre l'envahisseur de l'Est.
Dans la chambre numéro 8 de Jilava, je n'ai pu changer de place pour m'éloigner des latrines qu'au bout de trois semaines. Je m'étais déplacé le plus possible pour être au milieu de la pièce. Les nouveaux venus faisaient leur purgatoire à côté des latrines improvisées à côté de la porte. Autour de moi se trouvaient toutes sortes de gens.
A ma gauche il y avait Dima, le communiste ("cette pute d'Ana Pauker m'a jeté ici", avait-il coutume de dire), à ma droite, D.V. Toni, ministre de l'Enseignement avant la guerre. A côté de lui, il y avait Zamfiresco, journaliste et libre penseur ("j'écrivais de temps en temps un article pour le Front des Laboureurs; je pense que c'est le bifteck que j'ai ainsi gagné qui m'a conduit derrière les barreaux"). A côté de Dima se tenait Gogulesco, le chef national-paysan d'une circonscription de Bucarest, avocat; il disait toujours que sa fille lui manquait. En-dessous de moi il y en avait deux qui s'enseignaient réciproquement l'Anglais. L'un d'entre eux avait été en classe avec Michel Ier, l'ex Roi de Roumanie. Face à moi se trouvait Carolica, de la Légion Bleue, qui en aucun cas n'aurait pu faire partie de la Légion de l'Archange Saint Michel; au-dessous de lui, Plesa, qui était de force à assommer un boeuf.
A côté de Plesa il y avait Matei le malchanceux ("Je suis passé par mégarde de la zone occidentale de Vienne dans la zone nouvellement envahie par les soviétiques", disait-il). A côté de Carolica, Nicolas Popesco, membre du tout nouveau Parti ouvrier roumain ("vous savez, moi je, viens des sociaux-démocrates", disait-il), directeur au Ministère de l'Economie (et il racontait: "j'étais sur la plage à Mamaia quand ils m'ont arrêté..."), puis l'avocat Nicolaesco, secrétaire de Iuliu Maniu(17).
Plus loin, se trouvait le journaliste Grigore Malciu accompagné de son frère cadet qui expliquait à qui voulait l'entendre comment s'obtiennent les informations pour la gazette. Ensuite venait Gheorghe Brânza, légionnaire, commerçant. Il tenait de véritables conférences sur le secret de la réussite commerciale et qui finissaient toutes par: "c'est ainsi, Messieurs, le commerce roumain doit être fait par nous, les Roumains, il ne faut pas le laisser aux mains des étrangers".
Le matin à huit heures, nous avions de la bouillie de farine de mais ou de la tisane. Nous discutions jusqu'à dix heures. Entre dix et douze on se taisait car le calvaire de la faim reprenait. Vers onze heures, les mains et les pieds commençaient à trembler; nous étions épuisés par la faim. A midi, on nous apportait un pain humide coupé en huit tranches inégales.
A deux mètres de moi quelqu'un avait une balance. Tous ceux qui l'entouraient l'utilisaient. C'était un bâton tenu verticalement; la pointe s'emboîtait exactement au milieu d'un autre bâton, horizontal, aux bouts duquel étaient accrochées deux boucles réalisées avec deux fils à coudre égaux.
A midi et demie le baquet de soupe chaude de gruau ou de pommes de terre était apporté au milieu de la pièce. La soupe contenait des tiges de courge (ou peut-être de vieille livèche) de soixante-dix à quatre-vingts centimètres. Souvent il restait deux ou trois portions supplémentaires qui étaient partagées à tour de rôle (une fois tous les 80 jours environ). Après la soupe, l'épuisement disparaissait et le tremblement des mains et des pieds cessait. En revanche, commençait une faim qui donnait l'envie de ronger du bois. Vers six heures et demie du soir, les gardiens comptaient les prisonniers. Le soir, nous discutions pour tuer le temps. D.V. Toni me racontait combien Nicolas Iorga (18) était gourmand.
-- Dès notre arrivée à Paris il s'occupait de la réservation des places à son restaurant. Il adorait les homards. Il était capable de ne manger que cela.
Sans faire le moindre mouvement de la tête, il continue:
-- Moi je prenais des moules marinières et puis du canard aux oranges (19). A la Tour d'Argent, on a goûté à tous les fromages..."
Moi, défaillant de faim, j'avalais en esprit, dans le plus grand désordre, homards, canards, fromages, moules...
D.V. Toni, comme par instinct, haussait tristement les épaules, serrait les dents et suçait ses lèvres. Il se levait et faisait quelques pas, les mains derrière le dos. Chaque fois qu'un souvenir le bouleversait il faisait quelques pas. Puis, il reposait sa tête sur ses bras trop maigres.
-- C'est très difficile! Que ferai-je avec mon costume d'été et ma seule chemise quand le froid viendra? Pourquoi y a-t-il autant de méchanceté dans ce monde? Ils m'ont dit d'aller jusqu'à la Securitate pour faire seulement une déclaration. On ne m'a demandé aucune déclaration et j'ai été jeté ici sans autre forme de procès.
Je partageais les inquiétudes qui se lisaient sur sa figure. J'avais peur que le corps maigre de D.V. Toni, qui approchait les 70 ans, ne résistât pas au régime sévère de Jilava.
-- C'est tragique, disait-il, et il prenait ma main dans la sienne en la serrant faiblement. Il passait par des moments de désespoir.
-- Ce n'est pas du tout tragique, lui répondais-je. Vous allez être libéré bientôt, sinon ils vous auraient laissé prendre d'autres vêtements.
Je mentais... Ma conviction était que le Ministère de l'Intérieur voulait que les arrestations créent une psychose dans la population. La peur peut disparaître si les arrestations sont de courte durée.
Il faut comprendre que la "démocratie populaire", plus elle est impopulaire, plus elle est décidée à ne pas céder devant la volonté générale. Volonté générale du peuple roumain qui veut éloigner de lui cette "démocratie populaire".
D.V. Toni s'asseyait sur le prici la tête entre les mains. J'allais à côté de lui, en signe de solidarité, et quand il me regardait, je faisais un mouvement de tête qui signifiait qu'il faut avoir confiance dans l'avenir. Je ne sais pas si mon encouragement pouvait réchauffer l'âme d'un homme jeté dans cette grotte de Jilava. La "démocratie populaire" ne fait pas les choses à moitié!
Pour changer d'ambiance je passais à côté de Zamfiresco. Très maigre, un cou de dindon, le ventre gommé, les jambes comme deux cure-dents, il portait seulement ses caleçons. Il mettait tellement d'âme en tout que la sueur se répartissait dans les ridules trop accentuées de ses yeux. D'une voix pleine et l'air satisfait, il se rappelait des repas du Bistrot Mircea:
-- Le dimanche, avant midi, c'était connu, on se rencontrait dans la rue Elisabeth, au coin de la rue Victoria, avec Tudor Musatesco et Calimachi, on allait chez Mircea pour l'apéritif. On ne pouvait pas s'empêcher de tout essayer: carpe à l'oignon, esturgeon, sterlet rissolé, caviar frais...
J'avalais dans le vide.
Zamfiresco était tellement pris par les souvenirs d'autrefois qu'il oubliait que, seulement une heure avant, il avait avalé la soupe de gruau aux feuilles de vieille livèche, que maintenant la vie se déroulait dans cette grotte et que nous dormions sur des pricis. J'étais fatigué, épuisé par l'insomnie et par les discussions culinaires.
Cette grotte longue, sombre, avec ses deux cents hommes affamés, sales, à la peau collante et à la figure pâle, me donnait l'impression d'être sur un vaisseau de naufragés. Je voyais comme dans un brouillard. J'avais l'impression de suffoquer. Quand je portais ma main à mon front, elle était inondée de sueur...
Les souvenirs de Zamfiresco évoquent un autre ciel. Il était en Angleterre en 1935. Il raconte comment se présente un beefsteak et ce qu'on peut manger au breakfast. J'avais une idée... Changer de sujet:
-- Monsieur Zamfiresco, comment caractérisez-vous l'Anglais? Mais en un mot. Disons, comme l'Italien se prend pour Casanova et l'Italienne pour une femme fatale.
Il réfléchit un instant et dit:
-- La meilleure chose serait de le caractériser par un exemple. Disons que, tout d'un coup, apparaît à notre porte un officier anglais. Que penses-tu qu'il va faire? Qu'il va se montrer révolté de ce qu'il voit ici? Non. Qu'il va demander des détails sur la situation présente? Non. Demander qui a donné l'ordre de nous emprisonner dans cette promiscuité? Non...Avec un calme parfait, il va sortir son pistolet et va le décharger dans la tête du gardien.
Puis, il rajoute calmement:
-- L'Anglais ne cherche plus, dans des situations pareilles, le principal coupable. Pour lui la liberté de l'homme est au-dessus de tout. Le seul fait que le gardien ait consenti à garder des hommes dans l'état où nous nous trouvons, est le suprême argument pour lui donner la mort.
Instinctivement, j'avais jeté un coup d'oeil vers la porte et... j'avais souri en cachette; je me disais que c'est bien d'avoir des espoirs dans la vie.
Mais, en définitive, pourquoi refuser l'évidence, à savoir que l'Occident ne portait aucun intérêt aux peuples d'au delà du Rideau de Fer? Alors qu'aujourd'hui les grandes puissances suppriment leurs colonies, pourquoi des peuples libres et indépendants devraient-ils être sous la domination étrangère?
Le nazisme a été détruit mais un autre totalitarisme, beaucoup plus inhumain, a pris sa place en Roumanie. Hitler a tué, dit-on, des millions de Juifs. Soit! Mais les millions de Russes, d'Ukrainiens et de nombreuses autres nations d'Europe et d'Asie, tués par Staline avant et après lui? Depuis quatre décennies, nous sommes les témoins des atrocités commises sous le drapeau marxiste-léniniste. Le bain de sang dans toute la Russie après la révolution de 1917! L'assassinat en masse de tous les opposants du système soviétique par la Tcheka et le GPU! Le massacre perpétré par Bela Kuhn dans la Hongrie de 1919: 250 000 morts en 133 jours! La fosse des 4143 officiers polonais tués à Katyn (20)! Les assassinats en masse après 1944 en Russie, en Ukraine, aux Pays Baltes et dans toute l'Europe de l'Est!
Quand vont-ils arrêter tous les massacres et toutes les atrocités du monde communiste?
Peut-être est-il préférable de ne pas chercher de réponse immédiate à cette question. L'homme ne pourrait pas supporter la vie s'il connaissait l'heure de sa mort. Je ne sais pas combien de temps va durer ce fléau. Mais, il faut espérer! Ne plus espérer ici, dans la prison, signifie tuer son avenir. Les idéaux d'hier sont les idéaux d'aujourd'hui. Des sacrifices énormes ont été faits pour détruire le nazisme, mais la liberté ne règne que sur une partie de l'Europe. L'autre ne bénéficie même pas des libertés et droits élémentaires. Après tant de sacrifices pour la destruction du nazisme, il serait absurde que l'Occident accepte une autre dictature en Europe. De plus, l'Europe libre possède les plus puissantes forces économiques et militaires du monde. Il serait inconcevable, et sans précédent dans l'histoire, qu'elle n'utilise pas cet atout. Il lui suffirait de menacer et le fléau disparaîtrait. L'Europe entière serait libre!...
Les jours passaient difficilement. Ils se ressemblaient tous. La même longue attente entre la tisane du matin, le déjeuner et le repas du soir. Un matin j'ai appris que la prison allait être visitée le jour même par des personnalités du gouvernement communiste. Je voulais avoir des détails, mais personne n'était capable de m'en dire plus. Enfin une journée différente, quelque chose allait se passer.
Dima le communiste demanda à être le premier à la fenêtre qui donnait sur la cour du Réduit et permettait de voir en diagonale sur une distance d'environ quarante mètres. Peut-être découvrirait-il parmi les visiteurs un camarade de Doftana (21). Il m'avait dit quelques jours auparavant:
-- Y a eu plein de haine contre moi. C'est parce que cette pute d'Ana Pauker a appris que pendant la guerre j'avais aidé les troupes roumaines à trouver des nids de partisans soviétiques de l'autre côté du Nistre(22). Un type m'a mouchardé, je peux pas t'dire son nom... il a changé après le 23 août 1944, comme il avait d'ailleurs changé deux ou trois fois avant... C'est comme ça qu'il est devenu très puissant dans le Comité Central du Parti Communiste. Dès que la pute a compris mes sentiments pour son Union Soviétique, elle a donné l'ordre de me jeter ici. Je connais comme ma poche les endroits de l'autre côté du Nistre. Dix-huit fois je l'ai traversé vers l'Union Soviétique. Moi, j'avais seulement la mission de passer de l'autre côté les informations qu'on me donnait. C'était mon boulot. Moi, j'étais pas communiste, je faisais seulement de l'espionnage pour l'Union Soviétique.
Ç'a été difficile avant que je commence le travail. En 1930 je travaillais chez quelqu'un dans une cordonnerie. Comment j'ai été recruté pour l'espionnage, je peux pas le dire. Le plus important c'est que je gagnais beaucoup de fric. C'est comme ça que j'ai quitté la cordonnerie et j'ai continué avec le passage des informations entre les deux pays en traversant le Nistre. J'ai pas honte de te dire que j'aimais pas travailler. Et depuis, j'ai jamais plus travaillé. Je vais te dire un secret, c'est bon de le savoir: les communistes n'aiment pas travailler. Je suis resté à Doftana trois années et je les connais bien. Là bas, on avait des ateliers où on pouvait travailler un peu. Tout ce qu'on travaillait était pour nous. On travaillait seulement comme ça, trois fois rien... On sortait avec un gardien, au marché, pour vendre les bidules. De l'argent on en avait beaucoup. Au parloir on nous donnait aussi des biftons. On jouait aux cartes, au barbu, jusqu'au matin. On avait aussi de l'alcool, de la bouffe autant qu'on voulait: on la recevait du Secours Rouge stalinien et de la Croix Rouge Internationale.
Qu'est ce qu'y disent ces gens là dans les journaux, qu'à Doftana y avait une vraie université marxiste?! Des histoires! Moi, d'ailleurs, j'sais même pas lire. Je peux seulement signer. Si tu voyais Gheorghiu Dej comme il mise au barbu! Dix mille lei à la fois! C'était le salaire d'un capitaine pour un mois... L'université! Mon oeil, y-z-y croient même pas eux-mêmes! Y rêvaient même pas de conduire la Roumanie! Y a que cette pute d'Ana Pauker qui était sûre d'arriver au pouvoir dans notre pays. Elle y est, la pute! Je l'ai entendue de mes propres oreilles: "un jour je vais tordre le cou des Roumains!" Et elle tournait les mains comme on essore le linge.
J'étais arrivé à trouver une place à côté de la fenêtre. Dima, s'aidant d'une béquille, s'appuyait contre le mur épais d'un mètre et demi. Il a perdu la jambe gauche au dernier passage du Nistre. Une balle, tirée du côté roumain, lui transperça la cuisse. Il réussit, néanmoins, à atteindre le rivage soviétique. C'était la dernière fois qu'il trahissait son pays.
Les gardiens tournaient près de l'entrée qui donne sur la cour du Réduit. L'arrivée de la commission des supérieurs hautement placés était proche.
Au bout d'un certain temps, les gardiens libérèrent l'entrée. Ils étaient là. Le premier était un homme de plus de cinquante ans. Je ne pouvais pas distinguer sa figure. Dima sauta sur sa béquille et le reconnut:
-- Celui-là c'est Nikolsky (23), dit-il étonné.
Il fut en proie à une forte émotion. J'avais l'impression qu'il essayait de crier. Il en fut empêché par ceux qui l'entouraient.
L'apparition de Nikolsky, général soviétique qui conduisit en effet le Ministère de l'Intérieur de Roumanie, a provoqué chez Dima un choc si fort qu'il avait complètement oublié où il était. Il bégayait:
-- C'est... c'est à lui... à lui, que... que j'donnais mes informations, c'est... c'est lui qui me donnait l'argent. Vous vous rendez compte, et moi je suis condamné à rester ici! Je vais jamais sortir de cette grotte!
Le groupe de visiteurs entra dans la cour. Nous reconnûmes Ana Pauker à la droite de Nikolsky. Elle s'éventait avec un journal. En tout il y en avait douze. Parmi eux un général de la Securitate. Moromete, à quelques mètres du groupe, le dos courbé, la tête contre la poitrine, n'osait pas lever les yeux vers les grands. Servile! Il pensait, peut être, que c'était la grande chance de sa vie.
En effet, la chance lui a souri ces dernières années. A l'entrée des Soviétiques en Roumanie il était gardien de mairie. Aujourd'hui, il est le directeur de Jilava. Des dizaines de milliers de Roumains ont été sous sa surveillance. Il les a torturés seulement pour être agréé par le Ministère de l'Intérieur. Il a fait du bon travail jusqu'à maintenant. Pourquoi ne pas monter sur d'autres sommets de la "démocratie populaire"?
Dima tremblait de tous ses membres. Il essaya de crier à nouveau, mais on l'en empêcha. Il grinçait des dents et dit:
-- Cette pute m'a jeté dans l'enfer. C'est ici que je vais finir ma vie. Regardez la pute qui joue au Ministre des Affaires Etrangères de la Roumanie!
Il envoya un crachat à deux mètres, à travers les barreaux, vers le haut groupe gouvernemental.
Nikolsky et Ana Pauker parlaient d'un côté, les mains dirigées vers notre mur. Que pouvaient-ils se dire, mon Dieu!
Un personnage de haute taille et tout en os s'approcha d'eux, donnant apparemment des explications. Quelques minutes plus tard le groupe se déplaça, il était en plein soleil. D'où j'étais je distinguais assez bien la figure luisante, pleine de sueur, d'Ana Pauker.
Les hommes du pouvoir se dirigeaient vers la partie ombragée de la cour et, petit à petit, ils disparurent de notre vue. Moromete était toujours derrière eux.
La présence de Nikolsky, général soviétique, me donna l'impression d'être étranger dans mon propre pays. Nous sommes des prisonniers d'un pouvoir étranger sur le territoire roumain! Le groupe gouvernemental est resté deux heures dans la cour du Réduit.
Nous nous demandons ce qu'ils viennent y faire, sans trouver d'explication satisfaisante. De toutes façons, toutes les suppositions étaient inutiles. On allait voir s'ils avaient décidé d'améliorer notre sort.
Dans notre catacombe il faisait si chaud que nous étions en sueur. Dehors, la canicule atteignait quarante degrés comme il arrive à Bucarest au mois d'août.
Tout d'un coup la porte s'ouvrit largement. Mauvaise surprise.
Haut de 1,85 m, la figure sans trace de sourire, la peau ridée, les cheveux lisses, Moromete foudroyait tout le monde de ses yeux secs. D'une voix inhumaine, il s'était mis à gueuler:
-- Salopards, vous regardez par la fenêtre! Qui vous a donné le droit de mater entre les barreaux? La classe ouvrière vous donne à bouffer et vous, cloportes, vous ne respectez pas les ordres dans la prison?
Puis, levant les poings contre nous, il aboya:
-- Gardiens!
Immédiatement six colosses apparurent. J'avais la respiration coupée. La figure de l'ex-gardien de mairie était plus effrayante que jamais. Ses subordonnés étaient devant lui, prêts à recevoir des ordres.
-- Clouez-moi tout de suite cette fenêtre, pour qu'ils comprennent, ces parasites qui vivent sur le dos de la classe ouvrière!
Moromete avait une voix dure, comme s'il parlait à des chiens et non à des hommes. La grotte devint encore plus sinistre.
Tout était figé, sauf la respiration lourde de deux cents hommes. Certains fixaient le vide comme dans un cauchemar monstrueux.
Je m'assis sur le prici, à ma place. J'avais l'impression que les planches oscillaient sous moi: la perspective du manque d'air m'effrayait. A quelques mètres de la fenêtre teintée il y avait une tache de lumière. De l'autre côté, dans le noir, je distinguais difficilement les deux latrines. Nous attendions.
Au bout d'une demi-heure, deux gardiens entrèrent dans la grotte et se dirigèrent vers la fenêtre. Instantanément se déroula devant mes yeux une scène de film datant de quelques années, où l'on voyait l'héroine principale se perdre dans les souterrains d'un palais de maharadjah; elle ouvrait une porte, entrait, descendait des escaliers. Devant elle se tenaient quelques centaines de lépreux. C'était la panique. Elle courait désespérément vers la porte. Les lépreux la suivaient.
L'ordre fut exécuté. La fenêtre fut clouée à la croisée. Seules les deux vitres d'en haut restèrent libres. J'avais l'impression que même les gardiens étaient inquiets. Ils se dirigeaient lentement vers la sortie. Le gardien de la section ferma doucement la porte en nous regardant encore une dernière fois. Il baissa les paupières comme pour s'excuser...
Nous respirions de plus en plus difficilement. La sueur nous envahissait. Nous nous approchions de la fenêtre teintée, où la lumière pâle donnait la vie... Par les interstices de la porte entrait de l'air frais. Nous passions, un par un, pour mieux respirer. C'était un vrai bien-être!
Je m'allongeai sur le prici. A côté de moi s'était couché D.V. Toni, la bouche ouverte et les paupières à moitié closes. Je fermai les yeux, je rêvais que de gros flocons de neige fondaient sur ma peau, entraient dans ma bouche largement ouverte. Puis, je me levai et, debout, je jouai avec d'énormes flocons qui tombaient en abondance...
Il était cinq heures de l'après-midi quand les gardiens nous apportèrent le baquet de soupe de gruau très chaude. La porte fut laissée largement ouverte. L'air frais fit irruption à l'intérieur de la pièce. Au milieu de la grotte, le baquet envoyait de la vapeur vers la fenêtre pâle.
Je mangeai pour la première fois avec dégoût. La chaleur suffocante avait vaincu la faim. L'air extérieur, devenu plus frais, entrait par les deux carreaux du haut. Toute la nuit j'eus un sommeil difficile. Je me réveillais toutes les demi-heures et cherchais l'impossible position pour mieux respirer...
Au matin, le gardien qui apportait la tisane avec ses vapeurs bouillantes recula de deux pas en ouvrant la porte. Il était saisi par l'odeur très forte de la chambre. Il ouvrit largement et tira le baquet au milieu de la pièce. Quelques malheureux, qui se trouvaient à côté de la porte, rompirent le silence en bredouillant.
-- On ne peut plus vivre ici! Nous demandons qu'une commission du Ministère de l'Intérieur vienne constater que ce que nous subissons est au-dessus des possibilités humaines.
Le regard de l'homme en uniforme témoigna de son impuissance. Sans répondre, il ferma la porte.
Au bout de deux jours, affamés, manquant d'air et de sommeil, nous étions à la limite de la résistance. J'avais les yeux embrumés. Je n'aurais jamais imaginé que je passerais par des moments si difficiles: lutter avec le manque d'air! Essuyant sa figure pleine de sueur, D.V. Toni disait:
-- A quel point peut-on être aveuglé par le pouvoir! Et de quelle haine sont capables les nouveaux gouvernants quand ils s'aperçoivent qu'ils sont rejetés par le peuple...
Des heures passaient, interminables. J'avançai lentement vers la porte pour avoir la possibilité, à mon tour, d'inspirer un coup d'air frais. C'était ma seule et unique ambition.
Un soir, ils nous ont comptés. La porte était ouverte. Un réel plaisir!
Les gardiens n'avaient pas le bon nombre. Ils nous demandèrent de nous asseoir sur les pricis. Lentement, ils nous comptèrent de nouveau, mais le nombre n'était toujours pas bon. Cela les énervait. Nous étions si contents! Entre-temps la pièce s'était aérée. Les gardiens se dirigeaient vers la porte, discutaient entre eux. On avait l'impression qu'ils pensaient finir la journée sans avoir le bon chiffre. C'était impossible. Le nombre devait être toujours exact. Nous attendions, anxieux... Finalement, l'un des gardiens s'écria d'une voix tremblante:
-- Tout le monde dehors, dans la cour. Il faut vous compter encore une fois!
Quelle surprise! J'avais la tête qui tournait, je reprenais goût à la vie.
Nous nous massâmes vers la sortie. Voulant au plus tôt vider nos poumons de cet air vicié, nous sortîmes précipitamment dans le couloir pour nous plonger dans un bain de lumière. Des rayons de soleil arrivaient sur nos visages fatigués, sales, torturés. C'était une joie générale sous ce bout de ciel. Moments trop vite passés!
Les gardiens commencèrent sans hâte à nous compter. C'était là une opération inutile. Qui pourrait s'échapper de Jilava avec ses murs de deux mètres d'épaisseur?
Nous profitons un bon quart d'heure de cette mirifique aubaine dont le Ministère de l'Intérieur n'a pas la moindre idée...
Retour, ensuite, dans la caverne asphyxiante. Nous ne savions combien de temps il nous faudrait supporter ce calvaire. Coupés de la vie extérieure et vivant à deux cents dans une pièce de 130 mètres carrés (la caverne a une longueur de 20 mètres et une largeur de 6,50 mètres) nous ressentions l'impression d'être devenus tous pareils. Nous avions les mêmes pas, les mêmes habitudes, le même rythme de vie. Nous nous lavions tous la figure le matin avec la même quantité d'eau, nous mangions la même soupe de gruau, nous étions abrutis par la même faim. Nous dormions tous aussi mal sur le prici. J'ai toujours trouvé déplaisant de partager ma chambre avec un autre; la partager avec deux cents hommes... On ne tarda pas à se rendre compte que le plus dur est de partager une telle misère. Tout ce que je voulais, c'était être tout seul dans une cellule pour ne plus voir la misère et la souffrance autour de moi.
Deux jours passèrent. Nous étions toujours dans la même attente torturante, qui nous réduisait à l'état animal. Dehors, la chaleur persistait et dans notre souterrain c'était toujours l'enfer. Un jour la porte s'ouvrit violemment (la chose me gênait, vu mon état de faiblesse) pour laisser apparaître un gardien à la haute stature et lourdaud, qui, je crois, s'appelait Marin. Frappé par l'odeur de la grotte il recula de deux pas. Plutôt souriant d'ordinaire, il ouvrit des yeux contrits dans une figure longue et sans énergie. Il tendit ses mains vers nous en signe de compréhension, avant de s'exclamer soudainement.:
-- Messieurs, je ne veux tuer personne!
Après quelques secondes de raideur immobile, il sortit, la tête entre les mains. La porte se referma.
Le coup d'éclat du gardien nous avait tous impressionnés. Nous avions le sentiment qu'il aurait voulu en dire davantage, mais que la peur l'en avait empêché. Cet égarement fasciste le clouait irrémédiablement parmi les ennemis de la classe ouvrière...
Tout le monde s'agitait dans la grotte. Les sévices que nous subissions étaient tels que le personnel de la prison en souffrait avec nous. Les quelques paroles sorties de la bouche du gardien prouvaient bien, encore une fois, que nous étions sous la domination de gens à qui la mentalité roumaine était totalement étrangère. Mais tout commencement a une fin. On arracha les clous de la croisée. Six jours terriblement longs s'étaient écoulés.
Nous retrouvâmes le rythme de vie habituel. Dans la pièce numéro 8 de Jilava il y avait à nouveau du va-et-vient. Nos fronts se déridaient un peu. Nous parlions de tout, mais le régime politique qui nous était imposé restait au coeur de nos préoccupations. Personne ne doutait que ce qui se passait là était dirigé par le Ministère de l'Intérieur, Moromete n'étant que l'exécutant fidèle. Ç'aurait pu être un autre. Combien d'anciens prisonniers de droit commun ont été libérés après le 23 Août 1944, qui ont fait, plus tard, des officiers de la Securitate! Combien de déserteurs au front ont été étiquetés "patriotes roumains"! N'importe lequel d'entre eux aurait pu être le directeur de Jilava...
Je vivais parfois des moments très durs. Les jours passaient difficilement. Etourdis par la chaleur torride et par une faim cruelle, nous prenions peu à peu un teint maladif. Notre saleté était épouvantable. On nous annonça que fin août nous allions pouvoir nous laver. Nous en fûmes fort heureux et priâmes pour que l'ordre donné ne changeât pas. Au jour dit nous nous préparâmes. Je rassemblais les choses que je voulais laver: deux chemises, deux caleçons longs, quelques paires de chaussettes, une serviette. Nous résumes chacun un morceau de savon cubique de couleur café. Enfin, le moment tant désiré arriva. C'était le tour de mon "quartier". Quarante hommes pouvaient aller se laver en même temps. Nous gagnâmes le couloir en petite foulée, la serviette dans une main, le savon bien serré dans l'autre. C'était comme une élévation de l'âme, car l'eau n'avait pas coulé sur mon corps depuis six mois.
La salle de douche était une pièce carrée avec des pommes à douche plantées dans le plafond. Sur les deux côtés couraient des lavabos en zinc. Nous étions deux sous une douche. J'étais avec Gheorghe Brânza. Autour, se trouvaient D.V. Toni avec Gogulesco; Dima avec Carolica (le légionnaire bleu); Nicolaesco (un des 2 000 secrétaires de Iuliu Maniu) avec Matei (qui a été arrêté à Vienne); Zamfiresco (l'admirateur des steaks de Londres) avec Popesco (le communiste venu des sociaux-démocrates). Ce dernier, arrêté sur la plage à Mamaia, portait toujours son slip de bain. Il avait dans sa main droite une chemise, dans la gauche une paire de caleçons longs et sur chaque épaule une chaussette.
Dima, s'appuyant sur sa béquille, faisait mieux. De chaque oreille lui pendait un slip. On ne voyait plus son cou enveloppé dans les chemises. Il avait deux serviettes sur la tête et quelques paires de chaussettes entre les dents. Plesa, le légionnaire, était aussi chargé que Dima.
Enfin l'eau coula. Elle était chaude. Gheorghe Brânza exécuta toutes sortes de mouvements pour avoir sur le corps et sur le linge le plus d'eau possible. Moi je cherchais par des gestes désordonnés à enlever toutes les traces de saleté.
Tout à coup Dima se mit à hurler: sa douche ne fonctionnait plus! Désespéré il la frappait de sa béquille. La douche fonctionna à nouveau, mais imparfaitement. L'eau s'arrêta. Nous frottâmes le savon sur notre peau, sur les cheveux et contre le linge, mais il ne moussait pas.
La deuxième vague d'eau arriva et on recommença avec le savon. Puis, rinçage et passage aux lavabos pour éclaircir encore un peu le linge. Dima, sur un seul pied, appuyé contre le bord, faisait plus que D.V.Toni et Zamfiresco ensemble. Plesa, très musclé, frottait son linge avec une vitesse de concours. Au cas où il existerait un jour ce genre de compétition...
Nous quittâmes la salle de douche la peau libérée et le linge un peu moins sale qu'avant. Nous accrochâmes le linge aux poteaux du prici et nous remîmes immédiatement notre unique pantalon. Certains, plus chanceux, avaient du linge supplémentaire.
Jilava! Ce fort militaire est resté dans ma mémoire. Il avait été construit vers la fin du siècle dernier pour la défense de Bucarest.
D'autres forts ceinturaient la capitale, mais il n'en reste aujourd'hui que des ruines. Seul Jilava est devenu une prison. Dans son ventre ont été jetés des dizaines de milliers d'hommes. Beaucoup ont été fusillés entre ses murs. D'autres ont craché leurs poumons dans les cellules humides du "secret". La torture finira-t-elle dans cette prison? La fin de la terreur viendra quand les yeux de ceux qui sont en mesure de mettre fin au calvaire de leurs semblables s'ouvriront.
Des gens viendront qui, au nom de la dignité humaine, demanderont de raser Jilava; de raser tous les Jilava de la terre, où qu'ils se trouvent. Pour que ceux de demain ne subissent pas le même enfer que nous...
NOTES
1) Au moment de sa parution, 1978, ce livre constituait le premier témoignage direct d'un rescapé de l'expérimentation de Pitesti. En 1961, à Madrid, Dumitru Bacou avait publié Pitesti -- Centre de rééducation estudiantine. C'était un témoignage de premier ordre, fondé sur l'observation de robots humains dans leur comportement quotidien parmi les autres prisonniers, notamment au camp d'extermination du Canal Danube-Mer Noire. Détenu lui même à l'époque, mais sans être personnellement soumis aux "arrachages des masques", Dumitru Bacou a été le premier observateur attentif de ce qui allait devenir le phénomène Pitesti, le premier à avoir révélé la mécanique intrinsèque et le fonctionnement en chaîne de l'usine de robots humains. Peu à peu, furent enregistrés d'autres témoignages directs et de premier ordre. C'est sur cette base que devait se continuer par la suite une véritable exégèse, le phénomène Pitesti étant généralement considéré comme une révélation suprême, comme l'apocalypse du communisme. Cf.Virgil Ierunca, Pitesti laboratoire concentrationnaire (1949-1952), Ed. Michalon, Le phénomène concentrationnaire en Roumanie, Postface à Gherla, Gallimard, 1973. Le même texte fut repris et développé, toujours comme Postface à Paul Goma, Les Chiens de mort, Hachette, 1981. Plusieurs éditions des Chiens de mort de Paul Goma furent publiées en néerlandais (Firkante ei, Elsevier, 1981), allemand (Die rote Messe, Thule, Köln, 1982), roumain (Patimile dupà Pitesti, Ion Solacolu, collection Dialog, Dietzenbach 1988 et Bucarest, Cartea româneascà, 1991). Parurent également Silvia Colfesco et collab., Memorialul ororii (le Mémorial de l'horreur), Vremea, Bucarest, 1995; D. Bordeianu, (témoignage direct) Marturisiri din mlastina disperàrii. Cele vàzute si suferite la Pitesti si Gherla (Dans les marécages du désespoir. Aveux, choses vues, vécues et souffertes à Pitesti et Gherla), Paris, Filon Verca, 1993, Bucuresti, Gama, 1995; Marcel Petrisor, Fortul 13 (Bucarest, Meridiane, 1991) et Secretul Fortului 13 (Iassy, Timpul, 1994); Eugen Magiresco, Moara dracilor (Le moulin des diables, Alba Iulia-Paris, FRONDE, 1994. Voir aussi Memoria-Revue de la pensée incarcérée, Bucarest, à partir de 1991, qui a consacré de nombreux articles à l'expérimentation sur cobayes humains de Pitesti. (N. d. T.)
2) Jusqu'en 1956, l'armée rouge occupa une partie de l'Autriche (N. d. T.)
3) Situé au Sud de Bucarest, en pleine ville, le Monastère de Vàcàresti fut transformé en prison en 1864. Il le resta jusqu'en 1975, sans que la fermeture de la prison lui rendît sa destination première. En 1986, le régime communiste a tout rasé, y compris l'ancienne église dont il est question dans le texte et qui était l'un des plus remarquables trésors architecturaux orthodoxes. C'est dans l'église de ce monastère-prison, devant l'icône de l'Archange Michel, en 1927, que le Capitaine Corneliu Zelea Codreanu et quelques amis ont fondé la Légion de l'Archange Michel, qui prendra plus tard le nom de Garde de Fer. La destruction de l'âme, de la personnalité et de l'esprit, dont il sera question dans ce livre, sera en fait une tentative pour détruire l'oeuvre de la Garde de Fer, en la rendant odieuse. (N. d. T.)
4) Le 23 août 1944, eut lieu le coup d'Etat du Roi Michel Ier, qui livra la Roumanie à l'Union Soviétique et ouvrit la voie de la dictature communiste. (N. d.T.)
5) L'auteur cite ici le chiffre le plus optimiste reconnu par les communistes eux-mêmes. En fait, selon les périodes et les circonstances, le Parti Communiste de Roumanie a avancé officiellement plusieurs chiffres se situant entre 300 et 802 membres. (N. d. T.)
6) L'intérêt de la manoeuvre ne réside pas dans la confiscation des résultats, simple acte de banditisme politique, mais dans le fait que la victoire est attribuée à une pluralité (N. d. T.)
7) Iuliu Maniu et Ion Mihalache, chefs historiques du Parti national paysan roumain, ont joué un rôle décisif dans le coup d'Etat du 23 août 1944, qui a mis fin au régime du Maréchal Antonesco. Pourtant, en 1941, alors qu'il était le secrétaire général du parti, Ion Mihalache s'engagea volontaire contre l'Union Soviétique, geste hautement apprécié par les Roumains. En 1946, les nationaux-paysans se font voler leur victoire par ceux pour lesquels, et contre les intérêts du pays, ils avaient conspiré et renversé le Maréchal Antonesco. (N. d. T.).
8) Fille de Hersh Kaufmann Rabinsohn et de Sura Sofer, Hannah Rabinsohn (1893-1960), épouse de Marcel Pauker, a été la principale figure féminine d'un groupuscule d'aventuriers sans patrie, s'intitulant, à partir de 1921, Parti Communiste de Roumanie. Impliquée de près ou de loin dans une série d'actions organisées par l'Internationale communiste, à Berlin, Paris, Prague ou Vienne, Hannah Rabinsohn-Pauker a été désignée par Staline pour diriger la bolchévisation de la Roumanie. A la tête d'une équipe composée exclusivement d'étrangers, elle endosse pour l'histoire la responsabilité immédiate de l'expérience sur des cobayes humains, dont il sera question au long de ce livre. (N. d. T.)
9) Les "manisto-légionnaires" ne constituaient un groupe politique homogène que pour les médias communistes. En fait, les "manistes" étaient les membres du Parti national paysan de luliu Maniu, lequel mourra en prison, en 1953; les " légionnaires " étaient les membres de la Légion des Archanges Michel et Gabriel, mouvement orthodoxe-chevaleresque et national, longuement persécuté et interdit à plusieurs reprises, la dernière dissolution datant de janvier 1941. (N. d. T.)
10) Selon les chiffres officiellement admis après la chute de Ceausescu, on a arrêté cette nuit-là vingt mille personnes. (N. d. T.)
11) Créé en février 1948, Le Parti ouvrier de Roumanie reprendra son véritable nom de Parti communiste en 1965, à l'initiative de Nicolae Ceausescu. (N. d. T.)
12) Ivanica (nom du gardien chef) est un diminutif d'Ivan, nom générique de l'occupant russe. (N. d. T.)
13) Société nationale des chemins de fer roumains. (N. d. T.)
14) Prici est le nom des grands lits-planchers, communs aux prisons de tout le Goulag. Les prisonniers y couchent entassés les uns contre les autres, dans une indescriptible promiscuité. (N. d. T.)
15) Composante traditionnelle de la cuisine roumaine. Préparation à base de feuilles de vigne ou de chou, diversement farcies et accommodées. (N.d.T.)
16) Dernière enceinte fortifiée au milieu de la treizième citadelle de l'ancien système de défense de Bucarest. Construit à la fin du siècle dernier, ce système défensif tomba en désuétude avant même de servir, conséquence de l'apparition des avions sur les champs de bataille. Il ne reste aujourd'hui que des vestiges, sauf la citadelle numéro 13, sur le territoire de la commune de Jilava, devenue l'une des prisons de Roumanie les plus connues. Sous le régime communiste, notamment entre 1947 et 1968, Jilava a été le plus grand pénitencier de transit et la principale prison pour les exécutions capitales. La tour de Jilava comprenait quinze casemates dont douze avaient été transformées en cellules collectives; une treizième servait à la fois comme entrepôt de légumes confits dans la saumure, pour la cantine de la prison, et comme lieu d'exécution des peines corporelles. Les deux dernières casemates, surnommées les cornes de la biche, à cause de leur forme allongée et tordue, dépourvues de tout aménagement intérieur, servaient pour entrepôser ensemble les cadavres et les moribonds ayant subi leurs peines corporelles dans la casemate aux légumes confits. Complètement désaffectée et abandonnée après 1968, la 13e citadelle de Jilava prend peu à peu sa place parmi les anciens vestiges de la défense bucarestoise et surtout parmi ceux du communisme. (N. d. T.)
17)Le Président du Parti national paysan a dû avoir au moins deux mille secrétaires; pour ma part, j'en ai déjà rencontré huit. (N. de l'Auteur)
18) Historien et philologue, un des grands érudits de ce siècle. (N. d. T).
19) En français dans le texte. (N. d. T.)
20) Estimation largement inférieure à la réalité, qui semble se situer entre 15 et 20 mille officiers abattus d'une balle dans la nuque. (N. d. T.)
21) Doftana: pénitencier où ont été emprisonnés les communistes avant et pendant la guerre. (N. d. T.)
22) Nistre, ou Dniestr en russe: fleuve frontière qui coupe la Moldavie en deux parties égales; il sépare l'actuelle République de Moldavie de la Roumanie. (N. d. T.)
23) De son vrai nom Grümberg, cet instaurateur d'une monstrueuse technique de déshumanisation par la terreur et la souffrance, devait survivre à la chute de Ceaucescu, qui ne fut pas celle du régime. Le communisme n'ayant pas connu de procès de Nuremberg, Nikolsky mourut chez lui en 1995, sans avoir été inquiété. (N. d. T.).
Ce texte est la première partie de l'Holocauste des âmes, de Grégoire Dumitresco. Il paraît en français, traduit du roumain par Daniel Dimitriu, publié avec le concours de Y. Cauchois, à la Librairie roumaine antitotalitaire, à Paris, en 1997, dans "L'Holocauste démasqué", collection dirigée par Raoul Marin. ©1978, Grigore Dumitrescu, Munich, pour la première édition.. © 1997, Librairie Roumaine Antitotalitaire, pour l'édition française.. ISBN 2-908029-10-3. Il est affiché sur Internet par la LRA et sous sa responsabilité, sur un emplacement aimablement prêté par l'AAARGH en 1998.
L'adresse de la Librairie est 5 rue Malebranche, 75005 Paris, Tél: 01 43 54 22 46 et le fax 01 43 26 07 19. Les lecteurs intéressés sont priés de bien vouloir acheter le livre. Pour que les textes existent, il faut d'abord que les éditeurs publient et vendent les livres.
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