AAARGH
« Il y a un État,
et il est différent de tous les autres. Il est juif, et
pour cela il est plus humain que n'importe quel autre ».
Elie Wiesel, Kansas City, 1970. (1)
Lorsque La Fabrique (éditeur) m'a
demandé de rédiger une postface pour la traduction
française de ce livre, j'ai hésité. J'avais
déjà lu L'Allemagne en procès du même
Finkelstein, dont j'avais apprécié la verve polémiste.
Mais que diable avais-je à dire sur L'Industrie de l'Holocauste
?
Les questions relatives aux « stratégies victimaires
» et à l'instrumentalisation de la mémoire
font certes partie du quotidien de l'action humanitaire, surgissant
dans nombre de conflits, du Rwanda à l'Arménie et
de l'Irlande du Nord à l'ex-Yougoslavie. Cela ne suffisait
cependant pas, et c'est la reprise des violences au Proche-Orient
qui m'a incité à accepter d'écrire ce texte.
Ce fut, en effet, une nouvelle occasion de constater à
quel point l'invocation des souffrances d'hier sert à relativiser,
voire à justifier des violences d'aujourd'hui qui ne sont
pas plus tolérables. Ce qui se passe en Israël et
dans les territoires occupés semble placé sous le
signe d'une singularité ontologique, communément
traduite dans la formule : « Ce n'est pas la même
chose ». Qu'il s'agisse de terres conquises à restituer
ou de droit au retour des réfugiés, ce qui vaut
ailleurs - en droit, sinon en fait - échappe ici à
l'ordre du politique. Comme à l'accoutumée, des
institutions communautaires ont enrôlé les Juifs
de France dans un « soutien inconditionnel » à
Israël lors du soulèvement palestinien de l'Intifada
des mosquées. Cette réaction fusionnelle a suscité
de vives réactions de protestation et des prises de position
critiques vis-à-vis de l'État Juif, dont j'ai été
partie prenante.
C'est dans ce contexte, qu'il me fallait préciser d'entrée
de jeu, que j'ai rédigé cette post-face.
Le hasard, ce précieux auxiliaire de l'imagination, me
mit alors en contact avec l'un des protagonistes de l'Holocaust
Industry, invité d'une émission de France-Inter
que j'écoutais au moment de me mettre à écrire.
Elie Wiesel y évoquait ses souvenirs de la guerre des Six
jours, la « grande joie » qu'il avait éprouvée
à l'annonce de la victoire d'Israël, son voyage sur
place et son émotion devant des « soldats tristes
d'avoir tiré », devant une armée victorieuse
s'abstenant de célébrer le triomphe par un quelconque
défilé militaire. Il est vrai que Moshé Dayan
avait demandé aux parachutistes qui avaient planté
le drapeau israélien sur le Dôme du Rocher, lors
de la prise de la vieille ville de Jérusalem, de l'enlever
et de quitter l'Esplanade des Mosquées. Mais de cela, il
ne fut pas question au cours de l'émission. Cela aurait
pourtant permis de mieux saisir la dimension provocatrice de l'
« escapade » de Sharon qui a rallumé la colère
palestinienne.
Revenant à notre époque, le lauréat du Prix
Nobel de la Paix affirmait qu'il « préférerait
qu'il n'y ait pas de violence au Proche-Orient » et s'attristait
devant la ruine des rêves de paix et de coexistence pacifique.
Le contraire aurait surpris. Des rêves d'idéaliste,
soulignait-il, mais des rêves auxquels il avait voulu croire
de toutes ses forces, en homme qui sait le prix de la haine. À
l'animateur qui lui demandait s'il n'avait pas été
heurté par la réprobation de la presse française
concernant la répression de la nouvelle Intifada par l'armée
israélienne, il répondait qu' « il est trop
facile de juger ». Il préférait penser à
l'avenir, imaginer un dialogue entre jeunes Palestiniens et Israéliens,
affirmer sa gratitude envers la science et les espoirs qu'elle
porte, rappeler le « Discours du millénaire »
qu'il avait prononcé à la Maison-Blanche l'année
précédente et qu'il avait voulu intituler «
Le Péril d'indifférence ». Un titre qui renvoyait
à cette profession de foi lancée au monde lors de
son discours de réception du Prix Nobel de la Paix, en
1986 : « J'ai juré de ne jamais me taire lorsque
des êtres humains sont persécutés ou humiliés
».
Trente-trois ans après la Guerre des Six jours, ce maître
à penser n'a pas trouvé les mots que Moshé
Dayan encore lui le stratège de l'occupation des territoires
palestiniens en 1967, prononçait un an plus tard, devant
la tombe d'un soldat israélien tué à Gaza
: « N'accusons pas ceux qui ont tué ce garçon
et ne nous plaignons pas de leur haine. Cela fait huit ans qu'ils
vivent dans des camps de réfugiés à Gaza,
tandis que nous, ici, sous leurs yeux, sommes en train de nous
approprier les terres et les villages dans lesquels ils vivaient,
eux et leurs ancêtres ».
A l'heure où j'écris, l'occupation israélienne
se poursuit, l'appropriation des terres par la création
de nouvelles colonies s'intensifie depuis les Accords d'Oslo et
des centaines de Palestiniens sont tombés au cours des
dernières semaines sous les balles de l'armée israélienne.
La sensibilité vibrante d'Elie Wiesel ne semble pas en
avoir été affectée. Ses véritables
sentiments sur la situation au Proche-Orient, il les avait clairement
exprimés dans un discours donné quelques semaines
auparavant, lors d'une manifestation de soutien à Israël
: « Nous soutenons Israël, et nous remarquons que la
violence lui a été imposée malgré
lui par l'intransigeance du dirigeant de l'Autonomie palestinienne.
Ceux d'entre nous qui rejettent la haine et le fanatisme et qui
considèrent la Paix comme l'ultime noblesse, sont forcés
de reconnaître Yasser Arafat pour ce qu'il est : un être
ignorant, retors et indigne de confiance (). C'est avec le c_ur
lourd que nous déclarons que nos rêves de paix se
sont envolés dans les fumées des synagogues saccagées,
dans les lynchages et les dépeçages de soldats israéliens
prisonniers et dans les foules assoiffées de sang qui crient
leur vision d'un Jérusalem sans Juifs et d'un Proche-Orient
sans Israël. Et je tiens pour responsable le dirigeant suprême
des Palestiniens, Yasser Arafat (). Jérusalem est le rêve
de nos rêves, la lumière qui illumine nos moments
les plus sombres. Sa légitimité réside dans
sa souveraineté. S'opposer à l'une d'elles revient
à dénier l'autre. Israël ne l'abandonnera jamais
».
Tous ceux qui l'applaudissaient étaient sans doute prêts
à se battre pour Jérusalem jusqu'au dernier Israélien.
Les mêmes n'avaient-ils pas activement soutenu l'occupation
israélienne du Sud-Liban, qui coûta inutilement la
vie, en plus de celle de milliers de civils libanais et palestiniens,
à douze cents soldats hébreux ?
« Synagogues saccagées », « lynchages
», « foules assoiffées de sang », le
thème de la légitime défense a quelque chose
d'étrange, s'agissant d'un conflit qui met aux prises un
peuple occupé et une armée d'occupation. Et pourtant
il passe, puisque l'auteur de ces violences verbales n'a pas eu
à s'en expliquer, ni dans cette émission de radio,
ni ailleurs. Pas plus qu'il n'a eu à expliquer pourquoi,
lui qui fréquente les chefs d'États comme d'autres
leurs collègues de travail, n'a jamais rencontré
Arafat, ne serait-ce qu'en tant que Prix Nobel de la Paix.
Bien loin des diatribes de l'apôtre Wiesel, le constat lucide
de Moshé Dayan le soldat rejoint celui d'Ami Ayalon le
policier, ancien chef des services de sécurité intérieure
israéliens, qui critiquait récemment le «
système d'apartheid » dans les territoires palestiniens
et déplorait qu'Israël n'avance dans le processus
de paix qu'après une explosion de violence. Ni l'un ni
l'autre ne peuvent passer pour des ennemis d'Israël. Mais
l'un et l'autre expliquent suffisamment pour ceux qui ne seraient
pas disposés à entendre les voix palestiniennes
les raisons de la réprobation de la politique israélienne,
dans laquelle Elie Wiesel, et derrière lui de nombreux
fidèles de la Mémoire de la Shoah, ne veulent voir
qu'une nouvelle manifestation de l'hostilité séculaire
à l'encontre des Juifs.
Si de telles tartufferies sur la paix, l'enfance, le dialogue,
peuvent être proférées dans ce contexte sans
susciter autre chose qu'une admiration confite, ce n'est pas seulement
parce que les poses sentencieuses occupent généralement
une large part de l'espace public. C'est aussi parce qu'elles
renvoient explicitement à une relation triangulaire Juifs-Israël-Shoah,
imposée comme indissociable et devenue dans l'histoire
récente le ressort fondamental de la capacité d'intimidation
morale exercée aussi bien par Israël dans le champ
diplomatique que par ses défenseurs dans les débats
publics. Critiquer la politique d'annexion d'Israël, c'est
alors critiquer les Juifs et déclencher le soupçon,
affirmé ou suggéré, d'antisémitisme.
Que celui-ci puisse se cacher sous le masque de l'antisionisme,
c'est ce que Garaudy et ses épigones négationnistes
nous rappelleraient, si nous l'avions oublié. Mais que
le soutien aux Palestiniens dans leurs droits suffise à
exposer à cette accusation infamante, voilà ce que
l'on appelle du chantage intellectuel. Elie Wiesel est la figure
publique la plus médiatisée et la mieux en cour
de cette tendance, aussi bien en Europe qu'en Amérique,
et c'est naturellement à ce titre qu'il assure le lien
entre le livre et cette postface.
Ce que Finkelstein décrit aux États-Unis existe
bien en France. Du moins en ce qui concerne l'attitude envers
Israël de gens qui condamnent occupation, spoliation et torture,
lorsque c'est un autre État qui s'en rend coupable.
Mais l'économie d'extorsion mise en place par certaines
institutions juives et par des lawyers américains, décrite
sans fard dans le troisième chapitre du livre, reste largement
un phénomène d'outre-Atlantique. Elle fut d'ailleurs
critiquée sans ménagement par des personnalités
juives de France. Mais ce n'était pas suffisant et les
informations précises qu'apporte Norman Finkelstein sur
cette entreprise devaient être publiées, non pas
en dépit, mais en raison même de leur caractère
choquant. Ce sont des faits et, en tant que tels, ils méritent
d'être connus.
Certains points du livre, secondaires par rapport au propos central,
n'emportent pas ma conviction, je l'avoue. On quitte, me semble-t-il,
le terrain des faits pour celui de l'interprétation et
de la spéculation, voire de la propagande, lorsqu'on lit
que le blocus de l'Irak aurait fait un million de morts, par famine
et absence de soins médicaux, au cours de ces dix dernières
années. Repris par quelques mouvements politiques et organisations
humanitaires, ce chiffre ne repose sur aucune observation, un
tel cataclysme ne pouvant passer inaperçu. Le blocus contre
l'Irak est sans aucun doute inique, injustifiable, et les attaques
aériennes régulières contre ce pays relèvent
du terrorisme d'État. Il n'en reste pas moins que le principal
problème des Irakiens est le régime sanglant et
corrompu de Saddam Hussein. Celui-là même que la
France et les États-Unis ont par ailleurs soutenu dans
sa guerre d'agression contre l'Iran pendant dix ans, jusqu'au
retournement de 1990, lorsque notre ancien « ami »
est devenu le nouvel « Hitler du Proche-Orient ».
De même, si je partage le point de vue critique de l'auteur
sur la sacralisation du génocide des Juifs, il me semble
excessif et stérile d'établir une sorte de parallèle
entre les victimes du capitalisme et celles des camps de concentration
de l'Allemagne nazie. De même, sans entrer dans le décompte
des cadavres du communisme, je refuse de prendre pour argent comptant
les appels de Fidel Castro à un « Nuremberg de l'ordre
économique capitaliste ». L'ordre politique communiste
ne serait pas en reste, si l'on ose dire, devant un tribunal jugeant
les crimes de masse du XXe siècle.
Quant à la thèse de l'auteur selon laquelle les
Juifs américains n'ont soutenu Israël qu'après
1967, lorsque ce pays, ayant alors démontré sa force,
est devenu un allié stratégique pour les États-Unis,
elle est également contestable. Faute de compétence
en la matière, je me contenterai de relever que, pour d'autres
historiens, (2) une partie significative du judaïsme américain
a _uvré activement à la création de l'État
d'Israël dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale.
Ce qui, au demeurant, ne contredit pas le fait que la guerre de
juin 1967 a effectivement remanié en profondeur les relations
entre les Juifs de la diaspora et Israël. Aux États-Unis
comme en France, Israël est alors devenu la religion civile
d'un nombre croissant de Juifs. Pour Georges Bensoussan, «
la Guerre des Six jours est l'épreuve maturante qui bouleverse
le judaïsme français. Durant les trois semaines précédant
le conflit de juin 1967, à tort ou à raison, les
Juifs de France craignent la répétition du génocide
et se découvrent, à travers Israël, un double
attachement : à une mémoire enfouie et à
un avenir précaire» (3).
Cette adhésion s'est donc manifestée au même
moment des deux côtés de l'Atlantique. Un tel parallèle
donne à penser que les raisons de soutien peuvent être
cherchées ailleurs que dans la construction d'une position
de défenseurs des intérêts américains,
désormais indissociables de ceux d'Israël. La mémoire
des ghettos et des camps, jusqu'alors inaudible en dépit
de la publication de plus de cent livres de témoins rescapés
des camps dans l'immédiat après-guerre, commençait
à se faire entendre dans les années 1960. Le procès
Eichmann, tenu à Jérusalem en 1961, couvert par
plus de six cents journalistes du monde entier, avait joué
un rôle primordial dans ce réveil. Pour la première
fois dans le procès d'un criminel nazi, ce furent les rescapés
juifs (plus de cent témoins déposèrent à
la barre du Tribunal de Jérusalem) qui s'exprimèrent.
La secousse fut violente, y compris en Israël où l'historiographie
officielle célébrait longuement les héros
insurgés de la révolte du Ghetto de Varsovie et
ne traitait que fugitivement de la terreur concentrationnaire.
À Jérusalem comme à Paris, l'époque
était encore à la construction de récits
édifiants exaltant la ferveur patriotique et non à
la mémoire terrifiée des rescapés, que le
monde découvrit lors du procès de Jérusalem.
C'est cette construction qui était en train de se transformer
avant la Guerre des Six jours, mais pour passer d'une forme de
piété nationaliste à une autre. « (Le
procès Eichmann) eut peut-être pour effet d'interdire
aux Arabes de terminer ce que Hitler avait commencé en
s'attaquant à Israël, le pays où s'étaient
installés les survivants», (4) écrivait en
1966 Gideon Hausner, le procureur général de l'État
hébreu, qui dirigeait l'accusation lors de ce procès.
(5)
Dans ce contexte, la guerre de 67 fut un choc : « D'Israël
menacé de génocide ("les frontières
d'Auschwitz"), disait Abba Eban en parlant des lignes de
cessez-le-feu de 1949) au souvenir de la Shoah, on pouvait faire
le lien. Il fut fait». (6)Quelques années après
le procès Eichmann, avec cette notion de « frontière
d'Auschwitz » reprise à son compte par Raymond Aron,
Israël se réaffirme comme le refuge des rescapés
menacé par de nouveaux Hitler. Le lien avec la barbarie
nazie est d'autant plus fort qu'il est à l'origine même
de l'État juif, comme l'écrit l'historien Elie Barnavi
: « Au sortir de la guerre, la vision d'horreur des camps
de la mort, la découverte de l'étendue du désastre,
() les centaines de milliers de survivants hébétés,
tout cela investit les thèses sionistes de la simplicité
de l'évidence : pour que cela ne se reproduise plus, il
faut aux Juifs une terre à eux. () Pour choquant que cela
puisse paraître, Hitler a certainement été
le levier le plus puissant dans l'édification de l'État
juif ». De levier, ce lien est vite devenu un argument ad
hoc de la politique israélienne, une ressource de légitimation
constitutive des relations avec les Arabes, opportunément
transformés en héritiers idéologiques du
nazisme. La majorité des Juifs d'Europe n'a cependant pas
choisi l'émigration en Israël dans les années
suivant la guerre. « Cet échec », dit Tom Seguev,
« engendra une grande confusion idéologique (en Israël).
Il fallut donc renforcer l'idéologie sioniste par de sombres
prédictions sur l'avenir de la communauté juive
mondiale, évoquant la menace d'un nouvel holocauste».
(7)
L'invocation du supplice des Juifs d'Europe à propos du
conflit israélo-arabe justifiait par avance la conquête
de territoires et la mise en place d'une régime d'exception
sur tout un peuple. Cette légitimité allait désormais
se mêler intimement à une autre légitimité,
celle que le sionisme historique tire de la Bible comme titre
de propriété sur la terre de Palestine. (8) Les
modifications des manuels scolaires, reflets en Israël comme
ailleurs des grands mythes nationaux, sont révélateurs
de ce changement : de quelques paragraphes, on passe à
partir de 1967 à des centaines de pages consacrées
exclusivement au génocide. C'est à cette période
que la mémoire de la catastrophe devient un instrument
politique majeur au service de la doctrine des fondateurs de l'État
hébreu, « appliquée depuis les premiers jours
du peuplement agricole : on n'abandonne ni position ni territoire,
sauf sous la contrainte d'une force supérieure».
(9) Force est de reconnaître le succès de cette stratégie,
tant sur la scène internationale, sous la protection sourcilleuse
des États-Unis, qu'en Europe. En France, cependant, contrairement
aux États-Unis, la « politique arabe » des
gouvernements successifs est un sujet de critique permanente des
institutions juives. Pour celles-ci, toute mesure prise par Israël
doit être défendue, le combat pour la survie et la
référence biblique imposant une fidélité
sans faille.
Ce loyalisme s'amplifie et s'approfondit à mesure que se
transforme, au cours des années 1970, la mémoire
de la Seconde Guerre mondiale. En France, Le Chagrin & la
Pitié, le film de Marcel Ophuls sur la collaboration, réalisé
en 1969 et interdit de diffusion télévisée
pendant douze ans, indique l'amorce du déclin du «
mythe résistantialiste » national, cette vision héroïsante
d'un peuple tout entier rassemblé contre l'occupant, défendue
conjointement par les gaullistes et les communistes. Le «
miroir brisé » de cette représentation épique
va bientôt laisser place, à la fin des années
1970 et plus encore dans les années 1980, à l' «
obsession mémorielle». (10) La série télévisée
Holocauste, puis, dans un ordre radicalement différent,
Shoah (1985), le film de Claude Lanzmann, sont des marqueurs
essentiels de cette période. L'ère du « devoir
de mémoire » est ouverte, que le procès Papon
va porter quelques années plus tard à son point
d'incandescence. La mémoire de la Shoah et le soutien à
Israël, indistinctement mêlés, s'imposent désormais
et massivement comme la nouvelle carte d'identité juive.
Nimbés de cette aura morale que leur confère le
statut de descendants des victimes du Mal absolu, les soldats
israéliens recevaient en 1988, peu après le début
de l'Intifada, l'autorisation officielle de torturer. Ironie de
l'Histoire, c'est Moshé Landau, président du tribunal
qui avait jugé Eichmann, devenu entre-temps président
de la Cour Suprême d'Israël, qui légalisa la
torture. Ce pays est ainsi devenu le seul au monde, non pas à
pratiquer la torture, mais à le faire de manière
légale, sous le délicat euphémisme de «
pressions physiques modérées ». Comme si cette
histoire n'était pas assez tragique, la police palestinienne
a repris à son compte les « techniques d'interrogatoire
» israéliennes contre ses opposants. Mais que la
terreur nazie ait pu servir de toile de fond à des pratiques
de terreur, si limitées soient-elles, voilà ce dont
les tenants d'un devoir de mémoire devraient rendre compte.
Pour calmer cette douloureuse contradiction, il suffit jusqu'à
présent de la recouvrir de poncifs du type « Plus
jamais ça ! », de considérations métaphysiques
sur l' « unique unicité » et l' « incomparable
».
Ce discours, outre qu'il place de paisibles citoyens français
ou américains que rien ne menace dans la situation valorisante
de porte-parole des parias disparus, a pour effet, et souvent
explicitement pour but, de rendre insignifiantes les violences
d'aujourd'hui, exercées à l'ombre de l'inconcevable
boucherie d'hier. « Les Palestiniens », explique Edward
Said, « sont les victimes des victimes. Voilà pourquoi
les Libéraux occidentaux qui se sont ouvertement mobilisés
contre l'apartheid, pour les sandinistes nicaraguayens ou la Bosnie,
pour le Timor Occidental, les droits civiques américains,
pour la commémoration du génocide arménien
par les Turcs et beaucoup d'autres causes du même ordre,
n'ont pas osé soutenir franchement l'autodétermination
palestinienne». (11)
Les nations aiment se décrire dans leur histoire tantôt
sous les traits de la victime, tantôt sous ceux du héros.
Si Israël réussit le tour de force d'être simultanément
l'un et l'autre, c'est en s'appropriant, dans un rituel aux visées
explicites, la geste des insurgés du Ghetto de Varsovie
: « La Shoah constitue la base légitime de notre
entreprise. Notre armée tire sa force et sa puissance du
martyr sacré de l'holocauste et des héros de la
révolte [du ghetto de Varsovie]». (12)
Les choses changent cependant, comme le montrent notamment les
travaux de ce groupe informel dit des « nouveaux historiens
» israéliens. Les Accords d'Oslo ont eu, à
défaut d'autre chose, le mérite de rendre irréversible
la reconnaissance politique mutuelle, préalable à
toute discussion. Ils ont eu pour conséquence de faire
émerger au plan de l'évidence politique une réalité
que, du côté juif, seule une petite poignée
de « gauchistes » et d'universitaires cherchait à
exposer, celle d'un peuple expulsé de sa terre. Le grand
mythe des pères fondateurs, « une terre sans peuple
pour un peuple sans terre », est en morceaux. L'histoire
vraie de l'expulsion des Palestiniens, écrite d'après
les archives israéliennes, secoue l'imaginaire d'Israël
tandis que le rêve d'un État « juif laïque
», étrange oxymore, craque sous le poids croissant
des religieux. Cette reconnaissance n'a certes pas empêché
les différents gouvernements qui se sont succédé
à Jérusalem de mettre les Accords d'Oslo à
profit pour amplifier et cimenter, au sens littéral, leur
emprise sur les territoires occupés. Elle n'a pas empêché
non plus l'armée israélienne de tirer sur ses propres
citoyens, des manifestants arabes israéliens. Elle permet
toutefois à des organisations regroupant des Israéliens
et des Palestiniens, non pas d'exister car elles sont antérieures
aux accords, mais de mieux se faire entendre, par-delà
les accusations et les dénigrements de leurs adversaires.
Ces transformations ne semblent pourtant pas affecter, hors d'Israël,
les adeptes d'une « mémoire de guerre froide »,
pour qui la compassion envers les victimes palestiniennes demeure
le masque de l'antisémitisme. La violence du discours d'Elie
Wiesel cité plus haut atteste la permanence de cette mémoire
instrumentale dont l'une des composantes est la confusion entretenue
entre Juifs et Israéliens. Placer indéfiniment le
conflit israélo-palestinien sous la lumière noire
du « crime des crimes » commis contre les Juifs par
les nazis, c'est le projeter dans la démesure ; le contenir
tout entier dans sa dimension religieuse, c'est l'inscrire dans
l'éternité de la haine, dans une insurmontable division
« Eux/Nous ».
Le meurtre d'Yitzhak Rabin nous rappelle que le tracé de
cette frontière amis/ennemis est instable, se déplaçant
au gré des circonstances et des rapports de force. Il menace
Israël dans son être même en y introduisant les
germes d'une guerre civile. Les accusations de « collaboration
avec les héritiers de Hitler » lancées contre
les partisans d'Oslo sont répandues dans de larges secteurs
de l'opinion israélienne, menant tout droit à une
radicalisation sans fin. Cette mémoire destructrice, manichéenne,
embrigade et fait parler les morts dans une confrontation infinie
entre victimes et bourreaux éternels. Lutter contre un
tel asservissement de la pensée est primordial, dans ce
conflit comme dans d'autres.
Rony Brauman, janvier 2001
Notes
1/ Cité par Wladimir Rabi, Un peuple de trop sur la
terre?, Les Presses d'aujourd'hui, 1979, p. 17.
2/ Voir Esther Benbassa, «Le judaïsme américain,
un nouveau monde» in Notre Histoire, nov-déc.
2000.
3/ Georges Bensoussan, Auschwitz en héritage: d'un bon
usage de la mémoire, Editions Mille et une nuits, 1998,
p. 46.
4/ Gidéon Hausner, Justice à Jerusalem, Flammarion,
1976.
5/ Voir Rony Brauman et Eyal Sivan, Eloge de la désobéissance.
A propos d'un "spécialiste", Adolf Eichmann,
Editions Le Pommier, 1999.
6/ Georges Bensoussan, op. cit., p. 48. Abba Eban était
ministre des affaires étrangères d'Israël pendant
la guerre de 1967.
7/ Tom Segev, Les Premiers Israéliens, Calmann-Lévy,
1998, p. 140.
8/ Voir Eyal Sivan, Izkor, les esclaves de la mémoire,
documentaire, 97 min., 1991, K Films.
9/ Zeev Sternhell, «Révolution laïque pour le
sionisme», Le Monde diplomatique, mai 1998.
10/ Voir Henry Rousso, Le syndrôme de Vichy: 1944-1987,
Le Seuil, 1987.
11/ Edward Said, «Les Palestiniens, victimes des victimes»,
Le Monde, 27 mai 1998.
12/ Discours de Mordechai Gur (ancien chef d'état-major
puis ministre de la Défense d'Israël) au mémorial
Yad Vashem, cité par Arno Meyer dans «Les Pièges
du souvenir», Esprit, juillet 1993.
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L'industrie de l'Holocauste, Norman G. Finkelstein, Editions
La Fabrique ,2001 - ISBN 2-913372-10-4 - p. 145-157. <lafabrique@free.fr>
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adoptée par l'Assemblée générale de
l'ONU à Paris, le 10 décembre 1948.