AAARGH
Paul RASSINIER
ESSAI
Supplément au n° 156 (octobre 1961) de la revue Défense de l'Homme, achevé d'imprimer le 4 novembre 1961.
II.- De l'équivoque métaphysique à l'équivoque historique
III. - L'équivoque révolutionnaire et les mésaventures de la dialectique
IV. - Pélerinage aux sources de l'équivoque révolutionnaire.
DEUXIEME PARTIE - LA PRATIQUE OU LA LEÇON PAR L'EXEMPLE.
I. - Radiogramme de la Hongrie contemporaine
II. - La première expérience Rakosi (1945-1953)
III. - L'expérience Imre Nagy (du 4 juillet 1953 au 14 avril 1955)
IV. - La seconde expérience Rakosi (du 14 avril 1955 au 4 juillet 1956)
V. - Ce qu'il fallait démontrer
Conclusion : I. | II. | III. | IV.| V. |
par Louis DORLET
Ceux de nos lecteurs qui sont peu familiarisés avec les pièges de la linguistique, trouveront sans doute quelque peu aride la première partie de cet essai consacré par Paul Rassinier à l'Équivoque révolutionnaire. Cette incursion dans le domaine de la sémantique était pourtant indispensable pour bien montrer, à travers les siècles, les curieux avatars du mot « révolution » et l'extrême confusion à laquelle ses diverses interprétations ont donné lieu.
Il ne s'agissait pas seulement de discuter de la légitimité logique d'un mot, mais, étant convaincu que le progrès de la connaissance est solidaire de l'évolution du langage, de prouver qu'il n'était pas possible d'édifier quelque chose de solide sur des bases aussi mouvantes.
Depuis bien longtemps, les humbles, écrasés de charges multiples, requis pour toutes les besognes rebutantes, étripés sur tous les « champs d'honneurs » où se liquident les querelles des puissants, ont rêvé d'échapper à leur sort grâce à la « Révolution ».
Mais ils ont toujours eu une idée si peu claire de ce mot auquel ils prêtaient une sorte de sens mystique, qu'ils furent jusqu'à présent mystifiés avec une dérisoire facilité par les théoriciens d'un révolutionnarisme qui poursuit, trop souvent, la conquête individuelle de la puissance sociale par le détour de la prédication révolutionnaire.
Les apôtres du marxisme ont développé au paroxysme ce mysticisme social qui accepte comme indiscutable tout ce qui est fait, annoncé ou proclamé au nom d'une prétendue révolution prolétarienne.
Sorel explique la doctrine marxiste comme « un ensemble de mythes habilement conçus, appuyés par une extraordinaire dextérité d'argumentation logique et par là très propres à fournir aux masses ouvrières et même à leurs chefs de file un principe d'impulsion puissant, un irrésistible élan de conquête ». Mais le mysticisme marxiste s'affirme aussi comme une voie de salut, non pas la meilleure, mais la seule.
Une fois bien pénétré de ce principe essentiel du dogme marxiste, il n'y a plus d'hésitation à avoir, plus de doutes, plus de tourments pénibles à supporter : tout se déroule bien, dans l'Univers pseudo-socialiste, selon les inventions de cet infaillible démiurge annoncé par Hegel dans cette curieuse phrase : « Les annales du genre humain sont la réalisation d'un plan caché de la Nature en vue du progrès de la raison. »
Pas du tout exigeant sur le « contenu » d'un socialisme véritable, l'individu qui a foi en le caractère messianique de cette supercherie nouvelle, accepte de considérer comme une révolution libératrice tous les régimes d'autorité établis sous l'égide de l'État socialiste. C'est ainsi qu'il se trouve un grand nombre de gens qui continuent, en dépit des faits les plus accablants, à tenir pour la terre bénie de la révolution des pays comme la Hongrie, la Roumanie, la Pologne…
Que ceux-là lisent l'essai de Paul Rassinier ; ils trouveront dans ces pages écrites sans passion, une documentation qui les fera réfléchir utilement sur les réalités d'une expérience qui se termine par une retentissante faillite, si l'on veut bien s'en rapporter à ce que devrait être la plus timide tentative de « libération sociale ».
Il n'est pas sans intérêt de rapporter ici comment certains socialistes « utopiques » concevaient cette libération sociale, sur le déclin du siècle dernier. Le journal Le Progrès, paru au Locle, en Suisse, le 3 avril 1869, écrivait par exemple, dans un article intitulé « Guerre aux choses, paix aux hommes » :
« Quand on étudie l'histoire du genre humain à la lumière des sciences naturelles, qu'on analyse avec un sens critique sérieux les phénomènes complexes qui s'appellent révolutions, et qu'on cherche à se rendre un compte exact des causes et des effets, on s'aperçoit que la volonté individuelle joue un très petit rôle dans les grandes secousses qui changent le sort des peuples, et on apprend à discerner les véritables causes, c'est-à-dire l'influence des milieux…
« Pour l'homme qui se place à ce point de vue, la haine des individus cesse d'exister…
« … le sentiment que produit en nous la dégradation de ces infortunés ce n'est pas l'indignation contre leur personne, c'est l'indignation contre un ordre de choses qui produit de pareils résultats. Il en est de même, d'une manière plus générale, des individus et des classes dont nous étudions les actes dans l'histoire. Nous les voyons se produire et se développer, d'après des circonstances données : nous jugeons, et lorsqu'il le faut nous condamnons, mais nous ne haïssons pas…
« Qu'on y réfléchisse, et l'on verra que nos adversaires font tout le contraire.
« Les partis politiques ne cherchent pas la justice, ils se disputent le pouvoir… Aussi d'un parti à l'autre, les hommes se haïssent ; mais à très peu près ils veulent les mêmes choses. On se calomnie, on s'emprisonne, on s'égorge entre hommes politiques…
« Socialistes, soyez doux et violents.
« Soyez doux pour vos frères, c'est-à-dire pour tous les êtres humains. Tenez compte au faible, au superstitieux, au méchant, des causes indépendantes de sa volonté qui ont formé sa personnalité. Rappelez-vous que ce n'est pas en tuant les individus qu'on détruit les choses, mais en tuant les choses qu'on transforme et régénère les individus.
« Mais soyez violents pour les choses. Là, il faut se montrer impitoyable. Pas de lâche transaction avec l'injustice ; pas d'indulgence pour l'erreur qui vous conjure de ne pas aveugler de votre flambeau resplendissant ses yeux de chauve-souris. Faites une Saint-Barthélemy de mensonges, passez au fil de l'épée tous les privilèges ; soyez les anges exterminateurs de toutes les idées fausses, de toutes les choses nuisibles… »
Dans Le Progrès du 15 mai 1869, un article cherchait à montrer combien on se trompait lorsqu'on croyait avoir trouvé, dans la substitution du système des milices à celui des armées permanentes, la panacée qui devait délivrer les peuples de la guerre et de la servitude. En voici le passage essentiel :
« Qu'on ne se laisse donc pas prendre à la rhétorique et aux sophismes de ces démocrates hypocrites qui ne savent promettre au peuple que des changements de mots, et qui ne veulent pas changer les choses. Qu'on se le persuade bien : l'armée qu'elle s'appelle milice nationale ou garde impériale, est incompatible avec la liberté… »
Les libéraux de l'époque étaient, bien entendu, adversaires de ce socialisme utopique qui, avec Proudhon, préconisait la dissolution de l'État dans l'organisation économique et proclamait l'identité de la souveraineté collective et de la souveraineté individuelle. C'est en vain qu'Agathon de Potter publiait sa lettre à M. Émile de Laveleye, membre de l'Académie de Belgique (La philosophie de l'avenir, n° 56), faisant allusion aux théories de Colins et jetant en passant cet avertissement peu rassurant :
« Comme vous me l'avez écrit, Monsieur, les besoins de justice et d'amélioration sont assez répandus, assez puissants pour ébranler l'ordre actuel. Mais on n'est pas prêt pour l'établissement d'un ordre plus rationnel…
« Tout homme qui regarde attentivement ce qui se passe, comprend que la société, constituée comme elle l'est, ne peut plus durer longtemps. Il pressent qu'elle doit subir une transformation radicale, sous peine de désastres tels que l'histoire n'en a pas encore mentionnés. Ce changement complet, dans les conditions d'existence de la société, c'est la transformation sociale. Elle se fera immanquablement et elle approche à grands pas… »
Agathon de Potter écrivait encore : « Les mouvements révolutionnaires ont été des essais de transformation révolutionnaire, par en bas, par des hommes qui n'avaient ni des idées nettes sur la société de l'avenir, ni par conséquent des idées communes sur ce qu'il y a à faire. Mais si la bourgeoisie actuelle savait bien en quoi consiste le mal social et quel en est le remède, la transformation pacifique pourrait débuter immédiatement… Vouloir attendre que le peuple soit mûr pour procéder à la transformation sociale, c'est renvoyer celle-ci aux calendes grecques… »
Mais rapidement A. de Potter se rendait compte de la naïveté de sa proposition et il concluait par ce commentaire désabusé : « Mais la bourgeoisie est-elle mûre pour la réforme radicale ? C'est d'autant plus douteux que les sommités sociales par l'intelligence, sauf de très rares exceptions, ne semblent même pas admettre qu'il y ait quelque chose à réformer… »
Par ailleurs, les révolutionnaires acquis aux grosses ficelles de la dialectique marxiste étaient beaucoup trop pressés pour s'attarder à cette lutte contre les choses qui eût permis de définir nettement ce que doit être, et ne pas être, une société socialiste. Il leur semblait plus rapide de s'insinuer dans les institutions existantes : armée, Parlement, Police, en attendant l'heure de hisser sur tout cela le drapeau de la Révolution triomphante.
L'équivoque révolutionnaire ainsi accrue, la confusion portée à son comble, les événements devaient suivre leur marche normale et l'on devait assister sans surprise à d'étranges révolutions accoucheuses de stupéfiants socialismes comme ce socialisme hitlérien qui affirmait que l'homme le plus utile est le soldat et qui confondait singulièrement la torche incendiaire avec le flambeau de la libération.
Quant à cette fameuse révolution socialiste qui s'est déclenchée sur un sixième du globe et qui poursuit sa marche avec la persistance d'une religion, il est probable qu'elle n'a pas fini de nous ébahir par sa curieuse utilisation des mots, des hommes et des idées.
Parler de révolution socialiste à propos de cet univers où l'homme casqué joue un si grand rôle, c'est vraiment quelque chose d'effarant.
Il est bien permis de baver d'admiration devant les formidables réalisations de l'empire soviétique : usines, fonderies, tanks lourds, bombes atomiques, engins spatiaux qui font un pendant admirable au gigantisme américain. Que cela ait quelque chose à voir avec le socialisme c'est plus que discutable.
Le socialisme devrait être un frein puissant contre les forces de mort qui mènent le monde à la catastrophe. Les socialismes nés de l'équivoque révolutionnaire n'ont été jusqu'à présent que des instruments supplémentaires de domestication et d'anéantissement.
Paul Rassinier, en produisant cet essai, aura montré la voie. L'heure n'est plus aux tergiversations. Seule une transformation radicale du monde pourrait permettre d'échapper au péril qui n'a jamais été aussi grand. Malheureusement, tout comme au temps d'Agathon de Potter, il y a encore des masses de gens - dans les deux camps - qui ne semblent pas même admettre qu'il y ait quelque chose à changer.
Il faut sortir de l'équivoque révolutionnaire, définir nettement les éléments sine qua non d'un monde libéré de la peur et renoncer à ces casuistiques prétendument progressistes qui n'aboutissent qu'à l'impasse autoritaire et qui demandent encore à l'homme de mourir pour l'honneur d'un drapeau, alors que le socialisme devrait proclamer l'absolue intangibilité de la personnalité humaine.
Louis Dorlet.
Le manuscrit de cette étude a été soumis à quelques-uns de mes amis du monde des lettres et de celui de la politique : « Oui, mais… », ont dit les uns et les autres.
Les lettrés étaient des spécialistes. Chacun a donc été frappé par ce qui concernait sa spécialité. Un philosophe m'a dit que la métaphysique était tout de même autre chose que ce que j'en avais retenu. Un autre, dont la préoccupation est la dialectique, a trouvé qu'en circonscrire le domaine à Hegel et à Marx n'en donnait qu'une image assez floue.. Seuls, un philosophe irrité par la décadence de la langue et un historien fatigué par les conclusions que la politique tire de l'histoire, m'ont témoigné quelque sympathie - ou quelque indulgence.
Je sais, certes, les insuffisances de ce travail : elles sont celles de tous les travaux de tous les défricheurs. Je ne voudrais cependant pas qu'on en allongeât la liste en y ajoutant tout ce que, de propos délibéré, j'ai systématiquement écarté du sujet parce que sans rapport avec lui. Je dirai donc aux lettrés que la métaphysique, par exemple, n'y intervient que dans la mesure où elle est à la source de l'équivoque révolutionnaire. Et il en est de même des autres disciplines au concours desquelles j'ai fait appel.
Que la métaphysique et ces autres disciplines soient autre chose encore, ou à l'origine d'autres équivoques, je n'en ai jamais douté mais cela n'entrait pas dans mon propos. Et que l'équivoque révolutionnaire ait d'autres raisons que, pour n'en citer qu'elles, la psychologie des foules et la biosociologie expliquent aussi, n'est que trop évident, mais j'ai seulement voulu ouvrir une voie et seulement au moyen de l'essentiel et du plus accessible.
A mes amis que la politique séduit encore, j'ai seulement pu dire qu'il n'était pas facile d'endiguer un courant. Et ici, comble de la difficulté, le courant était double : les réformistes - encore un mot qui aurait, lui aussi, bien besoin d'être explicité - enlisés dans l'action parlementaire et les révolutionnaires pour qui la violence est la seule accoucheuse des révolutions.
C'est aux seconds surtout que mon discours s'adresse. A leur actif, il y avait déjà Moscou et la Chine. Ils viennent d'y ajouter Cuba. Ils y pourraient aussi ajouter Hitler et Mussolini. Mais à quoi bon leur dire que, semblables à ces joueurs de billard maladroits, visant la blanche, ils touchent trop souvent la rouge ou que, comme l'autre, la sage-femme Violence ne sait jamais qu'après s'il s'agit d'une fille ou d'un garçon ? A leur endroit, on hésite même jusque devant le « Rentre en toi-même Octave » de la tragédie antique. Bref, ils m'ont dit redouter que mon travail n'émascule totalement un mouvement ouvrier dont l'apathie n'est déjà que trop à déplorer : comme si cette apathie n'était d'abord et avant tout intellectuelle.
Quant aux premiers, les réformistes, parce que je leur avais dit qu'à l'expérience parlementaire du socialisme belge, ils n'avaient qu'ajouté la française dans les mêmes termes, ils m'ont, dans la conversation, répliqué par le socialisme suédois et le socialisme anglais qui, assortis des coopératives de consommation et parfois de production, donnent des résultats dont on ne peut discuter la caractère appréciable, ont-ils dit. Je veux donc bien que, si l'on arrivait à dépouiller le socialisme suédois du caractère dame-patronesse dont il affuble le mouvement coopératif sur lequel il s'appuie et de leurs tendances parlementaristes les Trade-Unions qui font en Angleterre la force (?) du Labour, on puisse trouver une voie : Si…
Dans les années 1920, l'Independent Labour Party s'y est essayé en Angleterre. Vers 1928-30, des dissidents du Parti communiste allemand et de la social-démocratie l'ont tenté. en Espagne, avant 1936, le mouvement anarchiste était fortement engagé dans cette voie où, en de nombreux endroits, et au cœur même de la violence, il a voulu poursuivre ses efforts en préférant la mise en coopérative des terres à leur distribution : la violence a tout détruit. Si je suis bien informé, les anarchistes y sont actuellement engagés en Suède…
On m'excusera si je pense que cette idée est à creuser et l'expérience à reprendre où elle a échoué en des temps qui n'étaient pas mûrs, à étendre à partir des endroits où, envers et contre tant de raisons de désespoir, ses rares adeptes s'y cramponnent.
Le mouvement se prouve en marchant, dit-on. Et, pour prouver qu'il est possible de construire, peut-être eût-il fallu poser au moins la première pierre. J'ai pensé, moi, qu'il fallait d'abord préparer le terrain et, qu'en l'occurence, préparer le terrain c'était arracher l'idée de révolution aux « casseurs du grand soir » qui n'en ont jamais eu le monopole qu'abusivement.
On m'excusera donc encore si mon premier soin est de demander au lecteur le bénéfice de cette disposition d'esprit.
Paul RASSINIER (juillet 1961).
Un jour, il y a de cela vingt et un siècles, un certain Andronicus de Rhodes, philosophe de métier et péripatéticien par souci publicitaire, eut l'idée de classer les livres d'Aristote.
L'histoire, Auguste Comte et le Larousse du vingtième siècle nous disent qu'il eut assez de génie pour en faire deux parts : les livres de physiques[1], d'abord, les autres ensuite. Une classification de chef de gare, dirait-on aujourd'hui : les trains qui vont dans une direction et ceux qui vont dans toutes les autres, les voyageurs qui ont des bagages et ceux qui n'en ont pas.
A cet événement remonte, chez les philosophes de la postérité d'Aristote, cette étrange disposition d'esprit qui, à quelques très rares exceptions près, les a toujours poussés à se distinguer surtout en accordant aux idées une importance d'autant plus grande qu'elles sont plus sottes. Les premiers de la lignée sautèrent donc sur celle-ci et, au sein de la philosophie dans son sens étymologique jusque-là respecté, il y eut dès lors une philosophie restrictive dont l'objet fut l'étude des livres d'Aristote qui, dans la classification d'Andronicus de Rhodes, venaient « après les livres de physiques » (en grec : meta ta physica biblia [2]).
Lorsqu'on éprouva le besoin d'un mot pour définir la nature des préoccupations qui résultèrent de ce sectionnement enfantin, il était tout trouvé et il s'imposa dans un pluriel sans singulier possible qui lui venait de ses origines : les métaphysiques. De longs siècles durant, sacrifiant à ce souci de concision qui est le propre de toutes les langues et le facteur le plus important de leur évolution, l'adjectif étant pris comme substantif, on parla des métaphysiques et sous-entendant des livres d'Aristote, comme aujourd'hui les mathématiques parlent des dérivées en sous-entendant des fonctions.
S'il est vrai qu'il faille voir dans ce fait divers à peine digne de figurer au catalogue des drôleries, les origines d'un mot que celui auquel il eût été le plus utile, Aristote lui-même, n'éprouva jamais le besoin d'inventer, le dommage n'était cependant pas grand : les métaphysiques entraient encore dans l'histoire avec un contenu assez vaste et assez substantiel pour que fissent figure de trissotins, tous ceux qui, dans la suite, seraient tentés d'affranchir les spéculations intellectuelles, les mécanismes de la pensée et la pensée elle-même, des réalités matérielles que sont les choses de la nature, point de départ nécessaire de toutes les démarches de l'esprit dans la philosophie aristotélicienne.
Qu'il en ait été autrement et que, dans son acception moderne, prenant la suite des métaphysiques, la métaphysique n'ait plus d'autre objet que la recherche des causes premières et des premiers principes dans un contexte défini par une pensée qui se prétend sans consubstantialité et ne se veut nourrir que d'elle-même, c'est à la scholastique qu'on le doit et c'est une histoire tout aussi savoureuse.
L'un des livres d'Aristote classés dans la seconde catégorie par Andronicus de Rhodes, s'ouvrait sur une phrase qui, pour enchaîner avec ses précédentes études et prendre rang, commençait justement par ces mots : Meta ta physica… Il n'en fallut pas plus pour que celui-ci prit le pas sur tous les autres dans les préoccupations des philosophes, et cette conjonction fortuite de circonstances eut d'abord des effets heureux : jusqu'à Saint-Thomas d'Aquin, c'est-à-dire une bonne douzaine de siècles durant, le contenu de ce livre[3] a ramené la philosophie à l'objet qui lui était imposé par l'étymologie.
Mais, de même que la mathématique passa au pluriel pour mieux enregistrer le nombre incalculable de traités qui, la prenant pour objet, la compartimentèrent en branches distinctes, les métaphysiques, signalées à l'attention par un seul dans une ambiance où dominait, au surplus, une tendance nettement caractérisée à la restriction du champ de leurs investigations, passèrent, en sens inverse, au singulier par un simple trope : la métaphysique[4] Et ce singulier, saint Thomas d'Aquin (1255-1274) se chargea de le rendre plus singulier encore.
Au XIIIe siècle, l'Église est à l'apogée de sa puissance temporelle dans le monde occidental et elle fignole la mise en place du dispositif de propagande qui le lui a livré. Son coup de maître a été le baptême de Clovis auquel ont fait écho le couronnement de Charlemagne et Canossa. Cinq siècles de domination romaine lui ayant appris que le repli sectaire, la bravade, la vie en marge des lois, le mépris hautain des mœurs païennes, les invectives et les malédictions bibliques conduisaient seulement aux arènes, elle avait, dès la chute de l'Empire et à l'intention des nouveaux maîtres, remplacé par les grâces et les sourires de la séduction, une méthode qui avait, jusque-là, consisté à prendre le taureau par les cornes.
Adroitement prolongé par la sanctification de tous les hauts-lieux du paganisme et l'utilisation rationnelle de toutes les superstitions du monde barbare, l'opération Clotilde avait fait pousser des cabanes d'ermites, puis des chapelles souvent jouxtées à des monastères près de toutes les sources, au pied de tous les arbres, en contrebas de tous les temples en ruines et le dieu nouveau y avait été tenu sur les fonts baptismaux par les rites anciens « rewrités ». Sur les emprunts du christianisme aux symboles et aux rites des religions antérieures sur leur accommodation qui prit surtout les allures d'une véritable annexion, un grand nombre d'auteurs dont Joseph de Maistre (Du Pape) et Salomon Reinach (Orpheus) écrivirent plus tard des choses fort pertinentes.
De même que les chapelles monastiques avaient très logiquement été appelées à prendre le relais des cabanes d'ermite, descendant dans le peuple et s'y mêlant, les premières « Maisons du Peuple » que furent les basiliques[5] prirent un jour celui des chapelles et ouvrirent les voies aux églises romanes et aux cathédrales, annexes de bâtiments conçus pour la vie érémitique. C'est alors qu'apparurent les premières résistances de l'esprit : les hérésies dont certaines trouvèrent des appuis non négligeables chez les barons. Très vite, les docteurs de la foi s'aperçurent qu'elles menaçaient de jeter bas tout l'édifice et que les bûchers ne réussiraient à les enrayer que s'ils étaient doublés par une idéologie fondée sur une assise plus substantielle que les mythes primitifs, si adroitement utilisés qu'ils soient. L'aventure elle-même de ce fils de Dieu fait homme ressemblait de plus en plus à celle du fils d'un homme fait dieu et, banalisée à un niveau élémentaire au-delà de toute mesure, en s'appuyant sur des faits lointains à la fois dans l'espace et dans le temps, se heurtait aux exigences de la raison raisonnante et menaçait de n'être plus une nourriture intellectuelle suffisante si on ne lui donnait pas un support systématique.
On y mit le prix, on visa haut : Aristote. Choisi pour être ce support, le plus grand génie de tous les temps, l'homme qui avait fixé pour près de vingt siècles les limites du savoir humain fut annexé comme une simple source, un arbre quelconque ou un tas de pierres qui avaient été un temple.
Importés en Occident par les clercs arabes[6] et les rabbins juifs, les écrits d'Aristote y avaient fait, tout au long du XIIe siècle, des dégâts considérables dans toutes les sectes chrétiennes. Par les conséquences de l'hérésie catarrhe dite albigeoise, dont il avait été le témoin oculaire dans le sud de la France, saint Dominique eut le premier la révélation de leur importance et, pour les neutraliser, l'idée à la fois de s'adresser aux femmes et de créer l'ordre des Frères Prêcheurs que, renouvelant la tactique du Christ avec les apôtres, il arracha aux monastères pour les jeter dans le siècle (1215)[7].
Mais, ces Frères Prêcheurs, il les fallait pourvoir en arguments. Prendre de front l'entreprise judéo-arabe de vulgarisation aristotélicienne était très aléatoire : l'Église ne se sentait pas en position de force et, effectivement, elle ne l'était pas. Par contre, renouveler contre les écrits d'Aristote l'exploit de saint Augustin contre ceux de Platon au Ve siècle paraissait plein de promesses.
On sait peut-être qu'en lui faisant, comme par manière de lui rendre hommage, les emprunts qui lui paraissaient les plus susceptibles de le perdre, saint Augustin avait réussi à éliminer Platon à son profit grâce à une suite de propositions dont la formulation vicieuse et l'enchaînement cavalier[8] habilement dissimulés par le ton cauteleux n'étaient tout d'abord point apparus. Les maîtres de l'ordre dominicain décidèrent donc de vulgariser les écrits d'Aristote en les infléchissant dans le sens de la doctrine chrétienne. Et la papauté les y encouragea[9].
L'opération se fit en deux temps.
Le premier dominicain qui vit tout le parti que l'Église pourrait tirer des écrits d'Aristote était un homme de valeur et un savant d'origine souabe : Albert de Bollstaedt (1193-1280) qui enseigna sous le nom de Magister Albertus et fut canonisé sous celui de saint Albert le Grand. La mathématique, la physique, la chimie et la philosophie lui étaient aussi familières que la théologie. Les travaux des clercs arabes et des rabins juifs sur Aristote l'avaient frappé et ils les avait minutieusement étudiés, - si minutieusement que, grâce à eux, il avait réussi à reconstituer la philosophie aristotélicienne dans son ensemble et été séduit par sa méthode : la logique et plus particulièrement l'art du sylogisme dont il espérait que, les progrès de la science aidant, il lui permettrait d'établir indiscutablement l'existence de Dieu, à la fois comme un esprit, abstraction des abstractions, pensée des pensées (le é noésis noésos noésis d'Aristote) et cause première de tout, c'est-à-dire du Dieu des chrétiens et non d'Aristote lui-même[10].
En 1215, le quatrième concile de Latran décida que chaque Église métropolitaine devait entretenir un maître de théologie « chargé d'instruire les clercs de l'Église et les étudiants pauvres ». Cette mesure qui recoupait les préoccupations de saint Dominique et les complétait utilement avait déjà été envisagée par le troisième concile de Latran (1179) qui ne lui avait donné suite que pour les cathédrales. Elle répondait, d'autre part, à un besoin d'un autre ordre : les universités qui étaient nées à Paris de l'affaire Abélard (1102-1136) et contre les dogmes ; qui se développaient dans la forme de corporations semblables à celles des métiers mais privilégiées (exemptes d'impôts) si le droit d'enseigner leur était reconnu ; qui échappaient au contrôle de l'Église et dont la prise en mains était indiquée au titre de moyen de propagande.
Albert le Grand fut donc envoyé comme maître de théologie successivement à Ratisbonne, Cologne et Strasbourg puis, vers 1245 à Paris. Il y eut un succès considérable, - si considérable que les étudiants se pressant à ses cours au delà de toute mesure, il était obligé de les faire sur la place publique[11]. On attribue ce succès au fait que sa théologie était largement ouverte aux données de la science et à une philosophie dans laquelle il faisait, au fur et à mesure de ses découvertes, une place de choix à Aristote. Sans doute faut-il y ajouter ce souci constant dont jamais il ne se départit, qui était sa manière d'être objectif et qui consistait à séparer toujours et sans rien taire, ce qui était du domaine de la raison et ce qui était du domaine de la foi. De lui date le célèbre Aristoteles dixit… sur lequel vécut tout le Moyen Age et qui fut si souvent utilisé pour lui faire dire n'importe quoi.
Si elle appartenait à l'irrationnel, la foi d'Albert le Grand ne limitait cependant pas le domaine de la raison au point de l'empêcher de s'agrandir à son détriment puisqu'elle cultivait un rationalisme authentique. A ce qu'il semble et à ma connaissance, du moins. Il n'y aurait alors rien ou que peu de chose à lui reprocher.
Il n'en va pas de même de saint Thomas d'Aquin, son élève. Celui-ci était un politique avisé. Un fanatique aussi et, comme tous les fanatiques, un travailleur acharné, infatigable. Son œuvre écrite est immense et la pensée d'Aristote exposée sous forme de commentaires interprétatifs en est la clé de voûte : les physiques, les métaphysiques, la morale à Nicomaque, les politiques, etc. C'est avec les métaphysiques qu'il franchit un pas dont son maître n'eût sans doute pas eu l'idée sans s'horrifier lui-même et qui consista, identifiant la cause première et Dieu, au moyen du sophisme, à faire d'Aristote la caution de l'existence d'un Dieu dont il démontrait qu'il ne pouvait être que celui des chrétiens[12]. Dans cette entreprise, le démiurge de Platon (dont Aristote avait été l'élève) ne lui fut pas d'un moindre secours : il n'y a, en effet pas loin, de l'ouvrier qui organise à celui qui crée lorsqu'il s'agit d'un monde.
Pour atteindre le but, point n'était besoin de beaucoup de génie : il suffisait, en se donnant les apparences d'étudier Aristote dans son intégralité, de mettre l'accent sur la partie de ses écrits qui traitait de la et des causes premières, de la pensée pure et de Dieu, c'est-à-dire sur la ligne d'arrivée de sa philosophie.
Des Métaphysiques déjà devenues la Métaphysique par un trope estudiantin, il ne resta plus qu'un chapitre d'où le mot tira son premier sens dans tous les dictionnaires à partir du moment où la nécessité en fut reconnue : « étude des causes premières et des premiers principes »[13] . L'Église ayant réussi à s'emparer des universités par le moyen de la Sorbonne et à contrôler l'enseignement qu'on y donnait, la thèse de saint Thomas d'Aquin y fut adoptée[14] sur ce point comme support de toute la philosophie durant tout le Moyen Âge et les humanistes purent, à juste titre, accuser la philosophie de n'être plus que la servante de la théologie (Ancilla theologiae)
Depuis saint Thomas d'Aquin, le mot a évolué. Kant lui faisait désigner « l'inventaire systématique de toutes les richesses intellectuelles qui proviennent de la raison pure », c'est-à-dire des idées et des principes que l'intelligence tire de son propre fonds, sans le concours de l'expérience. En le rappelant et en y comprenant les péjoratifs, Littré l'enregistre avec six sens dont les deux premiers sont « Science des principes, plus élevée et plus générale que toutes les autres, de laquelle toutes les connaissances tirent leur certitude et leur unité » et « théorie des idées ».
Si loin des origines que soient ces définitions, il semble que la faveur des philosophes aille actuellement à un sens qui les amalgame sans cesser de traduire un mépris hautain des méthodes expérimentales.
Mais, comme pour revenir à saint Thomas d'Aquin, préfaçant un livre répandu à profusion dans toutes les classes de philosophie de France sur recommandation de l'Administration, un inspecteur général de l'Instruction publique, agrégé de philosophie, s'exprime ainsi : « Il nous faut en premier lieu, proposer à nos jeunes lecteurs de réfléchir au titre même de cet ouvrage. Le programme a conduit les auteurs[15] à l'intituler : Métaphysique. Cette soumission aux habitudes - qu'eût approuvée Montaigne - est très sage. Il faut pourtant s'entendre sur le sens, la portée, les implications du terme. A le prendre dans un sens authentique, il ne s'appliquerait bien qu'au dernier chapitre du programme et du livre, au chapitre consacré au problème de Dieu. »
Évoquant la métaphysique, Voltaire parlait déjà de « galimatias » et faisait dire à Candide : « Quand un homme parle à un autre homme qui ne le comprend pas et que celui qui parle ne comprend pas non plus, ils font de la métaphysique. »
Malgré Bergson qui, dans un de ses rares bons moments, voulut revenir à Aristote et essaya de doter la métaphysique d'une méthode procédant comme dans les sciences positives « à l'examen expérimental des lignes de faits successives que le raisonnement prolonge au-delà de l'expérience » rien n'est changé depuis Voltaire : parce que, après vingt et un siècles de disputes sans éclat où la cuistrerie gendelettriste l'emporta trop souvent, les philosophes se considèrent toujours comme libres d'apporter au mot, chacun en ce qui le concerne, le sens qu'il désire lui trouver, ils ne se comprennent pas entre eux et, à plus forte raison, ne pouvons-nous pas les comprendre.
Pour tout dire, en suscitant chez eux et particulièrement chez les plus discutables qui sont le plus grand nombre, la tentation de créer un mot dont nul besoin n'était[16], Andronicus de Rhodes nous a mis dans un bien mauvais pas, car les dégâts ne s'arrêtent pas là.
Au nom d'une métaphysique dont ils n'ont, jusqu'ici réussi à définir ni le contenu, ni la méthode, les philosophes n'émettent rien moins que la prétention de représenter « une science plus élevée que toutes les autres » et « de laquelle toutes les connaissances tirent leur certitude ». On reste confondu à la pensée que, poursuivant avec l'esprit de système que l'on sait, une certitude sur les rapports à établir entre E M et G, Einstein n'ait, toute sa vie durant, pas un seul instant songé à l'aller chercher à portée de sa main, c'est-à-dire chez n'importe lequel des professeurs de philosophie qui extravaguent entre Trifouilly-les-Oies et Janson de Sailly.
En réalité, tout cela est d'un grotesque auquel ajoute encore l'effroyable jargon dans lequel la prétention est émise. Et Jean Rostand a eu, décidément, bien raison de préférer la compagnie des crapauds à celle des métaphysiciens (sic) de la philosophie : au moins a-t-il fait, microscope en main - ce microscope dont Aristote regrettait tant de ne disposer pas ! - la preuve que la philosophie elle-même pouvait tirer un bien plus grand bénéfice de l'observation méthodique des premiers que de ce que l'intelligence des seconds trouvait « dans son propre fonds, sans le secours de l'expérience ».
Partant de cet exemple et d'une multitude d'autres dont plus d'un ne sont pas moins illustres, beaucoup de bons esprits en sont arrivés à penser qu'il n'y avait aucun inconvénient ni à ce que les philosophes ne se comprennent pas entre eux, ni à ce que nous ne les comprenions pas.
Ainsi, de toutes les erreurs commises en cette affaire, la plus lourde de conséquences le fut-elle par les honnêtes gens sur qui retombe alors la responsabilité de ce climat intellectuel dans lequel, au nom d'une métaphysique dont aucun d'eux n'a jamais été capable de dire correctement et exactement en quoi elle consiste[17] les philosophes ont toujours pu proclamer, sans provoquer d'autres réactions qu'une indifférence polie tout au plus émaillée de haussements d'épaules contenus et de sourires discrets, qu'ils étaient, seuls, habilités à conduire aux certitudes de tous ordres. Comme d'autre part, les philosophes d'aujourd'hui sont une institution d'État - ils enseignent, hélas ! - il ne faut pas s'étonner que le domaine de la pensée soit tout entier et à ce point, inhibé par cet « esprit dominateur » dont ils se plaignent que manquent leurs élèves mais qui, certes, ne leur manque point à eux.
Pratiquement, voici où nous en sommes : les philosophes enseignants ont la haute main sur l'enseignement secondaire, son contenu, ses méthodes, et c'est, malgré le nombre ridiculement bas de ceux qui réussissent à en franchir les étapes successives aux âges prescrits par les instructions ministérielles qu'ils ont eux-mêmes rédigées, ce qui explique les difficultés auxquelles se heurtent ceux qui le veulent réformer.
Sur l'enseignement primaire, leur influence ne s'exerce qu'au deuxième degré par le truchement de tous les laissés pour compte de l'enseignement secondaire auxquels la communale a été livrée par la suppression de l'enseignement primaire supérieur : un trop grand nombre des instituteurs d'aujourd'hui sont les bacheliers ou non qui, n'ayant pas pu faire autre chose se sont repliés sur l'emploi et qui, bien que n'ayant jamais été capables d'apprendre l'orthographe - que, d'ailleurs, on ne leur a jamais sérieusement enseignée ! - se sentent néanmoins supérieurement aptes à démontrer que la métaphysique est la science des sciences.
Ce sont ces illettrés - pas de leur faute, bien sûr, mais illettrés quand même - qui sont chargés d'établir les premiers contacts entre les populations et la culture. Comme ils sont ambitieux - on leur a enseigné qu'il fallait avoir un « esprit dominateur » et cela, ils l'ont retenu - la plupart d'entre eux se retrouvent un jour ou l'autre dans la politique, ce suprême espoir de tous les ratés des métiers académiques, et là, ils dénaturent tout dans le même charabia et avec le même brio dont leurs maîtres font preuve pour dénaturer la philosophie. On déplore souvent l'incroyable état de délabrement intellectuel du peuple : il a bien des excuses, le peuple.
Si les entreprises des philosophes rencontrent quelques difficultés, c'est seulement dans l'enseignement supérieur où les mathématiques, les sciences physiques et, d'une manière générale, ces sciences dites expérimentales qui s'enseignant l'outil à la main ou en salopette, résistent assez bien à la logomachie métaphysique.
Mais les savants authentiques sont modestes. Ils ne veulent rien dominer, ni personne. En cela ils sont les vrais philosophes : se souvenant que, privé du microscope, Aristote lui-même se sentait inférieur à sa tâche, que Pascal s'était retrouvé grandi à ses propres yeux d'avoir inventé une machine à calculer, que les idées sur le mouvement perpétuel étaient suggérées à Descartes par les horloges qu'il construisait tandis que Newton retirait le plus grand profit de la chute des pommes et Galilée de l'observation des lampes suspendues dans les cathédrales, ils songent surtout à doter l'intelligence humaine, déjà pourvue de la logique d'Aristote qui lui suffit toujours amplement comme méthode, des instruments qui lui sont nécessaires comme moyen pour continuer à faire reculer toujours plus loin les frontières de l'inconnu.
A leurs yeux, les conditions sociales provoquent chez les individus des réactions intellectuelles beaucoup plus passionnelles qu'objectives et d'origines bien trop diverses pour que la valeur d'une thèse quelconque soit fonction du nombre de ses partisans. Le nombre, c'est l'opinion publique et l'opinion publique est trop peu susceptible d'exprimer autre chose que l'avis des incompétents pour qu'ils se résolvent à en appeler à elle et à prendre ouvertement des positions de caractère polémique.
Cette attitude est évidemment la sagesse même.
Mais les sciences humaines, la psychologie, la sociologie, l'économie politique, l'histoire, etc. qui l'ont, elles aussi adopté, résistent très mal à cet amphigouri métaphysique dont la plaidoirie de Petit-Jean dans Les Plaideurs et le compliment du jeune Diafoirus dans Le Malade Imaginaire resteront à jamais les plus savoureuses illustrations.
Il manque à notre temps un Molière pour philosophes ou un nouvel Aristophane pour écrire de nouvelles Nuées dans lesquelles Sartre pourrait très avantageusement tenir le rôle de Socrate et, comme lui recroquevillé dans un panier accroché au plafond de Médrano où se jouerait la pièce, sa tête dépassant comme celle des canards que les paysannes de Maupassant portaient au marché de Goderville, laisser tomber sur le choeur quelques-unes des sensationnelles absurdités qu'on trouve dans ses œuvres.
De toutes les sciences humaines, l'histoire humaine, l'histoire était à la fois la plus vulnérable et la plus menacée.
La plus vulnérable parce que, jointe à sa rareté, la fragilité du témoignage qui est son assise, ne lui laisse qu'une marge très mince entre la certitude et l'incertitude, c'est-à-dire entre elle-même et la légende.
La plus menacée parce qu'étant, comme le furent si longtemps, tour à tour, simultanément et parfois contradictoirement, ces deux piliers de la civilisation occidentale que sont les Récits homériques et la Bible, de tous les agents dispensateurs de la culture, le mieux adaptée au niveau du plus grand nombre, elle devenait par là-même le meilleur levier de l'opinion et ne pouvait manquer de susciter chez les « esprits dominateurs », le désir et le besoin de l'orienter.
De tous temps les dirigeants des peuples, rois, barons ou empereurs, présidents ou dictateurs, se sont employés à cette orientation et la méthode ne leur a pas été d'un mince secours dans l'administration des choses : le mécénat pour troubadours et ménestrels, le Père Loriquet, la presse, Ernest Lavisse, Aulard, la radio, l'histoire de la Russie sans cesse remise sur le métier, etc. en portent témoignage et les philosophes aussi qui misent également sur l'opinion, qui traînent après eux comme une lourde hérédité, l'utilisation de Socrate par les Trente Tyrans, la philosophie conservatrice de Platon si facilement utilisable par tous les régimes d'autorité et le souvenir de l'ancilla theologiae dont ils tiennent leur arrogante prétention au gouvernement des âmes par la vassalisation de toutes les sciences.
On ne dira et redira jamais assez le tort que, s'étant engagés dans cette voie, Hegel et Marx ont fait à l'histoire.
Hegel et Marx étaient des philosophes, on a trop tendance à l'oublier. Élevés dans le sérail, ils en connaissaient tous les tours et détours, ils en possédaient toutes les astuces. Ni pour l'un, ni pour l'autre, la métaphysique donc, n'avait, ni ne pouvait avoir de secrets. De fait on ne connaît aucun autre exemple d'une telle virtuosité dans la systématisation de l'a-priorisme et la pratique de l'enchaînement cavalier.
« L'histoire, disait le premier, c'est le développement de l'esprit universel.
- C'est, répliquait le second[18] une suite d'événements dont la cause première et le grand moteur (sont) le développement économique des sociétés, la transformation des modes de production et d'échange, la division de la société en classes et la lutte de ces classes. »
On rougit d'avoir à démontrer, aujourd'hui encore, que le développement économique des sociétés et celui de l'esprit universel ne sont que des faits historiques, qu'un fait historique ne peut pas plus définir l'histoire qu'une hirondelle le printemps, et que, pour tout dire dans le langage même des philosophes, le tout ne peut jamais et en aucun cas se définir par une seule de ses parties.
Toutes les conceptions de l'histoire qui sont arrivées à la notoriété, depuis que ces deux définitions ont été données, s'étant d'elles-mêmes asservies soit à l'une soit à l'autre, on n'en rougit pas moins, mais on l'explique très bien : il suffit de mettre en parallèle Hegel et Marx avec leur siècle.
Le siècle : lourdement hypothéqué par les guerres napoléoniennes dont il n'est sorti que pour se livrer à l'insurrection, l'éclatement des structures sociales à une échelle jusqu'alors inconnue, la redistribution des pouvoirs politiques dans des formes nouvelles, les rapports nouveaux entre les individus puis entre les peuples, le sentiment de l'instabilité, le désarroi des esprits, cet affaissement général du mouvement intellectuel européen, unanimement reconnu par tous ceux qui l'ont étudié et comparé avec celui des siècles précédents, etc.
Les deux hommes : esprits exceptionnellement brillants et cultivés, mais uniquement préoccupés de politique et, plus particulièrement, du problème de l'État sur lequel sont centrés tous leurs écrits, l'un l'identifiant à l'Idée le considérant comme le seul moyen de développement de l'esprit universel et le voulant renforcer, l'autre le voulant conquérir pour le détruire et, par là, libérer les sociétés de ce qu'il considérait comme la seule entrave à leur développement économique et social.
Reposant sur un sophisme, ne laissant de choix qu'entre la guerre si l'on se rallie à l'une, l'insurrection si l'on se rallie à l'autre, délaissant les spéculations de l'esprit au profit des manifestations irraisonnées de la violence érigée en système, ces deux définitions n'avaient cependant, ni l'une, ni l'autre, la moindre chance d'être prises en considération par les spécialistes de l'histoire et des sciences humaines en général. Hegel et Marx le savaient mieux que personne. Aussi, par un manque de scrupules qui est commun à tous les politiciens, n'est-ce pas aux spécialistes, mais à l'opinion publique que, descendant sur le forum, ils proposèrent leurs thèses.
Impressionnés par leur personnalité et subjugués par les réactions passionnelles du forum, les spécialistes réagirent mollement. Ils furent au surplus - et pour la plupart ils restent - déroutés à un point qu'on ne saurait dire par une forme de raisonnement qui, dans l'usage que les deux compères en ont fait, demeurera sans aucun doute à jamais la plus haute expression de cette logique purement formelle qui est le support de la métaphysique : la dialectique, dont on commence seulement à déceler qu'ils l'ont ravalée à un simple machiavélisme[19].
Ainsi, toutes les conceptions de l'histoire qui sont arrivées à la notoriété depuis plus de cent ans sont-elles seulement celles qui ont été définies dans les bistrots, les salles de rédaction des journaux à grand tirage et les réunions publiques, c'est-à-dire qui ont eu la faveur des habitués du zinc ou du Café du Commerce, des ratés qui ont trouvé refuge dans le journalisme alimentaire ou des professionnels du cahier de revendications.
Ainsi, l'humanité s'est-elle trouvée condamnée à ne plus progresser que d'apocalypse en apocalypse, dans des voies qui ne pouvaient au surplus conduire qu'à Hitler, selon le vœu de saint Hegel, ou à Staline selon le vœu de saint Marx, ce qui est, au fond, sensiblement la même chose.
Pour prononcée et soutenue par une longue habitude que soit sa tendance actuelle à ne se chercher des issues qu'en termes de rapports des forces, le mouvement de l'histoire ne pourrait être irréversible que si l'homme n'y avait aucune part ce qui n'est pas soutenable, celle qu'y ont prise Hegel et Marx ne le prouve que trop.
Il faut pourtant convenir qu'à l'ère des masses et de sa plaie intellectuelle, l'engagement des lettres, des arts et de la plupart des sciences humaines, un renversement de tendance se heurte à des difficultés sans limites.
Quelque opinion qu'on ait de l'histoire et de son rôle, la moindre de ces difficultés n'est à coup sûr pas cette ornière dans laquelle les philosophes et, à leur suite, des historiens aussi peu scrupuleux, l'ont enlisée en la voulant adosser à des définitions qui ne sont, à tout prendre, que des slogans de propagande forgés à la seule intention des partis politiques.
Désengager l'histoire, tel est le problème. Et pour commencer, en donner une définition qui ne nourrisse aucune arrière-pensée d'aucune sorte, qui n'ait aucun caractère supputatif ou conjectural et qui soit assez générale pour que, contrairement à ce qui arrive avec celle de Hegel et de Marx, aucun fait historique ne lui puisse échapper.
Ce sont là les conditions minima, sans la réunion desquelles il n'y a pas de définition susceptible d'être acceptée comme telle. Je proposerai donc celle-ci qui est peut-être une lapalissade, mais au-delà de laquelle, dans l'état actuel de la recherche, il ne semble pas qu'on puisse aller dans la précision : l'histoire est le livre de bord de l'humanité, c'est tout.
Si élémentaire et si ingénue qu'elle paraisse, cette définition dont le caractère de généralité n'est pas contestable, est en outre protégée contre les sollicitations par des servitudes assez nombreuses et assez impératives pour lui conférer une certaine dignité, sinon une dignité certaine. Le livre de bord de l'humanité a subi les outrages du temps : beaucoup de pages en ont été arrachées ou maltraitées. Beaucoup ont été comme négligemment laissées en blanc et beaucoup sont écrites dans une langue que nous ne connaissons pas ou pas encore. Les événements qui en sont la matière étant enchaînés les uns aux autres, imbriqués les uns dans les autres et s'expliquant les uns par les autres, si l'on veut établir entre eux des relations de cause à effet, il faut, avant toute chose, reconstituer le livre, retrouver les pages arrachées, réparer celles qui ont été maltraitées, remplir les blanches et déchiffrer celles que l'on ne comprend pas encore.
Jusque-là, une seule certitude : l'humanité ne sait pas d'où elle vient ni où elle va, et ne connaît que très imparfaitement quelques tronçons seulement du chemin qu'elle a jusqu'ici parcouru dans l'espace et dans le temps ; toute explication qui sera dès maintenant donnée du moindre événement ne sera jamais, dans la plupart des cas, qu'une hypothèse aventureuse que l'historien ne pourra jamais avancer qu'en son nom personnel non à celui de l'histoire.
Ceci ne veut pas dire que, lorsque le livre nous sera restitué en parfait état, si l'humanité sait d'où elle vient et par quels chemins, elle saura pour autant où elle va. Encore faudra-t-il définir un déterminisme historique infaillible et si rien ne dit, dès aujourd'hui que c'est impossible, rien ne dit non plus que c'est possible.
Mais d'abord, il faudra être capable de définir les conditions dans lesquelles le livre de bord de l'humanité sera en parfait état et complet… A mon sens, ce ne peut être que le jour où il ne sera plus possible d'insérer le moindre événement, ni entre les pages, ni entre les lignes.
Alors seulement, les raisonnements qui prendront des événements historiques pour objet pourront se réclamer d'une rigueur scientifique contre laquelle tous les efforts de cette « folle du logis » qu'est la prétendue rigueur métaphysique seront vains.
Nous n'en sommes pas là.
Si nous en serons jamais là, c'est une question que rien n'autorise à poser, sinon l'intention peu avouable de limiter le champ de la curiosité.
L'histoire étant ainsi entendue, il est, par contre, deux questions au moins qu'il faudra se résoudre à se poser un peu sérieusement et dans une autre optique, à propos de deux éléments du problème dont l'importance est capitale : le fait historique dans sa structure et sa physiologie, l'historien dans sa qualification.
Conjonction de circonstances d'origines diverses, le fait historique a des aspects multiples dont tous ne tombent pas facilement sous les sens. Pour des raisons qui tiennent au manque de méthode de la recherche historique, à la faiblesse de ses moyens d'investigation, aux intérêts politiques du pouvoir ou des factions, la mémoire des hommes n'a jamais pu retenir de ses multiples aspects, non seulement que ceux qui étaient visibles à l’œil nu, mais encore, parmi eux, que ceux dont l'exploitation servait une idéologie.
Ainsi, la vérité historique a-t-elle toujours été fonction de la méthode des recherches, du degré de perfectionnement des moyens d'investigation et de l'évolution des idéologies. Ainsi, beaucoup de faits qui seront un jour catalogués historiques ne sont, jusqu'ici, pas parvenus à notre connaissance, soit qu'ils aient échappé aux études de bonne foi, soit que des études tendancieuses aient réussi à nous les cacher. Ainsi, enfin, beaucoup des circonstances dans lesquelles se sont produits ceux que nous connaissons restent toujours ignorées de nous.
Il se trouve, d'autre part, que ces circonstances sont créées par le rapport de l'homme avec les hommes, des hommes avec leur milieu social, des divers milieux sociaux entre eux et avec le milieu naturel.
On voit alors que, pour être vraiment qualifié, l'historien doit avoir la compétence de l'anthropologue, du sociologue et du naturaliste, c'est-à-dire une culture qui ne soit étrangère à aucune des sciences humaines, qu'il s'agisse de la physiologie, de la psychologie, de la biologie ou de la biosociologie, de l'ethnologie, de l'économie politique, de la polémologie, etc. le recours à l'une ou à l'autre et parfois à toutes ensemble étant indispensable à l'étude de n'importe quel fait historique si l'on veut, comme l'usage s'en impose à bon droit de plus en plus, en établir au préalable un spectrogramme complet.
Ces vues ne sont, certes, originales que dans la mesure où le sentiment qu'elles traduisent, pour être commun à beaucoup de gens estimables, ne s'ose cependant que très timidement exprimer. Elles ne prétendent, en outre, pas le moins du monde à l'infaillibilité : s'insurgeant contre des dogmes dont le ridicule éclate, elles ne se pouvaient vouloir que dépourvues de tout caractère dogmatique et peut-être y ont-elles réussi. Leur ambition ne dépasse pas le souci de contribuer à la dissipation de certaines équivoques qui pèsent lourdement sur l'avenir de la culture.
On voit déjà comment, soigneusement entretenue par les philosophes et faisant boule de neige au long du temps, l'équivoque dans laquelle la métaphysique est née s'est progressivement étendue à l'histoire dans sa conception même à partir de la philosophie et, sous prétexte de la soustraire aux sollicitations de la légende, a seulement dépouillé la légende de sa poésie, en a fait cette autre légende pour cœurs durs qui sert uniquement de référence et de tremplin à ces aventuriers du monde intellectuel que sont les héritiers spirituels de Machiavel.
On verra maintenant comment et à quel point elle a sophistiqué et mis en condition les grands thèmes qui s'inspirent de l'histoire et en particulier l'évolution des sociétés humaines dont l'analyse correcte est son souci majeur. Et c'est ici qu'apparaîtra l'équivoque révolutionnaire, objet de cette étude.
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