AAARGH
L'Eglise triomphante. -- La décadence du Judaïsme.
-- La Pâque et les hérésies judaïsantes.
-- La Judaïsation. -- Le Concile de Nicée. -- L'antijudaïsme
théologique se transforme. -- La fin des Apologies. --
Antijudaïsme des Pères et du clergé. -- Les
Insultes. -- Hosius, le pape Sylvestre Eusèbe de Césarée,
Grégoire de Nysse et saint Augustin. -- Saint Ambroise,
saint Jérôme et saint Cyrille de Jérusalem.
-- Saint Jean Chrysostome. -- Les écrivains ecclésiastiques.
-- L'édit de Milan et les Juifs. -- Prosélytisme
juif et prosélytisme chrétien. -- Les Juifs l'Eglise
et les empereurs chrétiens. -- Action de l'Eglise sur la
législation impériale. -- Les lois romaines. --
Les vexations contre les Juifs. -- Les mouvements populaires.
-- La défense des Juifs, leurs révoltes. -- Isaac
de Sepphoris et Natrona. -- Benjamin de Tibériade et la
conquête de la Palestine. -- Julien l'Apostat et la nationalité
juive. -- Les Juifs parmi les peuples. -- Généralisation
de l'antijudaïsme. -- En Perse. -- Les mages, les docteurs
juifs et les académies juives. -- En Arabie. -- L'influence
des Juifs dans le Yemen. -- La victoire du Mahométisme
et les persécutions contre les Juifs. -- L'Espagne et les
lois wisigothiques. -- Les Burgondes. -- Les Francs et la législation
romaine. -- Le droit canonique, les conciles et le Judaïsme.
-- La situation des Juifs, leur attitude. -- Le Catholicisme.
Pendant trois siècles, I'Eglise avait eu à lutter
contre tous ceux qui liaient la grandeur de Rome au culte séculaire
des Dieux. Toutefois, la résistance du pouvoir, celle des
pontifes, celle des philosophes n'avaient pu arrêter sa
marche; les persécutions, les haines, les colères
avaient accru sa puissance de propagande; d'ailleurs elle avait
su s'adresser à ceux dont l'esprit était trouble,
dont la conscience vacillait et à qui elle apportait une
idée et cette certitude morale qui leur manquait. De plus,
à cette heure où, trop vaste, I'Empire romain craquait
de toutes parts, alors que Rome ayant abdiqué tout pouvoir
et toute autorité recevait ses Césars de la main
des légions, et que de tous les coins des provinces surgissaient
des compétiteurs à la pourpre, I'Eglise catholique
donnait à ce monde expirant une unité qu'il cherchait.
Mais, si elle lui donnait une unité intellectuelle, elle
ruinait en même temps ses institutions, ses coutumes et
ses moeurs. En effet, à Rome et dans l'Empire, les fonctions
publiques étaient en même temps civiles et religieuses,
le magistrat, le procurateur, le dux étaient aussi [42]
des prêtres, et nul acte public ne s'accomplissait sans
rite; le gouvernement était en quelque sorte théocratique,
et il finit par se symboliser entièrement dans le culte
des Empereurs. Tous ceux qui voulaient se soustraire à
ce culte étaient considérés comme des ennemis
de César et de l'Empire, on les tenait pour mauvais citoyens.
Ces sentiments expliquent l'animosité romaine contre les
religions orientales et contre les Juifs, ils expliquent les mesures
prises contre les sectateurs de Iahvé, et mieux encore
ils font comprendre les rigueurs qui furent exercées contre
les adorateurs de Mithra, de Sabazios et surtout contre les chrétiens,
car ceux-là n'étaient pas des étrangers,
comme les Juifs, mais des citoyens rebelles.
Aussi, c'est grâce à des motifs politiques que le
christianisme triompha, et encore dut-il, pour affermir sa victoire
et pour dominer, adopter beaucoup des pratiques cérémonielles
de la Rome ancienne. Lorsque les chrétiens eurent accru
leur nombre, lorsqu'ils formèrent un parti considérable,
ils furent sauvés et virent luire l'aurore de la victoire,
car les prétendants au trône purent s'appuyer sur
eux et les faire servir à consolider leur autorité.
C'est ce qui arriva pour Constantin, c'est ce que Constance peut-être
avait prévu, alors qu'il commandait les légions
gauloises. L'Église victorieuse hérita de Rome.
Elle hérita aussi de sa morgue, de son exclusivisme, de
son orgueil et, sans transition presque, de persécutée
elle devint persécutrice, disposant à son tour du
pouvoir qui l'avait combattue, prenant en main les faisceaux consulaires
et la hache et dirigeant les légionnaires.
En même temps que Jésus s'emparait de la ville superbe
et qu'ainsi commençait son règne universel, le judaïsme
agonisait en Palestine; les docteurs de Tibériade étaient
impuissants à retenir auprès d'eux les jeunes Judéens,
et "l'illustre, très glorieux, très respecté"
patriarche n'avait plus que l'ombre d'une autorité. C'est
en Babylonie que florissaient les écoles juives, c'est
là qu'était le centre de la vie intellectuelle d'lsraël,
mais partout encore où le christianisme portait son influence,
il avait à compter avec l'influence du judaïsme, et
à la combattre, bien qu'à dater de la fin du III
e siècle
elle ait peu d'importance, au moins d'une façon directe.
A cette heure, en effet, les hérésies judaïsantes
proprement dites s'éteignaient. Ces Nazaréens, ces
chrétiens circoncis, attachés à la loi ancienne
dont parlent saint Jérôme et saint Epiphane. n'étaient
plus qu'une poignée de doux croyants réfugiés
à Berée (Alep), à Kokabé dans la Batanée,
et à Pella dans la Décapole. Ils parlaient le syro-chaldaïque,
et, débris de la primitive église de Jérusalem,
ils n'exerçaient plus aucune action, noyés qu'ils
étaient au milieu des Eglises de langue grecque.
Mais, si l'Ebionisme se mourait on judaïsait quand même;
les chrétiens fréquentaient les synagogues, ils
célébraient les fêtes juives et les querelles
au sujet de la Pâque n'étaient pas closes. Une grande
partie des églises d'Orient s'obstinaient à la célébrer
en même temps que les Juifs. Il fallut le concile de Nicée
pour affranchir le christianisme de cette dernière et faible
attache qui le liait encore à son berceau. Après
le Synode, tout fut fini, du moins officiellement et au point
de vue de l'orthodoxie entre l'Eglise et le Temple, mais il fallut
encore d'autres décisions conciliaires pour empêcher
les fidèles de se conformer à l'ancien usage, et
ce ne fut qu'en 341 que s'effectua [43] l'unité de célébration
de la Pâque, lorsque le Concile d'Antioche eut excommunié
les Quartodécimans.
Quand l'Eglise fut armée, l'antijudaïsme se transforma.
Simplement théologique au début, fait de discussions
et de controverses, il se précisa, s'aggrava, devint plus
âpre et plus dur. A côté des écrits,
on vit paraître les lois; avec les lois se produisirent
les manifestations populaires. Encore les écrits se modifièrent-ils.
Pendant les siècles de persécutions l'apologétique
avait fleuri, et toute une littérature était née
du besoin qu'éprouvaient les chrétiens de convaincre
leurs adversaires. Ils s'adressaient soit aux Juifs, soit aux
païens, soit aux empereurs, et tous: Justin, Athénagore,
Tatien, Ariston de Pella, Meliton s'efforçaient de prouver
à César que leurs doctrines étaient sans
danger pour la chose publique, qu'ils pouvaient, sans sacrifier
aux Dieux, être de bons sujets, d'une obéissance
égale et d'une moralité supérieure à
celle des païens. En outre, ils démontraient aux Juifs
qu'ils étaient, eux chrétiens, les seuls fidèles
à la tradition, qu'ils accomplissaient les prophéties
et que les moindres détails de leurs dogmes étaient
prévus et annoncés par les Écritures. Vainqueur,
le christianisme n'eut plus besoin d'apologètes: César
était désormais convaincu et Cyrille d'Alexandrie
qui écrivait un ouvrage contre Julien l'Apostat fut le
dernier des apologètes. Quant à Israël, si
l'on persista, jusqu'à nos jours même, à lui
montrer son entêtement, on le fit d'une façon moins
insidieuse et moins persuasive, on lui parla en maître,
et dès le milieu du v e
siècle, les apologies proprement
dites cessent pour ne reparaître que plus tard transformées
et modifiées.
On n'essaya plus uniquement de ramener les Juifs au Christ d'ailleurs,
quelques années d'efforts avaient pu montrer aux théologiens
la vanité de leur oeuvre et combien peu leurs raisonnements,
basés le plus souvent sur une exégèse fantaisiste
ou quelques contresens de la traduction alexandrine de la Bible,
persuadaient ces endurcis qui écoutaient plutôt leurs
docteurs, et tenaient davantage à leur foi à mesure
qu'elle était plus honnie. Aux arguments, on mêla
les insultes, on vit moins dans le juif le chrétien possible
que le déicide sans remords; on injuria ces hommes dont
la persistance choquait et qui, par leur unique présence,
empêchaient le triomphe de l'Eglise d'être complet.
On s'efforça d'oublier l'origine judaïque de Jésus,
celle des apôtres, et que c'était à l'ombre
de la synagogue que le christianisme avait grandi, et cet oubli
s'est perpétué, et maintenant encore, dans la chrétienté
tout entière, qui donc voudrait reconnaître qu'il
se courbe devant un pauvre Juif et une humble Juive de Galilée?
Les pères, les évêques, les prêtres
qui avaient à combattre les Juifs les traitaient fort mal.
Hosius, en Espagne, le pape Sylvestre, Paul évêque
de Constantinople, Eusèbe de Césarée1, les injurient; ils les appellent "secte
perverse, dangereuse et criminelle".
Quelques-uns, comme Grégoire de Nysse2, restent sur le terrain dogmatique
et reprochent simplement aux Juifs d'être des incrédules
qui refusent d'accepter le témoignage de Moïse et
des prophètes sur [44] la Trinité et l'Incarnation.
Saint Augustin3
est plus violent; irrité par les objections des talmudistes,
il les appelle falsificateurs et affirme qu'on ne doit pas chercher
la religion dans l'aveuglement des Juifs, le judaïsme ne
pouvant servir que comme terme de comparaison pour démontrer
la beauté du christianisme. Saint Ambroise4 les attaquait d'un autre côté,
il reprenait les arguments de l'Antiquité, ces arguments
qui avaient servi contre les premiers chrétiens et il accusait
les Juifs de mépriser les lois romaines. Saint Jérôme5 assurait que
l'esprit immonde avait saisi les Juifs, et lui qui avait appris
l'hébreu à l'école des rabbins il disait,
songeant sans doute à la malédiction des Minéens
dont il dénaturait le sens: "faut haïr les Juifs
qui, chaque jour, insultent Jésus-Christ dans leurs synagogues";
et saint Cyrille de Jérusalem6 injuriait les patriarches juifs, prétendant
qu'ils étaient de basse race.
Mais nous trouvons ces procédés théologiques
et polémiques réunis dans les six sermons prononcés
à Antioche par saint Jean Chrysostome7 contre les Juifs; l'analyse de ces
homélies nous permettra de nous rendre compte des procédés
de discussion et aussi de la situation réciproque deschrétiens
et des Juifs, et des rapports existant entre eux.
Les Juifs, dit Chrysostome dans le premier de ses sermons, sont
des ignorants qui ne comprennent pas leur loi et par conséquent
sont des impies. Ils sont des misérables, des chiens, des
cervelles obstinées, leur peuple est semblable à
un troupeau de brutes, de bêtes féroces. Ils ont
repoussé Christ, donc ils ne sont aptes qu'au mal. Leurs
synagogues sont comparables à des lieux de spectacle, ce
sont des cavernes de brigands, la demeure de Satan. Obligé
qu'il est de reconnaître que les Juifs n'ignorent pas le
Père, il ajoute que cela est peu, puisqu'ils ont crucifié
le Fils, qu'ils repoussent l'Esprit et que leur âme est
habitée par le démon. Aussi, faut-il se défier
d'eux, il faut prendre garde à la Maladie juive. Et
Chrysostome apostrophe ses fidèles: Ne fréquentez
pas les synagogues, crie-t-il, ne suivez pas le sabbat, les jeûnes
et les autres rites juifs. Si vous rencontrez des judaïsants,
avertissez-les du péril, car vous êtes l'armée
du Christ, ne vous laissez pas détourner, ce serait de
la démence extrême. Que retirerez-vous de ce repaire
d'hommes qui nient Moïse et les prophètes? Si les
doctrines juives excitent votre admiration, vous devez trouver
fausses les doctrines chrétiennes.
Le second sermon renouvelle encore ces diatribes, il atteste les
soucis que l'influence juive causait à Chrysostome. "Nos
brebis, clame-t-il, sont entourées par les loups juifs",
et il répète: Fuyez-les, fuyez leurs impiétés,
ce ne sont pas d'insignifiantes controverses qui nous séparent
d'eux, mais bien la mort du Christ. Si vous pensez que le Judaïsme
est le vrai, laissez l'Eglise, sinon quittez le Judaïsme.
Ne savez-vous pas que les Juifs sacrifient en tous les endroits
de la terre, excepté au seul endroit où le sacrifice
est valable, c'est-à-dire à [45] Jérusalem;
ignorez-vous que là seulement ils peuvent célébrer
la Pâque, ainsi que le dit la loi8; ne vous conformez donc pas à
leur Pâque illusoire.
Les quatre autres sermons sont plus théologiques. Chrysostome,
s'emparant des invectives des prophètes, traite bien les
Juifs de voleurs, d'impurs, de débauchés, de rapaces,
d'avares, d'artisans de ruses, d'oppresseurs des pauvres qui ont
mis le comble à leurs crimes en immolant Jésus,
mais il ne se borne pas à cela. Il donne des arguments
pour combattre les controverses qui devaient être très
actives à Antioche. Il fait l'apologie de l'Eglise, il
montre qu'Israël est dispersé à cause de la
mort du Christ: il tire des prophètes, des récits
bibliques, les preuves de la divinité de Jésus,
et il recommande à ses ouailles de ne pas accourir aux
sermons de ces Juifs qui appellent la croix une abomination, et
dont la religion est nulle et inutile pour ceux qui connaissent
la vraie foi. En un mot, termine-t-il, c'est une chose absurde
de frayer avec les hommes qui ont si indignement traité
Dieu, et d'adorer en même temps le Crucifié.
Ces homélies de Chrysostome sont caractéristiques
et précieuses. On y trouve toute la tactique que les prédicateurs
chrétiens emploieront pendant des siècles, ce mélange
de raisonnements et d'apostrophes, de persuasion et d'injures
qui est resté le propre de la prédication antijuive.
On saisit surtout le rôle du clergé dans le développement
de l'antijudaïsme, religieux d'abord, car l'antijudaïsme
social n'est venu que plus tard dans la société
chrétienne. En lisant ces sermons, on a un très
animé et très vivant tableau des rapports du judaïsme
et du christianisme au IVe siècle, rapports qui ont persisté
longtemps encore, jusqu'au IXe siècle environ.
Les Juifs n'étaient pas encore arrivés à
cette conception exclusive de leur personnalité et de leur
nationalité qui fut l'oeuvre des talmudistes. Leur manière
de vivre, au point de vue extérieur, n'était pas
différente de celle des peuples au milieu desquels ils
vivaient; ils se mêlaient à la vie publique, et cela
partout, en Asie Mineure comme en Italie, en Gaule comme en Espagne.
En contact perpétuel avec les chrétiens, ils agissaient
sur eux, et ne s'étant pas encore confinés dans
cet isolement farouche que plus tard leurs docteurs préconisèrent,
ils attiraient à leur culte beaucoup d'indécis et
d'irrésolus. Leur ardeur prosélytique n'était
pas morte, ils ne se rendaient pas compte qu'ils avaient définitivement
perdu l'empire moral du monde et ils persistaient à lutter.
Ils incitaient païens et chrétiens à judaiser,
et ils trouvaient des adhérents, au besoin même ils
en faisaient par force et n'hésitaient pas à circoncire
leurs esclaves. Ils étaient les seuls ennemis que l'Eglise
pouvait trouver en face d'elle, car le paganisme s'éteignait
doucement, ne laissant plus en les âmes que des survivances
légendaires, survivances qui ne sont pas mortes même
de nos jours. S'il s'opposait encore par la voix de ses derniers
philosophes et de ses derniers poètes à la diffusion
du christianisme, il ne cherchait plus, à partir du IVe
siècle, à gagner à lui ceux que Jésus
tenait en ses liens. Les Juifs, eux, n'avaient pas abdiqué:
ils estimaient au même titre que les chrétiens, être
en possession de la vraie religion, et [46] aux yeux du peuple
leur affirmation avait tout l'attrait qui émane des convictions
inébranlables. Au matin de son triomphe, I'Eglise n'avait
pas cet ascendant universel qu'elle eut plus tard, elle était
faible encore, bien que puissante, mais ceux qui la dirigeaient
aspiraient à cette universalité, et ils devaient
logiquement considérer les Juifs comme leurs pires adversaires,
ils devaient tout faire pour affaiblir leur propagande et leur
prosélytisme. Les Pères suivirent d'ailleurs en
cela une tradition séculaire; sur ce point du combat on
les trouve unanimes, et ils sont légion ceux qui, théologiens,
historiens ou écrivains, pensent et écrivent sur
les Juifs comme Chrysostome: Epiphane, Diodore de Tarse, Théodore
de Mopsueste, Théodoret de Cyr, Cosmas Indicapleuste, Athanase
le Sinaïte, Synésius, parmi les Grecs; Hilaire de
Poitiers, Prudentius, Paul Orose, Sulpice Sévère,
Gennadius, Venantius Fortunatus, Isidore de Séville parmi
les Latins.
Toutefois, après l'édit de Milan, l'antijudaïsme
ne pouvait plus se borner à des disputes oratoires ou écrites,
et il n'était plus question de querelle entre deux sectes
également détestées ou méprisées.
Avant sa conversion, Constantin, qui ne voulait pas d'abord accorder
des privilèges aux seuls chrétiens, avait reconnu,
par l'édit de tolérance, le droit pour chacun de
pratiquer la religion qu'il avait acceptée. Les Juifs étaient
ainsi mis sur le même pied que les chrétiens; les
pontifes païens, les prêtres de Jésus, les patriarches
et docteurs d'Israël jouissaient des mêmes faveurs
et étaient exemptés des charges municipales. Mais
en 323, après la défaite et la mort de Licinius
qui régnait en Orient, Constantin, vainqueur et maître
de l'Empire, soutenu par tous les chrétiens de ses états,
les traita en favorisés. Il en fit ses grands dignitaires,
ses conseillers, ses généraux, et désormais
l'Eglise disposa, pour asseoir sa domination, de la puissance
impériale. Le premier usage qu'elle fit de cette autorité
fut de poursuivre ceux qui lui étaient hostiles: elle trouva
Constantin tout disposé à la servir. D'une part,
l'empereur interdit la divination, ferma les temples, prohiba
les sacrifices, fit fondre même, pour embellir les églises,
les statues d'or et d'argent des Dieux, d'autre part, il consentit
à réprimer le prosélytisme juif et remit
en vigueur une ancienne loi romaine qui défendait aux Juifs
de circoncire leurs esclaves, en même temps, il leur enleva
une grande partie des privilèges qu'ils possédaient
et leur ferma l'entrée de Jérusalem, ne les autorisant
à entrer dans la ville que le jour anniversaire de la destruction
du temple et contre un tribut payé en argent. Ainsi, en
aggravant les charges qui pesaient sur les Juifs, Constantin favorisait
le prosélytisme chrétien, et les prédicateurs
ne manquaient pas d'exposer aux Israélites les avantages
qu'apportait le baptême. Pour encourager même les
hésitants, ceux qui, craignant la vengeance de leurs coreligionnaires,
se gardaient de l'apostasie par crainte des mauvais traitements,
l'empereur promulgua une loi qui condamnait au feu les Juifs qui
poursuivaient leurs apostats à coups de pierres9.
Cependant malgré son animosité, factice peut-être,
contre les Juifs car, on ne sait s'il faut accepter comme véridique
la lettre qu'Eusèbe [47] lui attribue10, et dont les termes sont très
violents, Constantin prit soin de les protéger contre les
coups que leur prodiguaient leurs propres renégats. Avec
ses successeurs, de semblables ménagements ne furent plus
gardés. L'influence de l'Eglise sur les empereurs fut toute-puissante.
La religion catholique devint religion d'état, le culte
chrétien fut le culte officiel, l'importance des évêques
s'accrut de jour en jour ainsi que leur prépondérance.
Ils firent passer dans l'âme des souverains les sentiments
qui les animaient et si leur antijudaïsme se manifesta par
des écrits, l'antijudaïsme impérial se manifesta
par des lois. Ces lois, le clergé les inspira, non seulement
d'ailleurs contre les Juifs, mais aussi contre les hérétiques.
Cela est tellement vrai que, pendant ce Ve siècle fertile
en hérésies, les orthodoxes furent inquiétés
parfois, lorsque les théologiens hérésiaques
conduisirent les Empereurs.
De ces lois, édictées toutes du IV e au VIIe siècle,
la plupart sont dirigées contre le prosélytisme
juif. On renouvelle les défenses faites à ceux qui
circoncisent des chrétiens11, on condamne les contrevenants à
l'exil perpétuel et à la confiscation des biens.
On défend aux Juifs d'avoir des esclaves chrétiens12; on leur
interdit d'épouser des femmes chrétiennes, comme
aux Juives d'épouser des chrétiens et on assimile
de telles unions aux crimes d'adultère13. D'autres lois favorisent la propagande
et le prosélytisme parmi les Juifs, soit directement, en
protégeant les apostats14
et en empêchant les Juifs de déshériter leurs
fils et petits-fils convertis15,
soit indirectement et au moyen de mesures vexatoires. Ces mesures
vexatoires consistèrent d'abord à restreindre les
privilèges des Juifs. On décida que l'argent qui
était envoyé en Palestine par les Israélites
serait versé dans le trésor impérial16; on leur défendit d'exercer
les fonctions publiques17;
on leur imposa les charges curiales, si dures et si oppressives18; on leur
enleva à peu près leurs tribunaux spéciaux19. Les vexations
ne se bornèrent pas à cela; on tracassa même
les Juifs dans l'exercice de leur culte; on réglementa
leur façon d'observer le sabbat20, on les obligea à ne pas célébrer
leur Pâque avant les Pâques chrétiennes, et
Justinien alla jusqu'à les contraindre à ne pas
réciter la prière journalière, le Schema,
qui proclamait le Dieu un contre la Trinité.
Encore, et malgré la bienveillance impériale, l'Eglise
n'avait pas été absolument libre de ses mouvements
sous Constantin. En dépit des restrictions que le souverain
avait mises à la liberté religieuse des païens
et des Juifs, il avait été obligé à
de certains ménagements; les adorateurs des Dieux étaient
nombreux encore sous son règne, et il n'osait pas provoquer
des émeutes dangereuses. Les Juifs [48] bénéficièrent,
jusqu'à un certain point de ces hésitations. Avec
Constance tout changea. Constantin, baptisé seulement au
lit de mort par Eusèbe de Nicomédie, avait été
un politique et un sceptique qui s'était servi du christianisme
comme d'un instrument; Constance fut un orthodoxe, un orthodoxe
intolérant et fanatique comme le clergé et les moines
de son temps. Avec lui, l'Eglise devint dominatrice, et son pouvoir
s'exerça dès lors, en grande partie, par la vengeance,
elle eut à coeur, semble-t-il, de faire chèrement
payer à ses persécuteurs d'antan tout ce qu'elle
avait souffert. Sitôt armée, elle oublia ses plus
élémentaires principes, et elle dirigea contre ses
adversaires le bras séculier. Les païens et les Juifs
furent poursuivis avec la plus dure âpreté; ceux
qui sacrifiaient à Zeus comme ceux qui adoraient Jehovah
se virent maltraités, et l'antijudaïsme marcha de
concert avec l'antipaganisme.
Les docteurs juifs de Judée furent exilés, on les
menaça de mort s'ils persistaient à donner leur
enseignement, on les obligea à abandonner Tibériade,
et même à fuir la Palestine, tandis que dans toutes
les provinces de l'Empire on leur déniait leurs droits
de citoyens romains. Aux lois, s'ajoutèrent des tracasseries
nombreuses. Pendant le séjour en Judée des légions
romaines qui allaient combattre le roi des Perses, Schabur II,
les Juifs furent traités comme les habitants d'un pays
conquis. On les soumit à de durs impôts, on les força
à payer la taxe judaïque, ainsi que des patentes et
des amendes nouvelles, on les contraignit à cuire le pain
pour les soldats pendant les jours de sabbat et de fêtes.
Durant ce temps, par les villes, les moines et les évêques
parlaient contre les païens et les Juifs, ils surexcitaient
contre eux les populations chrétiennes, et ils conduisaient
des bandes fanatiques à l'assaut des temples et des synagogues.
Sous Théodose I er
, sous Arcadius, on brûle des
synagogues à Rome et à Callinicus en Mésopotamie.
Sous Théodose II, à Alexandrie, saint Cyrille ameute
la foule, les anachorètes entrent dans la ville, ils massacrent
ceux des Juifs et des païens qu'ils rencontrent, ils tuent
Hypathie, ils saccagent les synagogues, ils incendient les bibliothèques,
ils chassent tout ce qui n'est pas chrétien, malgré
les efforts du préfet Oreste que l'empereur désavoue.
A Imnestar, près d'Antioche, l'ascète Siméon
accomplit la même oeuvre et sous Zénon, des scènes
semblables se reproduisent à Antioche. Une furie de destruction
s'empare des chrétiens, on dirait qu'ils veulent anéantir
jusqu'au souvenir du vieux monde pour préparer le doux
règne du Christ.
Les Juifs cependant ne restaient pas impassibles en face de leurs
ennemis, ils n'avaient point acquis encore cette opiniâtre
et touchante résignation qui les caractérisa plus
tard.
Aux discours véhéments des prêtres, ils répliquaient
par des discours, aux actes ils répondaient par des actes;
au prosélytisme chrétien qui s'exerçait parmi
eux, ils opposaient leur prosélytisme et vouaient aux malédictions
leurs apostats. Les prédications les plus violentes retentissaient
dans les synagogues. Les prédicateurs juifs tonnaient contre
Edom, c'est-à-dire contre Rome, la Rome des Césars
devenue la Rome de Jésus, qui violait les consciences après
avoir violé la nationalité. Ils ne se bornaient
pas à des lieux communs oratoires, ils [49] excitaient
leurs frères à la révolte. Pendant que Gallus,
neveu de Constance, gouvernait les provinces orientales, Isaac
de Sepphoris soulevait les Judéens; il était aidé
dans ses entreprises par un homme intrépide, Natrona, que
les Romains nommaient Patricius. "Natrona criait Isaac nous
délivrera d'Edom comme Mardochée et Esther nous
ont délivrés des Mèdes, comme les Hasmonéens
nous ont libérés des Grecs." Les Juifs prirent
les armes, mais ils furent durement réprimés par
Gallus et son général Ursicinus. On égorgea
les femmes les vieillards et les enfants, Tibériade et
Lydda furent à demi détruites, Sépphoris
fut rasée, et les souterrains de Tibériade s'emplirent
de fugitifs qui s'y tinrent cachés pendant des mois pour
échapper aux recherches et à la mort.
Sous le règne de Phocas, les Juifs d'Antioche, las des
persécutions, des avanies et des massacres, se ruèrent
un jour contre les chrétiens massacrèrent le patriarche
Anastase le Sinaïte et régnèrent en maîtres
dans la ville. Phocas envoya contre eux une armée que commandait
Kotys, les Juifs repoussèrent d'abord les légions
impériales, mais impuissants à lutter contre les
troupes plus considérables qui furent conduites à
Antioche, ils furent réduits à se soumettre, à
se laisser égorger, mutiler ou exiler. Toutefois leur soumission
n'était qu'apparente, ils attendaient une occasion de lutter
encore: elle se présenta. Lorsque Kosru II, roi de Perse,
pour venger son gendre Maurice, dont Phocas avait usurpé
le trône, marcha contre l'empire byzantin, les Juifs se
joignirent à lui. Scharbazar envahit l'Asie Mineure, malgré
les propositions pacifiques d'Héraclius qui venait de détrôner
Phocas, et il vit venir sous ses armes les Juifs guerriers de
Galilée. Benjamin de Tibériade fut l'âme de
la révolte, c'est lui qui arma les rebelles, lui qui les
guida. Les Juifs voulaient reconquérir la Palestine, la
rendre à sa pureté que le culte chrétien
avait pour eux souillée. Ils brûlèrent les
églises, saccagèrent Jérusalem, détruisirent
les couvents, et, soulevant sur leur passage tous leurs coreligionnaires,
attirant à eux les Israélites de Damas, du sud de
la Palestine, de l'île de Chypre, ils vinrent même
assiéger Tyr, dont ils durent lever le siège. Ils
occupèrent durant quatorze ans la Judée en maîtres,
tandis que les chrétiens palestiniens se convertissaient
en masse au judaïsme. Héraclius les détacha
des Perses, qui avaient manqué à leurs promesses
en ne rendant pas à leurs alliés la cité
sainte, Jérusalem; il s'entendit avec Benjamin de Tibériade,
promettant aux Juifs l'impunité et d'autres avantages;
mais lorsque l'empereur eut reconquis ses provinces sur Kosru,
il fit, à l'instigation des moines et du patriarche Modeste,
massacrer ceux qu'il avait accueillis. Comme il avait fait serment
aux Juifs de ne les point inquiéter, Modeste le délia
de ce serment, et institua, par compensation sans doute, un jeûne
que les Maronites et les Coptes observèrent longtemps.
Mais les Juifs de Judée n'étaient qu'une poignée
et leur histoire en Palestine était close. Lorsque Julien
l'Apostat, qui avait aboli les lois restrictives de Constantin
et de Constance contre les Juifs, voulut reconstruire le temple
de Jérusalem, les communautés israélites
étrangères restèrent sourdes à l'appel
impérial: elles s'étaient détachées
de la cause nationale, du moins d'une façon immédiate.
Pour tous les Juifs de ce temps, la reconstitution du royaume
de Juda était [50] liée à l'avènement
du Messie et ils ne pouvaient l'espérer d'un philosophe
couronné; ils n'avaient qu'à attendre le roi du
ciel qui leur était promis et ces sentiments persistèrent
durant des siècles. Quand Gamaliel VI, le dernier patriarche,
mourut, le fantôme de la royauté et de la nationalité
juives, fantôme qui subsistait encore, disparut et il n'y
eut plus pour Israël, qu'un chef de l'exil, l'Exilarque de
Babylonie qui disparut au XIe siècle. D'ailleurs, les Juifs
répandus dans le monde, constitués en puissantes
et riches communautés, s'étaient créé
de multiples patries d'intérêts, et ces intérêts
les liaient au sol qu'ils occupaient. Ils ne les attachaient pas
cependant complètement, car leur religion sociale les maintenait
quand même dans un fâcheux isolement et, mêlés
à tous les peuples, ils subissaient partout où des
religions précises et dogmatiques s'établissaient,
les conséquences de leur opposition confessionnelle. Aussi
voyons-nous l'antijudaïsme fleurir non seulement dans les
contrées catholiques, mais aussi en Perse et en Arabie.
En Perse, en Babylonie, les Juifs étaient établis
depuis la captivité; après la ruine de Jérusalem
beaucoup encore se réfugièrent en cet admirable
et fertile pays, où des terres arables leur furent distribuées
et où ils vécurent heureux sous la bienveillante
autorité des Arsacides. Ils fondèrent des écoles
à Sora, à Néhardéa et à Pumbaditha,
et firent de nombreux prosélytes. Mais, au milieu du IIIe
siècle, la dynastie des Arsacides, très impopulaire,
tomba avec Artaban, et Ardéchir fonda la dynastie des Sassanides.
C'était un mouvement national et religieux. Les Néo-Perses,
les Guèbres, détestaient les Arsacides hellénisants
qui avaient délaissé le culte du feu. Le triomphe
d'Ardéchir fut le triomphe des Mages, qui sévirent
durement contre les Hellénisants, les chrétiens
d'Edesse et les Juifs, car, en Perse, l'antijudaïsme des
Mages fut lié à l'antichristianisme, et les frères
ennemis furent persécutés simultanément,
quoique les Juifs, plus nombreux, plus puissants et plus redoutables
aient eu plus particulièrement à souffrir pendant
ces périodes de trouble. Du reste, ces persécutions
ne furent jamais de très longue durée. Tourmentés
à la fin du IIIe siècle par Schabur II qui avait
amené d'Arménie à Ispahan 70 000 prisonniers
juifs, les Israélites restèrent de longues années
sans être inquiétés, mais au Ve et au VIe
siècles, sous Yesdigerd II, sous Phéroces et sous
Kavadh, des mesures de restriction furent prises, à l'instigation
des Mages. On interdit aux Juifs de célébrer le
sabbat; on ferma les écoles, on supprima les tribunaux
juifs. Pendant le règne de Kavadh, Mazdak le Mage fut le
promoteur de ces vexations. Fondateur de la secte des Zendik,
Mazdak prêchait le communisme et faisait dépouiller
Juifs et chrétiens de leurs femmes et de leurs biens. Sous
la conduite de l'exilarque Mar Zutra II, les Juifs se révoltèrent
et les chroniques persanes rapportent qu'ils vainquirent les partisans
du mage et fondèrent un état dont la capitale fut
Mahuza, ville peuplée de Perses convertis au judaïsme.
Cet état subsista sept ans, jusqu'à la mort de Mar
Zutra, qui fut vaincu et tué.
Dés lors, les Juifs connurent en Perse des alternatives
de paix et de trouble, heureux sous Kosroës Nuschirvan et
sous Kosru II malheureux sous Hormisdas IV, jusqu'au jour où,
lassés de cette situation précaire, ils aidèrent,
de concert avec les chrétiens du royaume [51] Sassanide,
Omar a s'emparer du trône de Perse, servant ainsi au triomphe
de Mahomet et des Arabes.
Cependant, les Juifs n'avaient pas eu à se réjouir
du joug musulman. Leur établissement dans l'Arabie, si
on fait abstraction des légendes qui les font arriver dès
Josué ou dès Saul, doit remonter au temps de la
captivité, à la destruction du premier temple. Le
noyau primitif fut augmenté par les fugitifs de Judée
qui gagnèrent l'Arabie au moment où Rome conquérait
la Palestine. Au commencement de l'ère chrétienne,
il y avait en Arabie quatre tribus juives, dont le centre était
Médine.
Les Juifs firent la conquête morale et intellectuelle des
Arabes, ils les convertirent au judaïsme, ou tout au moins
leur en firent adopter les rites. Les affinités des deux
peuples rendaient la chose facile d'autant que, dans le Yémen,
les Juifs avaient, à leur tour, accepté les moeurs
arabes, moeurs peu différentes de celles des Israélites
d'antan. Ils étaient agriculteurs, pasteurs et guerriers,
pillards aussi, et poètes. Divisés en petits groupes,
luttant entre eux et prenant partie dans les querelles qui partageaient
les tribus arabes, ils fondaient en même temps des écoles
à Yatrib, élevaient des temples et propageaient
leur religion jusque chez les Himyarites, avec qui les commerçants
de leur nation entretenaient des relations. Au VIe siècle,
sous le règne de Zorah-Dhou-Nowas, le Yémen entier
était juif. Avec la conversion au christianisme d'une tribu
arabe de Nedjran, les difficultés commencèrent,
mais elles furent de courte durée, car la propagande chrétienne
fut arrêtée court en Arabie par Mahomet. Mahomet
fut nourri de l'esprit juif; en fuyant la Mecque où sa
prédication avait soulevé contre lui les Arabes
fidèles aux vieilles traditions, il se réfugia à
Médine, la cité juive, et, comme les apôtres
trouvant leurs premiers adhérents parmi les prosélytes
hellènes, il trouva ses premiers disciples parmi les Arabes
judaïsants. Aussi les mêmes causes religieuses provoquèrent-elles
la haine de Mahomet et celle de Paul. Les Juifs se montrèrent
rebelles à la prédication du prophète, ils
l'accablèrent de railleries et Mahomet qui jusqu'alors
avait été disposé à entrer en composition
avec eux les répudia violemment, écrivant une Soura
célèbre, la Soura de la Vache, dans laquelle il
les invectivait cruellement. Mais lorsque le prophète eut
rassemblé autour de lui une armée de partisans,
il ne se borna pas aux injures, il marcha contre les tribus juives,
les vainquit et ordonna de ne pas prendre pour amis "les
chrétiens et les Juifs". Tous les Juifs se soulevèrent
et s'allièrent avec ceux des Arabes qui repoussaient les
doctrines nouvelles, mais l'extension du mahométisme triompha
d'eux. A la mort de Mahomet, ils étaient très affaiblis;
Omar acheva l'oeuvre. Il chassa de Khaïbar et de Whadi-l-Kora
les dernières tribus juives, ainsi que les chrétiens
de Nedjran, car chrétiens et Juifs polluaient le sol sacré
de l'Islam.
Mais partout où Omar porta ses armes, les Juifs, opprimés
en vertu de cette affinité qui les liait quand même
aux Arabes, favorisèrent le second Kalife, qui s'empara
de la Perse et de la Palestine. Omar imposa de sévères
lois aux Juifs qui l'avaient secondé; il les soumit a une
législation très restrictive, leur défendant
de construire de nouvelles synagogues, les obligeant à
porter un vêtement d'une couleur spéciale, leur interdisant
de monter à cheval, les assujettissant à un [52]
impôt personnel et à un impôt foncier. Il en
fit de même pour les chrétiens. Néanmoins,
les Juifs jouirent sous l'autorité des Arabes d'une plus
grande liberté que sous la domination chrétienne.
La législation d'Omar ne fut pas rigoureusement observée
d'une part; de l'autre la masse musulmane, malgré la différence
des religions, et en laissant de côté quelques manifestations
de fanatisme, se montra pour eux très bienveillante. Aussi
verrons-nous plus tard, lors de l'expansion islamique, les Arabes
être acclamés comme des libérateurs par tous
les Juifs de l'Occident.
La condition des Juifs occidentaux depuis l'écroulement
du fragile empire romain et la ruée des barbares sur le
vieux monde fut soumise à toutes les vicissitudes. Les
Césars, ces pauvres Césars qui s'appelaient Olybrius.
Glycerius, Julius Nepos et Romulus Augustule, tombèrent,
mais les lois romaines persistèrent; et si pendant de courtes
périodes elles ne furent pas appliquées aux Juifs,
elles restèrent toujours vivantes et les souverains germains
purent à leur gré s'en servir.
Du Ve au VIIIe siècle le bonheur ou le malheur des Juifs
dépendit uniquement de causes religieuses qui leur étaient
extérieures, et leur histoire parmi ceux qu'on appelait
les barbares est liée à l'histoire de l'Arianisme,
à son triomphe et à ses défaites. Tant que
les doctrines ariennes prédominèrent, les Juifs
vécurent dans un relatif état de bien-être,
car le clergé et même les gouvernements hérétiques
luttaient contre l'orthodoxie et se souciaient assez peu des Israélites,
qui n'étaient pas pour eux les ennemis qu'il fallait réduire.
Théodoric fit exception cependant. A peine l'empire ostrogoth
était-il assis, que le roi, poussé peut-être
par Cassiodore, son ministre, qui paraît avoir eu fort peu
de sympathie pour les Juifs -- il les qualifiait de scorpions,
d'ânes sauvages, de chiens, de licornes -- défendit
aux Juifs de construire des synagogues et essaya de les convertir.
Mais, malgré cela, il les protégea contre les agressions
populaires, et obligea le sénat de Rome à faire
rebâtir les synagogues que la foule catholique, insurgée
contre l'Arien Théodoric, avait incendiées.
D'ailleurs, en Italie, sous la domination byzantine, si tracassière
pour eux, ou sous la domination lombarde plus indifférente,
car les Lombards ariens et païens ignoraient à peu
près l'existence d'lsraël, les Juifs furent sauvegardés
des colères et des rages convertisseuses du bas clergé
et de ses ouailles par la bienveillance de l'autorité pontificale
qui, à de rares exceptions près, semble, à
dater du moment où s'accroît sa puissance, vouloir
conserver la synagogue comme un vivant témoignage de sa
victoire.
En Espagne, la situation des Juifs fut tout autre. De temps immémorial
ils habitaient la péninsule, où ils s'étaient
établis librement; leur nombre s'était accru sous
Vespasien, Titus et Hadrien, pendant les guerres judéennes
et après la dispersion; ils possédaient de grands
biens, étaient riches, puissants, honorés, et avaient
pris une grande influence sur la population au milieu de laquelle
ils vivaient. L'impression même que les peuples d'Espagne
reçurent du judaïsme persista pendant des siècles,
et cette terre fut la dernière qui vit encore une fois
le combat, à armes presque égales, entre l'esprit
juif et l'esprit chrétien. A plusieurs reprises l'Espagne
faillit être juive, et c'est faire l'histoire de ce pays,
jusqu'au XVe siècle. que de faire l'histoire de ses [53]
Juifs, car ils furent mêlés à sa littérature,
à son développement intellectuel, national, moral
et économique, de la plus intime et de ]a plus remarquable
façon. Contre les tendances, contre le prosélytisme
juifs, l'Eglise combattit dès son premier établissement
en Espagne et elle ne les extirpa complètement -- et encore!
-- qu'après douze siècles de lutte.
Jusqu'au Vle siècle, les Juifs espagnols jouirent du plus
parfait bonheur. Ils furent heureux comme en Babylonie, et en
Espagne ils retrouvèrent une autre patrie. Les lois romaines
ne les atteignirent pas là, et les prescriptions ecclésiastiques
du concile d'Elvire21,
qui interdisaient aux chrétiens d'avoir des rapports avec
eux, restèrent lettre morte.
Leur état ne fut pas modifié par la conquête
visigothique, et les Visigoths ariens se bornèrent à
persécuter les catholiques. Les Juifs jouirent des mêmes
droits civils et politiques que les conquérants,d'ailleurs
ils entrèrent dans leurs armées et ce furent des
troupes juives qui gardèrent les frontières pyrénéennes.
Avec la conversion du roi Reccared, tout changea; le clergé
triomphant accabla les Juifs de persécutions et de vexations,
et dès cette heure (589) commença pour eux une précaire
existence. Ils furent soumis à une législation tatillonne
et dure, législation progressivement édictée
par les rois Visigoths, et préparée par les nombreux
conciles qui, pendant cette période, furent tenus en Espagne.
Ces lois successives se trouvent toutes dans l'édit publié
par Receswinth (652); elles furent remises en vigueur et aggravées
par Erwig qui les fit approuver par le douzième concile
de Tolède (680)22.
On défendait aux Juifs de pratiquer la circoncision, d'établir
des différences entre les mets, d'épouser leurs
parents jusqu'à la sixième génération,
de lire des livres condamnés par ]a foi chrétienne.
On ne leur permettait pas de témoigner contre les chrétiens,
ni d'intenter contre eux une action judiciaire, ni d'exercer un
emploi civil quelconque. Ces lois, qui avaient été
constituées peu à peu, ne furent pas toujours appliquées
par les seigneurs visigoths qui vivaient dans une certaine indépendance,
mais le clergé redoubla d'efforts pour obtenir leur stricte
observance. Le but des évêques et des dignitaires
de l'Eglise était d'obtenir la conversion des Juifs et
de tuer en Espagne l'esprit judaïque, l'autorité séculière
leur prêta son appui. A plusieurs reprises, les Juifs furent
obligés de choisir entre l'exil et le baptême; c'est
de cette époque que date la formation de cette classe des
Marranes, des chrétiens judaïsants, que plus tard
l'Inquisition dispersa. Jusqu'au VlIIe siècle, les Juifs
espagnols vécurent dans cet état d'incertitude et
de détresse, ne comptant que sur la bienveillance passagère
de quelques rois, comme Swintila et Wamba. Ce fut Tarik, le conquérant
mahométan, qui les libéra, en détruisant
l'empire visigothique, avec l'aide des Juifs restés en
Espagne. Après la bataille de Xerès et la défaite
de Roderic (71 l), les Juifs respirèrent.
A peu près à la même époque, une ère
meilleure s'ouvrait pour eux en France. Ils avaient fondé
des colonies en Gaule au temps [54] de la République romaine
ou de César, et ils avaient prospéré, bénéficiant
de leur état de citoyens romains. Quand arrivèrent
les Burgondes et les Francs, leur situation ne fut pas changée
et les envahisseurs ne les traitèrent pas autrement que
les Gaulois. Leur histoire suivit les mêmes fluctuations
et les mêmes rythmes qu'en Italie et en Espagne. Libres
sous la domination païenne ou arienne, ils furent opprimés
sitôt que l'orthodoxie domina. Sigismond, roi des Burgondes,
édicta contre eux des lois dès sa conversion au
catholicisme, et ses successeurs les confirmèrent23. Quant aux Francs, qui ignoraient
l'existence des Juifs, ils se laissèrent uniquement guider
par les évêques et, après Clovis, ils commencèrent
tout naturellement à appliquer aux Juifs les dispositions
du code théodosien. Ces dispositions furent aggravées
et compliquées par l'autorité ecclésiastique
qui laissa au pouvoir séculier le soin d'executer et de
faire observer ses décisions. Du Ve au VIIe siècle
la partie du droit canonique relative aux Juifs s'élabora
en Gaule. Ce furent les conciles qui formulèrent les lois
que corroborèrent par leurs édits les rois mérovingiens.
Toute la préoccupation de l'Eglise, pendant ces trois siècles,
semble avoir été de séparer les Juifs des
chrétiens, d'empêcher la judaïsation de ses
fidèles, et d'arrêter le prosélytisme israélite.
Cette législation qui, au VIIIe siècle, était
devenue extrêmement sévère pour les Juifs
et pour les judaïsants, ne s'est pas établie d'un
seul coup; au début, dès le concile de Vannes de
465, les synodes se bornent à des défenses platoniques.
Le clergé ne disposant à cette époque que
d'une très mince autorité, ne pouvait décréter
des châtiments, et ce n'est qu'à partir du Vle siècle
que, grâce à l'appui des chefs francs, il put instituer
une pénalité progressive, applicable d'abord aux
seuls clercs qui contrevenaient aux décisions conciliaires,
puis aux laïques. Mais ces peines canoniques qui comprenaient
l'excommunication et parfois, pour les prêtres, la bastonnade,
ne visaient que les fidèles; quant aux Juifs, les synodes
ne prenaient contre eux aucune mesure afflictive c'est ce qui
a permis à beaucoup d'établir victorieusement, en
apparence, la bienveillance de l'Église vis-à-vis
des Juifs24.
Il n'en est rien cependant. Il ne faut pas oublier en effet que
l'Eglise n'avait pas le droit de légiférer civilement,
mais les règlements synodaux, les interdictions et les
défenses ecclésiastiques, les considérants
dont ils étaient accompagnés, avaient une influence
énorme sur les autorités politiques; de plus l'épiscopat
exerçait sur les rois mérovingiens ou visigoths
une directe et manifeste influence, et l'on peut affirmer que
Childebert ou Clotaire II, par exemple, ou Receswinth, donnèrent
une sanction aux décrets ecclésiastiques, et que
leurs édits furent publiés à l'instigation
des évêques.
Du reste le clergé ne se bornait pas à influencer
les proclamateurs des mesures légales, c'est lui qui, perpétuellement,
excitait contre les Juifs des populations dont l'orthodoxie n'était
pas très intolérante.
[55]
C'est sous la conduite de ses prêtres que la foule se ruait
contre les synagogues et qu'elle mettait les Juifs dans l'alternative
du massacre, de l'exil ou du baptême.
Toutefois, il ne faudrait pas se représenter l'état
des Juifs à cette époque comme très misérable.
Du côté juif, comme du côté chrétien,
on observe un mélange de tolérance et d'intolérance
qui s'explique, soit par le mutuel désir de faire des prosélytes,
soit même par une certaine bienveillance religieuse réciproque.
Les Juifs se mêlaient à la vie publique, les chrétiens
mangeaient à leur table25,
ils s'unissaient entre eux26,
ils prenaient part aux deuils et aux réjouissances comme
aux luttes des partis. Ainsi les voit-on à Arles se liguer
avec le parti visigoth contre l'évêque Césaire27 et plus
tard suivre les funérailles du même évêque
en criant: Voe voe! Ils étaient les clients des
grands seigneurs (comme en témoignent deux lettres de Sidoine
Apollinaire28),
et ceux-ci les aidaient à se soustraire aux ordonnances
vexatoires. En beaucoup de régions, les clercs les fréquentaient
et de même que bien des chrétiens venaient dans les
synagogues, des Juifs assistaient aux offices catholiques pendant
la durée de la messe des catéchumènes. Ils
résistaient autant que possible aux efforts faits pour
les convertir, efforts nombreux, parfois accompagnés de
violences, malgré les recommandations de quelques papes29, et ils
controversaient hardiment avec les théologiens qui tendaient
de les persuader par les mêmes moyens qu'employèrent
les Pères des âges précédents. Nous
reparlerons de ces controverses et de ces écrits lorsque
nous étudierons la littérature antijuive.
Ainsi, comme on a pu le voir, durant les sept premiers siècles
de l'ère chrétienne, l'antijudaïsme eut des
causes exclusivement religieuses, et il fut à peu près
uniquement dirigé par le clergé. Les excès
populaires, la répression législative, ne doivent
pas faire illusion, car jamais ils ne furent spontanés,
et leurs inspirateurs furent toujours des évêques,
des prêtres ou des moines. Ce n'est qu'à partir du
VlIIe siècle que des causes sociales vinrent s'ajouter
aux causes religieuses, c'est après le VIIIe siècle
aussi que commencèrent les véritables [56] persécutions.
Elles coïncidèrent avec l'universalisation du catholicisme,
la constitution de la féodalité et aussi avec le
changement intellectuel et moral des Juifs, changement dû,
en majeure partie, à l'action des talmudistes et à
l'exagération des sentiments d'exclusivisme des Juifs.
Nous allons maintenant assister à cette transformation
nouvelle de l'antijudaïsme.
Expansion du christianisme. -- Diffusion des Juifs parmi les
nations. -- Constitution des nationalités. -- Le rôle
des Juifs dans la Société. -- Les Juifs et le commerce.
-- L'or et les Juifs. -- L'amour de l'or et du négoce acquis
par les Juifs. -- Le Juif colon et émigrant. -- L'Eglise
et l'usure. -- Naissance du patronat et du salariat. -- Transformation
de la propriété. -- La révolution économique
et la recherche de l'or. -- L'instinct de la domination. -- L'or
et l'exclusivisme juif. -- Maïmonide et l'obscurantisme.
-- Salomon de Montpellier. -- Ben Adret, Asther ben Yhehiel et
Jacob Tibbon. -- Le Moré Neboukhim. -- Abaissement intellectuel
et moral des Juifs. -- Le Talmud. -- Influence de cet abaissement
sur la condition sociale des Juifs. -- Transformation de l'antijudaïsme.
-- Les causes sociales, les causes religieuses, leur combinaison.
-- Le peuple et les Juifs. -- Les Pastoureaux, les Jacques et
les Armleder. -- Les rois et les Juifs. --Les moines et l'antijudaïsme.
-- Pierre de Cluny, Jean de Capistrano et Bernardin de Feltre.
-- L'Eglise et l'antijudaïsme théologique. -- Christianisme
et mahométisme. -- Les Albigeois, les Hérétiques
d'Orléans, les Pasagiens. -- Les hérésies
et la judaïsation. -- Les Hussites. -- L'inquisition. --
La bourgeoisie et les Juifs. -- La législation ecclésiastique
et la législation civile contre les Juifs. -- Les controverses
et la condamnation du Talmud. -- Les vexations. -- Les expulsions.
-- Les massacres. -- La situation des Juifs et celle du peuple.
-- La relativité des souffrances juives. -- La Réforme
et la Renaissance.
Au VIIIe siècle, l'Eglise achève de se constituer.
La période des grandes crises doctrinales est close, le
dogme s'assied et les hérésies ne le mettront plus
en échec jusqu'à la Réforme; la primauté
pontificale s'affirme, l'organisation du clergé est désormais
solide, le culte et la liturgie s'unifient, la discipline et le
droit canonique se fixent, la propriété ecclésiastique
s'accroît, la dîme s'établit, la constitution
fédérale de l'Eglise, -- divisée en circonscriptions
assez autonomes, -- disparaît, le mouvement centralisateur
au profit de Rome se dessine. Lorsque les Carolingiens eurent
constitué le domaine temporel des papes, ce mouvement aboutit
et l'Eglise latine, fortement hiérarchisée, fut,
en peu de temps, relativement, aussi centralisée que jadis
l'Empire romain auquel son autorité universelle s'était
ainsi substituée. En même temps le christianisme
s'étendit encore et conquit les barbares. Les missionnaires
anglo-saxons donnèrent l'exemple, depuis saint Boniface
et saint [58] Willibrord; ils furent suivis. L'Evangile fut prêché
chez les Alamans et les Frisons, les Saxons et les Scandinaves,
les Bohêmes et les Hongrois, les Russes et les Wendes, les
Poméraniens et les Prussiens, les Lithuaniens et les Finnois.
A la fin du XIIIe siècle, l'oeuvre était accomplie:
l'Europe était chrétienne.
A mesure que le christianisme se répandit, les Juifs, à
sa suite, s'établirent. Au IXe siècle ils vinrent
de France en Allemagne et de là pénétrèrent
en Bohême, en Hongrie et en Pologne, où ils se rencontrèrent
avec un autre flot juif, celui qui arrivait par le Caucase, en
convertissant sur sa route quelques peuplades tartares. Au XIIe
siècle, ils s'installèrent en Angleterre et en Belgique,
et dans tous les pays, ils fondèrent leurs synagogues,
ils organisèrent leurs communautés, à cette
heure décisive où les nationalités sortaient
du chaos, où les états se formaient et se consolidaient.
Ils restèrent en dehors de ces grandes agitations, au milieu
desquelles les races conquérantes et conquises s'amalgamaient
et se liaient entre elles, et, au sein de ces combinaisons tumultueuses,
ils demeurèrent en spectateurs, étrangers et hostiles
aux fusions: tel un peuple éternel regardant surgir de
nouveaux peuples. Toutefois, leur rôle ne fut pas nul, certes;
ils furent un des ferments actifs de ces sociétés
en formation.
En quelques pays, comme en Espagne, leur histoire est à
tel point liée à celle de la péninsule, qu'on
ne peut sans eux concevoir et apprécier le développement
de la nation espagnole. Mais si, par la masse de leurs conversions
dans cette contrée, par l'appui que tour à tour
ils apportèrent aux différents maîtres qui
en détinrent le sol, ils agirent sur sa constitution, ils
le firent en cherchant à ramener à eux ceux au milieu
desquels ils pénétraient et non en se laissant absorber.
Cependant, l'histoire des Marranes espagnols est exceptionnelle.
Partout ailleurs, nous allons le voir, les Juifs jouèrent
le rôle d'agents économiques; ils ne créèrent
pas un état social, mais ils aidèrent d'une certaine
façon à son établissement, et pourtant ils
ne purent être traités avec bienveillance au milieu
de ces organismes à la formation desquels ils contribuèrent.
Il y eut à cela un empêchement capital. Tous les
Etats du Moyen Age furent pétris par l'Eglise; dans leur
essence, dans leur être, ils furent pénétrés
des idées et des doctrines du catholicisme; c'est la religion
chrétienne qui donna aux multiples peuplades qui s'agrégèrent
en nationalité, l'unité qui leur manquait. Or les
Juifs, qui représentaient des dogmes contraires, ne pouvaient
que s'opposer, soit par leur prosélytisme, soit même
par leur seule présence, au mouvement général.
Comme c'est l'Eglise qui mena ce mouvement, c'est de l'Eglise
que partit l'antijudaïsme, théorique et législatif,
antijudaïsme que les gouvernements et les peuples partagèrent
et que d'autres causes vinrent aggraver. Ces causes, l'état
social et religieux et les Juifs eux-mêmes les firent naître;
mais elles restèrent toujours subordonnées à
ces raisons essentielles qui peuvent se ramener à l'opposition,
déjà séculaire, de l'esprit chrétien
et de l'esprit juif, de la religion catholique universelle et
internationale si l'on peut dire, et de la religion juive particulariste
et étroite. Ce fut au fond et en tenant compte des changements
opérés, la même situation que dans l'antiquité
païenne. Par le seul fait qu'ils niaient la divinité
du Christ, les Juifs se posaient en ennemis de [59] l'ordre social,
puisque cet ordre social était fondé sur le christianisme,
de même que jadis, à Rome, ils avaient été,
avec les chrétiens eux mêmes, les ennemis d'un autre
ordre social. Au milieu de l'écroulement du vieux monde,
au milieu des transformations radicales qui s'étaient produites,
ce peuple ubiquiste des Juifs n'avait pas varié; il avait
prétendu garder, comme toujours, ses moeurs, ses coutumes,
ses habitudes et en même temps participer à tous
les avantages que conféraient les états à
leurs membres ou à leurs sujets. Or tous ces états,
très hétérogènes aux débuts,
s'homogénéïsaient; ils marchaient vers une
unité de plus en plus grande; ils aspiraient dès
le Moyen Age à cette centralisation à laquelle ils
arrivèrent plus tard. Ils étaient donc amenés
à combattre les éléments étrangers,
étrangers nationalement et dogmatiquement, soit que ces
éléments vinssent du dehors, comme les Arabes, soit
qu'ils subsistassent au-dedans comme les Juifs. A ce moment de
l'histoire le combat national et le combat confessionnel se confondent.
Avec la barbarie persistante du régime féodal, ce
combat ne pouvait être qu'atroce, d'autant plus qu'il était
instinctif plutôt que rationnel, surtout de la part du peuple,
car l'Eglise ou du moins la papauté et les synodes procédèrent
par raisonnement. Étant donnés ces principes généraux,
nous allons voir comment ils agirent et de quelle façon
ils influèrent sur les manifestations spéciales
et particulières de l'antijudaïsme. Pour cela il nous
faut parler du rôle commercial et financier des Juifs, de
leur action et de leur esprit.
C'est vers la fin du VIIIe siècle que se développa
l'activité des Juifs occidentaux. Protégés
en Espagne par les Kalifes, soutenus par Charlemagne qui laissa
tomber en désuétude les lois mérovingiennes,
ils étendirent leur commerce qui jusqu'alors avait consisté
surtout dans la vente des esclaves. Ils étaient d'ailleurs
pour cela dans des conditions particulièrement favorables.
Leurs communautés étaient en rapports constants,
elles étaient unies par le lien religieux qui les rattachait
toutes au contre théologique de la Babylonie, dont elles
se considérèrent comme dépendantes jusqu'au
déclin de l'exilarcat; ainsi acquirent-elles de très
grandes facilités pour le commerce d'exportation dans lequel
elles amassèrent des richesses considérables, si
nous en croyons les diatribes d'Agobard30 et plus tard celles de Rigord31, qui, si elles exagèrent la
fortune des Juifs, ne doivent pourtant pas être absolument
rejetées comme indignes de créance32. Sur cette richesse des Juifs,
surtout en France et en Espagne, jusqu'au XIVe siècle,
nous avons d'ailleurs les témoignages des chroniqueurs
et ceux des Juifs eux-mêmes, dont plusieurs reprochaient
à leurs coreligionnaires de se préoccuper des biens
de ce monde beaucoup plus que du culte de Jehovah. "Au lieu
de calculer la valeur numérique du nom de Dieu disait Aboulafia
le kabbaliste, les Juifs aiment mieux supputer leurs richesses.
"
A mesure qu'on avance on voit, en effet, grandir chez les Juifs
cette [60] préoccupation de la richesse, et se concentrer
toute leur activité pratique dans un commerce spécial:
je veux parler du commerce de l'or. Ici, il est besoin d'insister.
On a dit souvent, on répète encore. que ce sont
les sociétés chrétiennes qui ont contraint
les Juifs à cette fonction de prêteur et d'usurier
qu'ils ont remplie pendant fort longtemps: c'est là la
thèse des philosémites. D'autre part, les antisémites
assurent que les Juifs avaient de naturelles et immémoriales
dispositions au commerce et à la finance et qu'ils ne firent
jamais que suivre leur penchant normal, sans que jamais rien ne
leur fût imposé. Il y a dans ces deux assertions
une part de vérité et une part d'erreur, ou plutôt
il y a lieu de les commenter et surtout de les entendre.
Aux temps de leur prospérité nationale, les Juifs
semblables en cela à tous les autres peuples, possédèrent
une classe de riches qui se montra aussi âpre au gain, aussi
dure aux humbles que les capitalistes de tous les âges et
de toutes les nations. Aussi, les antisémites qui se servent,
pour prouver la constante rapacité des Juifs, des textes
d'Isaïe et de Jérémie, par exemple, font-ils
oeuvre naïve et, grâce aux paroles des prophètes,
ils ne peuvent que constater, ce qui est puéril, l'existence
chez Israël de possesseurs et de pauvres. S'ils examinaient
impartialement même les codes et les préceptes judaïques,
ils reconnaîtraient que législation et morale recommandaient
de ne jamais prélever d'intérêt sur les prêts33. A tout
prendre même, les Juifs furent, en Palestine, les moins
commerçants des sémites, bien inférieurs
en cela aux Phéniciens et aux Carthaginois. C'est seulement
sous Salomon qu'ils entrèrent en relation avec les autres
peuples; encore, en ce temps-là, c'était une puissante
corporation de Phéniciens qui pratiquait le change à
Jérusalem. Du reste, la situation géographique de
la Palestine ne permettait pas à ses habitants de se livrer
à un trafic très étendu et très considérable.
Cependant, pendant la première captivité, et au
contact des Babyloniens, une classe de commerçants se forma,
et c'est à cette classe qu'appartenaient les premiers émigrants
juifs, ceux qui établirent leurs colonies en Egypte, en
Cyrénaïque et en Asie Mineure. Ils formèrent
dans toutes les cités qui les reçurent des communautés
actives, puissantes et opulentes, et, lors de la dispersion finale,
des groupes importants d'émigrants se joignirent aux groupes
primitifs qui facilitèrent leur installation.
Pour expliquer l'attitude des Juifs, il n'est donc pas nécessaire
de recourir à une théorie sur le génie aryen
et sur le génie sémite. D'ailleurs on connaît
la légendaire cupidité romaine et le sens commercial
des Grecs. L'usure des feneratores romains n'avait pas
de [61] borne, pas plus que leur mauvaise foi, ils étaient
encouragés par la loi très dure au débiteur,
digne fille de cette loi des Douze Tables qui reconnaissait au
créancier le droit de couper des morceaux de chair sur
le corps vivant de l'emprunteur insolvable. A Rome, l'or était
le maître absolu, et Juvénal pouvait parler de la
"Sanctissima divitiarum majestas34". Quant aux Grecs, ils
étaient les plus habiles et les plus hardis des spéculateurs;
rivaux des Phéniciens dans le commerce des esclaves, dans
la piraterie, ils connaissaient la pratique de la lettre de change
et de l'assurance maritime, et Solon ayant autorisé l'usure,
ils ne s'en privaient guère.
Les Juifs, en tant que peuple, ne se distinguèrent en rien
des autres peuples, et s'ils furent d'abord une nation de pasteurs
et d'agriculteurs ils en arrivèrent, par une évolution
toute naturelle, à constituer parmi eux d'autres classes.
En s'adonnant au commerce, après leur dispersion ils suivirent
une loi générale qui est applicable à tous
les colons. En effet, sauf les cas où il va défricher
une terre vierge, l'émigré ne peut être qu'artisan
ou négociant, car il n'y a que la nécessité
ou l'appât du gain qui le puisse contraindre à quitter
le sol natal. Les Juifs donc, en arrivant dans les cités
occidentales, n'agirent pas autrement que les Hollandais ou les
Anglais fondant leurs comptoirs. Néanmoins, ils en vinrent
assez vite à se spécialiser dans ce commerce de
l'or qu'on leur a si vivement reproché depuis, et au XIVe
siècle ils sont avant tout une tribu de changeurs et de
prêteurs: ils sont devenus les banquiers du monde. C'est
eux que l'on charge de créer les banques de prêts
populaires, c'est eux qui deviennent les prête-nom des seigneurs
et des bourgeois riches, et cela était fatal, étant
donné la conception particulière de l'or qu'avait
l'Eglise et les conditions économiques qui dominèrent
en Europe à partir du XIIe siècle.
Le Moyen Age considéra l'or et l'argent comme des signes
ayant une valeur imaginaire, variant au gré du roi qui
pouvait, selon sa fantaisie, en ordonner le cours. Cette idée
dérivait du droit romain qui refusait de traiter l'argent
comme une marchandise. L'Eglise hérita de ces dogmes financiers,
elle les combina avec les prescriptions bibliques qui défendaient
le prêt à intérêt, et elle sévit,
dès ses origines, contre les chrétiens et même
les clercs qui suivaient l'exemple des feneratores lesquels,
alors que l'interêt légal était d'environ
12 %, prêtaient à 24, 48 et même 60 %. Les
canons des conciles sont très explicites là-dessus;
ils suivent la doctrine des Pères, de saint Augustin, de
saint Chrysostome, de saint Jérôme; ils interdisent
le prêt et sévissent contre ceux, clercs et laïques,
qui se livrent aux pratiques usuraires. Leur sévérité
n'empêchait pas absolument l'usure, mais elle la modérait,
car elle la notait d'infamie. Cependant les conditions sociales
étaient telles que l'usure était inévitable
et ces conditions, les synodes n'y pouvaient rien changer. Pendant
quelques siècles, la féodalité avait dépouillé
les communes de leurs biens et avait agrandi ses territoires aux
dépens des terres communales; lorsque le servage disparut,
l'esclavage économique se substitua à l'esclavage
personnel, une partie de la population paysanne fut obligée
au vagabondage, ce qui explique ces bandes de vagabonds, de [62]
mendiants et de voleurs qui, au XlVe siècle, couvrirent
les routes de France; l'autre partie fut soumise au salariat ou
vécut comme fermière et tenancière sur le
sol qui avait été sien.
En même temps, au XIIe et au XIIIe siècles, le patronat
et le salariat se constituèrent, la bourgeoisie se développa,
elle s'enrichit, elle conquit des privilèges et des franchises:
la puissance capitaliste naquit. Le commerce se transformant,
la valeur de l'or augmenta, et la passion pour l'argent grandit
avec l'importance que la monnaie acquit.
Donc, d'un côté des riches, de l'autre des paysans
n'ayant pas la terre à eux, soumis à la dîme
et aux prestations, des ouvriers dominés par les lois capitalistes.
Par-dessus tout, des guerres perpétuelles, des révoltes,
des maladies et des famines. Que l'année soit mauvaise,
que le fisc soit plus dur, que la récolte manque, que la
peste arrive, le paysan, le prolétaire, le petit bourgeois
sera bien forcé de recourir à l'emprunt. Il faut
par conséquent des emprunteurs. Mais l'Eglise interdit
le prêt à intérêt, et le capital ne
se résout pas à rester improductif. Or, au Moyen
Age le capital ne peut être que commerçant ou prêteur,
l'argent ne pouvant produire d'une autre façon. Tant que
les décisions ecclésiastiques ont une influence,
une grande partie des capitalistes chrétiens ne veut pas
entrer directement en rébellion contre leur autorité;
aussi se forma-t-il une classe de réprouvés dont
la bourgeoisie et la noblesse furent souvent les commanditaires.
Elle se composait de Lombards, de Caorsins, auxquels les princes,
les seigneurs conféraient des privilèges de prêt
à intérêt, recueillant une part des bénéfices
qui étaient considérables, puisque les Lombards
prêtaient à 10 % par mois; ou d'étrangers
sans scrupules, comme ces émigrés de Toscane établis
dans l'Istrie et qui pratiquaient l'usure à tel point que
la commune de Trieste suspendit en 1350 toute exécution
forcée pendant trois ans. Cela n'empêchait pas les
usuriers de terroir, mais je l'ai dit, ceux-là trouvaient
les entraves que l'Eglise mettait à leurs opérations
(le concile de Lyon de 1245 voulait que le testament des usuriers
soit annulé).
Pour les Juifs, ces entraves n'existaient pas. L'Eglise n'avait
sur eux aucune action morale, elle ne pouvait leur défendre,
au nom de la doctrine et du dogme, de pratiquer l'échange
et la banque. Les Juifs qui, à cette époque, appartenaient,
en majorité, à la catégorie des commerçants
et des capitalistes, profitèrent de cette licence et de
la situation économique des peuples au milieu desquels
ils vivaient. L'autorité ecclésiastique les encouragea
dans cette voie plutôt qu'elle ne les retint, et les bourgeois
chrétiens les y engagèrent en leur fournissant des
capitaux, en se servant d'eux comme d'hommes de paille.
Ainsi une conception religieuse des fonctions du capital et de
l'intérêt et un état social s'opposant à
cette conception, conduisirent les Juifs du Moyen Age à
exercer un métier décrié mais nécessité,
et en réalité ils ne furent pas cause des méfaits
de l'usure, dont était coupable l'ordre social lui-même.
Ce sont donc, en partie, des motifs extérieurs à
eux, à leur nature, à leur tempérament, qui
les amenèrent à cette situation de prêteurs
sur gage, de changeurs et de banquiers, mais il est juste d'ajouter
qu'ils y étaient préparés par leur condition
même de commerçants, et cette condition ils l'avaient
assurément recherchée. S'ils ne cultivèrent
pas la terre, s'ils ne furent pas agriculteurs, ce n'est pas qu'ils
ne possédèrent pas, comme on l'a dit souvent; les
lois res[63]trictives relatives au droit de propriété
des Juifs ne vinrent que postérieurement à leur
établissement. Ils possédèrent, mais ils
firent cultiver leurs domaines par des esclaves, car leur tenace
patriotisme leur interdisait de bêcher le sol étranger35; ce patriotisme,
l'idée qu'ils attachaient à la sainteté de
la patrie palestinienne, l'illusion qu'ils gardaient vivace en
eux de la restauration de cette patrie, et cette croyance particulière
qui les faisait se considérer comme des exilés qui
reverraient un jour la ville sacrée, les poussa plus que
tous les autres étrangers et colonisateurs à se
livrer au commerce.
Commerçants, ils devaient fatalement devenir des usuriers,
étant données les conditions qui leur furent imposées
par les codes, et les conditions qu'ils s'imposèrent eux-mêmes.
Pour éviter les persécutions les vexations, ils
durent se rendre utiles, nécessaires même, à
leurs dominateurs, aux nobles dont ils dépendaient, à
l'Eglise dont ils étaient les vassaux. Or le noble, I'Eglise
-- malgré ses anathèmes -- avaient besoin d'or:
cet or ils le demandaient aux Juifs. L'or, au Moyen Age, était
devenu le grand moteur, le dieu suprême, les alchimistes
épuisaient leur vie à la recherche du magistère
qui devait le créer, l'idée de sa possession enflammait
les esprits, en son nom toutes les cruautés étaient
commises, la soif des richesses gagnait toutes les âmes;
plus tard, pour les successeurs de Colomb, pour Cortez et pour
Pizarre, la conquête de l'Amérique fut la conquête
de l'or. Les Juifs subirent la fascination universelle, celle
qu'avaient subie les Templiers, et elle leur fut particulièrement
funeste, à cause de leur état d'esprit et de la
condition civile qui leur était faite. Pour acquérir
quelques maigres privilèges, ou plutôt pour persister,
ils se firent les proxénètes de l'or, mais les chrétiens
le recherchèrent avec autant d'avidité qu'eux. De
plus, menacés perpétuellement par l'expulsion, toujours
campés, astreints à être des nomades, les
Juifs durent parer aux éventualités redoutables
de l'exil. Ils eurent besoin de transformer leur avoir, de façon
à le rendre facilement réalisable, de lui donner
par conséquent une forme mobilière, aussi furent-ils
les plus actifs à développer la valeur argent, à
la considérer comme marchandise: d'où le prêt
et, pour remédier aux confiscations périodiques
et inévitables, l'usure.
La création des ghildes, des corps de métiers, et
leur organisation au XIIIe siècle, contraignirent définitivement
les Juifs à l'état où les avaient menés
les conditions sociales, générales et spéciales,
qu'ils subissaient. Toutes ces corporations furent des corporations
religieuses pour ainsi dire, des confréries dans lesquelles
n'entraient que ceux qui se prosternaient devant la bannière
du Saint patron. Les cérémonies qui présidaient
à l'entrée dans ces corps étant des cérémonies
chrétiennes, les Juifs ne purent qu'en être exclus:
ils le furent; une série de défenses leur interdirent
successivement toute industrie et tout commerce, sauf celui du
bric-à-brac, et de la friperie. Tous ceux qui échappèrent
à cette obligation le firent en vertu de privilèges
particuliers qu'ils payèrent le plus souvent fort cher.
Ce n'est pas tout cependant; d'autres causes plus intimes s'ajoutèrent
à celles que je viens d'énumérer, et toutes
concoururent à rejeter de [64] plus en plus le Juif en
dehors de la société, à l'enfermer dans le
ghetto, à l'immobiliser derrière le comptoir où
il pesait l'or.
Peuple énergique, vivace, d'un orgueil infini, se considérant
comme supérieur aux autres nations, le peuple juif voulut
être une puissance. Il avait instinctivement le goût
de la domination puisque, par ses origines, par sa religion, par
la qualité de race élue qu'il s'était de
tout temps attribuée, il se croyait placé au-dessus
de tous. Pour exercer cette sorte d'autorité, les Juifs
n'eurent pas le choix des moyens. L'or leur donna un pouvoir que
toutes les lois politiques et religieuses leur refusaient, et
c'était le seul qu'ils pouvaient espérer. Détenteurs
de l'or, ils devenaient les maîtres de leurs maîtres,
ils les dominaient et c'était aussi l'unique façon
de déployer leur énergie, leur activité.
N'auraient-ils pu la manifester d'une autre manière? Si,
et ils le tentèrent, mais là, ils eurent à
combattre contre leur propre esprit. Durant de longues années,
ils furent des intellectuels, ils s'adonnèrent aux sciences,
aux lettres, à la philosophie. Ils furent mathématiciens
et astronomes; ils firent de la médecine et, si l'école
de Montpellier ne fut pas créée par eux, ils aidèrent
à son développement; ils traduisirent les oeuvres
d'Averroès et des Arabes commentateurs d'Aristote; ils
révélèrent la philosophie grecque au monde
chrétien et leurs métaphysiciens, Ibn Gabriol et
Maïmonide furent parmi les maîtres des scolastiques36. Ils furent
pendant des années les dépositaires du savoir; ils
tinrent, comme les initiés antiques, le flambeau qu'ils
transmirent aux Occidentaux; ils eurent, avec les Arabes, la part
la plus active à la floraison et à l'épanouissement
de cette admirable civilisation sémitique, qui surgit en
Espagne et dans le Midi de la France, civilisation qui annonça
et prépara la Renaissance. Qui les arrêta dans cette
marche? Eux-mêmes.
Pour préserver Israël des pernicieuses influences
du dehors -- pernicieuses, disait-on, pour l'intégrité
de la foi -- ses docteurs s'efforcérent de l'astreindre
à l'exclusive étude de la loi37. Des efforts en ce sens furent faits
dès l'époque des Machabées, au moment où
les hellénisants constituaient un grand parti en Palestine.
Vaincus d'abord, ou du moins peu écoutés, ceux qu'on
appela plus tard les obscurantistes continuèrent leur besogne.
Quand, au XIIe siècle, l'intolérance et le bigotisme
juifs grandirent, quand l'exclusivisme s'accrut, la lutte entre
partisans de la science profane et ses adversaires devint plus
vive, elle s'exaspéra après la mort de Maïmonide
et se dénoua par la victoire des obscurantistes.
Moïse Maïmonide avait dans ses oeuvres, et notamment
dans le More Neboukhim (Guide des Égarés38), tenté
de concilier la foi et la science. Aristotélicien convaincu,
il avait voulu unir la philosophie péripatéticienne
et le mosaïsme, et ses spéculations sur la nature
de l'âme, sur son immortalité trouvèrent des
défenseurs et des admirateurs ardents, des détracteurs
farouches. Ces derniers lui reprochèrent de sacrifier le
dogme à la métaphysique et de dédaigner les
croyances fondamentales du Judaïsme: la résurrection
des corps par exemple. En réalité les Maimonistes,
principalement en France et en Espagne, étaient portés
[65] à négliger les pratiques rituelles, les cérémonies
tatillonnes du culte: hardiment rationalistes, ils expliquaient
allégoriquement les miracles bibliques comme avaient fait
autrefois les disciples de Philon, et ils échappaient à
la tyrannie des prescriptions religieuses. Ils prétendaient
participer au mouvement intellectuel de leur temps et se mêler,
sans abandonner leurs croyances, à la société
au sein de laquelle ils vivaient. Leurs adversaires tenaient pour
la pureté d'lsraël, pour l'intégrité
absolue de son culte, de ses rites et de ses croyances; ils voyaient
dans la philosophie et dans la science les plus funestes ennemis
du Judaïsme, et affirmaient que si les Juifs ne se ressaisissaient,
s'il ne rejetaient loin d'eux tout ce qui n'était pas la
Loi sainte, ils étaient destinés à périr
et à se dissoudre parmi les nations. A leur point de vue
étroit et fanatique, sans doute n'avaient-ils pas tort,
et c'est grâce à eux que les Juifs persistèrent
partout comme une tribu étrangère, gardant jalousement
ses lois et ses coutumes, résignée à la mort
intellectuelle et morale plutôt qu'à la mort physique
et naturelle des peuples déchus.
En 1232, le rabbin Salomon de Montpellier lança l'anathème
contre tous ceux qui liraient le Moré Neboukhim ou se livreraient
aux études scientifiques et philosophiques. Ce fut le signal
du combat. Il fut violent de part et d'autres, et on eut recours
à toutes les armes. Les rabbins fanatiques en appelèrent
au fanatisme des dominicains, ils dénoncèrent le
Guide des Égarés et le firent brûler par l'inquisition:
ce fut l'oeuvre de Salomon de Montpellier et elle marqua la défaite
des obscurantistes. Mais cette défaite ne clôtura
pas la lutte. A la fin du siècle elle fut reprise par don
Astruc de Lunel, soutenu par Salomon ben Adret de Barcelone, contre
Jacob Tibbon de Montpellier. A l'instigation d'un docteur allemand,
Ascher ben Yehiel, un synode de trente rabbins réuni à
Barcelone sous la présidence de Ben Adret, excommunia tous
ceux qui avant vingt-cinq ans lisaient d'autres livres que la
Bible et le Talmud.
L'excommunication contraire fut prononcée par Jacob Tibbon,
qui à la tête de tous les rabbins provençaux,
défendit hardiment la science condamnée. Tout fut
vain: ces misérables Juifs, que le monde entier tourmentait
pour leur foi, persécutèrent leurs coreligionnaires
plus âprement, plus durement qu'on ne les avait jamais persécutés.
Ceux qu'ils accusaient d'indifférence étaient voués
aux pires supplices; les blasphémateurs avaient la langue
coupée; les femmes juives qui avaient des relations avec
des chrétiens étaient condamnées à
être défigurées: on leur faisait l'ablation
du nez. Malgré cela, les partisans de Tibbon résistèrent;
si, pendant le XIVe et le XVe siècle, en Espagne, en France
et en Italie, la pensée juive ne mourut pas complètement,
c'est à eux qu'elle le dut. Encore tous ces hommes, comme
Moïse de Narbonne et Lévy de Bagnols, comme Elie de
Crète et Alemani, le maître de Pic de la Mirandole,
étaient-ils des isolés, ainsi que plus tard Spinoza.
Quant à la masse des Juifs, elle était entièrement
tombée sous le joug des obscurantistes. Elle était
désormais séparée du monde, tout horizon
lui était fermé; elle n'avait plus, pour alimenter
son esprit, que les futiles commentaires talmudiques, les discussions
oiseuses et médiocres sur la loi; elle était enserrée
et étouffée par les pratiques cérémonielles
comme les momies emmaillotées par leurs bandelettes: ses
directeurs et ses guides l'avaient enfermée dans le plus
étroit, le plus abominable [66] des cachots. De là,
un ahurissement effroyable, une affreuse déchéance,
un affaissement de l'intellectualisme, une compression des cerveaux
que l'on rendit inaptes à concevoir toute idée.
Désormais, le Juif ne pensa plus. Et quel besoin avait-il
de penser, puisqu'il avait un code minutieux, précis, oeuvre
de légistes casuistes, qui pouvait répondre à
toutes les questions qu'il était licite de poser? Car on
interdisait au croyant de s'enquérir des problèmes
que n'indiquait pas ce code: le Talmud. Dans le Talmud, le Juif
trouvait tout prévu; les sentiments, les émotions,
quels qu'ils fussent, étaient marqués; des prières,
des formules toutes faites permettaient de les manifester. Le
livre ne laissait place ni à la raison, ni à la
liberté, d'autant qu'on en proscrivait presque, en l'enseignant,
la partie légendaire et la partie gnomique pour insister
sur la législation et le rituel. Par une telle éducation,
le Juif ne perdit pas seulement toute spontanéité,
toute intellectualité: il vit diminuer et s'affaiblir sa
moralité. Les talmudistes tenant compte seulement des actes,
actes extérieurs accomplis machinalement, et non d'un but
moral, restreignirent d'autant l'âme juive; et, entre le
culte et la religion qu'ils préconisèrent et le
système chinois du moulin à prières, il n'y
a que la différence qui sépare la complexité
de la simplicité. Si, par la tyrannie qu'ils exercèrent
sur leur troupeau, ils développèrent chez chacun
l'ingéniosité et l'esprit de ruse nécessaires
pour échapper au filet qui saisissait impitoyablement,
ils accrurent le positivisme naturel des Juifs en leur présentant
comme unique idéal un bonheur matériel et personnel,
bonheur que l'on pouvait atteindre sur la terre si on savait s'astreindre
aux mille lois culturelles. Pour gagner ce bonheur égoïste,
le Juif, que les pratiques recommandées délivraient
de tout souci, de toute inquiétude, était fatalement
conduit à rechercher l'or, car, étant données
les conditions sociales qui le régissaient, comme elles
régissaient tous les hommes de cette époque, l'or
seul pouvait lui procurer les satisfactions que concevait sa cervelle
bornée et rétrécie. Ainsi par lui-même
et par ceux qui l'entourèrent, par ses lois propres et
par celles qui lui furent imposées, par sa nature artificielle
et par les circonstances, le Juif fut dirigé vers l'or;
il fut préparé à être le changeur,
le prêteur, l'usurier, celui qui capte le métal,
d'abord pour les jouissances qu'il peut procurer, puis pour l'unique
bonheur de sa possession; celui qui, avide, saisit l'or, et, avare,
l'immobilise. Le Juif devenu tel, l'antijudaïsme se compliqua,
les causes sociales se mêlèrent aux causes religieuses,
et la combinaison de ces causes explique l'intensité et
la gravité des persécutions qu'lsraël eut à
subir.
En effet, les Lombards et les Caorsins, par exemple, furent en
butte à l'animosité populaire; ils furent haïs
et méprisés, mais ils ne furent pas victimes de
systématiques persécutions. Que les Juifs détinssent
des richesses on le trouvait abominable, surtout à cause
de leur qualité de Juifs. Contre le chrétien
qui le spoliait et ne valait d'ailleurs ni plus ni moins que le
Juif, le pauvre hère dépouillé ressentait
moins de courroux qu'il n'en éprouvait contre le réprouvé
israélite, ennemi de Dieu et des hommes. Le déicide,
déjà objet d'horreur, étant devenu l'usurier,
le collecteur de taxes, l'impitoyable agent du fisc, l'horreur
s'aggrava; elle se compliqua de la haine des pressurés,
des opprimés. Les esprits simples ne cherchèrent
pas les causes réelles de leur détresse; [67] ils
n'en virent que les causes efficientes. Or, le Juif était
la cause efficiente de l'usure; c'est lui qui, par les gros intérêts
qu'il prenait, causait le dénuement, l'âpre et dure
misère; c'était donc sur le Juif que tombaient les
inimitiés. Le peuple souffrant ne s'inquiétait guère
des responsabilités; il n'était pas économiste,
ni raisonneur; il constatait qu'une lourde main s'abattait sur
lui: cette main était celle du Juif, il se ruait sur le
Juif. Il ne se ruait pas que sur lui, et souvent, quand il était
à bout de force et de patience, il frappait sur tous les
riches indistinctement, tuant Juifs et chrétiens. Les Pastoureaux
détruisirent, en Gascogne et dans le Midi de la France,
cent vingt communautés juives mais ils ne mirent pas seulement
à mal les Juif, ils envahirent des châteaux, ils
exterminèrent les nobles et ceux qui possédaient.
Dans le Brabant, les paysans qui assiégèrent Genappe,
lieu de résidence des Juifs, n'épargnèrent
pas leurs coreligionnaires. De même dans les pays rhénans,
lorsque les rois Armleder soulevèrent les Gueux, ils ne
traînèrent pas seulement après eux des Judenschloeger39, mais aussi
des tueurs de riches. Seulement, parmi les chrétiens, c'étaient
les possesseurs qui subissaient les violences des révoltés,
les pauvres étaient épargnés, parmi les Juifs,
on exterminait pauvres et riches indistinctement car ils étaient,
avant tout crime, coupables d'être Juifs. A la colère
d'être dépouillés par des maudits, et ces
maudits étant d'une race étrangère, formant
un peuple à part, nulle considération ne retenait
plus les spoliés.
Toutefois, les masses maintenues par l'autorité et par
les lois, s'attaquaient rarement à la généralité
des capitalistes; il fallait pour les pousser à se rebeller
une effrayante accumulation de misères. En ce qui regardait
le Juif, leur animosité n'était nullement retenue;
au contraire, elle était encouragée. C'était
un dérivatif et, de temps en temps, rois, nobles ou bourgeois
offraient à leurs esclaves un holocauste de Juifs. Ce malheureux
Juif, durant le Moyen Age, est utilisé à deux fins.
On se sert de lui comme d'une sangsue, on le laisse gonfler, s'emplir
d'or, puis on l'oblige à dégorger, ou, si les haines
populaires sont trop exacerbées, on le livre à un
supplice profitable aux capitalistes chrétiens qui paient
ainsi à ceux qu'ils pressurent un tribut de sang propitiatoire.
De temps en temps, pour donner satisfaction à leurs sujets
trop misérables, les rois proscrivaient l'usure juive,
ils annulaient les créances, mais le plus souvent ils toléraient
les Juifs, les encourageaient, certains d'y trouver un jour profit
par la confiscation ou, à la rigueur, en se substituant
à eux comme créanciers. Cependant ces mesures n'étaient
jamais que temporaires et l'antijudaïsme des gouvernements
était purement politique. Ils chassaient les Juifs soit
pour refaire leurs finances, soit pour exciter la reconnaissance
des petits qu'ils libéraient, en partie du lourd fardeau
de la dette, mais ils les rappelaient tôt, car ils ne savaient
pas trouver de meilleurs collecteurs de taxes. Du reste, la législation
antijuive, nous l'avons dit, était le plus souvent imposée
aux royaumes par l'Eglise soit par les moines, soit par les papes
et les synodes. Encore le clergé régulier et le
clergé séculier agissaient-ils d'après des
principes différents.
[68]
Les moines s'adressaient au peuple, avec lequel ils étaient
en contact perpétuel. Ils prêchaient d'abord contre
les déicides, mais ils montraient ces déicides comme
des dominateurs, alors qu'ils auraient dû être perpétuellement
courbés sous le joug de la chrétienté. Tous
ces prédicateurs donnaient corps aux griefs populaires.
"Si les Juifs emplissent leurs greniers de fruits, leurs
celliers de vivres, leurs sacs d'argent et leurs cassettes d'or,
disait Pierre de Cluny40,
ce n'est ni en travaillant la terre, ni en servant à la
guerre, ni en pratiquant quelque autre métier utile et
honorable, mais c'est en trompant les chrétiens et en achetant
à vil prix aux voleurs les objets dont ceux-ci se sont
emparés." Ils surexcitaient les colères qui
ne demandaient qu'à se manifester, et dans leurs homélies,
dans leurs prêches c'était surtout le cote social
qu'ils mettaient en lumière. Ils tonnaient contre la nation
"infâme" qui "vit de rapines", et s'ils
mêlaient à leurs invectives quelque souci de prosélytisme,
ils se présentaient surtout comme des vengeurs, venus pour
châtier "l'insolence, l'avarice, la dureté des
Juifs". Aussi étaient-ils écoutés. En
Italie Jean de Capistrano, "le Fléau des Hébreux",
soulevait les pauvres contre l'usure des Juifs et leur endurcissement;
il poursuivait son oeuvre en Allemagne et en Pologne, menant à
sa suite des bandes de hères misérables et désespérés
qui faisaient expier leurs souffrances aux communautés
juives. Bernardin de Feltre suivait son exemple, mais il était
hanté d'idées plus pratiques, celle entre autres
d'organiser des Monts-de-Piété, pour obvier à
la rapacité des prêteurs. Il parcourait l'Italie
et le Tyrol, demandant l'expulsion des Hébreux, provoquant
des soulèvements et des émeutes, causant le massacre
des Juifs de Trente.
Les rois, les nobles et les évêques n'encourageaient
pas cette campagne des réguliers. En Allemagne, ils protégeaient
les Israélites contre le moine Radulphe; en Italie ils
s'opposaient aux prédications de Bernardin de Feltre qui
accusait les princes de s'être laissés acheter par
Yehiel de Pise, le plus riche Juif de la péninsule; en
Pologne, le pape Grégoire Xl arrêtait la croisade
du dominicain Jean de Ryczywol. Les gouvernants avaient tout intérêt
à réprimer ces soulèvements partiels, ils
savaient par expérience que les bandes de meurt-de-faim,
lorsqu'elles avaient égorgé les Juifs, égorgeaient
ceux qui, comme eux, détenaient de trop grandes richesses,
ceux qui jouissaient d'exorbitants privilèges, ou ceux,
seigneurs, comtes ou barons, dont la domination pesait trop sur
les épaules des contribuables. Les Pastoureaux, les Jacques,
les fidèles des Armleder, plus tard les paysans de Munzer,
montrèrent que les détenteurs du pouvoir n'avaient
pas tort de craindre: en protégeant jusqu'à un certain
point les Juifs, ils se protégeaient eux-mêmes.
Quant à l'Eglise, elle s'en tenait à l'antijudaïsme
théologique et, essentiellement conservatrice, propice
aux puissants et aux riches, elle se gardait d'encourager les
fureurs du peuple; je parle de l'Eglise officielle, I'Eglise opulente
des prébendiers, l'Eglise unitaire et centralisatrice que
des rêves d'universelle domination berçaient, l'Eglise
des synodes, l'Eglise légiférante et non l'Eglise
des menus prêtres et des moines qui était soulevée
par les mêmes colères qui agitaient les [69] humbles.
Mais si l'Eglise intervenait parfois en faveur des Juifs lorsqu'ils
étaient en butte aux haines de la foule, elle entretenait
cette haine et lui fournissait des aliments en combattant le judaïsme,
bien qu'elle ne le combattît pas pour les mêmes motifs
Fidèle à ses principes, elle poursuivait vainement
l'esprit juif sous toutes ses formes. Il lui était impossible
de s'en débarrasser, car cet esprit juif avait inspiré
ses premiers âges. Elle en était imprégnée
comme les sables des plages sont imprégnés du sel
marin qui surgit à leur surface, et bien que, dès
le IIe siècle, elle se fût appliquée à
repousser ses origines, à écarter loin d'elle tout
souvenir de son fondement initial, elle en avait gardé
la marque. En cherchant à réaliser sa conception
des états chrétiens dirigés et dominés
par la papauté, I'Eglise tendit à réduire
tous les éléments antichrétiens; ainsi, elle
inspira la réaction vie!ente de l'Europe contre les Arabes
et la lutte des nationalités européennes contre
le mahométisme fut une lutte à la fois politique
et religieuse.
Mais le danger musulman était un danger extérieur,
et les dangers intérieurs qui menaçaient le dogme
parurent tout aussi graves à l'Eglise. A mesure qu'elle
devint toute-puissante, qu'elle atteignit son maximum de catholicité,
elle supporta plus difficilement l'hérésie; à
partir du Vllle siècle la législation contre les
hérétiques s'aggrava. Jadis bénigne et se
bornant à des peines canoniques, elle en appela désormais
aux pouvoirs séculiers, et l'on sévit durement contre
les Vaudois, les Albigeois, les Beghards, les Frères apôtres,
les Lucifériens. L'inquisition que le pape Innocent III
établit au XIIIe siècle fut le terme de ce mouvement.
Désormais un tribunal spécial, ayant auprès
de lui l'autorité civile soumise à ses décisions,
fut le seul juge, juge impitoyable, de l'hérésie.
Les Juifs ne purent être laissés en dehors de cette
législation. On les poursuivit non parce qu'ils étaient
Juifs, l'Eglise voulait conserver les Juifs comme un vivant témoignage
de son triomphe, mais parce qu'ils incitaient à la judaïsation,
soit directement, soit inconsciemment et par le seul effet de
leur existence. Leurs philosophes n'avaient-ils pas poussé
des métaphysiciens comme Amaury de Bêne et David
de Dinan? De plus, certains hérétiques n'étaient-ils
pas des judaïsants? Les Pasagiens de la Haute-Italie observaient
la loi mosaïque; l'hérésie d'Orléans
était une hérésie juive; une secte albigeoise
affirmait que la doctrine des Juifs était préférable
à celle des chrétiens; les Hussites étaient
soutenus par les Juifs; aussi les dominicains prêchèrent
contre les Hussites et les Juifs, et l'Armée impériale
qui marchait contre Jean Ziska massacra les Juifs sur sa route.
En Espagne, où les mélanges juifs et chrétiens
avaient été considérables, l'Inquisition
fut instaurée par Grégoire XI, qui lui donna une
constitution, pour surveiller les hérétiques judaïsants,
et les Juifs et les Maures qui, quoique non sujets de l'Eglise,
étaient soumis au Saint Office lorsque "par leurs
paroles ou leurs écrits, ils engageaient les catholiques
à embrasser leur foi". De plus la papauté rappela
aux rois d'Espagne les décisions canoniques, car les fueros,
les coutumes castillanes, en se substituant aux lois visigothiques,
avaient assuré aux Juifs, aux chrétiens et aux musulmans
les mêmes droits.
Toutes ces mesures ecclésiastiques renforcèrent
les sentiments anti[70]juifs des rois et des peuples, elles étaient
des causes génératrices, elles entretinrent un état
d'esprit spécial qu'accentuèrent pour les rois des
motifs politiques, pour les peuples des motifs sociaux. L'antijudaïsme
grâce à elles se généralisa, et nulle
classe de la société n'en fut exempte, car toutes
les classes étaient plus ou moins guidées par l'Eglise,
ou inspirées par ses doctrines; toutes étaient ou
se croyaient lésées par les Juifs. Les nobles étaient
offensés par leurs richesses; les prolétaires, les
artisans et les paysans, en un mot le menu peuple, étaient
irrités par leurs usures; quant à la bourgeoisie,
à la catégorie des commerçants, des manieurs
d'argent, elle se trouvait en rivalité permanente avec
les Juifs, et là, la concurrence constante engendrait la
haine. Au XIVe et au XVe siècles, on voit se dessiner la
lutte moderne du capital chrétien contre le capital juif,
et le bourgeois catholique regarde d'assez bon oeil le massacre
des Juifs qui le débarrasse d'un rival souvent heureux.
Ainsi tout concourut à faire du Juif l'universel ennemi,
et le seul appui qu'il trouva durant cette terrible période
de quelques siècles fut la papauté et l'Eglise qui,
tout en entretenant les colères dont il pâtissait,
voulaient garder précieusement ce témoin de l'excellence
de la foi chrétienne. Si l'Eglise conserva les Juifs, ce
ne fut pas sans toutefois les morigéner et les punir. C'est
elle qui interdit de leur donner des emplois publics, pouvant
leur conférer une autorité sur les chrétiens;
c'est elle qui incita les rois à prendre contre eux des
mesures restrictives, qui leur imposa des signes distinctifs,
la rouelle et le chapeau, qui les enferma dans les ghettos, ces
ghettos que souvent les Juifs acceptèrent, et même
recherchèrent, dans leur désir de se séparer
du monde, de vivre à l'écart, sans se mêler
aux nations, pour garder l'intégrité de leurs croyances
et de leur race; si bien qu'en maints endroits, les édits
ordonnant aux Juifs de rester confinés dans des quartiers
spéciaux ne firent que consacrer un état de choses
déjà existant. Mais le principal rôle de l'Eglise
fut de combattre dogmatiquement la religion juive. A cela les
controverses si nombreuses pourtant ne suffirent pas; on fit des
lois contre les livres juifs. Déjà Justinien41 avait interdit
dans les synagogues la lecture de la Mischna; après lui
on ne légiféra plus contre le Talmud jusqu'à
saint Louis. Après la controverse de Nicolas Donin et de
Yehiel de Paris (1240). Grégoire IX ordonna de brûler
le Talmud; cette ordonnance fut réitérée
par Innocent IV (1244), par Honorius IV (1286), par Jean XXII
(1320) et par l'antipape Benoît Xlll (1415). En outre on
expurgea les prières juives et on défendit l'érection
de nouvelles synagogues.
Les lois civiles commentèrent les décisions ecclésiastiques,
elles furent inspirées par elles. Ainsi, par exemple, les
lois d'Alphonse X de Castille dans le code des Siete Partidas
42,
les dispositions de saint Louis, celles de Philippe IV, celles
des empereurs allemands et des rois polonais43. On défendit aux Juifs de paraître
en public à certains jours, on leur infligea comme au bétail
un péage personnel, on leur interdit quelquefois de se
marier sans autorisation.
Aux lois s'ajoutèrent les coutumes, coutumes vexatoires
comme celle [71] de Toulouse qui soumettait le syndic des Juifs
à la colaphisation. La foule les insultait lors de leurs
fêtes et de leurs sabbats, elle profanait leurs cimetières;
au sortir des mystères et des représentations de
la Passion, elle livrait leurs maisons aux pillages.
Non content de les vexer, de les expulser comme firent Edouard
Ier en Angleterre (1287), Philippe IV et Charles VI en France
(1306 et 1394), Ferdinand le Catholique en Espagne (1492), on
les massacra de toutes parts.
Quand les croisés allaient délivrer le saint Sépulcre,
ils se préparaient à la guerre sainte par l'immolation
des Juifs; quand la peste noire ou la faim sévissait, on
offrait les Juifs en holocauste à la divinité irritée;
quand les exactions, la misère, la faim, le dénuement
affolaient le peuple, il se vengeait sur les Juifs, qui donnaient
des victimes expiatoires. "A quoi bon aller combattre les
musulmans, criait Pierre de Cluny44, puisque nous avons les Juifs parmi
nous, les Juifs pires que les Sarrazins?"
Que faire contre l'épidémie, sinon tuer les Juifs
qui conspirent avec les lépreux pour empoisonner les fontaines?
Aussi, on les extermine à York, à Londres, en Espagne
à l'instigation de saint Vincent Ferrer, en Italie où
prêche Jean de Capistrano, en Pologne, en Bohême,
en France, en Moravie, en Autriche. On en brûle à
Strasbourg, à Mayence, à Troyes; en Espagne c'est
par milliers que les Marranes montent sur le bûcher; ailleurs
on les éventre à coups de fourche et de faux, on
les assomme comme des chiens.
Certes, les prophètes qui appelèrent sur Juda, en
punition de ses crimes, les redoutables fureurs de leur Dieu ne
rêvèrent pas de plus épouvantables malheurs
que ceux dont il fut accablé. Quand on lit son martyrologe,
tel que le pleura au XVIe siècle l'Avignonais Ha Cohen45, ce martyrologe
qui va d'Akiba déchiré par des étrilles de
fer, jusqu'aux suppliciés d'Ancône priant dans les
flammes, jusqu'aux héros de Vitry qui s'immolèrent
eux-mêmes, on se sent saisi d'une pitoyable tristesse. La
Vallée des Pleurs, ainsi s'appelle ce livre qui
"résonna pour le deuil... " et dont les Larmes
du Pasteur de Chambrun, célébrant les huguenots
proscrits, n'atteint pas la touchante grandeur. "Je l'ai
nommé la Vallée des Pleurs " dit le vieux chroniqueur,
" car il est bien selon ce titre. Quiconque le lira sera
haletant, ses paupières ruisselleront, et les mains posées
sur les reins il se dira: Jusques à quand, mon Dieu! "
Quelles fautes pouvaient mériter aussi effroyables châtiments?
Combien poignante devait être l'affliction de ces êtres!
En ces heures mauvaises ils se serrèrent les uns contre
les autres et se sentirent frères, le lien qui les attachait
se noua plus fort. A qui auraient-ils dit leurs plaintes et leurs
faibles joies, sinon à eux-mêmes? De ces communes
désolations, de ces sanglots naquit une intense et souffrante
fraternité. Le vieux patriotisme juif s'exalta encore.
Il leur plut, à ces délaissés, maltraités
dans toute l'Europe et qui marchaient la face souillée
de crachats, il leur plut de sentir revivre Sion et ses collines
perdues, d'évoquer, suprême et douce consolation,
les bords aimés du Jourdain [72] et les lacs de Galilée:
ils y arrivèrent par une intense solidarité; au
milieu des gémissements et des oppressions ils furent amenés
davantage à vivre entre eux, à s'allier étroitement.
Ne savaient-ils pas que dans leurs voyages ils trouveraient un
sûr abri seulement chez le Juif, que si la maladie les saisissait
sur la route, seul un Juif les secourrait fraternellement et que
s'ils mouraient loin des leurs, des Juifs seuls les pourraient
ensevelir suivant les rites et dire sur leurs corps les coutumières
prières?
Cependant, si l'on veut comprendre exactement la situation des
Juifs pendant ces âges sombres, il faut la comparer à
celle du peuple qui les entourait. Les persécutions contre
les Juifs s'exerceraient aujourd'hui que leur caractère
d'exception les rendrait plus douloureuses. Au Moyen Age, les
prolétaires et les paysans n'étaient pas sensiblement
plus heureux; les Juifs secoués par des convulsions terribles
avaient des époques de relative tranquillité, périodes
que ne connurent pas les serfs. On prenait des mesures contre
eux, mais quelle mesure ne prit-on pas contre les Morisques, les
Hussites, les Albigeois, les Pastoureaux, les Jacques; contre
les hérétiques et les misérables. Du Xle
à la fin du XVIe siècle, d'abominables années
se déroulèrent et les Juifs n'en pâtirent
pas beaucoup plus que ceux au milieu desquels ils vivaient. Ils
en pâtirent pour d'autres causes, et ils en furent impressionnés
différemment. Mais à mesure que les moeurs s'adoucirent,
des heures plus heureuses naquirent pour eux. Nous allons voir
quelles modifications la Réforme et la Renaissance devaient
apporter à leur état.
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