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Les confessions de Kurt Gerstein vues par un ingénieur-chimiste

par M. Natu


Introduction


En 1985, Henri Roques soutint une thèse intitulée "Les confessions de Kurt Gerstein. Etude comparative des différentes versions. Edition critique" devant l'Université de Nantes. Elle fut acceptée par le jury et obtint la mention "Très bien".

Sous la pression de certains lobbies, cette thèse provoqua un énorme scandale politico-médiatique à l'issue duquel, sur injonction impérative et affolée du ministre français de l'enseignement supérieur, la soutenance fut annulée au prétexte d'irrégularités administratives très contestables.

Ces péripéties ridicules et même grotesques sont longuement développées par André Chelain (pseudonyme) dans un livre publié en 1989 sous le titre "La thèse de Nantes et l'affaire Roques". Dans cet ouvrage, on peut lire le texte intégral de la fameuse thèse.

C'est seulement à partir de cette date qu'il est possible de se livrer à une étude scientifique des textes de Gerstein et de la personnalité ambiguë de l'ex-officier SS. Ces textes appelés, pendant des décennies, "rapports" (en allemand Gerstein Bericht), H. Roques a choisi de les appeler "confessions", ce qui correspond mieux à leur nature.

Souvent publiées en extraits, parfois falsifiées, toujours épurées ad usum delphini, ces confessions étaient près entées aux lecteurs pour que ces derniers ne se posent pas des questions gênantes; la lecture des textes complets aurait provoqué inévitablement bien des interrogations sur la fiabilité de tels documents.

Depuis sa publication en trois langues (français, anglais et allemand) le livre a été lu par des milliers, peut-être des dizaines de milliers de personnes. On peut penser que certains lecteurs étaient des historiens et que beaucoup d'autres étaient seulement des esprits curieux désirant savoir ce qui s'était réellement passé dans les camps de concentration en Pologne, à l'époque du nazisme. Y eut-il, parmi ces lecteurs des chimistes et des ingénieurs? On l'ignore, car aucun d'entre eux ne s'est manifesté pour donner son point de vue sur la question. Cela est compréhensible, car les techniciens sont généralement des gens entiérement occupés par leurs activités professionnelles; ils se contentent de lire un ou deux ouvrages très conformistes qui leur donnent une vision manichéenne de la guerre et du régime hitlérien. Le temps manque à ces scientifiques pour analyser quelques dizaines de pages d'un rapport écrit par un officier SS, disparu en 1945. On comprend donc leur comportement, mais on le déplore. En effet, dans le domaine de la chimie et du génie civil, les textes de Gerstein près entent des étrangetés et des absurdités qui sont aussi frappantes que celles que Henri Roques a découvertes par sa méthode philologique.

Dans notre étude, nous mettrons en évidence ces absurdités et les confronterons à la formation professionnelle de Kurt Gerstein. Dans un premier chapitre, nous analyserons la carrière scolaire et professionnelle du personnage. Après, nous énumérerons les principales "gaffes" qui parsèment les versions des confessions et leurs annexes. Nous négligerons la question de la mise à mort par les gaz d'échappement d'un moteur Diesel, car elle a déjà été traitée par d'autres auteurs (voir par exemple F. B. Berg "The Diesel gas chambers", texte publié dans le Journal of Historical Review, spring 1984, p. 24). Nous négligerons également quelques autres erreurs de moindre importance.

Dans notre conclusion, nous tenterons une explication, au moins partielle, de l'étrange comportement de Gerstein. Seul un psychiatre pourrait peut-être fournir une explication complète. D'ailleurs, Léon Poliakov, l'un des découvreurs du "Gerstein Bericht" , qui fut le premier à le publier dans son livre "Bréviaire de la haine" en 1951, a, lui même, écrit: "Des psychiatres auraient bien des choses à nous dire sur le cas de Kurt Gerstein" (voir postface au livre de Saul Friedländer intitulé "Kurt Gerstein ou l'ambiguïté du bien" publié en 1967, page 200).

Les quelques réflexions, relatives à la chimie et au génie civil que nous ferons, sont à la portée de tous.

Dans les lycées actuels, deux ou trois ans avant le baccalauréat, on étudie les propriétés de l'acide cyanhydrique et du potassium. N'importe quelle encyclopédie, voire même le "Petit Larousse", donne des informations valables dans les rubriques "acide cyanhydrique" et "cyanure" ou encore "acide prussique".

Il ne sera donc pas nécessaire de se référer à des ouvrages scientifiques. En revanche, nous citerons assez souvent le livre d'André Chelain que nous désignerons par les initiales AC, car sa lecture est indispensable pour comprendre notre étude. Pour les textes cités, nous suivrons l'énumération d'Henri Roques:

- - T I. Texte manuscrit en français, daté du 26 avril 1945

- - T II. Texte dactylographié en français, daté du 26 avril 1945

- - T III. Texte dactylographié en allemand, daté du 6 mai 1945, d'authenticité très douteuse

- - T IV. Texte manuscrit en français, daté du 6 mai 1945

- - T V. Texte dactylographié en français, daté du 6 mai 1945. Ce texte est un interrogatoire qui a été rédigé, probablement sous la dictée de Gerstein, par un secrétaire de l'organisme de recherche des criminels de guerre (ORCG dont le siège était à Paris).

- - T VI. Texte dactylographié en allemand, daté du 6 mai 1945, dont l'authenticité est aussi douteuse que celle de T III.

-- Procès verbal de l'interrogatoire du 26 juin 1945 à Paris par le commandant Beckhardt de l'ORCG.

-- Procès verbal de l'interrogatoire du 19 juillet 1945 par le juge militaire parisien, le commandant Mathieu Mattéi .

- - Demande d'avocat manuscrite de Gerstein datée du 15 juillet 1945 et adressée au Tribunal Militaire français.

La carrière scolaire, universitaire et professionnelle de Kurt Gerstein

En 1916, Kurt Gerstein entra au lycée de Sarrebruck pour y commencer ses humanités . Son père était juge au tribunal de grande instance; il fut expulsé de Sarre avec sa famille en 1919 par les Français.

Le jeune Kurt fréquenta deux autres lycées à Halberstadt et Neuruppin; il passa son Abitur (baccalauréat) en 1925.

La famille Gerstein appartenait à la grande bourgeoisie de la Westphalie et de la Ruhr, moins riche que les Krupp et les Thyssen, mais fort aisée. Entre 1870 et 1940, on trouve une trentaine de ses membres occupant des positions importantes à Bonn, Dortmund, Dusseldorf, Essen, Hagen, Hamm et Witten. La plupart étaient juristes, mais il y avait une forte minorité d'ingénieurs des mines. Une autre tradition de la famille, c'était l'engagement comme laïques dans les organisations de l'Eglise protestante.

Dans les lycées "humanistes" allemands, on donnait une place prépondérante aux langues, mortes et vivantes. On enseignait le latin pendant neuf ans, le français pendant huit ans, le grec pendant six ans. Durant les trois dernières années, l'anglais et l'hébreu étaient facultatifs.

Pour le français, un titulaire du baccalauréat s'exprimait correctement, soit oralement soit par écrit. Quand on lit les trois versions écrites par Gerstein en français, on constate qu'il avait beaucoup oublié de ce qu'il avait appris, vingt ans plus tôt. Cela n'a rien d'étonnant car il n'avait pas souvent eu l'occasion de pratiquer la langue française.

Quant à l'anglais, il semble que Gerstein a acquis, seul, des notions de base, c'est d'ailleurs ce que sa veuve a déclaré aux autorités israéliennes. Dans les deux textes anglais que nous connaissons (AC pp. 155-156), l'anglais est très mauvais. Toutefois, Gerstein a fait preuve de curiosité intellectuelle en étant capable de rédiger quelques lignes en anglais.

Dans les lycées classiques, on n'étudiait pas réellement la chimie; il y avait seulement deux heures par semaine au cours des quatre dernières années de "Naturlehre" (sciences naturelles) qui comprenait la physique, la biologie et un peu de chimie.

A partir de 1919, Gerstein fut enregistré comme "Berglehrling" (apprent i des mines) à Kamp-Lintfort prè s d'Aix-la Chapelle (AC p. 171), c'est à dire qu'il passait une bonne partie de ses vacances scolaires, douze mois au total, comme stagiaire dans les mines. On peut en conclure que, suivant une tradition familiale, il souhaitait devenir ingénieur des mines.

Dans ces conditions, on est surpris qu'il se soit inscrit en 1925, après son Abitur, à l'université classique de Marbourg où l'on ne pouvait suivre que des cours de sciences naturelles pures, de physique et de chimie. Ce n'était pas une préparation normale pour devenir ingénieur. Toutefois, l'université délivrait des certificats d'examen (Scheine) reconnus par les Hautes Ecoles techniques.

On peut penser que sa famille bourgeoise tenait à ce que Kurt marchât sur les traces de ses aînés, en menant pendant deux ans la vie "romantique" de l'étudiant allemand "vieux style". C'est ainsi qu'à l'exemple de son père, son frère aîné Ludwig, de ses oncles et de ses cousins, Kurt devint membre de l'association traditionnelle "Teutonia".

De 1927 à 1931, Gerstein étudia aux Hautes Ecoles Techniques d'Aix-la-Chapelle et de Berlin. C'est là qu'il rencontra le jeune Hollandais Ubbink dont il nous parle dans ses "confessions". Ubbink devait probablement étudier la métallurgie et il avait des cours communs avec les étudiants-ingénieurs des mines.

Après quatre années d'études, Gerstein sortit ingénieur diplômé avec deux spécialisations: mines et chimie.

Il commença la carrière à laquelle il s'était préparé en entrant à l'Oberbergamt , dépendant du ministère de l'Economie. C'était la filière normale des jeunes ingénieurs qui, à l'issue d'une formation professionnelle, obtenaient le titre de Bergassessor, que l'on peut traduire par directeur-adjoint des mines. Leur salaire était fort modeste et ils parachevaient en quelque sorte leurs études théoriques par des stages pratiques dans l'industrie minière et dans l'administration de l'Oberbergamt.

C'est pourquoi Gerstein écrit dans ses "confessions" de 1945 qu'il avait une "connaissance exacte de l'industrie".

En 1935, il fut affecté à l'administration des Houillères de la Sarre. Souvent les adjoints de directeur sont utilisés comme secrétaires personnels de ces directeurs, organisant des réunions, rédigeant des procès verbaux, voire des allocutions que leurs chefs d evaien t prononcer , etc. C'est ainsi que Gerstein fut chargé d'organiser la "Journée du mineur" qui se tint le 30 novembre 1936. Gerstein profita de l'occasion pour faire des farces de mauvais goût qui lui valurent une perquisition policière à son domicile. Des brochures séditieuses à caractère religieux y furent découvertes. Arrêté le 24 septembre 1936, il fut libéré trois semaines plus tard, mais ne put revenir aux Houillères de la Sarre qui étaient une entreprise publique; il fut également exclu de la NSDAP à laquelle il avait adhéré le 2 mai 1933 (AC pp. 430-431). Sur ses demandes insistantes, il fut réintégré au parti en 1939.

Lassé de la carrière dans les mines, Gerstein se découvrit une nouvelle vocation et il commença des études de médecine à Tubingen. Une institution de l'Eglise protestante formait à Tubingen des missionaires-médecins pour les pays tropicaux. Gerstein avait, paraît-il, rêvé depuis longtemps de devenir l'un de ces missionnaires-médecins, un second Albert Schweitzer. Ses études furent courtes; impliqué dans un complot prétendument monarchiste, il fut arrêté une seconde fois en juillet 1938 et libéré fin août de la même année. Sa mésaventure se conclut par un non-lieu. Pendant sa détention, il rencontra, dit-il, des agents de la Gestapo qui s'occupèrent de son cas et lui fournirent des références pour entrer trois ans plus tard dans la Waffen-SS.

Il est flagrant que Gerstein était un instable chronique. Sa famille, notamment son père, inquiet pour son avenir espérait que son mariage en 1937 avec la fille d'un pasteur lui donnerait de la stabilité et le sens des responsabilités. Kurt Gerstein avait la chance d'être un "fils à papa" qui disposait de relations dans l'industrie.

C'est ainsi qu'il entra en juillet 1939 à la S. A. Wintershall; c'était le plus grand producteur, non seulement allemand mais mondial , de potass es pour l'agriculture et l'industrie chimique, elle était propriétaire de mines situées en Basse-Saxe et en Thuringe, dont une à Merkers, bourgade sur la Werra où Gerstein fut affecté. Wintershall exportait beaucoup, en particulier vers les pays anglophones, ce qui a probablement permis à Gerstein d'acquérir des notions d'anglais.

En juin 1940, père d'un petit garcon depuis quelques mois, Gerstein qui ne tient pas en place quitte la S. A. Wintershall. Heureusement, la firme De Limon Fluhme & Cie. dont son grand-père maternel avait été un des fondateurs, l'accueille. Cette firme fabriquait des systèmes de lubrification pour locomotives.

L'Allemagne est en guerre; Gerstein qui n'a jamais été soldat puisqu'il n y avait pas de service militaire en 1925 quand il avait 20 ans, avait probablement des complexes parce qu'il ne portait pas d'uniforme comme les jeunes hommes de son pays. En outre, il était diabétique, ce qui interdit tout service armé.

Il fit des pieds et des mains, gr â ce à sa famille et, dit-il lui même, grâ ce aux agents de la Gestapo qu'il avait connus en 1938, pour servir dans l'armée. Il fut accepté au service d'hygiène de la Waffen-SS à Berlin comme Untersturmführer (sous-lieutenant) F (c'est à dire Fachmann , " spécialiste " ). Il occupait un poste marginal, compte tenu de son état de santé, où il pouvait faire valoir ses compétences, réelles ou supposées, d'ingénieur et d'étudiant en médecine pendant 19 mois.

A 36 ans (il est né le 11 août 1905), sa situation passée est la suivante: -- 9 ans au lycée -- 6 ans à l'université et aux Hautes Ecoles Techniques -- 4 ans à l'Oberbergamt -- 19 mois d'études de médecine à Tubingen et moins de 2 ans de travail dans trois entreprises industrielles différentes. Sa connaissance de l'industrie est donc étendue, mais superficielle; il ne s'est jamais appliqué à un travail régulier. Il a été un "touche-à-tout", jamais content de son sort et incapable de se fixer quelque part.

La dose létale de l'acide cyanhydriqueA deux occasions, Gerstein parle de la dose d'acide cyanhydrique nécessaire pour tuer un être humain:

1) Sur T II, page 5 (AC p. 81), il raconte que le SS Sturmbannführer Günther lui a ordonné de se procurer 8,5 tonnes d'acide, ce qui, d'après lui, pourrait tuer 8 millions d'hommes. Selon Gerstein, la dose létale serait donc au moins 1 gramme par être humain.

2) Dans le procès verbal de l'interrogatoire par le juge Mattéi, l'après-midi du 19 juillet 1945, il déclare: "Je ne sais exactement quelle quantité de cyanure il faut pour tuer un homme, c'est là une question théorique, mais je pense qu'il faut environ un gramme" (AC p. 179).

En réalité, tous les manuels et toutes les encyclopédies de toxicologie et de chimie accessibles à l'époque, mentionnaient que 50 à 80 milligrammes d'acide cyanhydrique suffisent pour faire mourir un être humain, donc moins qu'un dixième d'un gramme. Dans le Larousse du XXe siècle (édition de 1926) on indique que la dose létale est de 1 décigramme, c'est à dire 100 milligrammes, ce qui est assez proche de la dose mentionnée par les ouvrages spécialisés. Même les auteurs des romans policiers connaissaient plus ou moins cette dose.

Les spécialistes retenaient une autre formule pratique: 1 milligramme par kilogramme du poids de la victime, qu'il s'agisse d'animaux ou d'êtres hum ains, enfants ou adultes. Cette même formule se trouve dans un document que les Américains ont enregistré aux archives des procès de Nuremberg sous le numéro NI 9912. Il s'agit d'une fiche technique pour l'emploi de l'acide cyanhydrique en vue de l'extermination de la vermine éditée par la société DEGESCH, le fabricant du Zyklon B , qui date probablement de 1939 ou 1940. Robert Faurisson a publié ce document-clé dans son livre "Réponse à Jean-Claude Pressac" (éditions R. H. R. 1994).

On peut trouver étrange que l'ingénieur Gerstein, spécialisé dans la chimie, ayant étudié la médecine pendant prè s de deux ans, ait ignoré cette formule. D'autant plus qu'il se près ente dans ses "confessions" comme un expert pour les gaz toxiques, utilisés dans la désinfection des locaux et des vêtements. et, en même temps, comme agent de liaison entre la SS et la DEGESCH.

D'ailleurs, la dose létale n'est pas une question purement théorique comme Gerstein a prétendu. Le temps qu'il faut pour tuer un homme dépend de la concentration de l'acide prussique dans l'air, du volume aspiré par minute et de la dose létale.

L'acide prussique et le cyanure de potassium

Dans la version T I manuscrite datée du 26 avril 1945, dont l'authenticité est la moins douteuse, Gerstein écrit: "parce qu'une grande partie du service de désinfection se faisait par moyen d'acide prussique (Cyankali)" (AC p. 64). "Acide prussique" est le nom populaire de l'acide cyanhydrique. En allemand, on dit "cyankali" pour désigner, d'une façon populaire et non-scientifique, le sel de l'acide cyanhydrique avec le métal alcalin potassium, qui s'appelle kalium en allemand; en français, on appelle ce sel cyanure de potassium. En mettant "cyankali" entre parenthèses derrière "acide prussique", Gerstein semble croire que ce sont deux produits identiques. Ce qui serait peut-être excusable de la part d'une personne qui ignore tout de la chimie devient inexplicable de la part d'un ingénieur.

Gerstein a peut-être voulu frapper l'imagination de ses lecteurs en écrivant "cyankali", car ce terme était mieux connu en Allemagne que "acide prussique". C'était un poison très violent qui était fréquemment cité dans les faits divers et les romans policiers*).

Quant à l'acide prussique, c'est un liquide léger qui s'évapore facilement; son point d'ébullition est 26 degrés centigrades. Il se dégrade facilement, surtout sous des températures élevées. C'est pourquoi il faut le transporter dans des bouteilles d'acier comparables aux bouteilles pour le gaz liquide.

Au contraire, le cyanure de potassium est un corps solide sous forme de poudre cristalline comme le sel de cuisine. On peut comparer les deux produits précédents à l'acide chlorhydrique et au sel de cuisine, qui est le chlorure de sodium (métal alcalin). Le cyanure, chimiquement stable, n'exerce pas de pression sur son récipient; il est stocké et transporté dans des boîtes de tôle, étanches à l'air. Toutefois, on préfère fournir le cyanure de potassium en briquettes de la grandeur d'un paquet de cigarettes. On évite ainsi toute adhérence aux parois des boîtes métalliques. Comme on le voit, il est impossible, même pour un profane, de confondre l'acide prussique et le cyanure de potassium.

Dans les autres versions des "confessions", Gerstein ne parle plus du cyanure de potassium, mais uniquement de l'acide cyanhydrique (ou prussique). Toutefois, il revient au cyanure de potassium lors de l'interrogatoire du 26 juin 1945 par le commandant Beckhardt (AC p. 172). On y lit "le SS Sturmbannführer Gunther du RSHA me donne l'ordre de transporter 260 kgs de cyanure de potassium". Heureusement dans le livre d'André Chelain, le procès verbal de l'interrogatoire est près enté en fac-similé de l'original dactylographié. Devant "cyanure de potassium" il y a quelques mots rayés par des x. Si l'on regarde attentivement ou à la loupe, on distingue sous les x "d'acide prussique". Que s'est-il passé? Gerstein a probablement parlé comme dans T I de Blausäure (Cyankali) ce que l'interprète a fidèlement traduit par "acide prussique cyanure de potassium" sans mettre des parenthèses. Puis, soit l'interprète soit le commandant Beckhardt qui avaient, peut-être, des notions de chimie se sont aperçu qu'il s'agissait de deux produits différents. Ils ont questionné Gerstein qui a dit de rayer "acide prussique" et non "cyanure de potassium". Ce ne peut être une faute d'inattention de la part de Gerstein, car on lui a donné quelques secondes pour réfléchir. En outre, on trouve en bas du procès verbal: "lecture faite, persiste et sign e - - Kurt Gerstein".

Le 19 juillet, au début d'un nouvel interrogatoire devant le commandant Mattéi, Gerstein a une nouvelle occasion de rectifier son précédent interrogatoire. Il n'en profite pas et dit "je confirme mes déclarations antérieures", se contentant de rectifier trois points de moindre importance (AC p. 176).

Dans l'interrogatoire du 19 juillet, il n'est question que du cyanure de potassium, l'acide cyanhydrique ayant complètement disparu. Cela n'empêche pas Gerstein de raconter qu'il a transporté ce cyanure dans 45 bouteilles d'acier; il ignore que c'est invraisemblable avec des briquettes ou de la poudre cristalline. Quand le juge lui demande: "Comment devait être techniquement employé le cyanure pour la désinfection?", Gerstein répond: "introduire dans les lieux les récipients contenant le poison et [à] faire ouvrir les dits récipients de manière à ce que le liquide (sic) se rendît volatile". (AC p. 179)

C'est une idée fixe chez lui: le cyanure de potassium est, pour lui, un liquide qu'il confond avec l'acide prussique.

En ce qui concerne l'extermination, il déclara au juge militaire qu'il n'avait aucune idée sur la question, pas plus que Gunther dont il exécutait l'ordre de livrer du "cyanure de potassium" (en réalité l'acide prussique).

La nomenclature chimique de Kurt Gerstein

Il n'y a que deux noms chimiques dans les confessions de Kurt Gerstein: acide prussique (ou Blausäure dans les versions allemandes) et cyankali (le même mot dans les deux langues).

Le nom Blausäure fut introduit par le chimiste Karl Wilhelm Scheele qui découvrit cet acide en 1782 en analysant un colorant bien connu, le bleu de Berlin (en allemand Berliner Blau), qui fut parfois également appelé bleu de Prusse, d'où le nom français d' "acide prussique".

C'étaient des noms historiques ou populaires. Pour les noms scientifiques, la communauté internationale des chimistes préférait des mots d'origine latine ou grecque qui étaient compris dans tout le monde scientifique. Ainsi, on se basait sur le mot grec pour "bleu" qui est "cyan" et on nommait l'acide "acide cyanhydrique" en français et "Cyanwasserstoffsäure" en allemand. Le nom allemand est la traduction littérale du nom français (et vice versa). On voit que la nomenclature scientifique facilite énormément la traduction.

"Cyankali" est, en allemand, l'abréviation populaire mais incorrecte du nom "Cyankalium" qui était employé au 19e siècle par les chimistes allemands pour ce sel de l'acide cyanhydrique et du métal potassium, ce dernier étant appelé Kalium en allemand. Toutefois, les chimistes allemands, dés le début du 20e siècle, ont emprunté soit la nomenclature française soit la nomenclature anglaise; celles-ci étaient plus élégantes et systématiques, en utilisant la terminaison -ure (en allemand -ür) pour la française ou -ide (en allemand -id) pour l'anglaise.

En 1925, quand Gerstein commença ses études à l'université de Marbourg, plus aucun professeur, plus aucun chimiste, plus aucun ingénieur diplômé ne disait "Cyankalium", et à plus forte raison "cyankali" qui n'était qu'une abréviation populaire; ils disaient "Kaliumcyanür" ou "Kaliumcyanid". En écrivant "cyankali", un mot totalement incompréhensible pour le lecteur français, au lieu de "cyanure de potassium" ou, à la rigueur, "Kaliumcyanid", Gerstein démontre sa méconnaissance de la nomenclature scientifique et internationale.

Dans les faits divers des journaux, à l'occasion d'accidents mortels, de suicides ou de meurtres, le mot "cyankali" apparaissait souvent. Il en était de même dans les romans policiers. Le mot "cyankali" est resté très longtemps dans le langage populaire, après que "cyankalium" eût disparu du vocabulaire scientifique.

On ne s'explique pas comment un ingénieur diplômé, qui avait également commencé des études de médecine, a pu parler comme un profane ignorant le B. A. Ba de la chimie.

Un autre énigme, c'est que Gerstein n'ait pas connu le mot français "potassium" qui correspond à l'allemand "Kalium". Il ne savait pas non plus que "potassium" a une origine germanique (de Pott - asche - - cendres de pot).

Or, Gerstein avait travaillé pendant environ un an pour le plus grand producteur de produits potassiques au monde, la S. A. Wintershall. Cette entreprise exportait beaucoup. Gerstein n'a-t-il jamais lu le mot "potassium" (qui est le même en anglais, espagnol, italien etc. sur un document commercial, technique ou comptable, ou tout simplement sur une étiquette d'emballage destiné à l'exportation? On n'a pas de réponse à ces questions élémentaires.

Le transport de Kollin à Belzec

Pour ce transport, nous suivons le procès verbal de l'interrogatoire du 19 juillet 1945 par le juge Mattéi; gr â ce à la ténacité de ce magistrat militaire, nous y trouvons des détails très exacts. Il s'agit d'une traduction en français, c'est pourquoi nous relevons à plusieurs reprises le mot potassium que Gerstein n'a jamais employé dans ses écrits.

A une question, l'inculpé répond: "En juin 1942, je fus chargé de transporter ultérieurement 260 kgs de cyanure de potassium au camp de Belzec. Lorsqu'on me chargea de ce transport, on me précisa qu'il s'agissait d'un secret d'Etat. J'avais reçu comme consigne de prendre livraison à Kollin, près de Prague, de ce poison et de le transporter au camp indiqué. Je remplis ma mission au mois d'août 1942, c'est à dire que je transportai bien le cyanure. Au départ, le cyanure était placé dans 45 bouteilles d'acier ... les .. . bouteilles n'ont pas été amenées au camp de Belzec mais furent dissimulées par le chauffeur et moi-même à douze cent mètres environ du camp.

Question: Avez-vous reçu un ordre de mission écrit ou verbal et quels en étaient les termes?

Réponse: Je reçus un ordre de mission verbal, confirmé 48 heures après par écrit.

Cet écrit disait approximativement ceci: je vous donne l'ordre de vous procurer 260 kgs de cyanure de potassium et de les transporter à un lieu qui vous sera indiqué par le conducteur du véhicule no X affecté à la mission."


Précisons que les textes T I, T II et T III mentionnent 100 kgs au lieu de 260 kgs, que la date de l'ordre verbal du Sturmbannfuhrer Gunther était du 8 juin et celle de l'arrivée à Belzec le 17 août 1942. Ajoutons qu'il ne s'agissait pas du cyanure de potassium mais de l'acide cyanhydrique.

La charge de 100 kgs qui figure dans les trois premières versions est conforme au règlement de sécurité allemand pour le transport de l'acide cyanhydrique. Au dessus de 100 kgs, le transport devait être fait obligatoirement par chemin de fer (cf. Ullmanns Encyclopaedie der technischen Chemie, Verlag Chemie, Weinheim. La rubrique "Cyanwasserstoff" est restée sans changement depuis 60 ans). Si Gerstein avait oublié tout ce qu'il avait appris en chimie et en toxicologie, il avait, en revanche, retenu des fragments de l'application pratique.

Ainsi, à la question: "A quelle dose employiez-vous le cyanure de potassium pour la désinfection?", Gerstein répond au juge militaire le 19 juillet 1945: "5 kgs pour 540 m 3 ", sa réponse est exacte, sauf qu'il s'agit d'acide cyanhydrique et non de cyanure de potassium (AC p. 179).

Le règlement de sécurité et le mode d'emploi étaient imprimés sur une fiche technique que les fabricants d'acide cyanhydrique distribuaient à leurs clients. Gerstein devait avoir en mains une de ces fiches.

Pour quelle raison Gerstein a-t-il écrit et dit aux juges militaires qu'il avait pris en charge 260 kgs et non 100 kgs? Sur la question du commandant Mattéi, l'officier SS répond: "Je n'ai pris pareille quantité [c'est-à-dire 260 kgs] que pour utiliser à fond la capacité de transport de la voiture". Il transgressait ainsi le règlement dont nous avons parlé plus haut; peut-être, pensait-il que ce règlement n'était pas applicable pour les transports dans les pays occupés (à savoir, le Protectorat de Bohéme-Moravie et le Gouvernement général de Pologne)?

Une charge de 100 kgs aurait pu tenir dans le coffre d'une Mercedes ou d'une BMW . Là, une question vient à l'esprit. Pour ce fameux transport que décrit Gerstein, y avait-il un ou deux véhicules?

Dans les versions T I et T II (manuscrites en français), il parle d'un camion. Dans les autres versions, il parle d'auto ou de véhicule. Il ne dit jamais qu'il y avait deux véhicules. Lors de ses interrogatoires, il ne dit ni camion ni auto.

Henri Roques, dans sa thèse et dans une brochure publiée en 1998 ("Quand Alain Decaux raconte l'histoire du SS Gerstein" Editions Vincent Reynouard) mentionne une auto et un camion. Le choix de cette hypothèse lui a été dicté par le fait qu'il y avait un passager, le professeur docteur W. Pfannenstiel.

Peut-on imaginer que Gerstein ait proposé à un Obersturmbannführer (lieutenant-colonel) de 52 ans une place inconfortable sur la banquette d'un camion? C'est peu plausible.

D'ailleurs, la prés ence de deux véhicules a été confirmée par Pfannenstiel. On lit, en effet, dans son interrogatoire du 30 octobre 1947 par W. von Halle, au cours du procès de I. G. Farben:

"Je vins à Berlin et je devais me rendre à Lublin. Je n'ai pas trouvé de véhicule. J'ai d'abord songé à y aller par le train; ensuite, on m'a dit que M. Gerstein devait s'y rendre avec un camion et une voiture de tourisme. J'avais la possibilité d'utiliser cette voiture de tourisme. J'ai voyagé avec lui. .. "

Dans les années 1940, les bouteilles d'acier pouvaient contenir de 5 à 36 litres. Le modèle le plus courant était la bouteille de 10 litres qui avait 1 m de haut et 14 cm de diamètre. Chac une d'elles pouvait contenir 5, 7 kgs d'acide cyanhydrique, car, dans le règlement de sécurité, 0, 57 kg par litre était la quantité maxima admissible.

Faisons le calcul: 5,7 kgs x 45 bouteilles=256, 5 kgs soit environ les 260 kgs annoncés par Gerstein. Toutefois, ces bouteilles placées debout l'une contre l'autre n'occupent qu'une surface de 1 mètre carré. Si on les pose à plat sur le plateau d'un camion, elles n'occupent encore que 7 m 2 .

Pourqu oi diable Gerstein a-t-il dit au juge militaire qu'il avait fixé la quantité en fonction de la capacité du camion? Ce dernier aurait pu contenir une charge beaucoup plus importante. On est donc confronté à un nouveau mensonge de l'officier SS.

Transporter 45 bouteilles d'acide cyanhydrique dans un camion pendant plusieurs centaines de kilomètres, ce n'est pas comparable au transport de quelques bouteilles de bière ou de coca-cola. A l'usine, l'acide cyanhydrique est stocké à une température inférieure à 5 * C où il est relativement stable. Quand on remplit les bouteilles, il faut veiller au poids: la limite est 0 , 57 kg par litre, ce qui signifie que la bouteille est remplie à seulement environ 80% de son volume pour laisser une réserve à une expansion éventuelle. A l'époque, le poids de la bouteille vide et de la bouteille pleine étaient enregistrés sur un petit carton (Wiegekarte), en deux exemplaires, éjecté par une bascule automatique. L'employé responsable du remplissage apposait son parafe. Un exemplaire de ce carton était destiné au transporteur, l'autre exemplaire restait à l'usine. Il était nécessaire qu'en cas d'accident en route, l'un et l'autre puissent prouver que le règlement de sécurité avait été respecté. Ces cartons portaient l'en-tête de l'usine; il en était de même des fiches correspondantes qui constituaient les bulletins de livraison: la date, un numéro, la désignation et la quantité de la marchandise, le nom du destinataire, le numéro d'immatriculation du camion et, enfin, la signature du transporteur (c'est à dire Gerstein). Pourquoi les employés de l'usine auraient-ils renoncé à cette routine bureaucratique?

Sur un autre plan, on ne peut que hausser les épaules quand Gerstein veut nous faire croire qu'il avait tenté "par des questions maladroites" de laisser entendre aux employés tchéques que cet acide allait servir à tuer des Juifs. C'est une prétention ridicule. Les employés parlaient le tchèque et si quelques-uns parlaient un peu allemand, ce n'était pas suffisant pour qu'ils comprennent des allusions mystérieuses cachées dans quelques propos techniques. On ne peut conclure qu'à une autre fabulation de Gerstein.

Ce dernier avait donc en mains quantité de documents: l'ordre de mission, le bon de réquisition (AC p. 178), le bulletin de livraison et les cartons éjectés par la bascule. L'ordre de mission devait être signé par un important dirigeant de la SS. Etait-ce Himmler lui-même? ou seulement Gunther? Quel était le numéro du dossier (Aktenzeichen)? Et le parafe (Diktatzeichen) du (ou de la) secrétaire? Et la désignation exacte du bureau (Dienststelle) ?

Voilà des informations capitales qui auraient permis d'identifier les responsables de ce "crime du siècle, unique dans l'histoire", ainsi que leurs complices volontaires et involontaires. Bien d'autres documents auraient dû être retrouvés dans les archives de la SS. On ne les a jamais cherchés. Par eux-m ê mes, le bon de réquisition et le bulletin de livraison auraient re prés entés des preuves irréfutables de la mission de Gerstein.

L'ex-officier SS affirme qu'il était entré à la SS pour trouver les preuves des crimes qu'il soup ç onnait. Pendant deux mois, si on le croit, (du 8 juin au 14 août) il a eu dans son bureau ces fameuses preuves. Or, il ne les a ni gardées, ni même recopiées. Etait-ce trop dang e reux? Si le Reichssicherheitshauptamt ne s'est pas soucié de la disparition de 45 bouteilles d'acide cyanhydrique, pourquoi se serait-il inquiété de la disparition de quelques papiers?

En revanche, Gerstein a conservé des papiers g ê nants qu'il a remis aux officiers français ou américains et anglais à Rottweil, à savoir les mandats d'arr ê t de 1936 et 1938 et l'avis d'exclusion du parti nazi, sans parler des 12 factures de la firme Degesch; ces dernières sont douteuses, en tout cas falsifiées par des ajouts ultérieurs.

En admettant même qu'il ait perdu les preuves matérielles de sa prise en charge d'acide cyanhydrique, peut-on expliquer qu'il ait oublié tous les détails qui auraient permis de vérifier son histoire?

Il n'a jamais donné la raison sociale de l'usine de Kollin * *); pas plus que le numéro minéralogique du camion; pas plus que le nom du chauffeur, la marque et le type du camion.

Paradoxalement, il se souvient très bien des noms (même s'il les écorche), des grades et des moindres propos tenus par les responsables du camp de Belzec.

L'écriture de Gerstein dans sa dernière lettre

Kurt Gerstein a rédigé de sa main un dernier écrit daté du 15 juillet 1945, soit cinq jours avant d'être inculpé par la justice militaire française pour complicité de crimes de guerre et d'assas s inat, soit 10 jours avant que sa mort intervienne le 25 juillet 1945.

Cet écrit manuscrit est en lettres capitales et concerne une demande d'avocat.

Pourquoi Gerstein n'a-t-il pas utilisé une écriture normale? Est-ce parce qu'il était difficilement lisible par des Français? Peut- ê tre, mais l'explication ne semble pas suffisante.

Gerstein qui a donné spontanément ses "rapports" que nous appelons "confessions" n'a pas subi de violences physiques qui auraient pu entraîner des incapacités motrices.

En regardant ce dernier texte manuscrit, un ingénieur allemand s'étonne qu'il ne soit pas composé selon l'écriture normalisée dite DIN 17. Dans les Hautes Ecoles techniques, tout devoir, tout mémoire comprend des dessins techniques où le texte et les chiffres sont écrits en "Normschrift". C'est une écriture en caract è res italiques, inclinés à droite qui existe sous des formes similaires dans chaque pays industrialisé. L'ingénieur, par la force de l'habitude, l'emploie même dans ses papiers privés (adresses, questionnaires, ch è ques etc. ) . Gerstein l'a, lui-m ê me, employée pour des noms propres (Gerstein, Ubbink, Rottweil, Bensch - - voir AC p. 350). Mais, souvent, vers la fin des mots, il revient à l'écriture normale.

Gerstein était en prison depuis le 5 juillet 1945 dans une cellule vétuste et sale de la prison militaire du Cherche Midi à Paris; il s'était rendu aux troupes françaises qui l'avaient placé en résidence surveillée à Rottweil, puis en semi-arrestation à Langenargen près de Constance.

Gerstein, gravement dépressif et diabétique, était certainement dans un état de délabrement physique et moral qui explique son écriture qui est celle d'un enfant de six à sept ans.

Conclusion

Comment peut-on expliquer les bourdes, les déclarations débiles d'un homme qui avait fait des études supérieures et obtenu un diplôme d'ingénieur?

Nous avons pensé à une hypothèse qui, à la réflexion, s'av è re sans valeur. Gerstein avait-il été remplacé par un imposteur? On pourrait le croire quand on lit, sous la plume d'un ingénieur, que des gens ont été mis à mort dans de vieilles chaudi è res par l'air comprimé de compresseurs ordinaires (AC pp. 96 et 143) ou que les victimes ont été poussées dans les cuves de hauts-fourneaux. Certes, il ne fait que répéter ce qu'il a entendu dire. Toutefois, un homme sensé et instruit ne colporte pas des rumeurs aussi stupides.

Cependant, ses textes manuscrits existent et son écriture, reconnue par son épouse, est la même que celle qu'on trouve sur des textes d'avant-guerre.

Nous prés entons deux hypothèses qui ne s'excluent pas l'une de l'autre, mais, au contraire, qui se compl è tent.

1) Ap rès avoir passé ses examens, grâ ce à son intelligence scolaire et à sa mémoire, Gerstein a tout oublié de ce qu'il avait appris, il n'a plus jamais touché une planche à dessin ou une r è gle à calcul.

De tels bons-à-rien existent et réussissent à se caser dans de "grandes boîtes" où l'on ne se préoccupe guère de l'efficacité de son personnel.

C'est ainsi que Gerstein, par recommandations familiales, a été engagé dans les Houillères de la Sarre (5 mois de travail de mai à septembre 1936), dans la S. A. Wintershall (11 à 12 mois de travail de juillet 1939 à juin 1940) et enfin, dans la firme De Limon Fluhme & Cie à Dusseldorf (5 mois de travail d'octobre 1940 à mars 1941).

Dans cette derni è re entreprise familiale, Gerstein était le petit-fils à grand-papa; en effet, son grand-père maternel Schmemann avait fondé la société; son oncle Alfred Schmemann, qui est mort en 1952 à Dusseldorf, en était le chef.

Gerstein a toujours eu de gros revenus, même sans travailler; sa m è re, née Schmemann, est morte en 1931; il est probable que, par héritage, il a bénéficié d'une partie des revenus de sa m è re après son décès. En effet, dans les deux versions en français du 26 avril 1945, il écrit:

"Le tiers environ de mes revenus - - cela faisait 1/3 de 18 . 000 Reichsmarks par an - - j'ai donné depuis 1931 pour mes buts idéales [idéalistes] religieux". Or, 18.000 Reichsmarks par an représentaient 4 fois le salaire normal d'un jeune ingénieur et 6 fois celui d'un ouvrier. Même s'il dépensait 1/3 de ses revenus pour faire éditer des publications politico-religieuses, il lui restait suffisamment pour mener une vie aisée.

D'ailleurs, dans le livre de son meille ur hagiographe Pierre Joffroy ( L'espion de Dieu. La passion [sic] de Kurt Gerstein , Editions Grasset, Paris 1969), on lit à la page 35: "On dit que "Vati" [c'était le surnom de Gerstein dans les jeunesses évangéliques] s'est payé une voiture de sport, une BMW, oubliant qu'il ne sait pas conduire".

A 36 ans, avant son entrée à la SS, il n'a travaillé que moins de deux ans dans trois entreprises différentes. Il n'a jamais dépassé le stade du débutant ou du stagiaire. Ce n'était pas à proprement parler un fils prodigue, même s'il lui arrivait parfois, nous l'avons dit plus haut, de jeter son argent par les fen ê tres. Il était également très religieux, très fanatique; son sérieux n'était pas normal. Si l'on croit le pasteur Rehling, dont P. Joffroy rapporte les propos (p. 38 op. cit. ): "Il plaisantait de tout sauf des femmes. Il y avait toujours chez lui une hantise de la "pureté". " Gerstein souffrait certainement d'inhibitions dans le domaine sexuel et son mariage en 1937 ne l'en a pas guéri.

2) La seconde hypothèse qui prend, d'ailleurs, appui sur la première, c'est qu'il était atteint d'une maladie mentale, aggravée par une affection diabétique.

Il est aveuglant que Gerstein était un mythomane, doublé d'un mégalomane. Instable chronique, il ne tenait pas en place. Professionnellement, il fut un dil ettante, "pistonné" par sa fa mille, qui était bien embarrassée pour fixer quelque part ce caractériel, déjà marié et père de famille.

On peut plaindre son épouse, la naïve Elfriede, fille de pasteur, mariée en novembre 1937, m è re en 1939, en 1941 et en 1942 et veuve en 1945. Elle éleva seule ses trois enfants, probablement aidée par sa belle-famille. Elle ne mena guère de vie conjugale avec son psychopathe de mari. Quand il fut nommé à l'Institut d'hygiène de la Waffen-SS à Berlin, il refusa que sa famille quitte Tubingen pour s'installer avec lui dans la capitale allemande. Gerstein ne pouvait vivre qu'avec des phantasmes; il s'imaginait qu'il "vivait dangereusement", appliquant à lui-même le précepte de Nietzsche.

Il voulait à n'importe quel prix jouer un rôle et il est probable que, pendant longtemps, il ne sut pas très bien quel rôle il pourrait jouer. Quand il prit conscience de la défaite de l'Allemagne, il décida qu'il serait l'homme qui révélerait au monde entier les crimes nazis.

Il vivait continuellement dans un monde imaginaire où des fragments de réalité se mélangeaient à des situations sorties de son cerveau malade.

Son voyage à Kollin, près de Prague, et au camp de Belzec a certainement eu lieu, puisqu'il y a eu un témoin le professeur Pfannenstiel. Gerstein a cru que ce séjour très rapide au camp de concentration de Belzec et peut-être à celui de Treblinka re prés entait la chance de sa vie. Enfin, il allait percer les terribles secrets de la SS. Il est possible qu'il ait assisté à des scènes pénibles lors de l'arrivée d'un convoi de déportés juifs; il a appris des choses réelles comme la tonte des cheveux des femmes et son imagination a travaillé pour construire tout le reste.

D'ailleurs, personne n'a cru son récit: ni son ami hollandais Ubbink qui n'a jamais appartenu à la Résistance, comme il l'a reconnu après la guerre, ni le diplomate Otter qui devint seulement après sa retraite un témoin privilégié sollicité par les médias; ni le juge militaire Mattéi qui l'inculpa de complicité de crimes de guerre et le renvoya à la prison sordide du Cherche-Midi à Paris, alors qu'il aurait dû le faire interner dans un hôpital psychiatrique; ni même le Tribunal militaire de Nuremberg qui ne donna pas lecture du PS 1553 (version T II) ne retenant que les (fausses) factures de Zyklon B.

Obsédé par ses phantasmes, Gerstein qui n'a jamais exercé aucune profession, a oublié tout ce qui lui a été enseigné pendant ses études. Son affection diabétique explique également son cas qui est apparemment une énigme.

Nous savons que le 5 mars 1944, il a écrit à son père depuis un hôpital d'Helsinki où il était hospitalisé. En automne 1944, il adresse une nouvelle lettre à son père; cette fois, il est l'hôte d'un hôpital de Berlin.

Gerstein avait connu à l'Institut d'hygiène de la Waffen SS, le docteur Nissen de Itzehoe. A plusieurs reprises, Gerstein cite ce médecin parmi les "bons SS antinazis". Or, par lettre du 30 septembre 1957 adressée à Madame Gerstein, Nissen écrit: " Le diabète provoquait parfois chez Gerstein des états pré-comateux qui expliqueraient ses absences d'esprit et certaines de ses réactions étranges" (cité par S. Friedl änder dans son livre Kurt Gerstein ou l'ambiguïté du bien , p. 152, Castermann, Tournai 1967).

On se demande bien pourquoi la SS ne l'a pas réformé définitivement et renvoyé aupr è s de sa femme et de ses enfants à Tubingen. A Berlin, le développement de sa maladie a dû s'accélérer et le conduire à une sorte de démence.

Comment Gerstein est-il mort? On ne le saura jamais avec certitude.

Le type de démence dont il était atteint s'interrompait parfois et laissait place à des phases de clarté. Gerstein a-t-il eu conscience à un moment donné qu'il ne pouvait sortir de sa situation inextricable que par le suicide? C'est possible.

Henri Roques dans sa brochure parue en 1998 et déjà citée propose une autre hypothèse: Gerstein comme tous les diabétiques devait impérativement se nourrir à heures fixes; tantôt en hyperglycémie, tantôt en hypoglycémie, il avait, en temps normal, de nombreux morceaux de sucre dans ses poches .

A la prison du Cherche Midi, démuni de tout, il a, peut-être, harcelé ses gardiens qui étaient des FFI (Forces fran ç aises de l'intérieur) à dominante communiste. Ceux-ci ont voulu faire taire le "monstre SS" et l'ont un peu maltraité. Ces quelques coups ont suffi pour que Gerstein tombe en coma diabétique. Nous avons d'ailleurs sur ce point le témoignage d'un policier qui était de garde devant le prison (Alain Decaux fait état de ce témoignage dans son livre paru en 1998 , La guerre absolue, Editions Perrin, Paris, p. 164).

Le croyant mort, les gardiens se sont affolés et ont simulé un suicide par pendaison. C'est en juin 1948, seulement, que la veuve de Kurt Gerstein a appris le déc è s de son mari. N'est-ce pas troublant?

Beaucoup de personnes douées d'un minimum de bon sens demanderont pourquoi ce récit délirant a été longtemps qualifié de rapport (en allemand: Gerstein Bericht) et pourquoi il a été considéré pendant un demi-siècle comme une pièce maîtresse du dossier des chambres à gaz homicides, par les historiens officiels?

Cela est une autre histoire qui devra être racontée un jour. Et le plus tôt sera le mieux.

NOTES

*) Gerstein ignorait en 1945 que le choix des vainqueurs pour sidérer le monde entier, devant le "mal absolu", le "crime unique dans l'histoire" commis par les vaincus ne serait pas cyankali ni l'acide cyanhydrique pur, mais un produit dérivé de cet acide, le Zyklon B. Ce dernier est de l'acide cyanhydrique avec un additif stabilisateur adsorbé par un corps solide poreux, le kieselguhr (parfois appelé également terre de diatomées, terre d'infusoires ou farine minérale). La capillarité du kieselguhr réduit considérablement le risque de volatilisation (pour les scientifiques: la pression de vapeur) de l'acide. On peut chauffer le produit bien au dessus de 26 degrés sans que la vapeur exerce une pression sur le récipient, ce qui permet de stocker et de transporter le produit dans de simples boîtes de tôle. Le Zyklon B était un puissant insecticide qui était vendu dans le monde entier. L'armée allemande l'utilisait depuis 1924. Gerstein était d'ailleurs chargé d'en approvisionner les camps de concentration.

Gerstein n'ayant jamais parlé de Zyklon B dans ses confessions ni lors des interrogatoires, il paraît étrange que des factures de Zyklon B aient été jointes au document PS 1553 présenté au Grand Tribunal Militaire de Nuremberg. Il est possible que l'idée d'un empoisonnement massif de déportés juifs ait été "trouvée" dans le récit de Gerstein. Mais au lieu du cyankali, les vainqueurs ont privilégié le puissant insecticide Zyklon B.

**) Vraiment les historiens conformistes ont une bien curieuse conception de leur métier! Ni Léon Poliakov en France, ni Hans Rothfels en Allemagne, ni Saul Friedländer, historien israélien qui écrit en français, ni Pierre Joffroy alias Maurice Weil, hagiographe de Gerstein , ne se sont donné la peine d'identifier cette usine et de fouiller dans ses archives pour trouver les traces irréfutables d'une livraison autour du 15 août 1942. Les autorités tchécoslovaques n'auraient demandé qu'à faciliter cette recherche, à condition que son résultat condamne l'Allemagne et le régime hitlérien.

Cette usine de Kollin existe-t-elle toujours, même si ses archives datant de 56 ans ont certainement disparu?

Quant aux 44 ou 45 bouteilles d'acier dissimulées, selon Gerstein, à 1200 mètres environ du camp, personne ne s'est préoccupé de les retrouver! Qu'elles aient été couvertes d'une mince couche de terre ou seulement de branchages, il aurait été facile de les localiser avec un détecteur de mines. D'ailleurs, ne seraient-elles pas toujours en place en 1999?

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M. Natu est le pseudonyme d'un ingénieur allemand. Voir son texte original en allemand.


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